Mender et Medina.--Les funérailles d’un choum.--Mes aventures dans le
Debrè-Salè.--Mon départ de Keren.--Abba-Emnatou.--Le prix du sang.
Trois quarts d’heure après, il n’y paraissait plus. A la place de cette
trombe mugissante, à peine un mince filet d’eau gazouillant sur les
cailloux; et au matin, plus rien; tout au plus des traces d’humidité.
L’atmosphère était demeurée aussi étouffante; et nous rôtissions en
suivant péniblement le sentier qui serpentait au fond de ces gorges. En
certains endroits, les parois verticales de la roche et les excavations
creusées par les eaux le resserraient à tel point que le sabot de nos
mules foulait à peine l’espace nécessaire pour se poser avec sécurité.
Ce fut précisément à l’un de ces étranglements que nous nous trouvâmes
tout à coup en face d’un groupe d’hommes qui venaient en sens contraire,
et dont l’aspect semblait étrange. Au lieu de la lance et des armes
traditionnelles dont tout Abyssin en voyage, riche ou pauvre, marchand
ou soldat, n’aurait garde de se séparer, la plupart de ceux-là ne
portaient à la main qu’un bâton, et sur le dos, que des instruments de
musique: violes à long manche, tambourins rustiques, mandolines
grossières, tels étaient les éléments de cet orchestre inopiné. Gœrguis
connaissait celui qui paraissait être le chef.--Qui ne connaissait-il
pas?--Il s’avança vers lui, et, après l’échange de quelques mots, la
bande escalada de son mieux les aspérités du roc sur notre flanc, et s’y
tint en suspens, pour nous laisser le passage libre.
--Quels sont ces gens-là? lui demandai-je, quand nous eûmes défilé.
--C’est une compagnie de chanteurs qui vont assister aux funérailles de
Hakin.
--Et cet Hakin, qui était-ce?
--Le choum[14] du pays où nous sommes en ce moment, et l’un des plus
importants parmi les notables des Bogos. Presque toutes les hautes
terres relevaient de son autorité. Je ne suis point surpris. Il est mort
de sa fille.
[14] Ce mot est le terme abyssin, correspondant à l’expression arabe
de cheik (chef).
--Il est mort de sa fille! que veux-tu dire par là?
--C’est une histoire tragique, et qui ne date que d’hier. Hakin avait un
fils, et une fille appelée Medina. Il y a deux ans, le premier périt
dans un engagement avec les Barias. Medina était fiancée depuis
longtemps à un jeune chef des Bogos de la plaine, et lorsqu’il se fut
écoulé un temps suffisamment long après la mort de son frère, elle
l’épousa. Il se nommait Mender. Tous les deux s’aimaient avec passion,
et, loin de diminuer leur amour, comme il arrive trop fréquemment, le
mariage ne fit que le stimuler davantage.
--Ah! si je venais à te perdre, disait parfois en soupirant Mender à sa
femme, je me couvrirais de cendres pour le reste de mes jours, et jamais
une autre ne partagerait ma couche.
--Moi, répliquait Medina, si tu mourais, je ne te survivrais pas.
Ces propos-là, ils ne s’en cachaient point. A diverses reprises, on les
avait entendus se les répéter l’un à l’autre. Jeunes, riches et beaux,
c’était là, il est vrai, aux yeux des sages, de ces serments qu’en cas
de malheur, l’avenir se charge bien vite de démentir.
En attendant, ils vivaient heureux. Et, suivant une coutume particulière
aux Bogos, chacune des femmes du village était venue, pour un temps,
déposer dans leur maison, comme chez la plupart des jeunes mariés, ses
bijoux et ses objets les plus précieux, afin d’attirer sur son propre
toit un peu du bonheur qui semblait leur avoir été départi en ce monde.
Or, il advint qu’un des jeunes chefs de la contrée alla contracter
mariage au pays des Hall-Hall, qui commence à cette baie d’Adulis que tu
as visitée et que le roi Négoussié a donnée autrefois à la France, pour
s’étendre entre les terres stériles des Danakils et les plateaux
verdoyants du Lasta et du Tigré. Il partit, escorté d’une troupe joyeuse
de parents et d’amis. Mender se trouvait du nombre.
Le père de la future était un des guerriers les plus riches et les plus
renommés des Hall-Hall. Il tint à traiter magnifiquement des hôtes venus
de si loin; et, au bout de plusieurs jours, les fêtes des épousailles
terminées, il les renvoya chez eux comblés de présents.
Deux routes s’offraient à leur choix pour regagner les Bogos. L’une, la
plus longue, mais aussi la plus sûre, longeait la mer en partie
jusqu’au-dessus de Massaouah. C’était celle qu’ils avaient suivie en se
rendant chez les Hall-Hall. L’autre, plus courte, tu la connais, nous
l’avons prise nous-mêmes pour atteindre Keren. Tu sais combien elle est
pénible et accidentée; mais ce que tu ignores, c’est le nom et le
caractère des diverses tribus dont elle traverse le territoire, et dont
nous n’avions pas à nous inquiéter.
Il n’en était point ainsi pour nos jeunes gens; car pendant toute une
journée, elle côtoie la tribu des Takoué, une fraction des Chohos, et
leurs ennemis héréditaires, dont, il y a bien des années déjà, le choum
avait été, dans une rencontre entre les deux partis, tué de la main même
du père d’Hakin. Jamais, pour ce meurtre, aucun prix n’avait été
acquitté, ni aucun arbitrage prononcé. Il existait donc entre eux une
guerre de sang, et depuis longtemps, sans y être parvenus, les Takoué
cherchaient l’occasion d’exercer des représailles.
Néanmoins ce fut cette voie que les imprudents adoptèrent. Confiants
dans leur nombre et leurs forces, jamais, pensaient-ils, les Takoué
n’oseraient les attaquer. Et en effet, ceux-ci se gardèrent bien de les
assaillir ouvertement; mais, aux environs d’Ela-Barett, que tu te
rappelles sans doute, alors que les jeunes Bogos pouvaient presque se
croire en sûreté, ils leur dressèrent durant la nuit une embuscade où
tous succombèrent. Pas un seul n’en revint.
Au point du jour, criée selon l’usage par les pâtres, de montagne en
montagne, la nouvelle du massacre était déjà arrivée jusqu’au village où
Medina, anxieuse, attendait son époux, et plus d’une mère son fils
bien-aimé. Aussi l’on peut se faire une idée du concert de lamentations
et du deuil qui accueillirent ce funèbre message. De tous côtés,
c’étaient de pauvres vieilles femmes gémissant et se déchirant la
poitrine de leurs ongles, ou des vieillards consternés lançant au ciel
de vaines imprécations, ou bien encore les frères et les amis des
victimes jurant de tirer des Takoué une vengeance éclatante.
Seule, Medina ne s’était point montrée. Au premier bruit, elle avait
envoyé au dehors une fidèle servante pour s’informer, et lui raconter ce
qu’elle aurait appris. Dès qu’il n’y eut plus de doute, faisant éteindre
le feu du bain de fumée qui brûlait déjà depuis deux jours, elle se
ramena son natâla sur le front, et durant vingt-quatre heures elle
demeura accroupie, la figure sillonnée de larmes muettes, près de son
foyer solitaire. Puis, au matin, elle envoya prier toutes les femmes
dont elle gardait les bijoux en dépôt de se rendre dans sa maison.
--Aujourd’hui je ne suis plus l’heureuse Medina, leur dit-elle. Il ne
peut, désormais, s’échapper de ce toit que des influences de malheur.
Reprenez donc tout ce qui vous appartient.
Et lorsque la dernière des femmes se fut éloignée, elle demanda ses plus
beaux habits, ses plus riches parures, et s’en revêtit.
--J’aimais à être belle, répétait-elle à sa servante, au temps où je me
nommais l’épouse de Mender, et où il se plaisait à me voir ainsi. Ses
yeux ne me verront plus, maintenant. Je l’ai perdu. Je ne suis plus
qu’une veuve déshéritée. Tu vas prendre ma mule, et te rendre chez mon
père l’avertir que, demain, j’irai me réfugier auprès de lui.
Et lorsque, sous ce prétexte, elle eut écarté cette femme, elle
s’enferma. Au soir, une voisine qui ne l’avait point vue, surprise et
inquiète, se rendit chez elle et appela. Point de réponse. D’autres se
joignirent à celle-là, appelant de nouveau à haute voix Medina. Toujours
pas de réponse. La porte fut enfoncée. Au fond de la case, dans un coin,
quelque chose de blanc avec des reflets d’or tranchait sur l’obscurité à
demi tombée. C’était Medina, pendue à une poutre, couverte de ses beaux
habits et parée de ses bijoux de mariage.
Aussi lorsque la servante atteignit, dans la nuit, la demeure d’Hakin,
au lieu de trouver celui-ci couché et ses serviteurs endormis, elle le
rencontra sur le seuil, prêt à partir, malgré l’heure avancée. La voix
des bergers, d’écho en écho, venait de lui apporter la nouvelle de la
seconde catastrophe, plus horrible que la première, qui frappait sa
vieillesse. Et, sur-le-champ, il s’était mis en route.
Et lorsqu’il fut arrivé à la maison qui avait été celle de Mender et de
Medina, il demanda à voir les restes de sa fille. On avait rejeté
par-dessus une natte et un quârri. Les femmes qui veillaient auprès la
lui indiquèrent. D’un geste, il la découvrit, et s’asseyant, il demeura
quelques instants, la lèvre tremblante, la prunelle fixe, à regarder le
visage déjà froid de cette enfant qui avait été sa joie et son orgueil.
--Ah! fille sans cœur, s’écria-t-il tout à coup, avec un accent
farouche, as-tu bien pu te tuer ainsi pour un mari, sans souci de la
douleur de ton vieux père! N’étais-je point assez riche et assez
puissant pour t’en procurer un autre encore meilleur que le premier?...
Et puis, subitement, de cet accès d’indignation passant à un désespoir
déchirant, les sanglots étouffèrent sa voix. Il se jeta sur les mains de
sa fille, les serrant convulsivement, les couvrant de pleurs et de
baisers:
--Non! non! tu as bien agi, ô mon enfant, tu es digne de ta race. Toute
femme qui aime son mari ne doit pas lui survivre.
Et alors il commanda qu’on emportât le corps dans son village; et, après
lui avoir fait faire de somptueuses funérailles, il voulut qu’elle fût
enterrée à la place même où il rendait la justice à sa nation.
Depuis ce moment, il ne prononça jamais le nom de Medina, mais, chaque
jour, il passait de longues heures à méditer en cet endroit. Sans autre
enfant pour le consoler et perpétuer sa lignée, on le voyait dépérir
lentement. La dernière fois qu’il me fut donné de lui parler, le signe
de la mort était déjà sur lui. C’était un chef sage et respecté. Je
regrette de ne pouvoir me joindre à ceux qui lui rendront les devoirs
suprêmes.
--Son village est-il loin? m’informai-je.
--A quelques heures à peine, sur la droite, quand on a quitté le
Debrè-Salè. Le chemin se voit d’ici; c’est cette ligne blanche un peu en
arrière de nous, là-bas, qui serpente le long de la montagne, de l’autre
côté du ravin. Je ne sais pourquoi les chanteurs en ont pris un autre,
un peu plus long.
--Eh bien, allons-y!
J’étais assez au courant des mœurs locales pour être sûr d’un accueil
empressé.
Cinq minutes plus tard, à un coude du sentier, nous le quittions pour
franchir le lit du torrent, et remonter vers le sud.
Un détour nous remit en présence de nos amateurs du matin. Ils
marchaient en chantant un rondeau populaire, et rimé dans leur langue
comme chez nous:
_Hadja, mennit, réko dib la mahas mâlè;_
Hier, à minuit, j’ai rencontré Hadja, là-bas, dans le torrent;
_Ana etoualépa od hêta tedjemâlè,_
Je me suis retourné vers elle, et elle m’a souri avec complaisance.
_Routoub mogabata, châfèg ellatâlè._
Elle a les jambes bien fines, cela ne va pas pour marcher vite.
_Aïnab ouelde bêtâlè,_
Ses dents ressemblent aux filles de la tourterelle blanche,
_Assar oueld hamâlè._
Ses gencives au fils du merle noir.
Les troubadours nous saluèrent avec déférence, et instruits par Gœrguis
de nos nouvelles intentions, se joignirent à nous. Avant le coucher du
soleil, nous étions à destination.
Pas d’hésitation pour découvrir l’habitation d’Hakin. Des lueurs rouges
et un bruit confus nous guidaient. C’étaient les grands feux allumés
dans la cour, autour desquels les anciens étaient accroupis, et la foule
circulait. Le clocher en chaume de l’église se dressait au-dessus. Les
cérémonies étaient entamées. Dans un coin mal éclairé, on égorgeait des
vaches. Plus en lumière, un chœur de jeunes filles, comme à Keren,
psalmodiait une complainte, en se déhanchant et en marquant le pas tour
à tour; et, parallèlement, des jeunes garçons, en file, se livraient à
la danse du sabre. Mais, on le sentait, ce n’était là qu’un prologue, en
attendant le morceau capital. A l’entrée des chanteurs, deux ou trois
hommes s’étaient levés. Gœrguis s’avança vers celui qui avait l’air d’en
être le plus important, et après une embrassade où la surprise de l’un
se mêlait à l’affliction de l’autre, il me l’amena. Mis au courant par
quelques mots échangés à la hâte, celui-ci appela les parents, et tous
me conduisirent avec solennité à un angareb d’où je pouvais assister au
spectacle.
Les inévitables salamalecs accomplis, les troubadours préludèrent. Au
centre, son taboura à la main et deux musiciens à ses côtés pour
accompagner les chants, le chef donna le signal. Et alors retentirent
les premiers accords d’une mélopée qui allait durer jusqu’au jour.
C’était, bien entendu, la glorification des vertus et des mérites du
défunt, ou l’histoire de ses hauts faits. Chacun improvisait, à son
tour, une strophe que le chœur entier reprenait. Et cela, sans se
fatiguer, sans se reposer, pendant des heures, sauf quelques libations
d’hydromel pour humecter le gosier des virtuoses. L’aurore fut le signal
d’un arrêt prolongé; les viandes étaient prêtes, l’estomac avait besoin
de se refaire. Plus d’autre souci que le festin.
D’ordinaire, ce sont la propre femme et les filles du mort qui
remplissent elles-mêmes ce rôle, et célèbrent devant ses amis la gloire
de leur époux et de leur père, en se labourant la figure de leurs
ongles. Hakin n’ayant plus ni femme ni enfant, il avait bien fallu
recourir à un ministère étranger. Il n’est pas rare non plus que ces
fêtes mortuaires durent plusieurs jours. La douleur fastueuse des fils
aime à entourer la mémoire de leur père de ce suprême hommage. Dans le
cas présent, les collatéraux à qui revenait l’héritage n’avaient pas
tenu à déployer une aussi somptueuse mise en scène. Une fois le repas
digéré, l’hydromel avalé, et le corps tiré de l’église où il avait passé
la nuit, pour être enterré, un peu à l’écart, au flanc de la colline,
dans le tombeau que lui avaient creusé les mains des habitants du
village, la dernière prière dite par le prêtre indigène, tout était
fini. Le peuple se dispersa, et nous reprîmes définitivement la route de
Keren.
Afin de ne pas refaire exactement celle que j’avais déjà suivie, je
laissais mes domestiques s’y engager en compagnie des mules et des
bagages; et, après m’être orienté, je me mis en devoir de revenir seul,
en chassant. Sur la rampe occidentale du Debrè-Salè, je jouissais d’un
magnifique coup d’œil; et je m’absorbai si bien dans mon admiration, en
regardant le panorama splendide et grandiose où les tons colorés du sol
se confondaient, dans le lointain, avec les brumes de l’horizon, que je
finis par m’égarer.
J’avais supposé, d’après la configuration du terrain, pouvoir découvrir,
vers l’est, une issue que l’abaissement distinct du Debrè-Salè dans ce
sens me permettait d’espérer. Ensuite, par une marche oblique, savamment
combinée, je devais rallier ma troupe.
Mais, en avançant, je me convainquis que la déclivité d’abord observée
cessait bientôt, et, tout à coup, autour de moi, je n’eus plus qu’une
vaste lande entrecoupée de clairières et de taillis, au travers
desquels, s’il était aisé de se mouvoir, il était, du moins, impossible
de se reconnaître. Je voulus rebrousser chemin. C’était trop tard. La
nuit arriva, et je demeurai au milieu des ténèbres, sans un rayon de
lune pour me guider. J’essayai, au bout de quelques instants, de me
diriger d’après les étoiles; mais, avec les yeux en l’air, il m’était
difficile de regarder à mes pieds; et, plus d’une fois, je roulai au
fond d’une crevasse inaperçue, au risque de me briser la tête ou de
perdre mes armes.
A la suite d’une dernière chute, plus grave que les autres, je résolus
de ne pas aller plus loin, et, ne pouvant mieux faire, je pris
philosophiquement le parti de me coucher sous un arbre. J’étais harassé,
la fatigue l’emportait sur toute autre préoccupation, et je
m’endormis...
Mon sommeil durait depuis une heure ou deux, lorsque, sous l’impression
d’un de ces malaises indéfinissables qui avertissent toujours l’homme en
danger de mort, j’ouvris les yeux. La lune était levée et éclairait en
plein le paysage. Une vive lumière frappa mon regard; mais, tout
aussitôt, une grande ombre noire s’interposa entre le ciel et moi, et je
sentis une haleine fétide me passer sur la figure. Je poussai un cri
d’épouvante, et ne fis qu’un bond pour me retrouver debout. La bête
féroce--car c’en était une, hyène ou panthère, je n’ai jamais bien su au
juste--effrayée de ce mouvement inattendu, se rejeta en arrière et
disparut dans l’obscurité, poursuivie par un coup de feu qui ne
l’atteignit point. Je ne me rendormis pas.
Vers le nord, une lueur rougeâtre colorait les ténèbres; je marchai dans
cette direction. C’était un campement de pâturage. On entendait dans la
nuit le souffle de tous ces bestiaux; leurs grands corps noirs se
voyaient étendus çà et là. J’approchai avec précaution. Tout à coup, des
aboiements furieux me signalent. Je hèle les bergers.--Pas de réponse! A
la fin, une voix s’élève:
--Passe ton chemin, me crie-t-elle...
J’insiste. Je me sers du nom de M. Münzinger; un homme vient à moi.
--Que veux-tu? me dit-il.
--L’hospitalité pour quelques heures et un peu de lait.
--As-tu de l’argent?
Je fais luire un thalari. Aussitôt, il me prend la main, écarte les
chiens, et m’introduit dans un enclos d’épines, où il m’est permis de me
reposer et de me désaltérer.
Le lendemain, je retrouvais mes gens, inquiets et bouleversés, et le
soir nous rentrions à Keren.
Notre visite au pays des Bogos touchait à sa fin. Chaque jour, les chefs
renouvelaient, sans plus de succès, leurs instances auprès de l’évêque,
pour obtenir de son choix un gouverneur européen, et le prélat était
pressé de se soustraire à la fois à l’obsession de prières stériles qui
le fatiguaient, et au spectacle d’une dégradation morale qui
l’affligeait. L’argent de la France avait été distribué en partie; ce
qu’il en restait fut compté au prêtre indigène, gardien de la mission,
afin d’en achever la répartition au fur et à mesure des besoins
populaires.
Ce prêtre, c’était Abba-Emnatou, un des anciens ambassadeurs de
Négoussié en France, et l’envoyé dépêché naguère par lui au commandant
Russel pour ratifier la cession de la baie d’Adulis[15]. Il se
complaisait au souvenir de sa mission et des merveilles qu’il avait
vues. Paris, Rome, hantaient sa mémoire, et les féeries surnaturelles du
ballet de l’Opéra alternaient fréquemment, je l’ai déjà raconté, dans
ses réminiscences enthousiastes, avec la solennité majestueuse des
cérémonies de l’Église romaine.
[15] _Mer Rouge et Abyssinie_.
Esprit fin, souple et délié, ainsi qu’il s’en révèle tant d’exemples en
Éthiopie, à travers tous les régimes, toutes les conquêtes, il était
parvenu à se maintenir dans les meilleurs termes avec chacun, et à
conserver la même influence successive, aussi bien auprès du maître de
la veille que du vainqueur du lendemain. Je m’étais lié avec lui, et sa
conversation intéressante et judicieuse m’en apprit bien plus, en
quelques heures, sur la situation économique de l’Abyssinie, son état
politique, ses aspirations sociales, que n’eussent pu le faire peut-être
des mois, des années de voyages. Le mot d’_Abba_ qui précédait son nom
est l’indice de la dignité ecclésiastique, et se place, en Éthiopie,
devant celui de tous les prêtres. C’est l’_abbé_ de chez nous; et,
suivant moi, il faut chercher l’origine commune de l’un comme de l’autre
dans le radical d’_Abou_, qui, en arabe, veut dire _père_.
Il nous avait accompagnés jusqu’à l’extrême limite de la vallée de
Keren, et, tout en cheminant, il me parlait une dernière fois de la
France, de tout ce qu’elle pourrait faire, si elle le voulait, dans son
propre pays, des bienfaits que sa domination y apporterait, des
sympathies qu’elle y rencontrerait;--tout cela entremêlé de projets et
de plans sagement conçus, d’observations profondes, et, au-dessus de
tout, de vœux ardents pour une régénération que l’Éthiopie ne pouvait
plus attendre d’elle-même, mais qu’elle devait seulement, disait-il,
implorer de la France, sa protectrice naturelle, et la patronne
généreuse de tous les chrétiens d’Orient.
De telles paroles résonnent toujours doucement au cœur d’un Français;
mais que d’illusions en elles!... Et combien aujourd’hui de cette foi
précieuse s’est envolé au vent funeste de la politique ou de
l’indifférence!
Abba-Emnatou n’était pas le seul qui nous eût escortés. Les principaux
notables nous entouraient aussi, adressant à l’évêque des supplications
désespérées, ou bien assiégeant M. Münzinger de recommandations et de
requêtes relatives à leurs intérêts privés. L’un d’eux, plus âgé que les
autres, m’avait pris de belle amitié. Maintes fois, il m’avait engagé à
rester pour devenir chez eux ce chef européen dont ils réclamaient la
présence.
--Si tu veux être notre _choum_, me répétait-il, nous pourvoirons à tous
tes besoins. Tous les jours, on t’apportera les mesures de dourah, les
pots de lait, les outres de miel qui te seront nécessaires. Tu choisiras
parmi nos troupeaux cinquante vaches des plus belles, et parmi nos
jeunes filles celle qui te plaira. Chaque printemps, tu prélèveras la
dîme sur toutes nos récoltes, sur tous nos biens.
Tant d’avantages ne m’avaient pas séduit néanmoins. Au dernier moment,
il renouvelait ses instances, et, les voyant demeurer aussi inutiles que
les précédentes:
--Quand tu reviendras, ajouta-t-il, si tu reviens jamais, les pierres
blanches de mon tombeau garniront, à côté de ceux de mes ancêtres, le
versant de la colline.
Et, d’un geste, il me désignait la vallée qui s’offrait alors à nos
regards, telle que le fond d’un immense entonnoir encadré par une
guirlande de montagnes.
Au flanc de cette vaste enceinte apparaissaient, en effet, dispersées çà
et là, isolées ou par groupes, des taches blanches dont la couleur
éclatante contrastait étrangement avec la teinte uniforme de l’ensemble.
C’étaient autant de mausolées. Car chez les Bogos et au Mensah, point de
cimetières. Ils enterrent leurs morts un peu partout, sur les points
élevés, dans les sites pittoresques. Sur le terrain où repose le corps,
ils construisent un petit mur circulaire de deux pieds, en pierres
sèches, et en comblent le vide avec des cailloux blancs que les mains
pieuses s’empressent d’amasser pour ce suprême devoir. A la place de ces
cailloux blancs, quelques-uns sont recouverts, au contraire, de cailloux
noirs. C’est que le défunt a péri là d’une mort violente, et que son
sang crie vengeance.
Comme autrefois en Corse, les vendettas sévissent là-bas avec une
implacable rigueur, et, de génération en génération, les haines
séculaires y transmettent leur cortége immuable de meurtres et de
dévastations. La mort de tout homme tué par un autre doit être vengée,
quelles que soient, dirions-nous ici, les circonstances atténuantes, et
ce lugubre soin, accepté comme un legs, incombe au plus proche parent de
la victime. Le fait suivant peut montrer jusqu’où va la rigoureuse
observance de cette sinistre coutume.
Deux amis poursuivaient un jour une troupe de sangliers, et l’un, dans
l’ardeur de la chasse, lança son javelot si malheureusement, que l’arme,
sans atteindre le gibier, alla percer le second, de quelques pas trop en
avant. Vainement, avant de mourir, le blessé eut-il le temps de préciser
les détails de la catastrophe et d’insister sur sa propre maladresse,
pour excuser celle de son compagnon; lorsque la cérémonie funèbre fut
accomplie, la famille songea à tirer vengeance de son trépas, et se mit
en campagne contre le meurtrier. Celui-ci, soutenu par les siens, se
défendit; et d’un accident aussi involontaire surgit, entre les deux
camps, une lutte sans merci qui entraîna la mort de onze personnes.
D’autres fois, dans des cas analogues, un accord réciproque intervient;
et le coupable, après un jugement rendu par des arbitres choisis d’un
commun consentement, se rachète en payant à la partie lésée ou aux
héritiers une somme qu’on appelle le «prix du sang».
J’ai retrouvé, plus tard, le même usage chez les tribus de la
Mésopotamie[16].
[16] _Les Vrais Arabes et leur pays_, par D. DE RIVOYRE; librairie
Plon, Nourrit et Cie.
C’était Abba-Emnatou qui venait de me conter ce trait de mœurs. Son
récit terminé, nous nous séparâmes. J’étais loin de me douter, à ce
moment, que quelques années après il allait mourir, assassiné à son tour
par une main inconnue, dans les rues de Massaouah.
L’itinéraire de notre première étape nous conduisit près de l’endroit
même, théâtre de l’événement dramatique dont il s’était fait le
narrateur. Nous allions vers le Mensah; et comme ce plateau se trouve
plus élevé que Keren, dès le début, après avoir traversé l’Ansaba, nous
commençâmes à monter, en appuyant vers le nord-est. Deux journées, au
plus, devaient nous suffire pour l’atteindre, et le soir de notre
départ, tout refroidis déjà par l’atmosphère des régions supérieures,
nous campâmes sur un tertre suspendu au-dessus du torrent et appelé
«Mahabar», c’est-à-dire «lieu de réunion».