Personne n’ignore aujourd’hui que le Nil, tel qu’il coule au-dessous de
Khartoum jusqu’à la mer, en arrosant la terre d’Égypte, est formé de la
réunion de deux autres fleuves d’une importance moindre, dont les eaux
se confondent en cet endroit. Le premier, le fleuve Bleu, sort du lac
Tsâna, non loin de Gondar, au fertile pays d’Amhara, et le second, le
fleuve Blanc, du lac N’yansa, situé bien plus au sud, au pied des
montagnes de la Lune, dont les cimes mystérieuses vont rejoindre le
ciel. Entre ces deux rivières s’étend une vaste région, peu explorée, où
les caravanes osent à peine s’aventurer, et qu’exploitent de nombreuses
tribus pillardes et guerrières, parmi lesquelles nous citerons, entre
autres, celle des nègres Dinkas, sur les bords du Nil Blanc, et celle
des Arabes Moselmiès, plus rapprochés du Nil Bleu.
Depuis de longues années, ces deux peuplades, également sauvages et
féroces, vivent dans un état d’hostilité permanente et de ravages
réciproques. Nourris, dès l’enfance, dans la pensée de la rapine et des
combats, les uns et les autres dédaignent l’agriculture et subsistent
exclusivement du produit de leurs incursions et de leur butin. Pourtant
le Dinka, noir colosse, à la mine bestiale, aux regards terribles, sans
autre religion qu’un culte grossier rendu par lui aux arbres géants de
ses forêts, sans autres lois que celles de sa violence et de sa force,
est plus barbare que son rival, dont les préceptes du Coran sont venus
tempérer la rudesse primitive, et adoucir quelque peu les penchants et
les mœurs.
Or, il y a quelques années, au pays des Arabes Moselmiès, habitaient
deux jeunes gens, Ali et Saïda. Enfants des deux frères, parmi les
garçons Ali était le plus beau, et parmi les filles, Saïda la plus
belle. Ils s’aimaient. Le soir, quand Saïda revenait de la fontaine avec
les autres femmes de la tribu, soutenant de ses bras arrondis au-dessus
de sa tête la cruche pleine qui reposait sur les tresses relevées de ses
longs cheveux noirs, on voyait Ali guetter son passage pour la suivre et
l’aider à décharger doucement son fardeau. Et quand Ali, armé de sa
lance et de son bouclier, devait prendre part à quelque expédition
lointaine, assise au seuil de la maison de son père, Saïda accompagnait
longtemps du regard la troupe qui s’éloignait; et lorsqu’elle ne voyait
plus rien, qu’un peu de poussière à l’horizon, elle demeurait à la même
place, le front appuyé dans la main, immobile et rêveuse.
Le jour de leur union parut enfin. Et, comme ils étaient de la même race
et de la même famille, il n’y eut à cette occasion, contre l’habitude,
ni lutte simulée, ni enlèvement convenu d’avance, et les fêtes du
mariage commencèrent tranquillement, aux cris d’allégresse des femmes et
au bruit des danses guerrières des hommes, bercés par les sons joyeux du
tambourin. C’était au retour d’une attaque heureuse dirigée contre un
village des Dinkas. Ali s’y était comporté vaillamment, et avait déposé
aux pieds de sa fiancée les riches trophées conquis par sa valeur.
C’étaient des bracelets d’or et d’argent artistement ciselés, des
corbeilles d’un jonc souple et délicat avec des ornements aux nuances
éclatantes, et de somptueuses étoffes tissées dans des contrées
inconnues...
Toutes les compagnes de Saïda admiraient ces splendeurs et enviaient son
bonheur. Jamais couple plus fortuné, en effet, n’avait dormi sous la
même tente... Comme la paupière mourante de la colombe qui bat des ailes
sous les caresses du ramier, on apercevait, à travers la fente du voile
de Saïda, rayonner son grand œil velouté d’ivresse et d’espérance; et,
plus fier qu’un jeune lionceau rugissant d’amour pour la première fois,
Ali se tenait à ses côtés, frémissant d’impatience et d’orgueil.
Mais voilà que les Dinkas, prévenus par les espions qu’ils avaient
dépêchés sur la trace des vainqueurs, apprirent bientôt que ceux-ci,
tout entiers à la joie du triomphe, se livraient sans défiance aux
festins et aux plaisirs. Et aussitôt la corne de guerre retentit. Une
masse compacte d’hommes armés se réunit sur la grande place du principal
village. Et, quand les premières ombres de la nuit furent descendues
d’en haut, sous la conduite du grand chef de leur tribu, tous
s’ébranlèrent silencieusement, guidés par leurs éclaireurs, à travers
les sentiers escarpés de la montagne ou les fourrés impénétrables de la
forêt... Et le lendemain, ils atteignirent les confins du territoire des
Arabes Moselmiès. Alors, se dissimulant derrière les taillis et les
rochers, ou rampant dans les hautes herbes, la troupe dinka attendit. Et
lorsque, avec les rayons embrasés du soleil, se fut évanouie la chaleur
étouffante du jour, de nouveau le tambourin résonna chez les Moselmiès,
et les danses et les chants recommencèrent. Et aussitôt, aux alentours,
les ténèbres se peuplèrent, de grandes ombres noires surgirent, se
dressant en silence, et toutes avancèrent sans bruit vers le village
d’où partaient les rires et les chansons.
Et tout d’un coup, du sein de cette obscurité, rendue plus profonde
encore par l’éclat des torches et des feux au milieu desquels
s’agitaient sans souci les imprudents Moselmiès, une horrible clameur
s’éleva; et, comme une légion de démons, les Dinkas s’abattirent tous à
la fois sur la foule en fête. Et, des hommes ainsi surpris à
l’improviste, il y eut un horrible carnage. Et toutes les femmes, tous
les enfants qui ne purent s’enfuir furent emmenés en esclavage, les
richesses pillées; et le village périt consumé par les flammes...
Ali, frappé d’un coup de lance au front, dès la première attaque, était
tombé à terre, et, aveuglé par le sang de sa blessure, foulé aux pieds,
couvert bientôt de débris humains, n’avait pu que se traîner péniblement
sous un buisson, où il était resté évanoui. Mais, quelques heures plus
tard, ranimé par la rosée de la nuit et la fraîcheur du matin, il
soulève sa tête appesantie, et ses yeux entr’ouverts jettent tout autour
un regard égaré. Au-dessus de lui, les dernières étoiles blanchissent au
lever de l’aube; tout près, sous un aloès en fleur, le francolin matinal
salue l’aurore d’un gloussement de bienvenue... Où est-il?... Qu’est-il
donc arrivé?... Pourquoi ses habits de fête sont-ils souillés de
sang?... Où sont ses armes?... Où est Saïda?... Tout à coup, il pousse
un cri terrible: la mémoire lui est revenue, la vérité se fait jour...
Saïda! Saïda! A ce cri rien ne répond, et Ali, éperdu, chancelant,
s’accrochant aux fragments de roches et aux branches épineuses des
mimosas, s’essaye à marcher. Dès le premier pas, son pied heurte des
cendres noircies... Çà et là un cadavre calciné, de petits monticules
dispersés de paille fumant encore, des armes brisées, des troncs
d’arbres à terre et à demi brûlés. Voilà tout ce qui reste du lieu où il
est né, de la capitale des Arabes Moselmiès.
Peu à peu, à mesure que le soleil monte, de timides fantômes
apparaissent... Ce sont les pauvres gens échappés au massacre, qui
viennent pleurer sur les ruines de leurs foyers dévastés, et leur
redemander les restes aimés d’un enfant ou le corps défiguré d’un ami...
Avec avidité, Ali interroge chacun d’eux, et tous les détails de la
lugubre scène lui sont révélés. La résistance de cette population
désarmée contre la fougue des Dinkas n’a pas été longue, et les ennemis,
rassasiés de tuerie, se sont retirés, chargés de butin et poussant
devant eux, pêle-mêle avec les troupeaux, des femmes enchaînées...
Horreur! Saïda est parmi elles!...
Un instant terrifiés, les Moselmiès ne tardèrent pas cependant à revenir
à eux, et à se réveiller d’un désastre dont les hasards de leur vie
aventureuse leur rendaient le poids moins lourd et les conséquences
moins irréparables. Le village se releva; de nouvelles maisons, en peu
de jours, furent construites; les douleurs privées s’apaisèrent, et si
la même haine traditionnelle, accrue d’un implacable désir de sang et de
vengeance, bouillonnait toujours, il est vrai, au fond du cœur de la
nation, du moins attendait-elle une chance opportune pour faire
explosion dans quelque terrible revanche. Et, à la surface, nul n’eût pu
soupçonner la catastrophe dont elle venait d’être victime.
Un seul d’entre eux, sur son visage, gardait l’empreinte d’un chagrin
que rien ne pouvait dissiper. Ses traits altérés, l’orbite de son œil
enfoncé, le pli de ses lèvres creusé dans ses joues caves, tous ces
stigmates annonçaient chez l’homme qui les portait un incurable
désespoir. Cet homme, c’était Ali. Les espérances de la vie pour lui
s’étaient éteintes, et, ne se sentant pas assez fort pour accepter avec
résignation la perspective de toute une existence déshéritée de celle
qui devait en faire la douceur et le charme, réduit à l’impuissance de
son isolement, il n’avait plus d’énergie que pour chercher dans les
excitations mensongères de l’ivresse ce qu’on leur demande toujours,
sans l’y trouver jamais: l’oubli!
Or, un jour que, sans souci des lois sacrées du Prophète, il puisait, en
compagnie d’autres jeunes hommes, dans les flancs rebondis d’une outre
pleine de cette liqueur funeste que le musulman infidèle extrait de la
datte fermentée, deux d’entre eux s’étant mis à chanter leurs exploits
passés et à célébrer par avance leurs prouesses futures, lui-même, sous
l’influence de la boisson, mais obsédé toujours par la même pensée,
s’écria tout à coup:
--Et moi aussi, ô Saïda, comme autrefois je serai vanté parmi les
braves: prends courage! tu pourras être fière encore, ainsi que tu l’as
été, d’Ali, ton frère et ton époux!
--Comment oses-tu bien, riposte alors un de ceux qui buvaient avec lui,
parler de celle que tu laisses honteusement dans les bras d’un Dinka!
Saïda n’est plus aujourd’hui ni ta sœur, ni ton épouse. Elle est la
femme de quelque nègre qui la brutalise et se raille devant elle de son
premier mari, trop faible pour la délivrer, trop lâche pour le tenter!
A ces paroles cruelles, Ali ne répond rien, mais il se lève et gagne
doucement la hutte qu’il avait rebâtie lui-même, sur les décombres
incendiés de celle, plus vaste, où il avait pu se promettre un moment de
vivre si heureux avec Saïda. Là, il resta longtemps couché à terre, la
tête enfouie dans les deux mains, tandis que son chien, étendu près de
lui, léchait tendrement les pieds de son maître, comme pour le consoler
et lui donner du courage.
Soudain, il se redresse, le regard étincelant. Son maintien n’a plus
l’attitude abattue des derniers jours; sa résolution est bien prise. Il
va à la muraille où sont suspendues ses armes inactives, et là saisit
trois javelots qu’il garde à la main, tandis qu’il passe à sa ceinture
un poignard dont, jadis, il ne se séparait jamais, après qu’il l’eut
ravi, lors de ses glorieux débuts, au chef des Dinkas lui-même. Puis il
jette quelques poignées de dattes sèches dans une guerbè en peau de
chevreau qu’il se suspend autour du cou, et il sort. Il se rend à la
maison de son père, dont il baise les genoux, pieusement, sans mot dire,
et s’éloigne ensuite du village, suivi de son chien.
C’est vers la capitale des Dinkas qu’Ali se dirige. Les reproches de son
ami l’ont éclairé en le frappant au cœur. Que sa nation se recueille et
se prépare encore!... Lui ne peut attendre... Saïda est son bien à lui
seul, et à lui seul incombe le devoir de la reconquérir; il la ramènera,
ou il périra.
Deux fois le soleil s’est levé, et deux fois ses feux se sont éteints
derrière les coteaux avant qu’Ali soit parvenu au pays des Dinkas. A
chaque instant, sa marche est arrêtée par la crainte d’une surprise ou
d’une trahison. Son chien, son unique et fidèle compagnon, aussi prudent
que lui, se glisse sans bruit derrière son maître, et fait taire sa voix
dont le cri pourrait devenir un indice. Enfin Ali arrive au pied de la
colline au sommet de laquelle se dresse le plus grand des villages
dinkas. Les huttes pointues lui apparaissent de loin, à travers les
arbres pressés de la forêt, dont il n’ose sortir avant la fin du jour,
et de là il contemple tristement le lieu où gît, sans doute, misérable
et désolée, la femme qu’il aime, sa femme à lui, devenue à présent celle
d’un autre.
Tout près de la lisière du bois où il se tapit, est un puits creusé dans
le sable, et dont les bords, foulés par de nombreuses empreintes,
laissent à supposer que les femmes y viennent, le soir, emplir les
outres et les cruches, qu’elles portent ensuite au village. Peut-être
même quelqu’une de ses compatriotes, réduite en servitude,
descendra-t-elle à la source avec d’autres esclaves, et alors, se
faisant reconnaître d’elle, Ali espère obtenir des nouvelles de Saïda.
L’heure ne va pas tarder où les femmes viendront, et jusque-là, blotti
dans un buisson épais, il attend et espère...
Enfin le jour baisse, des rires, des voix, se font entendre et
s’approchent peu à peu... Ce sont bien des femmes, et, parmi elles, il
en distingue plusieurs, devenues de viles servantes, qu’autrefois il a
connues chez lui, libres et respectées. Mais, dans le nombre, il en est
aussi qui sont des femmes dinkas; il ne peut donc se montrer sans péril,
et, le cœur palpitant d’anxiété, il se demande si, derrière celles-là,
quelqu’une des Moselmiès restera seule...
O bonheur! les outres et les cruches sont pleines, l’obscurité se fait,
toutes s’éloignent, une seule reste en arrière. Assise mélancoliquement
à la margelle du puits, elle a les yeux tournés du côté du ciel où doit
être le pays moselmiès. Elle demeure ainsi quelque temps solitaire, puis
elle soupire et va reprendre à regret son fardeau, lorsqu’au mouvement
de sa tête sa chevelure se déploie: c’est bien une Moselmiès; ses longs
cheveux ont roulé jusqu’à terre, et les négresses dinkas ont, comme
leurs maris, une chevelure laineuse qu’on ne saurait confondre avec
celle des femmes de sa tribu. Ali n’hésite plus et sort aussitôt de son
asile, tendant les bras en avant d’un air suppliant, comme pour rassurer
la femme, et arrêter sur ses lèvres l’exclamation d’effroi près de s’en
échapper.
Interdite, en effet, la femme se tait et reconnaît Ali.
--Malheureux! s’écrie-t-elle, que viens-tu chercher ici? C’est la mort,
si l’on te découvre.
--Saïda! Saïda! murmure Ali en tombant à moitié à genoux, où
est-elle?... Que je la voie!...
--Hélas! elle est ici, dans ce village; mais elle est à jamais perdue
pour toi, car elle est devenue l’épouse d’un chef dinka.
Ali s’attendait à cette révélation; il y était préparé, et n’avait qu’un
désir, celui de connaître la maison qui abritait Saïda, pour arriver
jusqu’à elle. Mais la femme, épouvantée d’une aussi téméraire
entreprise, se refusait à ses prières, et, loin de lui promettre son
aide, insistait pour l’y faire renoncer. Ali n’entendait rien. Il avait
juré de ramener Saïda ou de ne jamais revenir. Toute sa vie, toute son
âme étaient là! que lui importait la mort?
Vaincue à la fois par tant de constance et une si vraie douleur, la
femme se laisse persuader, et lui désigne le toit sous lequel repose
Saïda...
--Que le Dieu des croyants te protége, ô Ali! lui dit-elle, et puisqu’il
t’a mis au cœur cette irrévocable résolution, c’est que telle est sa
volonté. Que ton destin s’accomplisse donc! Écoute, et retiens bien mes
paroles: Ce grand arbre, dont tu distingues là-bas encore les rameaux
dans le demi-jour, s’élève au milieu d’une place où, chaque soir, les
hommes de la tribu dinka s’assemblent et s’abandonnent aux désordres
furieux de l’orgie. Prête l’oreille, et, dans une heure, lorsque le son
des instruments et des voix parviendra jusqu’à toi, le moment sera venu.
Quitte alors ces broussailles, où il faut te tenir caché jusque-là; et,
comme le serpent au travers des lianes, rampe sans bruit, en gravissant
la colline, vers la maison dont je t’ai montré le faîte... Saïda y sera
seule...
Et, à ces mots, la femme s’éloigna en toute hâte, laissant Ali regagner
son abri.
Et, dès que le vent lui eut apporté les premiers accents de la fête,
Ali, muni de ses armes, se dirigea lentement et avec précaution du côté
de la maison dont la silhouette sombre se dessinait sur le fond étoilé
des cieux. Et, lorsqu’il en eut atteint le seuil, retenant à peine son
haleine, et d’un signe commandant le silence à son chien, à travers les
fentes de la cloison disjointe, il regarda. Saïda, en effet, était
seule. Accroupie auprès d’une torche fumeuse plantée dans le sol, elle
faisait glisser machinalement entre ses doigts distraits les perles
d’ambre d’un chapelet musulman. Ses yeux à demi fermés et le front
penché sur la poitrine, elle paraissait rêver à des êtres absents. Ali,
ne pouvant se contenir davantage, poussa brusquement la porte et entra.
--C’est moi, ô Saïda, dit-il, moi, Ali, ton frère et ton époux!
Mais, au lieu de se lever et de s’élancer vers lui, Saïda tressaillit et
recula jusqu’au coin le plus obscur de la maison.
--Ali, que me veux-tu? demanda-t-elle. Quel projet insensé t’a conduit
jusqu’ici?
--Je veux te prendre avec moi et te ramener au pays de nos pères, pour
que tu occupes enfin à mon foyer la place toujours vide que je t’y ai
gardée.
--Renonce à ce fatal espoir, Ali, je ne puis te suivre, car je suis
aujourd’hui la femme d’un autre, et le devoir m’ordonne de rester avec
lui.
--Avant d’être à lui, tu fus unie à moi. Ce devoir est un mensonge; ô
Saïda, suis-moi!
--Je le voudrais, que cette fuite est impossible. Bientôt elle serait
découverte, puis tous les deux, nous serions surpris et massacrés sans
pitié. Encore une fois, Ali, abandonne cette funeste idée. Retourne seul
au pays de nos pères. C’est ici désormais que je dois vivre. Pars, et
oublie celle qui ne peut plus être à toi.
Mais Ali n’écoutait plus. Est-ce bien à lui que de telles paroles
s’adressent? à lui qui, pour l’amour de cette femme timorée, n’a redouté
aucun péril? Il a bondi vers elle et tire son poignard. Son bras est
levé. D’un geste impérieux, il lui indique la porte. C’en est fait.
Saïda n’a qu’à lui obéir, ou la menace inflexible qu’elle lit dans son
regard va s’accomplir. Elle courbe la tête, et, tout en pleurs, sort
lentement de sa maison. Dehors, Ali l’entraîne avec rapidité.
Ils marchèrent toute la nuit sans parler, et ce ne fut que le lendemain,
alors que le soleil était au plus haut point de sa course, qu’ils
s’arrêtèrent. Ali, exténué, s’endormit au pied d’un arbre, non sans
recommander à Saïda de l’éveiller si elle apercevait quelqu’un ou
prévoyait quelque danger. Son chien veillait, en outre, près de lui.
Une heure entière ne s’était pas encore écoulée que Saïda entendit le
galop d’un cheval. Et, tournant les yeux de ce côté, elle vit de loin un
cavalier gigantesque, brandissant un javelot; et dans ce cavalier, elle
reconnut son époux, le nègre dinka. Cependant, au lieu de prévenir Ali,
la perfide, au contraire, adresse des signes d’appel au dinka. Et comme
le chien, à l’aspect de l’ennemi, s’est redressé en faisant entendre un
grognement de colère, elle se jette sur lui, et, de peur que ses
aboiements ne tirent Ali du sommeil où il reste plongé, elle s’efforce
de saisir entre ses mains le museau du fidèle animal pour étouffer sa
voix. Mais il s’est dégagé, a réveillé son maître, et déjà Ali est
debout. Il était temps.
D’un regard, il a tout vu, tout compris. Déjà le nègre n’est plus qu’à
quelques pas de lui; mais le trait qu’il lui décoche d’un bras fatigué
par la course, siffle à son oreille sans l’atteindre. Ali se réfugie
derrière le tronc d’un arbre et, de là, fait voler à son tour ses trois
javelots contre son rival, qui les évite également. Un seul perce le
flanc du cheval, qui hennit et refuse d’avancer. Le Dinka saute à terre,
et n’a plus comme le Moselmiès pour toute arme qu’un poignard. Ils se
précipitent l’un sur l’autre avec rage. Ils se portent des coups
furieux. L’herbe autour d’eux est teinte de sang. Tous deux sont jeunes,
tous deux sont forts, la lutte est indécise; comment va-t-elle finir?
Quand soudain Saïda, demeurée jusque-là spectatrice immobile, s’élance
et saisit Ali par les jambes, pour paralyser ses mouvements et le faire
tomber. C’en est fait de lui, cette lâche trahison va le livrer. Sa main
est impuissante à frapper à la fois le nègre et à repousser Saïda. Il
chancelle, et le poignard du Dinka va le clouer sur le sol...
Mais, ô surprise! celui-ci a poussé un hurlement de douleur et se
détourne brusquement: c’est le chien, le chien sauveur, qui s’est jeté,
lui aussi, dans la bataille et mord cruellement au talon l’adversaire de
son maître. Ali a profité de ce secours inespéré. D’un suprême effort,
il s’est débarrassé de l’étreinte mortelle de Saïda, et son poignard a
disparu jusqu’au manche dans la poitrine du nègre, dont le gosier laisse
échapper un rauque gémissement, et dont le corps, tordu dans un dernier
spasme, tombe lourdement à terre. Elle est là, sans mouvement, cette
masse noire gigantesque. La paupière à demi ouverte laisse voir le globe
blanchâtre de l’œil; les lèvres desserrées montrent une rangée de dents
aussi polies que l’ivoire, et le sang coule à flots du trou profond
creusé par l’arme d’Ali. Celui-ci contemple pendant quelques instants,
impassible, le cadavre de son ennemi, puis, se baissant, il arrache une
touffe d’herbe dont il essuie son poignard, et le repasse à sa ceinture.
Et, après avoir caressé doucement son chien, il se retourne vers Saïda
presque folle de terreur, et du doigt lui montrant le chemin, se remet
en route avec elle, sans prononcer un mot.
Le soir même, les fugitifs atteignirent les terres des Moselmiès et
rencontrèrent les premières vaches des troupeaux de leur tribu. Aux cris
des jeunes pâtres qui les aperçurent, la nouvelle de leur arrivée se
répandit bien vite de montagne en montagne jusqu’au village. Et aussitôt
la foule de leurs parents et de leurs amis accourut au-devant d’eux, les
hommes en brandissant leurs armes et se livrant à des simulacres
guerriers, les femmes en poussant le houloulement plaintif et prolongé
qui, chez leur sexe, ainsi qu’on sait, est le signe en usage de
bienvenue et d’allégresse.
Les uns entourèrent Ali pour le féliciter. Son succès était celui de
toute la nation, et le prélude heureux des plans de vengeance qui se
discutaient tout bas. Les autres s’emparèrent de Saïda, avides de
recueillir de sa bouche les détails émouvants de sa captivité et de sa
délivrance. Puis, la cabane d’Ali devenant dès lors trop petite pour
abriter deux têtes, chacun s’empressa; et, au bout de peu d’heures, le
bois et l’herbe sèche furent apportés de toutes parts, et une seconde
maison spacieuse et commode s’éleva à côté de l’ancienne. Et lorsqu’elle
fut achevée, que les cloisons furent bien reliées entre elles par des
branches flexibles, que la paille serrée du toit l’eut rendue
impénétrable au soleil et à la poussière, que des peaux de bœuf
nombreuses eurent été étendues sur le sol, Ali se rendit à la demeure
des parents de Saïda, où elle attendait près d’eux que la sienne fût
prête, et, au bruit des chants et des instruments, il la conduisit dans
celle qu’elle devait habiter désormais. Mais, après qu’elle eut été
installée et que chacune de ses servantes fut venue à l’envi lui baiser
les genoux et les mains, à la grande surprise de tous, lorsqu’ils se
retirèrent, Ali, laissant retomber sur lui la natte qui fermait l’entrée
de sa nouvelle maison, s’éloigna avec eux sans rien dire, et Saïda resta
seule.
Nul ne songeait au brave chien, si ce n’est son maître, qui se
souvenait, lui! Tant que les travailleurs avaient été occupés à
construire l’édifice, piquant les pieux en terre, assujettissant le
chaume dans les rameaux entrelacés, et qu’Ali, allant et venant de l’un
à l’autre, inspectait l’ouvrage et remerciait ses amis, le pauvre
animal, roulé non loin de là sur lui-même, le museau entre les pattes,
suivait chaque mouvement d’un œil inquiet, mais ne bougeait pas. Ce ne
fut qu’au moment où Saïda s’apprêtait à franchir le seuil de la maison,
qu’hérissant ses poils et grondant sourdement, ainsi que naguère à la
vue du Dinka, il s’élança comme pour en défendre l’entrée. Un regard de
son maître suffit à lui imposer silence, et il alla docilement, bien
qu’à regret, se réfugier à l’écart, au milieu des épines. Dès que la
foule eut disparu, Ali vint l’y chercher; et tous les deux rentrèrent
ensemble dans la vieille cabane, où personne ne devait venir les
déranger. Et lorsqu’ils furent bien seuls, Ali prit dans ses bras la
tête de son chien fidèle, et le baisa deux fois; puis, étendant une peau
de chèvre bien moelleuse près de celle qui lui servait à lui-même de
lit, il y fit coucher son véritable ami, et, le regardant, il se mit à
pleurer...
--Au moins, tu m’aimes, toi! ne put-il s’empêcher de murmurer à voix
basse...
Et, se jetant sur la seconde peau, il y demeura bien longtemps sans
dormir, à remonter dans son esprit le courant du passé, à se rappeler
les premières joies de son enfance avec ses premiers jeux, les premiers
sourires de sa jeunesse avec ses premières amours. Et il évoquait le
souvenir de ces jours fortunés où le bonheur semblait venir à lui sur
l’aile de l’espérance, où tant de rêves heureux berçaient de leurs
illusions dorées les promesses de l’avenir, où Saïda l’aimait!... Puis
ces riants tableaux disparaissaient, effacés par des scènes terribles.
Il revoyait l’affreuse nuit où les Dinkas brûlaient son village, où
Saïda était enlevée et lui-même blessé. Il se retraçait les dangers
qu’il avait affrontés pour la retrouver... Et il la retrouvait en effet,
mais elle refusait de le suivre; et, dans sa lutte avec le Dinka, elle,
sa sœur et son épouse, n’avait pas craint de se tourner contre lui. Oh!
tout cela surtout, il s’en souvenait avec terreur, et se disait que,
bien qu’il l’eût ramenée, bien qu’elle reposât tout près de lui, il n’en
était pas moins condamné à vivre seul encore, plus seul qu’auparavant
peut-être, avec son chien pour muet et unique confident!...
Et, le lendemain, après avoir mûri dans la solitude le plan de sa vie à
venir, de bonne heure il entra chez Saïda. Elle était déjà entourée
d’une partie des femmes du village et de sa famille qui chantaient les
louanges d’Ali. Et celui-ci, s’asseyant auprès d’elle, causait avec
chacun. Et la porte grande ouverte était accessible à tous. Presque
toute la journée il resta ainsi; mais, dès que le soir arriva, comme la
veille, il sortit pour rentrer avec son chien dans leur hutte solitaire.
Et tous les jours suivants, à l’heure où les ténèbres, en conviant au
repos, sollicitent l’amour, il quittait Saïda. Et il agit de la même
façon durant plusieurs mois, sans qu’un mot tombé de ses lèvres fît
jamais, devant elle, allusion aux événements de leur retour.
Or, Saïda, délaissée et dédaignée d’Ali, mais n’osant néanmoins lui
adresser de reproches, parce qu’elle se sentait coupable, dépérissait
peu à peu. Et, tout en souffrant de cet abandon, elle s’avouait en
elle-même que c’était justice, lorsqu’un jour, en présence de sa mère,
parlant de son mari absent pour le moment, les larmes tout à coup lui
jaillirent des yeux. Et comme sa mère la pressait de questions pour en
connaître la cause, après avoir refusé d’abord d’y satisfaire, poussée
de plus en plus, elle finit par confesser, en se voilant le visage, que,
depuis sa fuite de chez les Dinkas, les silences mystérieux de la nuit,
chers aux époux qui s’aiment, n’avaient jamais pu retenir une seule fois
Ali dans les bras de sa femme désolée.
A cet aveu, la mère courroucée se leva et courut rapporter au père de
Saïda l’affront infligé à leur fille. Et celui-ci, non moins indigné,
s’en alla chez son frère, père d’Ali, et lui demanda de venir avec lui
s’informer près de son fils des causes qui l’éloignaient de sa femme.
Comme il rentrait, le soir, accompagné de son chien, Ali aperçut, en
effet, les deux vieillards assis à la porte de sa hutte, qui
paraissaient l’attendre. Et les abordant, il leur baisa les genoux avec
respect. Mais eux, se redressant, et sans répondre à ses politesses
autrement que par un maintien sévère, lui expliquèrent le but de leur
visite, et le sommèrent de s’expliquer, au nom de l’honneur des deux
familles et de la vertu de Saïda.
--Vous l’ordonnez? dit tristement Ali, quand ils eurent terminé.
--Nous l’ordonnons.
--Eh bien!... soyez donc satisfaits. Mais que mes lèvres se dessèchent
avant de l’accuser moi-même! Puisqu’il le faut, je veux que la lumière
jaillisse de ses propres paroles. Entrez dans cette hutte qui est la
mienne, et dont la muraille contiguë à celle de la maison où repose
Saïda vous permettra d’entendre. Moi, je vais auprès d’elle. Nous
parlerons tout haut. Nos discours vous mettront à même de connaître bien
des choses que, jusqu’à présent, j’ai pris soin de cacher par pitié pour
elle, aussi bien que pour vous. Et quand vos oreilles auront écouté,
puissent vos cœurs pardonner!
A ces mots, les vieillards entrèrent, sans rien ajouter, dans la hutte
d’Ali, tandis qu’il pénétrait lui-même auprès de Saïda.
Affaissée sur sa couche, le front languissamment appuyé sur son bras
recourbé, tandis qu’à la lueur d’un brasier flambant, une esclave lui
frottait la plante des pieds de la fleur embaumée du séné, Saïda ne put
réprimer un mouvement de surprise, ni faire taire un tressaillement de
bonheur à la vue d’Ali entrant à pareille heure chez elle... D’un signe,
l’esclave fut congédiée, et Saïda, se soulevant à demi, invita son époux
à s’asseoir sur le bord de cette couche dont jamais, jusqu’alors, il ne
s’était approché. Puis, elle-même, s’allongeant à la manière d’une
chatte amoureuse qui s’étire aux voluptueux rayons d’un soleil de mai,
et portant sa jolie tête jusqu’à lui, comme pour implorer une caresse,
elle l’appuya mollement contre la poitrine du jeune homme, les yeux
tournés vers les siens... Sa robe avait glissé le long de ses épaules
nues, sa chevelure dénouée les recouvrait à moitié, son sein palpitait,
son regard était humide, sa bouche prête à parler tremblait. Elle était
bien belle ainsi...
Mais Ali, l’écartant doucement, se prit à la contempler quelques
instants en silence. Puis, tout à coup, comme s’il eût cédé au flot de
tant de sentiments divers qui s’entre-choquaient en lui:
--Te souviens-tu, dit-il, ô Saïda, de notre enfance, quand tous les
deux, insouciants et heureux, nous courions à travers les rochers et les
bois, sans autre idée que notre mutuelle tendresse? Dès que l’aspect
imprévu de quelque bête sauvage t’effarouchait, ou que les pointes trop
aiguës de la roche te blessaient, je te vois encore venant en toute hâte
te cacher derrière moi, et réclamer soutien et protection!... Et moi,
tout fier et tout ravi, je te couvrais de mon corps, pour m’offrir le
premier au danger, ou je t’emportais dans mes bras, pour t’y soustraire
et te délasser. Nulle fleur ne se penchait trop loin sur la pente
escarpée de l’abîme, dès que vers elle se penchaient tes petites mains
exigeantes. Nul oiseau ne bâtissait son nid trop haut, au sommet de la
plus faible branche, s’il fallait te l’apporter pour sécher tes pleurs
d’impatience... Et à la maison, quand la sévérité de ta mère, pour punir
quelque faute d’enfant, voulait te châtier, j’accourais, et tu me
trouvais toujours entre elle et toi, pour calmer sa colère, ou, si je
n’y parvenais point, pour partager le châtiment et essuyer tes larmes...
Te souviens-tu de tout cela, ô Saïda?...
--Je m’en souviens, Ali.
--Et plus tard, lorsque avec l’âge notre affection enfantine changea de
nom, pour Ali il n’était pas d’autre fille sur terre que Saïda... Et je
voulais devenir un chef renommé afin que mon nom, dans les chansons
guerrières de la tribu, redit avec honneur, vînt souvent jusqu’à elle,
et qu’au fond de l’âme une voix secrète lui murmurât tout bas: «S’il est
brave, c’est pour toi! S’il veut être grand, c’est pour toi; s’il aime à
vivre, c’est pour toi!» Oh! Saïda, Saïda! pour moi, l’horizon de la vie
commençait à ce mot et finissait avec lui... Hors de là, plus rien!...
Tu étais à la fois ma lumière, ma force, mon courage!... Quand je
partais en guerre avec nos jeunes hommes, toujours le dernier à
m’éloigner du village, je m’arrêtais à la crête des collines pour
apercevoir encore dans le lointain, parmi les autres chaumières, la
fumée de celle où reposait ma bien-aimée, laissant monter sur le fond du
ciel sa colonne bleuâtre comme pour me dire adieu!... Et lorsque,
triomphants et joyeux, nous revenions, le premier cette fois, bien avant
tout le monde, je marchais pour entrevoir plus tôt sa figure adorée...
Et quand la troupe des femmes, sortant de leurs demeures, venait saluer
les vainqueurs de leurs acclamations, et qu’entre les plus braves et les
plus remarqués, la voix unanime des chefs proclamait Ali, devant toute
la nation réunie, lui ne cherchait que Saïda, afin de lui reporter sa
gloire et de répéter: «Toujours pour toi! toujours pour toi!...» Te
souviens-tu de tout cela, ô Saïda?...
--Je m’en souviens, Ali.
--Il parut enfin, le jour tant désiré de notre union. Les tambourins
résonnèrent, les cris d’allégresse retentirent. C’était à la suite d’une
expédition glorieuse où je m’étais signalé, et dont ma valeur
personnelle avait abrégé la durée. Je savais qu’au retour j’allais être
ton époux... Et il n’y avait pas assez de bouches pour célébrer notre
félicité, pour glorifier mon courage et chanter ta beauté... Et les
fêtes s’annonçaient brillantes... Et dans l’orgueil insensé de mon
bonheur et de mon amour, il me semblait que la main du Prophète m’avait
ménagé d’avance l’accès du paradis... Et je m’épanouissais dans
l’aveuglement de mon ivresse, quand tout à coup, du sein terrible de la
nuit, surgit un épouvantable désastre... Nos chants d’allégresse
devinrent des râles d’agonie, nos torches s’éteignirent, nos maisons
brûlèrent, nos guerriers furent lâchement massacrés, nos femmes, nos
enfants entraînés par de féroces bandits... Moi-même, surpris à
l’improviste, je tombai sanglant à tes côtés sans pouvoir te défendre...
Te souviens-tu, Saïda?...
--Je m’en souviens, Ali.
--Ah! j’ai besoin de passer bien vite sur tant de funèbres souvenirs; je
ne veux pas y arrêter ma pensée. Mais ne te souviens-tu pas aussi qu’un
soir tu me vis là-bas, au pays des Dinkas, subitement apparaître devant
toi, toi devenue la proie et l’esclave de l’un d’eux; puis, lorsque je
te dis: «C’est moi, Ali, ton frère et ton époux, qui viens te délivrer»,
tu refusas de me suivre, et mon poignard, pour t’y contraindre, dut se
lever sur ta tête... Dis-moi, ne t’en souviens-tu pas, ô Saïda?...
--Hélas! oui, je m’en souviens, Ali.
--Et lorsque, dans notre fuite, brisé par la fatigue, je m’endormis sous
ta sauvegarde et celle de mon chien, est-ce que tu n’essayas pas, à la
vue du Dinka, lancé à notre poursuite et sur le point de m’égorger,
d’étouffer les cris de la pauvre bête qui allaient m’éveiller?... Et
dans la lutte acharnée qui s’engagea alors, quand le fidèle animal
combattait pour son maître, toi, ma sœur et mon épouse, toi, la première
compagne, toi, le seul rêve et l’unique espérance de ma vie, toi, Saïda,
est-ce que tu ne tournas pas, au contraire, tes efforts contre moi; et,
cherchant à m’entraîner dans une chute fatale, est-ce que tu ne tentas
pas de donner, par ma mort, la victoire au Dinka?... Dis-moi, de tout
cela te souviens-tu, ô Saïda?
--Oh! pitié! pitié! Je m’en souviens, Ali!
Et la malheureuse femme, humiliée, atterrée, s’était laissée choir, sous
le poids de la honte et du repentir, aux pieds d’Ali toujours
impassible, et les mouillait de ses larmes, en les entourant de ses
bras.
--Or, je ne te l’ai jamais demandé jusqu’à ce jour, continua Ali, mais
aujourd’hui, réponds, ô Saïda: de cette conduite odieuse quelle était
donc la cause?
--Pardonne, Ali, pardonne. Un vertige sans nom me dominait, j’étais la
proie d’une folie furieuse; j’aimais le Dinka! Et de quoi n’est-on pas
capable quand on aime?
Saïda n’eut pas le temps d’en proférer davantage. La natte qui fermait
l’entrée de la maison fut brusquement relevée, et les deux vieillards
parurent. Un coup d’œil jeté sur eux lui suffit pour reconnaître, à
l’aspect courroucé et indigné de leur visage, qu’ils venaient d’être les
invisibles témoins de l’aveu de son crime. Et dès lors, suivant la loi
inflexible de sa tribu, elle comprit que c’en était fait d’elle, et que
son sort allait s’accomplir. Ramenant sur son front résigné un pan de
son vêtement, pour dissimuler sa pâleur et son effroi, sans un mot, sans
une plainte, sans un soupir, elle attendit.
De la main, le père d’Ali fit un signe impérieux à son fils, pour qu’il
les laissât seuls à leur terrible devoir. Et, dès qu’il fut dehors, les
deux vieillards, liant avec des cordes les pieds et les mains de la
fille coupable, chargèrent, dans un silence farouche, son corps inerte
sur leurs épaules, et l’emportèrent loin du village. Et lorsqu’ils
furent arrivés dans un endroit bien sombre et bien solitaire, tirant son
sabre, le père de Saïda, lui-même, sans hésiter, le plongea dans le sein
de son enfant. Puis, certains que les dernières palpitations de la vie
éteinte étaient bien évanouies chez elle, les deux hommes s’en allèrent,
abandonnant son cadavre dans le désert, pour qu’il devînt la proie des
bêtes sauvages, selon le châtiment réservé aux femmes adultères.
Mais à peine se furent-ils éloignés qu’un autre homme sortit des
broussailles. C’était Ali, qui avait suivi pas à pas les bourreaux,
résolu, puisqu’il n’avait pu soustraire à sa destinée celle qu’il avait
aimée, à défendre au moins d’un suprême outrage ses restes inanimés. Et
au matin, en effet, les premiers pâtres qui sortirent du village
distinguèrent, à la clarté indécise de l’aube, deux corps couchés l’un
sur l’autre, au bord d’un trou à demi creusé. Et, en s’approchant, ils
reconnurent Saïda d’abord, puis Ali avec une large blessure au flanc, la
figure déchirée et à ses côtés son sabre brisé. Puis, guidés par des
traces sanglantes, non loin, dans le buisson, ils découvrirent une
panthère morte, et, tout près d’elle, le ventre ouvert d’un coup de
griffe, le chien d’Ali dont les dents tenaient encore la bête féroce à
la gorge.
Et, touchés de tant d’amour et de tant de dévouement, les jeunes gens de
la tribu, avant que les préceptes austères des anciens aient pu se faire
écouter, accoururent, pour achever de leurs propres mains la tombe
qu’Ali n’avait pu lui-même terminer. Dans cette tombe, ils descendirent
tout ce qui restait en ce monde d’Ali et de Saïda. Et quand la terre eut
été rejetée sur eux, ramassant tous les cailloux blancs de la montagne,
les jeunes filles en jonchèrent ce petit coin de terre, de manière à y
construire une sorte de pyramide qui pût rappeler aux amants à venir
l’histoire des deux époux réunis dans la mort. Et, un peu au-dessous, un
autre monument plus humble fut également élevé sur les restes du chien
fidèle tué en vengeant son maître.