CHAPITRE IV

Arrivée à Keren.--Aspect des Bogos.--Une messe épiscopale.--Les danses

des jeunes filles.--Le bain de fumée.--L’assemblée des notables.--Les

chasses de l’Ansaba.--Misère des indigènes.

Cette légende, racontée dans un style aux allures mystiques, avec

l’accent concis des vérités indiscutables, relevé par les chaudes

descriptions et la couleur locale propres au débit du narrateur, était

pour moi un tableau vivant de ces mœurs pittoresques de l’Abyssinie

contemporaine, dont l’étude m’offrait de si profonds attraits.

L’histoire nous mène jusqu’à Ela-Berett (puits de neige), où nous

couchons... Lorsque je dis _nous couchons_, vous voyez ça d’ici: une

peau de bœuf jetée sur la terre nue, et où vous êtes libre de vous

étendre, si le cœur vous en dit. Quant au sommeil, c’est autre chose.

Sans parler du froid qui nous glace et nous empêche de rester en repos,

à peine la nuit tombée, c’est, tout autour de nous, dans le fourré que

nous touchons du pied, un concert à donner une idée de ce que devait

être le monde à l’heure du déluge. La panthère marie ses miaulements

sinistres aux rugissements sonores du lion, le chacal aboie dans la

pénombre où meurt graduellement l’éclat de nos feux, et l’hyène hurle

jusque dans nos jambes. On voit, en dehors du cercle lumineux, de

grandes ombres confuses aller et venir avec deux points rouges dardés

sur nous. Point de lune, le ciel est sombre, les montagnes se dressent

toutes noires, gigantesques et menaçantes. On dirait qu’elles vont

s’abîmer sur nos têtes. Tout cela donne plus froid encore. Nul n’a envie

de dormir. Un tison, jeté à l’aventure dans l’obscurité, nous montre des

animaux qui fuient en criant, pour revenir et se rapprocher davantage. A

ce moment, un brave chien que j’avais amené de France, et que je

retenais tout grondant, le poil hérissé, auprès de moi, s’échappant,

courut dessus. Une explosion féroce de rugissements retentit; puis comme

le bruit d’une lutte acharnée, des aboiements exaspérés, et presque

aussitôt un râle lugubre d’agonie... Quelques secondes, et tout était

fini. J’eus beau m’élancer de ce côté en tirant au jugé... Plus rien!

mon pauvre compagnon ne reparut jamais. Quelle nuit!

Nous en vîmes le terme enfin, sans autre malheur. Au point du jour, nous

étions personnellement intacts, quoique gelés. Nous avions fait bonne

garde et sauvé nos montures. C’était leur présence, à n’en pas douter,

qui avait surexcité l’acharnement de nos visiteurs nocturnes. Même un

petit âne du convoi ne fut pas sans y trouver son compte.

Il était investi d’une mission de confiance; avant de quitter Monkoullo,

les Pères Lazaristes lui avaient solidement attaché sur le dos une

volumineuse dame-jeanne pleine d’un liquide réjouissant. C’était le vin

de leur évêque. Moi qui ne bénéficiais point des mêmes facilités de

transport que les missionnaires, sur cette côte où le commerce en était,

à l’époque, sévèrement proscrit, il y avait longtemps que je ne

connaissais plus le goût du vin que de souvenir. Mais Monseigneur nous

avait généreusement admis au partage de sa cave, et le fond n’en était

plus guère loin. Ce matin-là, tout engourdis par le froid, attristés les

uns et les autres de la perte de mon chien, nous avions besoin de nous

réconforter, et nos dernières accolades l’épuisèrent tout à fait. Comme

Ésope, jadis, avec sa balle de pain, le petit âne, désormais, allait

trotter à vide.

Nous avions atteint le point culminant de notre route. A partir de cet

instant, nous nous mîmes à descendre sans interruption. Bien qu’élevé,

le plateau des Bogos était néanmoins d’un niveau sensiblement inférieur

à ces altitudes. Au bout d’une dégringolade périlleuse de cinq à six

heures, nous y mettions le pied. La rapidité de la course et les

difficultés du chemin nous avaient à peine laissé le loisir de regarder

autour de nous. Quand nous levons les yeux, le panorama n’est plus le

même, et le point de vue s’est modifié avec tout l’imprévu d’un décor

d’opéra. Hier et aujourd’hui ne se ressemblent plus. Adieu les vertes

clairières, les grandes herbes et les hauts arbres! Adieu le joyeux

gazouillement des cascades! L’été éthiopien a passé par là avec toutes

ses implacables ardeurs. Le sol est crevassé, les rivières à sec, les

arbrisseaux presque dépouillés, le gazon jauni, la plaine calcinée.

Avant d’entrer sur les terres de son diocèse, Monseigneur tient à donner

à sa tenue quelque chose de plus sacerdotal que le débraillé auquel

l’ont condamné les exigences hâtives du voyage. La barbe longue, le

teint hâlé, couvert de poussière, chacun en a besoin, en effet.

Nous l’imitons de notre mieux, et jusqu’à nos domestiques qui ne

dédaignent pas un brin de toilette. Le large morceau d’étoffe qui,

jusqu’alors, se borne à leur ceindre les reins, se déploie, et les voilà

maintenant, drapés comme des sénateurs romains, sous une toge sale, dont

émergent leurs épaules noires. Au bazar de Massaouah, j’avais acheté à

chacun des miens une paire de sandales, pour leur mettre les pieds à

l’abri des épines et des cailloux. C’est tout bonnement une semelle de

cuir qui se rattache à l’orteil par une étroite courroie. Au lieu de

s’en servir, durant tout le trajet, ils la portaient suspendue avec soin

au bout d’un bâton. A présent que le sol, relativement uni, risque moins

de les détériorer, ils s’en parent avec orgueil.

Il est vrai que l’habitude de marcher dès l’enfance ainsi sommairement

chaussés, leur rend, à la longue, la plante des pieds aussi dure et tout

aussi impénétrable que de la corne. Ni les aspérités de la pierre, ni la

morsure des insectes, voire même des serpents, n’y ont plus de prise. Un

jour, me trouvant chez le nahib d’Arkiko, nous causions tranquillement

ensemble, dans la cour de sa maison, moi étendu sur un angareb, lui

debout à mes côtés. Tout à coup, il porta vivement la main à son talon,

et me montra, encore suspendu par les pinces, un gros scorpion qui

venait de l’y piquer. Tout autre eût pu s’estimer heureux d’en être

quitte pour une paralysie partielle ou même totale du membre atteint;

car ces blessures sont des plus dangereuses, et quelquefois mortelles.

Chez lui, le venin de la bête n’avait pu aller au delà de l’enveloppe

rugueuse où il s’était perdu; et dix minutes plus tard, après que j’y

eus, par précaution, versé quelques gouttes de phénol, il n’y paraissait

plus.

Jusqu’alors, sur nos pas, nous n’avions rencontré aucune agglomération

humaine. Au plus, des cabanes isolées de bergers, et c’était tout.

Maintenant, voici des hameaux, des habitants. L’aspect des uns et des

autres, je le confesse, n’est guère attrayant. Ils sont sordides, et

hommes, femmes et enfants se précipitent vers nous en tendant la main.

Le bruit de notre arrivée nous a précédés, et entre eux ils se désignent

l’évêque avec curiosité, mais sans empressement. Le sentier que nous

suivons s’anime et paraît fréquenté. Nous sommes, on le voit, dans un

pays peuplé. Ce n’est plus la solitude des jours passés. De temps à

autre, nous croisons des groupes d’indigènes. Ils viennent de Keren, ou

s’y rendent. Nous devons en approcher, et bientôt nous en distinguons

les huttes éparses au pied d’un rocher à pic. Il n’y avait pas même cinq

jours que nous avions quitté Massaouah. Les caravanes en mettent huit ou

neuf en général.

A peine avons-nous franchi le petit ravin sans eau qui longe Keren de

l’ouest à l’est, que retentissent des glapissements variés.

Des essaims d’enfants entièrement nus accourent en gambadant à notre

rencontre. Derrière, s’avancent des hommes au maintien plus grave, des

chefs à barbe blanche, puis des femmes qui se cramponnent à nos bottes

pour nous baiser les genoux. Mais ce ne sont que les vieilles; les

jeunes restent sous leur hutte, d’où, à mesure que nous passons, elles

saluent notre arrivée d’un gloussement aigu. Tout le village est en

rumeur.

Après avoir distribué force bonjours et force poignées de main à tout le

monde, nous parvenons enfin à l’enclos de la mission, où nous laissons

Monseigneur et sa suite. Celui de M. Münzinger est contigu, et c’est là

que je cours me soustraire à l’enthousiasme des populations.

Dès l’abord, je ne raffole pas de Keren. La voilà donc, cette capitale

tant vantée. Je m’en étais fait une autre idée. Deux ou trois cents

cabanes construites en chaume, et entourées chacune de pas mal

d’ordures, c’est là tout ce qu’il m’est donné d’admirer. Celles des

notables sont précédées d’une cour que défend une clôture d’épines. Cet

espace vide est réservé aux bestiaux qu’on y rentre la nuit, pour les en

faire sortir au point du jour. Mais, le lendemain, il subsiste encore

sur le sol tant de traces désobligeantes de leurs nocturnes ébats, qu’il

est difficile aux délicats d’y découvrir un emplacement où risquer le

pied sans complications désagréables.

Le type des habitants offre à l’examen presque autant de variétés dans

la physionomie, dans la couleur de la peau, qu’il y a d’individus. Le

costume est moins bigarré. Pour les hommes faits, un morceau de toile

roulé autour des reins et une lance; quelquefois pas de toile, mais

toujours une lance. Pour les jeunes garçons encore moins de recherche;

les mieux vêtus ont une façon de culotte, une pièce de cuir, veux-je

dire, découpée en triangle, qui s’applique sur le bas du ventre et se

rattache à la ceinture au moyen de trois cordonnets dont il est facile

de se figurer, à peu de chose près, la disposition.

Cet appendice, en même temps, sert à maint autre usage domestique.

J’avais pris, en effet, à mon service, dès notre arrivée, pour m’y

rendre plus populaire, un jeune gars de Keren, d’une quinzaine d’années,

auquel était dévolue plus spécialement la confection de mon pain. Un

jour, je l’aperçois, accroupi dans un coin et se livrant à une

manipulation active dont je ne distinguais pas nettement l’objet. Il me

tournait le dos; je m’approche, et alors je me rends un compte exact de

la situation: à terre et à portée de sa main, deux calebasses, l’une

pleine d’eau, l’autre pleine de dourah écrasé; puis, devant lui, sa

culotte primitive étendue sur le sol. C’était dans ce récipient d’un

nouveau genre qu’il pétrissait, avec une candeur qui n’avait d’égal que

son zèle, la pâte rudimentaire appelée à me restaurer. Eh, mon Dieu! ce

n’en était pas plus mauvais;--affaire d’habitude ou de préjugé.

Pour les femmes, nous sommes près du Soudan, et l’influence s’en fait

sentir. Celles qui sont mariées revêtent, comme aux rives du fleuve

Blanc, la _farde_ aux couleurs multiples où le bleu domine: c’est une

grande pièce de cotonnade tissée par la main indigène. Elles s’en

drapent plus ou moins, suivant les heures de la journée, avec un abandon

qui n’est pas dénué de grâce. La fraîcheur du matin les y trouve

enveloppées de la tête aux pieds; les yeux noirs de nos frileuses,

seuls, laissent passer leurs éclairs à travers la fente unique qu’elles

maintiennent coquettement entr’ouverte sur leur visage. Puis, à mesure

que les rayons du soleil échauffent l’atmosphère, les plis de l’étoffe

se desserrent peu à peu; la voilà qui dégage le front, qui tombe sur le

cou; elle glisse des épaules, le buste se découvre; enfin, à midi, à

peine la poitrine rebondie est-elle encore voilée. C’est charmant chez

les jeunes, hideux chez les vieilles.

Quant aux jeunes filles, elles portent, noué autour des reins, le

_raât_, espèce de caparaçon qui rappelle exactement ceux dont, l’été,

nous recouvrons nos chevaux, afin d’en éloigner les mouches. Chez elles,

les franges, fixées à une lanière de cuir, partent du haut des hanches

et s’arrêtent au-dessus du genou, s’écartant au moindre mouvement ou à

la plus légère brise. Or, ces demoiselles s’agitent beaucoup, et le

zéphyr souffle souvent!

L’abondance de la chevelure est commune aux deux sexes. Les hommes

laissent, d’ordinaire, croître au-dessus du front un énorme toupet tout

autour duquel s’étage une rangée de boucles artistement frisées. Les

femmes nattent leurs cheveux en une infinité de tresses minces et

uniformes qui ne dépassent pas le cou, et dont l’ensemble rappelle les

coiffures à la Ninon. Parfois, elles y ajoutent quelques perles en

verroteries ou de petits coquillages, des cauris. Chez les uns comme

chez les autres, des ruisseaux de beurre ou de graisse fondue destinés à

en assouplir la roideur naturelle, découlent constamment de ces œuvres

d’art capillaires.

J’ai le loisir de contempler des exemplaires de tous ces types devant la

maison de mon hôte. Plus spacieuse et plus propre que celles du commun,

cette demeure n’en diffère cependant ni par l’architecture, ni par

l’apparence. Mais tous, au loin, la connaissent, et la foule est grande

de ceux qui viennent souhaiter la bienvenue au consul français, comme

ils disent, en profitant de la circonstance pour boire et manger à ses

frais. Il a bien fallu trois quarts d’heure pour m’en construire une à

côté.

Toutes les deux sont adossées au rocher escarpé qui domine la plaine, et

dont les flancs sont couverts d’une végétation touffue. C’est, depuis

longtemps, le repaire d’un léopard avec lequel le village ne vit pas en

trop mauvaise intelligence. Par-ci par-là, il est vrai, une chèvre

manque bien à l’appel, mais le pays est tellement giboyeux que ces

larcins sont rares. Toutes les nuits, avec les ténèbres, commencent les

rugissements de la bête, qui, après avoir dormi la journée, se livre

alors à ses pérégrinations et à ses petites affaires. La première fois,

ce voisinage immédiat me tint quelque peu éveillé; ensuite je n’y

songeai plus.

Au matin, un bruit inaccoutumé me frappe l’oreille. Je me dresse sur mon

séant, j’écoute. Oui! c’est bien cela! L’église est à quelques pas, et

je distingue le son de la cloche. Oh! comme ce bruit banal, et même

importun quelquefois dans nos villes, lorsqu’il s’échappe avec fracas

des clochers d’une somptueuse cathédrale, parle doucement au cœur dès

qu’il n’est plus que le tintement timide d’une humble clochette pendue à

la chapelle des lointaines solitudes! Que d’images oubliées il évoque!

que de souvenirs assoupis il ranime! C’est l’heureuse enfance, c’est le

foyer paternel, c’est la patrie regrettée, c’est la pauvre mère qui prie

et qui vous pleure là-bas!... C’est tout ce qu’on a quitté, tout ce

qu’on aime.

Je me lève. Je me hâte. L’évêque allait célébrer sa première messe au

milieu des peuples confiés à son zèle évangélique. Les murs délabrés du

sanctuaire laissaient, à travers leurs fissures, arriver tous les

bourdonnements du dehors; l’autel était en ruine; des fidèles convoqués,

à peine deux ou trois étaient-ils agenouillés, d’un air distrait et

curieux, sur la poussière du sol nu... Eh bien! aucune solennité

religieuse entourée de toutes les pompes de notre culte; aucune de ces

harmonieuses prières montant, avec la fumée de l’encens et les plaintes

de l’orgue, vers des voûtes altières; non! rien, rien de tout cela n’ira

jamais à l’âme autant que l’aspect désolé de cette pieuse enceinte

tombant de vétusté, autant que la voix isolée de ce prêtre s’élevant

pour bénir une foule absente; et plus encore, autant que cette petite

croix grossière, debout au milieu de la barbarie et du désert, épave

consolatrice et chère aux exilés, aux malheureux, et plantée là comme

l’immuable jalon de la régénération promise dans l’avenir aux déshérités

du passé.

Durant le saint sacrifice, deux mariages sont consacrés, ou plutôt

régularisés, car depuis plusieurs années déjà les nouveaux époux n’en

sont plus aux préliminaires. Le premier est celui de serviteurs

indigènes de la mission, que les remontrances de l’évêque ont décidés,

la veille, à se soumettre à une cérémonie dont jusqu’alors personne

n’avait pris souci de leur faire comprendre l’avantage ou la moralité.

Le second est plus caractéristique. Ce n’est autre que l’union du

vice-consul de France avec une femme indigène.

A l’origine de son séjour en Abyssinie, M. Münzinger était devenu

propriétaire, suivant les mœurs locales, d’une esclave un tantinet

jaune, dont il avait fait sa compagne. Découvrant en elle des qualités

sérieuses, il s’y était attaché, puis avait fini par l’installer chez

lui à titre de femme légitime, sans qu’il manquât à ce lien d’autre

sanction que la cérémonie religieuse, peu nécessaire, comme on sait, aux

yeux de la légalité indulgente du pays.

Mis au courant de cette situation anormale, l’évêque s’était donné la

tâche d’y porter remède, et n’avait trouvé rien de mieux que d’exhorter

notre vice-consul à contracter nettement un mariage régulier. Celui-ci

ne s’était pas fait prier, et, dès le lendemain même de son retour, il

se hâtait, ainsi que je viens de le raconter, de déférer aux conseils du

prélat. Ce fut moi qui lui servis de témoin, et mon parafe,

actuellement, s’étale en cette qualité, tout au long, sur les registres

de la paroisse de Keren.

Je n’avais pas encore été présenté à la fiancée. Elle apparut à l’autel

couverte, de la tête aux pieds, d’un quârri dont les plis laissaient

tout au plus entrevoir les longs cils de ses yeux baissés. Son mari

semblait heureux et satisfait. Nulle trace d’hésitation ne se montrait

dans son attitude ou sur sa physionomie. Il y avait longtemps, du reste,

que je connaissais son affection pour cette femme. Il ne l’avait jamais

cachée.

Après la cérémonie, je fus admis à l’honneur d’adresser mes compliments

à madame, et par conséquent à celui de la voir. Elle m’attendait dans la

chambre nuptiale, sous ce toit qu’elle habitait déjà depuis près d’une

dizaine d’années. Un peu plus grande et plus élégante à l’intérieur que

celles du commun des habitants, la maison, de forme rectangulaire, était

construite en chaume, et se divisait en deux pièces. Lorsque j’y

pénétrai, la première, à la fois vestibule et magasin, était encombrée

d’ustensiles et de provisions de toute nature. Les sacs de farine, les

outres de miel et de beurre, reposaient pêle-mêle au milieu des selles

et des armes. En un coin, des vestiges bleuâtres d’une fumée douce et

parfumée s’échappaient d’un trou à moitié plein de cendres, creusé dans

le plancher, je veux dire le sol même. C’était là que, la veille, en

prévision de l’arrivée de son seigneur et maître, la jeune femme avait

pris son «bain de fumée».

C’est un usage général, en effet, que la mode, si ce n’est pas l’amour,

impose, en pareil cas, à l’aristocratie féminine de ces contrées.

Lorsque l’être aimé est attendu, au retour d’une absence de quelque

durée, des plantes aromatiques, des branches d’arbustes odoriférants,

sont entassées avec art dans un grand trou; puis on y met le feu de

manière que la flamme, savamment étouffée, ne laisse échapper au dehors

que des flocons d’une tiède fumée.

Hermétiquement enveloppée d’un quârri qui ferme toute issue à l’air

extérieur, la femme vient alors s’accroupir sur ce foyer concentré. Elle

y demeure assez longtemps pour qu’en montant, la fumée, retenue par

l’épais tissu, imprègne de ses parfums tous les pores de la peau, et

communique au corps une souplesse voluptueuse, chère, paraît-il, aux

mystères des tendresses conjugales. C’est là une opération délicate et

importante dont l’accomplissement requiert des précautions minutieuses,

non moins qu’une haute expérience. Ce n’est pas assez, pour les

raffinées, des soins obligatoires d’une servante. Le concours d’une

matrone habile est indispensable. Celle-ci doit surveiller les

préparatifs, présider à tous les détails, et, l’épreuve terminée, un

riche cadeau récompense sa peine. Souvent, le lendemain, la munificence

de l’époux satisfait en double la valeur. C’est le triomphe de l’art.

Madame n’avait eu garde de rien omettre de toutes ces précautions.

Seulement, je n’ai jamais su si, cette fois, la matrone employée reçut

doubles honoraires.

Après avoir traversé cette première partie de l’appartement où la porte

seule donnait accès à la lumière du jour, je fus admis dans le

sanctuaire. Presque tout l’espace en était occupé par un immense

angareb, comme qui dirait, chez nous, un lit à deux places, recouvert de

tapis ou de coussins sur lesquels, côte à côte, étaient à demi couchés

le vice-consul et sa moitié. Au-dessus de leur tête, une espèce de dais,

ou mieux, une cage rappelant la coquille d’un œuf immense coupé par le

milieu, en minces lattes d’un bois flexible tressées à jour. C’était, si

l’on veut, l’alcôve de la couche des époux, ménageant à leurs caresses

un boudoir plus intime au milieu de la grande pièce.

Madame me tendit la main, en me souhaitant la bienvenue, et je m’assis

auprès de l’angareb. Sa beauté olivâtre fut loin de me séduire tout

d’abord, mais, en la fréquentant, par la suite, j’eus lieu de

reconnaître qu’elle possédait une supériorité intellectuelle, et surtout

une adresse native bien faites, dans ce milieu sauvage, pour captiver et

retenir même un Européen. Elle portait, à la narine gauche, l’anneau

d’or indice de son rang.

Ce fut, on s’en doute, un jour de liesse pour tout le village et les

lieux circonvoisins. Les visiteurs se succédaient, et la cour ne

désemplissait pas.

Que de poignées de main et de félicitations échangées! J’avais ouvert le

feu. Le vaste enclos d’épines qui entourait la maison était envahi, et

le gros de la foule attendait, silencieusement, aux alentours, la curée

traditionnelle. On n’eut pas trop longtemps à gémir. Bientôt d’énormes

calebasses pleines de tedj circulèrent. Puis, les quartiers de viande

bouillie, et enfin le _brondo_, le mets national. C’est tout simplement

de la viande crue qu’on mange en en trempant les morceaux dans une purée

de poivre rouge. Le plus communément, une cuisse de vache, que l’on

suspend entre trois piquets en faisceau, en fait les frais. Les convives

s’installent alentour, leur couteau à la main, et chacun d’en découper à

tour de rôle, à même, de longues lanières sanguinolentes, qu’ils

engloutissent avec la rapidité de l’éclair.

Malheureusement l’usage de ce mets, si succulent qu’il soit, entraîne un

léger inconvénient; je veux parler du ténia, le ver solitaire, auquel

échappent bien peu d’Abyssins. Mais le remède, chez eux, est à côté du

mal, et le _kôusso_ leur pousse sous la main. Aussi est-il de mode de

s’en administrer régulièrement une forte dose, à époques convenues. Tout

homme qui se respecte ne saurait s’en affranchir. C’est admis, c’est

même imposé; et l’opinion publique flétrirait sévèrement quiconque

serait signalé notoirement comme ne se pliant pas à cette coutume, au

moins une fois par mois. Les Anglais n’absorbent pas avec plus de

méthode leur magnésie ou leurs _blue-pills_.

Je ne sais combien de vaches furent immolées à cette occasion. Mais,

durant plusieurs nuits, les hurlements des hyènes et des chacals

attestèrent que la provision ne s’épuisait pas promptement.

L’évêque se tenait à l’écart de ces fêtes. Fraîchement débarqué

d’Europe, et peu initié jusqu’alors à ces usages barbares, il n’en

prenait pas toujours avec assez de longanimité la manifestation naïve.

L’état d’abandon où se trouve reléguée, chez ces pauvres gens, la

culture morale de l’esprit le révoltait. Son indignation ne fléchissait

pas sur ce point, et s’exhalait en termes irrités. En revanche, il

fallait voir le candide étonnement avec lequel les uns et les autres

l’écoutaient lorsqu’il tonnait, du haut de sa conscience de prêtre,

contre le déréglement sans artifices de leurs mœurs. Bien peu de notions

moralisatrices avaient, en effet, résisté au courant des dernières

années, et la tâche à entreprendre était rude. Mais, auparavant, il

était indispensable de s’occuper des nécessités physiques, et le plus

sûr chemin, pour arriver à leur intelligence et à leur cœur, était de

s’appliquer, avec sollicitude, non moins à effacer la trace des

désastres passés qu’à en prévenir le retour.

Nous avions avec nous, ai-je dit, des fonds confiés à l’évêque lors de

son départ d’Europe, par le gouvernement français, pour être répartis

parmi les peuplades qu’avait décimées la famine. La nouvelle s’en était

bien vite répandue, et dès le premier instant de notre séjour, ç’avait

été à qui invoquerait les titres les mieux établis, ou étalerait les

misères les plus émouvantes. Afin de procéder à une répartition

équitable, il fut arrêté que tous les chefs des hautes et des basses

terres seraient convoqués en assemblée générale sous la présidence du

prélat, et que là, non-seulement on aviserait aux moyens de dispenser

les secours, sans qu’ils courussent le risque de s’égarer sur la tête

des moins nécessiteux, mais qu’en même temps, tous les griefs, tous les

besoins des Bogos, seraient exposés par l’organe de leurs représentants,

de manière que l’écho pût en parvenir jusqu’au gouvernement magnanime

qui consentait à étendre au-dessus d’eux sa puissante protection.

Keren est assis à 600 pieds au-dessus du niveau de la mer, tout contre

le rocher aux flancs garnis de broussailles, dont j’ai parlé, et que

couronne aujourd’hui une forteresse égyptienne. Le village descend en

pente douce vers un petit ravin dont la ligne sombre coupe l’horizon du

nord au sud, pour aller rejoindre l’Ansaba. Une place circulaire assez

vaste, au milieu de laquelle se dresse un vieux sycomore, le partage en

deux. C’est le lieu ordinaire de réunion des notables. S’écartant des

règles féodales qui continuent à régir l’Abyssinie proprement dite, la

constitution des Bogos offre en quelque sorte le type d’une fédération

républicaine où chaque agglomération jouit de droits équivalents, et

intervient, par la voix de son chef, dans toutes les questions qui

concernent la nation. Malgré l’étiquette hiérarchique que l’origine

maintient nettement entre eux dans leurs rapports respectifs, chacun de

ces derniers est admis, au même degré, à se faire entendre et à émettre

son avis. L’opinion de la majorité dicte la loi, et, s’il en est dans le

nombre qui se rappellent parfois incidemment que l’autorité d’un pouvoir

suzerain plane encore de loin sur leurs délibérations, bien peu sont,

néanmoins, disposés à en tenir compte, tant qu’une menace directe ou un

danger imminent n’est pas là pour les en faire souvenir à propos.

Cet endroit est donc la scène auguste où se débattent les plus graves

intérêts du pays, où se traitent et se discutent les préliminaires de

paix et de guerre, où s’entament et se jugent les procès privés ou

publics. Il est vrai que c’est aussi le théâtre des ébats de la

jeunesse. Dans les années d’abondance, alors que tout est à la gaieté et

à l’espérance, les filles s’y livrent au plaisir de la danse et de la

musique. Bien que les Bogos n’eussent pas à se féliciter beaucoup sous

ce rapport, notre arrivée parmi eux y avait cependant ranimé la

confiance, et l’argent que nous apportions leur paraissait une aubaine

d’autant plus appréciable qu’ils en ignoraient encore les proportions.

Avec nous la joie était donc rentrée dans le village, et nous nous en

aperçûmes dès le lendemain.

A peine la nuit tombée, j’entendis comme un ronron obstiné, qui

retentissait avec rage et me rappelait celui du tambourin. Puis des

chants aigus, dont la note stridente dominait le bruit de l’instrument.

Le tapage semblait venir de la place publique, qui m’avait été indiquée

le matin. Je m’y dirigeai. En effet, tout le village était là, assis par

terre et formant un grand rond autour d’un cercle d’une vingtaine de

jeunes filles debout et se démenant à qui mieux mieux. Au milieu, l’une

d’elles tenait un tambourin sur lequel elle frappait à coups redoublés,

de la paume de la main, tandis que ses compagnes chantaient en se

balançant de droite à gauche, sur un rhythme uniforme.

Gœrguis m’avait accompagné. Je lui demandai ce que chantaient ces

demoiselles.

--Ce sont toujours, me répondit-il, des allusions aux événements du

jour. Chacune entonne, à son tour, ce qui lui vient à l’esprit, et les

autres reprennent en chœur le refrain, qui ne varie pas. Aujourd’hui, il

est question de votre visite à Keren.

On entendait en ce moment la voix d’une grande fille, élancée et

gracieuse, dont le fausset déchirait l’espace.

--Voici ce que chante celle-ci, reprit-il:

Ils sont arrivés, les seigneurs de France,

Et ils apportent beaucoup d’argent.

Ils le sèmeront dans la terre des Bogos,

Et il en sortira une moisson d’or.

Et toutes, ce solo terminé, sans plus interrompre que la première leur

balancement continuel, de répéter avec ensemble:

Ils sont arrivés, les seigneurs de France,

Et ils apportent beaucoup d’argent.

C’était le refrain.

Puis, après la grande fille, une autre improvisatrice recommença:

Il faut être vigilant pour récolter cette moisson d’or.

Ne la laissons pas piller par les Barcas.

Et le chœur de reprendre:

Ils sont arrivés, les seigneurs de France,

Et ils apportent beaucoup d’argent.

A la fin de chaque stance, par un mouvement de «par le flanc droit»,

toutes se saisissaient simultanément la taille, faisaient deux ou trois

pas en piétinant à peu près sur place, et, revenant «face au centre»,

reprenaient leur balancement d’ours à la chaîne.

Le tambourin ne cessait pas, et celle qui en jouait continuait ses

battements avec le même entrain et la même mesure.

--Comment s’appelle cet instrument? demandai-je.

--Un _taboura_...

Un taboura! Plus tard, j’ai retrouvé le nom et l’instrument dans tout

l’Orient, à Mascate, comme sur les bords de la mer Rouge, comme en

Perse, ou dans la vallée de l’Euphrate. D’où viennent l’un et l’autre?

Quelle peut bien en être l’origine? Ont-ils été jetés, au hasard d’une

de leurs escales, par les marins de Provence chez lesquels l’usage en

est populaire, et le tambourin, par une corruption naturelle, est-il

devenu le taboura? Ou bien est-ce le contraire, et fut-ce la conquête

arabe qui l’apporta avec elle en Espagne, et y laissa le taboura pour

s’appeler le tambourin?... Je livre ce problème aux étymologistes.

Toujours est-il que, deux jours après, le taboura et les divertissements

rentrés dans le silence, d’un commun accord, les chefs convoqués se

réunirent là pour tenir un conciliabule préalable, et se concerter,

avant de se rendre à la mission catholique où le rendez-vous avait été

assigné.

Leur programme arrêté, leurs mesures prises, dès que l’ardeur du soleil

eut un peu diminué, ils s’ébranlèrent et envahirent la cour. Puis,

majestueusement, ils se déployèrent en demi-cercle, et s’accroupirent

sur leurs talons, en face de quatre escabeaux réservés à l’évêque et au

Père Delmonte, à M. Münzinger qui devait servir d’interprète, et à moi.

Ils étaient environ une trentaine, jeunes ou vieux, tous issus de la

race conquérante, et descendants des plus anciennes familles. Deux, plus

particulièrement, paraissaient jouir d’une influence notoire sur le

reste du groupe. L’un, m’expliqua-t-on, grand chef légitime de par la

tradition, mais appauvri peu à peu par des revers, ne devait plus son

prestige qu’à l’antiquité de son origine, tandis que l’autre, bien que

moins noble, mais fort riche, exerçait en réalité sur tous une action

prépondérante à cause de sa fortune. Des troupeaux considérables, des

terres d’une vaste étendue, voilà en quoi, suivant la coutume bogos,

consistait cette fortune; et l’on comprend que l’existence individuelle

de bien des gens y était attachée.

Ce fut néanmoins le premier qui porta la parole.

Pas plus au pays d’Éthiopie que chez d’autres, les avocats ne font

défaut, et la prolixité n’est pas la moindre vertu des orateurs

qu’improvisent les circonstances. Celui-ci entama un exorde qui menaçait

de remonter jusqu’à Salomon, leur ancêtre commun, s’il n’avait été

interrompu dès les premières phrases. Ramené à son sujet, durant plus

d’une heure cependant, il s’étendit sur les avantages merveilleux que la

France, l’Angleterre, et même la Russie,--sans qu’on pût s’attendre à ce

nom imprévu; quant à l’Italie, elle n’était pas encore entrée en

scène,--devaient incontestablement trouver à protéger efficacement les

Bogos. Et peu leur importait, disait-il, que ce fût à l’une ou à l’autre

de ces puissances qu’ils eussent à obéir, pourvu qu’elle assurât leur

sécurité. Il leur fallait absolument un chef, un gouverneur européen,

quelle qu’en fût la nationalité, qui, par sa présence, conjurât les

périls dont ils étaient environnés, qui les défendît contre les

Égyptiens, et surtout qui les autorisât à se venger impunément de leurs

ennemis ou de leurs rivaux. Pendant longtemps le missionnaire éloigné

avait rempli ce rôle. Maintenant qu’il était parti, ils en réclamaient

un autre, prêtre ou laïque,--là n’était point l’embarras,--dont la main

pût tenir une arme et sût s’en servir. Avant tout, c’était à vivre

qu’ils demandaient; les enseignements spirituels viendraient ensuite.

A ce moment-là, tous se mirent de la partie pour appuyer les arguments

de leur défenseur. On sentait dans leur attitude, comme dans leurs

paroles, je ne sais quelle prévention d’hostilité et de méfiance à

l’égard de l’évêque. C’est que celui-ci, surpris, dès le début, de ce

langage, ne se gênait point pour dissimuler son mécontentement, ni pour

répéter qu’il les avait convoqués, non pour écouter une conférence

sociale et politique, mais pour remplir exclusivement auprès d’eux une

mission de charité. Une plus ancienne expérience des mœurs de ces

populations, et un séjour plus prolongé parmi elles, lui eussent appris

qu’il est bien difficile de faire admettre, par des intelligences aussi

peu ordonnées, la distinction subtile à établir entre ces principes.

--C’est une croix que je tiens, et non une épée, leur répondait

vainement le prélat.

Qu’importait cette métaphore à une foule primitive, façonnée de longue

date à voir l’une et l’autre dans la même main? Quelle signification

pouvait évoquer à leurs yeux l’opposition de ces deux emblèmes, dont, au

contraire, l’union séculaire avait toujours, chez eux, servi de signe de

ralliement dans leurs guerres avec les musulmans?

La discussion s’était singulièrement écartée du but de la réunion. Et le

fait est qu’à l’argent personne ne songeait guère plus. Encore moins

pensait-on à remercier ceux qui l’avaient envoyé ou apporté. Même en

Éthiopie, dès que la politique se glisse dans le débat, toute autre

préoccupation s’en efface. Il en fut ainsi cette fois; et après

d’orageuses agitations, la séance fut levée, sans qu’on eût pris ni

décision ni parti. C’était à se croire au sein d’une assemblée

française.

Le lendemain, l’évêque adopta la résolution par laquelle il eût dû

commencer, et se mit en devoir de distribuer lui-même ses largesses,

d’après les besoins qui lui étaient signalés, au fur et à mesure qu’il

lui était permis d’en apprécier l’urgence sur des renseignements

véridiques.

Quant à moi qui n’avais rien autre à faire, pendant ce temps j’explorais

les environs, suivi de Gœrguis. Je poussai d’abord vers l’est, avec les

sinuosités du torrent de l’Ansaba, un des plus larges et des mieux

fournis d’eau de la région. Pour le moment, il est à sec, mais de grands

trous creusés çà et là dans son lit découvrent, à un mètre de profondeur

tout au plus, comme autant de sources fraîches et pures filtrant sous le

sable. Les bords en sont garnis d’une végétation puissante. Des arbres

magnifiques aux proportions phénoménales, des roseaux d’une élévation

prodigieuse, des massifs de bambous, de lianes, d’arbustes divers

attestent la fécondité du sol, et les collines au travers desquelles il

s’est frayé une route sont revêtues de forêts touffues ou d’une herbe

épaisse.

Là vit une faune abondante et variée, entre autres l’antilope agacen,

avec sa bosse entre les deux épaules, à l’instar de celle du bison, et

ses cornes en spirales plus hautes que le bois d’un cerf dix cors. Les

dimensions de sa taille atteignent, dans leur complet développement,

celles d’un cheval de forte encolure. D’ordinaire, ces animaux se

réunissent en hardes de cinq à six femelles, sur lesquelles règne

despotiquement un seul mâle, à la façon du coq au milieu de la

basse-cour. Ensuite, le rhinocéros, le lion, la petite gazelle du Tigré,

et enfin des quantités de perdrix, de pintades, se glissant sous le

couvert des broussailles, et même de lièvres, toujours dédaignés par les

superstitieuses répugnances de l’indigène[11]. Je ne parle pas de

l’hyène, dont les hurlements sinistres vous assourdissent et s’échappent

de tous les coins, dès que le jour est fini. Parmi les oiseaux, tout ce

que j’avais déjà rencontré de si joli sur les hauts plateaux, mais, en

plus, des volées de cailles arrivées récemment des régions européennes.

C’était, en présence de tant de richesses cynégétiques, du trop menu

gibier. Je les poussais devant moi à coups de pied. Puis, de mignonnes

petites perruches, de celles qu’on appelle _inséparables_, que je

n’avais encore vues nulle part. Il y en avait, caquetant et se

becquetant, deux à deux, presque sur chaque arbre un peu élevé.

[11] _Mer Rouge et Abyssinie_.

Les bandes de singes sont nombreuses. Mais elles s’écartent moins

volontiers des rochers, dont les anfractuosités leur offrent des asiles

plus sûrs que les branches. L’une d’elles avait établi son domicile en

un quartier voisin de Keren, renommé pour la qualité du fourrage

savoureux qui y croissait à profusion. C’était là que, chaque soir, mon

jeune serviteur allait renouveler, pour le lendemain, la provision de ma

mule. Mainte fois il s’était plaint à moi des niches dont ces damnés

animaux le rendaient victime. Assez en forces et trop agiles pour avoir

rien à redouter de ses atteintes, dès qu’il apparaissait, c’était à qui

d’entre eux gambaderait autour de lui, ou même lui sauterait sur les

épaules et lui tirerait les cheveux.

Deux ou trois fois, je l’avais accompagné, mon fusil sous le bras,

résolu à leur infliger une leçon. Mais alors jamais, au grand jamais, ne

s’était montré le museau de l’un d’eux. Tapis dans les feuilles, ils

devinaient un ennemi redoutable, et se tenaient cois. Je résolus de

changer de tactique. Habituellement, au retour, ils faisaient avec lui

une partie du chemin, ne cessant leurs malices et leurs attaques qu’en

vue des premières maisons. Bien avant cette heure-là, je me postai

derrière un buisson et j’attendis. Mon homme revint comme de coutume,

portant sur la tête une grosse botte d’herbe. Précisément deux singes

étaient juchés dessus. Je ne pouvais tirer dans ces conditions. Mais

avant même que je me fusse démasqué, à un mouvement ou à je ne sais

quoi, mes deux macaques, flairant une embuscade, avaient déguerpi.

Pour en voir de près, je finis par en acheter un qui avait été pris au

piége. Les indigènes disposent à cet effet, dans le voisinage d’une de

leurs retraites, un vase au col étroit qu’ils ont, au préalable, rempli

de noisettes ou de dattes. L’animal gourmand étire ses doigts flexibles,

allonge sa patte, et, la glissant par l’ouverture, s’empare de tout ce

qu’il peut saisir dans l’intérieur. Mais, une fois pleine, la même patte

ne peut plus repasser par le goulot resserré où elle ne s’est déjà

faufilée qu’à grand’peine. Cris de fureur alors de l’animal qui ne veut

rien lâcher, et dont les guetteurs, accourus au bruit, s’emparent

désormais sans difficulté. Les jeunes en captivité s’apprivoisent

aisément. Rien de drôle comme le mien, lorsque je lui présentais un

miroir: c’était à la fois un mélange d’étonnement, d’extase et de colère

impayable, et les coups de pied circulaires qu’il adressait en dessous à

ce camarade insaisissable provoquaient chez mes gens des éclats de

gaieté qui leur ont fait passer plus d’un joyeux quart d’heure.

C’était d’un plus noble gibier dont, cette fois, j’avais souci. Dans ces

fourrés de l’Ansaba j’allais à l’aventure un peu en étourdi, écartant du

bras les buissons et les lianes, sans regarder en avant, ce qui eût été

sage, lorsque tout à coup le bruit d’un ronflement sonore et saccadé me

fait dresser l’oreille. Partout ailleurs, j’aurais cru entendre le

souffle d’une locomotive en marche. C’était à s’y méprendre. Plus près,

et se rapprochant peu à peu, un grand fracas de branches cassées,

d’herbes et de feuilles froissées. Je m’arrêtai à l’entrée d’une

clairière, la main sur la détente de ma carabine, et bientôt, à quelques

pas en face de moi, la cime des roseaux ondula; une tête monstrueuse et

bizarre en émergea; un animal énorme apparut: c’était un rhinocéros.

En m’apercevant, la bête demeura interdite. Nous étions, au plus, à

quatre ou cinq mètres l’un de l’autre. Sans y réfléchir,

instinctivement, j’épaulai, visant à la tête. Mon coup partit, et de

nouveau un abominable tumulte, quelque chose de pareil à un tourbillon.

Je ne savais pas, au juste, ce que je venais de faire; j’entendais comme

dans un songe; je regardais à travers un nuage. Je me retournai; mon

domestique, muet d’épouvante, gisait à plat ventre, la face contre

terre... Que s’était-il donc passé? Le pauvre diable, en me voyant tirer

sur le rhinocéros, nous avait jugés perdus tous les deux. Jamais, en

effet, le terrible quadrupède, à ce que j’appris plus tard, ne recule

devant une agression. Il fonce, au contraire, corne baissée, sur

l’imprudent qui ose se mesurer avec lui, ou même se rencontrer par

hasard sur ses pas. Comment tout cela s’était-il arrangé? Il fuyait

cette fois... Il est à croire que, sans grave blessure, plus surpris

encore de mon visage blanc et plus effrayé de la détonation de mon arme,

qu’irrité du choc insignifiant dont avait été frappée son invulnérable

cuirasse, l’animal, sous la terreur de ces deux sensations si nouvelles,

avait instinctivement cherché à y échapper. Ce fut heureux pour moi.

Mais, pour le moment, tout aux regrets d’avoir manqué une aussi belle

proie, et raillant la poltronnerie de mon homme, je me remis en quête de

quelque piste intéressante. Ce fut une antilope agacen qui s’offrit à

mes coups. Il ne fut ni long ni difficile de tuer celle-là. A terre,

inanimée, elle semblait énorme. C’était un mâle déjà vieux dont les

cornes avaient atteint le maximum de leur développement, et dont le

pelage me rappelait celui du cerf. Sa bosse charnue fournit le soir à

mon souper un mets exquis et délicat.

En laissant le torrent à droite, et en remontant vers le nord, je gravis

des coteaux au penchant desquels se montraient, de temps à autre,

quelques misérables hameaux, et de belles vaches grasses gardées par de

vilains bergers maigres. C’était la zone frontière, mal définie, des

Bogos et des Barias. A une halte, Gœrguis, redevenu brave et bavard, me

fit griller, tout en causant, à la flamme d’un feu allumé à la hâte, un

quartier de gazelle, que je mangeai, tandis qu’autour de moi, accroupis

en rond comme une meute, une demi-douzaine de ces infortunés me

contemplaient avec des yeux d’envie. Chaque os que je rejetais était

disputé, ramassé par eux, et les lambeaux de chair qui y adhéraient

aussitôt dévorés. C’était à soulever le cœur.

Ces pauvres êtres alternativement chrétiens ou musulmans, suivant que

l’une des deux religions leur offre momentanément le plus de bénéfices,

s’imposent à peine le labeur de gratter un peu cette terre fertile qui

ne demande cependant qu’à produire. Ils y jettent quelques grains de

dourah, lorsque tombent les premières pluies, pour n’en cueillir les

épis que si les sauterelles ou l’ennemi les épargnent, sans avoir songé

jamais à se dire qu’un travail plus constant leur procurerait, à bien

peu de frais, l’abondance et le bien-être.

Cette indolence trouve une excuse naturelle, il est vrai, dans l’état

d’anarchie permanente et de ravages périodiques auxquels sont en proie

ces malheureuses contrées. D’un village à l’autre, c’est une rivalité

sans trêve, une lutte d’âpres convoitises, et chacun juge plus commode

et plus profitable d’attendre, des heureux hasards d’une expédition bien

conduite, ce qu’il est certain de ne pouvoir espérer des efforts

réguliers d’une existence paisible. Les rivalités religieuses servent de

prétexte ordinaire à ces hostilités journalières. Mais s’il est hors de

doute que là fut, en effet, le point de départ de la situation, il est

non moins vrai qu’aujourd’hui l’appât du butin offre un attrait bien

suffisant aux appétits surexcités, et qu’on ne s’arme plus qu’à bon

escient, lorsque les rapports des espions sans cesse aux aguets ont

averti de la présence rapprochée de quelque troupeau considérable, ou du

passage clandestin d’une opulente caravane.

Je fus même sollicité, durant mon séjour à Keren, de me joindre à l’une

de ces razzias, projetée depuis longtemps par les Bogos en représailles

contre leurs voisins immédiats les Barias, et dont l’objectif devait

être l’un des villages de ces derniers, devenu temporairement, à cause

de sa position au milieu de riches pâturages, le rendez-vous de tous les

bestiaux de la tribu. Il est probable, je le confesse, que j’aurais

cédé, cette fois encore, à la tentation de me mêler, comme jadis avec

Dedjatch Haïlou[12], aux péripéties émouvantes de ce drame, en me

flattant de parvenir peut-être, par mon autorité, à atténuer l’horreur

des scènes qui l’auraient infailliblement ensanglanté. Mais, la veille

du jour fixé, de nouveaux renseignements apprirent que les troupeaux

avaient été emmenés, et avec ce départ s’évanouissait tout motif

pratique d’incursion.

[12] _Mer Rouge et Abyssinie_.

[Illustration: HADJI-ACHMED-BEN-SAÏD, CHEIK DE GUEDENA.]

Aux pays du Soudan · 第 8 / 22 题