Le Soudan.--La chasse au lion.--Guedena.--Le chien d’Ali.
Pour me dédommager, je repris le cours de mes pérégrinations
individuelles. J’adjoignis à Gœrguis et à Ibrahim un guide des Barias,
et je poussai du côté du Soudan, au nord, vers le Barca.
A quelques heures de Keren, lorsque nous eûmes contourné le bastion de
montagnes qui forme comme une ceinture tout autour de la terre des
Bogos, et franchi le Debrè-Salè, je découvris, en face de moi, une
longue vallée large et accidentée, coupée de coteaux et de défilés, dont
le fond était occupé par le lit desséché d’une rivière que je me mis à
suivre. C’était le Barca, qui, en coulant d’abord de l’est à l’ouest,
puis par un coude brusque remontant vers le nord, donne son nom à la
vaste contrée dont Souakim est la porte, ainsi qu’à l’ensemble des
nombreuses tribus qui vivent dispersées sur ses bords, et va déverser
ses eaux, lorsqu’il en a, dans la mer Rouge, non loin de Tokar.
Je me proposais d’aller jusqu’au pays de Guedena. Trois jours de marche
m’y conduisirent sans autres incidents que les haltes régulières au bord
des aiguades, et les rencontres ordinaires du désert. La région
continuait à présenter l’aspect général de celle que je quittais, avec
une inclinaison marquée, néanmoins, vers la mer, et le sol
s’infléchissant en terrasses tourmentées du côté du Soudan dont elle
dépend. Mais, en dehors de cette similitude géologique dans la
configuration géographique de leurs domaines, et malgré l’analogie de
leurs aspirations ou de leurs besoins, rien de commun, ni pour le
caractère ni pour les mœurs, chez ces deux populations, si voisines
cependant. Après les Bogos démoralisés et larmoyants, j’allais trouver
des individualités viriles, résolues, qui, bien que musulmanes, n’en
repoussent pas moins avec dédain la suprématie de l’Égypte, et ne
consentent à lui payer accidentellement un tribut dérisoire que pour
assurer à leur trafic ou à leurs appétits les débouchés indispensables
de Souakim et de Khartoum. C’est la vieille race de Nubie. Il est vrai
qu’elle a jadis accepté de l’invasion arabe les doctrines religieuses,
mais elle n’a cessé d’en combattre la domination politique; et
aujourd’hui encore, malgré des croisements où le sang du conquérant
s’est largement mêlé au sien, elle garde la même haine contre ceux qui
prétendent l’asservir.
Les instincts séculaires de rapine y ont survécu aussi dans toute leur
âpreté farouche, et s’il ne s’y rencontre aucun vestige de la
décrépitude intellectuelle sous le poids de laquelle a fléchi l’antique
vigueur des Bogos, on n’y découvre, non plus, aucune lueur de
l’assainissement moral dont les enseignements chrétiens laissent quand
même la semence derrière eux. Ce sont des Bédouins dans toute
l’acception du mot, des sauvages, menant une existence vagabonde, sans
installations, sans villages, sans villes. Du campement de la veille,
plus de traces le lendemain, dès que l’appât du butin, la poursuite du
gibier, sollicitent leurs convoitises ou stimulent leurs appétits un peu
plus loin. Chez les Barcas, la guerre ou la chasse, voilà toute la vie;
et pour eux, l’une comme l’autre se présentent avec le même cortége
d’excitations belliqueuses ou de dangers sérieux.
Le lion est l’hôte le plus habituel de ces solitudes. Pour l’attaquer,
lorsque le repaire en est connu, toute une tribu se réunit et se
concerte. Pas d’autres armes que la lance et le cimeterre traditionnels.
A le voir, ce sabre semble primitif. Entre leurs mains il devient
terrible. Point de fusil. Un bouclier à peine assez large pour couvrir
la poitrine. D’ordinaire, il est en peau de buffle, quelquefois en peau
de rhinocéros ou d’hippopotame. Celui-là est l’attribut des chefs, et de
minces lames d’argent y ajoutent alors leur éclat. Autour de la bête au
repos, les chasseurs forment silencieusement un cercle immense; puis ils
se mettent en mouvement, en ramenant leur bouclier au-dessus de la tête,
comme jadis la manœuvre de la tortue chez les légions romaines, et le
cercle marche pour se rétrécir graduellement. Tout à coup les clameurs
éclatent, les lances volent; le lion réveillé s’est dressé en secouant
sa crinière. Il est blessé, furieux; il rugit et bondit en avant. Deux
ou trois victimes tombent broyées et sanglantes. Mais tous les autres se
jettent sur lui, et à coups de sabre le hachent sur le cadavre des
leurs.
A la guerre, même tactique intrépide. L’ennemi s’avance-t-il? Sans qu’il
s’en doute, dès la première étape, il est surveillé, espionné. Pas un de
ses mouvements, pas une de ses dispositions n’échappe à l’œil de ceux
qu’il se propose de surprendre. Et ceux-là, à son insu, sauront le
conduire, l’attirer jusqu’aux lieux propres où il leur conviendra de se
révéler et d’attaquer eux-mêmes. A ce moment, toute la plaine autour de
la colonne, devant, derrière, sur les flancs, sans qu’elle le soupçonne,
est bondée d’assaillants. Par deux, par trois, chaque broussaille,
chaque touffe d’herbes en cache ou en recèle; la teinte sombre de leurs
corps à demi nus se confond avec celle du terrain. Soudain le signal est
donné, l’élan est unanime, et les voilà qui, la lance jetée, le sabre à
la main, le poignard aux dents, bondissent en rugissant comme des bêtes
fauves. Ah! il faut avoir le cœur solide pour ne pas se sentir pris
d’épouvante à l’aspect de ces démons en délire, au bruit de leurs
vociférations stridentes, à la vue de cette fourmilière affolée de rage.
Et l’on a besoin d’être sur ses gardes, pour repousser ces furieux
auxquels la mort n’offre que des attraits, qui voient au delà tous les
délices du paradis des vrais croyants, et qui n’aspirent qu’à les
gagner. Demandez aux Anglais de Trinkitat ou d’Abou-Klea!
Tout en conservant intacte la tradition de ces qualités guerrières, la
tribu de Guedena jouissait d’une renommée moins farouche. Ses mœurs plus
policées, ses habitudes plus sédentaires, l’hospitalité de son accueil,
la richesse de ses troupeaux, et notamment la beauté de ses chevaux, lui
avaient acquis une réputation qui s’étendait bien au delà des limites du
Barca. Son chef actuel, le vieux Hadji-Achmed-Ben-Saïd, était reconnu
comme l’un des plus sages, des plus expérimentés et des plus braves. Il
ne s’en était pas tenu au pèlerinage traditionnel de la Mecque. Il avait
voulu voir de près, à Alexandrie et au Caire, les soi-disant maîtres de
son pays, et n’y avait pas plus appris à les estimer que, plus tard, à
Aden, témoin de la brutalité de leurs exactions et du mensonge de leur
philanthropie intéressée, il ne s’était senti porté à aimer les Anglais.
De retour par Massaouah, il était monté jusqu’aux plateaux de
l’Éthiopie. Ce fut précisément Gœrguis, descendu tout récemment dans
cette dernière ville avec un convoi de marchands, qui l’y conduisit et
le mit à même de parcourir en paix le Tigré et l’Hamacen. De cette
époque datait entre les deux hommes une étroite amitié. Aussi était-ce,
en partie, à l’instigation de mon domestique, que je m’étais décidé à
tourner mes pas du côté de Guedena.
Un exprès dépêché par lui avait averti le cheik, dont quelques-uns des
hommes s’étaient avancés à notre rencontre jusqu’à une demi-journée de
marche. Lui-même m’avait fait préparer à la hâte une cabane voisine de
la sienne. Mais, avec la dignité des Orientaux et leur discrétion
native, il ne voulait se montrer que lorsque ma propre convenance y
souscrirait.
A peine avais-je pris possession de mon domicile éphémère qu’une belle
esclave du Kordofan entrait chargée d’un baquet d’eau tiède parfumée
pour me laver les pieds. Il n’y avait pas à s’en défendre, et bien que
je fusse arrivé à cheval, j’étais obligé de me soumettre à l’usage, et
de me déchausser pour subir ce bain obligatoire. Une seconde déposait en
même temps dans un coin une jatte pleine de lait. C’était une sorte de
coupe profonde en paille tressée, façonnée avec tant d’art, et les brins
si serrés, que pas une goutte ne s’en échappait. Lorsque mon hôte m’eut
jugé suffisamment reposé et rafraîchi, il me fit demander si je pouvais
le recevoir. Je répondis en me présentant à sa case en personne.
C’était un beau vieillard. Les plis d’une pièce de toile jetée sur les
épaules drapaient à demi son torse nu, mais vigoureux. Au haut du bras
gauche, un sachet en cuir attaché par des petits cordonnets contenait
ses amulettes, des versets du Coran sur parchemin. Sa barbe était
blanche, toute frisée. Il ne portait ni coiffure ni turban. Dans sa
chevelure grise, assez épaisse, était fichée une longue épingle en corne
de rhinocéros, qui me rappelait celles dont nos dames se servent pour
retenir leur chapeau. De temps à autre, la vérité me force à le
confesser, il la retirait pour s’en curer les dents. Sa peau était d’un
noir assez clair, ses traits d’une finesse exquise, son profil d’une
pureté sévère.
Il me fit asseoir sur l’angareb qu’il occupait lui-même, sous un hangar
adjacent à sa demeure. De là, le regard embrassait tout le petit cirque
à l’une des extrémités duquel s’étageait le village. Le lit du Barca le
traversait, et sur les rives on distinguait des champs qui avaient dû
être ensemencés au printemps. Mais la récolte en était faite depuis
longtemps, et le versant des collines n’étalait plus qu’une aridité
rugueuse et désolée. Un soleil ardent dardait ses rayons, et de rares
bouquets de bois seuls relevaient çà et là, de leurs tons plus accusés,
l’uniformité de cette surface brûlée. Rien qu’à ce contraste on était
heureux de se sentir soi-même à l’ombre.
En Orient, lorsqu’on se voit pour la première fois et qu’on s’aborde
entre gens d’éducation convenable, il y en a bien pour dix minutes de
salutations réciproques et de formules de politesse:
--Que le salut de Dieu soit sur toi et sur les tiens!
--Que ses bénédictions descendent sur ta tête!
--Que sa miséricorde s’étende sur ta maison!
--Loué soit le Seigneur et sa toute-puissance! etc., etc.
Après quoi une pause. Puis, reprise des invocations et des saluts. C’est
à qui les cessera le dernier. Pour moi, j’en avais toujours assez.
Cependant, je ne pouvais pas trop brusquer les choses. Je me bornais à
me taire. Après deux ou trois ébauches de tentatives infructueuses pour
recommencer, et auxquelles je ne répondais plus que par un signe de
tête, mon interlocuteur se décidait alors à m’imiter. Au bout d’un
silence plus prolongé, la conversation sérieuse se dessinait.
--La France va donc se rapprocher de nous, me dit en arabe
Hadji-Achmed-Ben-Saïd.
--Comment cela?
--N’a-t-elle pas déjà pris possession des Bogos?
--Nullement; elle n’a fait que leur envoyer des secours, parce qu’ils
mouraient de faim.
--Eh quoi! cet argent qu’elle leur distribue, ce n’est point pour les
acheter?
--Non.
--Et elle le leur donne gratuitement, sans compensation?
--Absolument.
--La France est une puissante nation, noble et riche; que la main de
Dieu s’étende sur ses enfants!... Pourtant, ajouta-t-il avec un soupir,
je l’avais espéré. Des Bogos elle aurait pu venir à nous, et nous
protéger à notre tour contre les menaces et la rapacité des Égyptiens.
Allah est grand; il ne l’a pas voulu.
--Mais, répliquai-je, voulant pénétrer les sentiments de mon
interlocuteur, à défaut de la France, peut-être les Anglais...
--Ah! les Anglais sont pires que les Turcs. Je les ai vus, je les
connais. Ils n’envoient pas d’argent à leurs peuples dans la misère,
ceux-là. Ce sont des marchands brutaux et de mauvaise foi qui ne
songent, au contraire, qu’à leur en arracher. La France, c’est le lion
généreux; l’Angleterre, c’est la panthère féroce. Que Dieu nous écarte
de leur chemin!
La voix du vieux chef était, en proférant ces mots, plus remplie de
tristesse et d’amertume encore que son langage.
--J’avais espéré!... j’avais espéré!... murmurait-il se parlant à
lui-même. Allah est grand; il ne l’a pas voulu.
Pendant cet entretien, la nuit était descendue, et les rayons de la
lune, presque aussi éblouissants que ceux du soleil, éclairaient la
place où nous étions assis. On y voyait comme en plein jour. Les
habitants sortant de leurs maisons, peu à peu, étaient venus s’accroupir
silencieusement en face de nous. Mais nous étions en pays musulman, et
aux hommes seuls il était permis de se manifester. Plus rien des rires
mutins et des regards curieux des jeunes filles de Keren, que le soir je
rencontrais dans les ruelles du village. Plus rien, non plus, des frais
visages, des mines avenantes, de l’empressement gracieux du beau sexe
aux plateaux de l’Abyssinie. A la place des ébats joyeux, des cris de
gaieté et des danses quelquefois, dont le bourdonnement, avec la tombée
du jour, salue le voyageur dans les centres de population chrétienne,
ici, le rigorisme inflexible de la loi musulmane, et ses prescriptions
jalouses pour soustraire le voisinage des femmes aux yeux profanateurs
de l’étranger.
Afin d’échapper à l’ennui d’une séance qui manquait aussi
essentiellement de diversité et d’entrain, j’allais invoquer le prétexte
de la fatigue pour m’esquiver, lorsque l’intervention de Gœrguis me tira
d’embarras. Sa célébrité de conteur était depuis longtemps établie chez
nos hôtes, et, à défaut de distractions plus vives, tous brûlaient de
l’entendre. Rendons-lui cette justice, il ne fit pas trop le cruel; et,
après avoir résisté juste assez pour donner plus de prix à sa
complaisance, il entama la narration suivante. Par une attention
délicate, il alla même jusqu’à en rapprocher le théâtre du pays des
Barcas.
En rapports constants, comme ils l’étaient, avec la côte de la mer
Rouge, l’arabe était familier à la totalité de ses auditeurs. Ce fut
dans cette langue qu’il s’exprima, et je pus ainsi suivre son récit.