Pendant qu’on bâtit des musées, on détruit des œuvres d’art. On jette

bas des monuments, parfois des quartiers entiers dans les cités qui

furent contemporaines des siècles de beauté. On dénoue leur ceinture,

comme à Avignon. On éventre leurs remparts, comme à Antibes. On

menace leurs ponts, comme à Lucerne. On disperse les nymphes de leurs

fontaines, comme à Nuremberg. On complote de combler leurs canaux,

et, en attendant, on enfume leurs ponts, comme à Venise. On brise

leurs mosquées, comme en Égypte. On renverse leurs palais et l’on

défonce leurs jardins, comme à Rome. On mutile leurs couvents, comme à

Toulouse. On empiète jusque sur leurs tombeaux, comme à Arles.

Florence même, Florence qui consolait de tant d’attentats géométriques

les artistes des deux hémisphères, Florence voit tout un plan de

_Riordinamento_ et de _Sventramento_ s’étaler sur les tables de ses

conseils!... Là, une voie, droite comme une épée, traverse le cœur

même de la ville, trouant les palais de guingois, coupant les vieilles

artères vitales du moyen âge, secouant ou ébréchant, sur son passage,

les _loggie_, les créneaux de la place San Biagio, de la maison des

Giandonati, du palais di Parte Guelfa, fauchant les tours[23]....

A ces nouvelles, la démocratie bat des mains. Cela sonne à ses oreilles

comme une victoire. C’est une victoire, en effet, sur le respect, sur

le passé, sur tout ce qu’elle ne peut empêcher d’avoir été avant elle,

mais ce qu’elle peut du moins empêcher de lui survivre; victoire sur

les hommes qu’elle n’a pas élus et les choses qu’elle n’a pas votées.

Pendant la nuit, fameuse en Avignon, où tomba la porte l’Imbert, à

la lueur des torches, en toute hâte, quelques heures seulement après

l’arrêté du maire décrétant sa ruine, une foule enthousiaste acclama

les ouvriers de cette destruction et le chef élu qui venait y présider.

Ce ne sont là que quelques exemples, et pris dans quelques pays. Mais

le courant de _Sventramento_ est universel. A chaque heure qui sonne,

on peut dire qu’il s’accomplit ou qu’il se trame, sur quelque point du

globe, quelque chose contre sa beauté. Et si l’on a pu calculer, de

certains grands capitalistes, que, chaque matin, ils se réveillent plus

riches en capital, sans avoir rien fait que de durer une nuit de plus,

on peut dire, au rebours, que par le mouvement naturel du progrès,

chaque soir, le soleil se couche sur des cités moins belles que les

cités qu’il a le matin même éclairées.

Deux courants traversent donc le monde: l’un pour la beauté dans les

musées, l’autre pour la laideur dans la vie. Au fond, c’est le même et

il n’y a entre les deux aucune contradiction. Ils coexistent dans les

mêmes âmes. Ils vont au même but, comme ils sont nés de la même idée

sur le rôle de l’art. Et cette idée, toute-puissante en ce moment, est

telle qu’il faut la dénoncer hautement, s’il en est temps encore, comme

la plus fausse qui soit dans son principe et la plus funeste dans ses

applications.

CHAPITRE I

L’art proscrit de la vie et interné dans les musées.

Ces deux tendances sont sœurs. Un jour, au mois de septembre 1895,

on vit, dans la même ville d’Avignon, le même conseil municipal,

présidé par le même maire, prendre, presque dans la même séance, deux

résolutions en apparence contradictoires: il résolut, d’abord, de

démolir les pittoresques remparts de la ville, du côté sud, et ensuite

de chercher six millions pour transformer le Palais des Papes en un

musée de la chrétienté.

L’un de ces projets était mesquin et facile, l’autre grandiose et ardu.

Un seul fut exécuté: ce ne fut pas le grandiose, mais le grandiose fut

sincèrement désiré. Il l’est encore. Car les mêmes hommes qui trouvent

nécessaire d’abattre ces belles pierres jaunes, posées par les Papes

et célébrées par Stendhal, n’estiment pas superflu de fonder un musée

nouveau. Les mêmes économistes qui reprochent à l’art d’étouffer

la ville en lui gardant sa couronne de mâchicoulis, sont prêts à

l’endetter de six millions pour lui faire une collection de vieilles

chasubles. Et, dans ces deux résolutions, en apparence contradictoires,

ils sont animés par une même idée d’ordre,—qui est de ne pas laisser

l’art encombrer la rue, mais de le mettre à sa place, où iront le

chercher les gens qui croient en avoir absolument besoin: au musée.

Le même souci tient tous les destructeurs de beauté, quelque part

qu’ils «travaillent». A Arles, on a détruit les maisons qui plongeaient

dans le fleuve, afin de tracer des quais rectilignes. On y a encore

détruit, par les bruits de la terre et par les fumées du ciel, le

charme des tombeaux vides des antiques Alyscamps. Mais, en revanche, on

y fonde un _Museon Arlaten_ pour y renfermer les choses pittoresques de

la vie populaire.

A Florence, en 1888, la commission de _Riordinamento del centro della

città_, après qu’elle eut visité les maisons de la rue des Apothicaires

et décidé leur disparition, décréta toutefois qu’on enrichirait de

leurs photographies les archives communales. Aujourd’hui, lorsqu’un

parti florentin demande qu’on rase le vieux et bizarre palais

_dell’Arte della Lana_, qu’un arc-boutant joint mystérieusement à Or

San Michele, que dit-il pour nous consoler? Il dit qu’«on en fera une

reproduction dans une autre partie de la ville»! Quand on a détruit

le _Mercato Vecchio_ et tout ce qui avoisinait la vieille église de

Saint-André, on a pompeusement créé, au musée de Saint-Marc, une salle

de souvenirs, de fresques, de plafonds, de cheminées, d’écussons tirés

des maisons du XV^e siècle.

De même qu’à Bruxelles, si l’on a rasé, autrefois, l’ancien palais des

ducs de Brabant, on en a tenté, deux cents ans après, une restitution,

de même on a soin, aujourd’hui, de reproduire à huis clos ce qu’on a

supprimé dans la rue. En Suisse, les hôtels expulsent les chalets,

mais, quand on a ruiné les chalets de la montagne, on en reconstruit

tout un quartier à l’Exposition de Genève. A Paris, après avoir

renversé, au siècle dernier, la Bastille et la rue Saint-Antoine, on

a cru devoir en restituer des effigies au Champ de Mars, en 1888,

et, en 1900, on a édifié, sur les berges de la Seine, une parodie du

vieux Paris jadis démoli avec enthousiasme. Ainsi, détruisons-nous nos

vieilles demeures séculaires, quittes, cent ans après, à en tenter

quelque incertaine et coûteuse «restitution», pour que les foules

viennent goûter des «apéritifs» très nouveaux sur des escabeaux très

rétrospectifs.

Sans doute, on entend, çà et là, des protestations. A Florence,

notamment, une clameur, grossie par la clameur des artistes du monde

entier, a retenti contre les projets en cours d’embellissement

destructif. Une ligue s’est formée de Florentins passionnés pour la

beauté de la fleur du val d’Arno, sous le titre d’_Associazione per

la difesa di Firenze antica_[24]. Mais à ces protestataires on répond

quelque chose d’apparence très logique: ou ces vieilleries sont dignes

d’être conservées, leur dit-on, ou elles ne le sont pas. Si elles ne le

sont pas, qu’importe qu’on les détruise? Et si elles le sont, quoi de

mieux que de les abriter dans un musée?

D’ailleurs, qu’est-ce qui est menacé dans cette Florence que vous

prétendez défendre, et pourquoi tout ce bruit? Pourquoi ces dix

mille signatures de princes, d’évêques, de romanciers et de tribuns,

protestant contre notre voirie municipale et que vous êtes allés

chercher jusqu’aux confins de la civilisation, depuis les autorités

du Massachusetts jusqu’à celles de la Tasmanie?... Est-ce qu’il est

question de détruire un seul des monuments qui font la gloire de notre

ville à l’étranger? Est-ce qu’on touche au Palais Vieux, au Palais

Pitti, à Sainte-Marie-Nouvelle, au Dôme?

Regardez donc le plan que vous attaquez.... Il ne touche même pas au

_Ponte Vecchio_, pourtant si étroit et si incommode! Il respecte tout

ce que les guides montrent aux touristes, et, quand il sera exécuté,

non seulement l’itinéraire des _Cook’s tours_ ne sera pas entravé par

les démolitions nécessaires, mais, en traçant des voies plus droites et

plus larges d’un monument à l’autre, nous permettrons aux étrangers de

tout voir en moins de temps....

Que prétendez-vous encore? Qu’il y a de jolis détails architecturaux

dans les maisons de la place San Biagio.... Quoi donc? Cet écusson sur

le _palazzo dei Canacci_, ces moulures?... Et là-bas, au _palazzo di

Parte Guelfa_, cette colonnette de la _loggetta del Vasari_?... Et,

dans le _borgo San Jacopo_, quelques mâchicoulis?... Eh bien! on les

sauvera! On tirera de la masse informe de ces vieilles bâtisses du

XIV^e ou du XV^e siècle, les rares morceaux dignes d’être vus et on

les mettra dans un musée. Tout le monde y gagnera, même les esthètes,

puisqu’ils trouveront rassemblés dans une même salle et qu’ils verront,

en dix minutes, tous ces détails qui, dispersés sur des murs sans

intérêt et dans des ruelles impraticables, leur auraient demandé cinq

ou six heures pour être à grand’peine découverts! En travaillant pour

les utilitaires, nous travaillons aussi pour vous.

En face des gracieux spectacles ménagés par la Nature, on a pris

le même parti. Dans ce Paris, qui n’est pas un lieu de pèlerinage

esthétique, mais qui serait cependant si beau sans ses embellissements,

on conserve et on détruit avec un semblable acharnement. Les étrangers

artistes en sont stupéfaits. «Quiconque, dit Ouida, revient à Paris,

après une absence de quelques saisons, trouve la splendeur de sa vie

plus obscurcie tous les dix ans par l’empoisonnement de l’atmosphère

que cause le nombre toujours plus grand de fabriques, de chemins de fer

et d’autres travaux et par l’extension de la ville parmi les jardins,

les vergers et les bois qui lui formaient autrefois une admirable

ceinture.»

Mais, en revanche, le moindre morceau badigeonné de couleurs est

rentré, étiqueté, conservé, forclos. On a supprimé du ciel parisien

cette délicate harmonie de ruines noires et de vertes frondaisons, dont

vingt-huit années avaient effacé l’âcre souvenir et souligné la triste

beauté,—pour y édifier, entre deux horloges, une gare de chemin de fer.

Mais on a retiré précieusement quelques médiocres vestiges des fresques

d’un des plus médiocres décorateurs du second Empire et l’on va leur

consacrer pompeusement quelque salle de musée.

Dans ces prisons, la vie moderne renferme même les oiseaux et les

fleurs. Dans toute l’Europe méridionale on dépeuple les bois de leurs

petits oiseaux, qu’on tue, qu’on empoisonne, qu’on écrase dans les

nids, qu’on prend par millions aux _roccoli_. Bientôt l’on pourra

mettre au Muséum les derniers exemplaires de certains oiseaux que, nos

pères et nous, aurons, pour la dernière fois, entendus chanter. Si l’on

veut en garder la forme et la voix, qu’on les fasse chanter devant le

phonographe et qu’on appelle ensuite le taxidermiste!—car les temps

sont proches où l’espèce entière aura péri. Mais les cages de nos

jardins zoologiques sont pleines.

Les oiseaux ainsi catalogués, il arrivera un jour où l’on mettra

aussi les fleurs dans des musées fermés, afin de les soustraire à la

vie dévastatrice. Que dis-je? Cela est arrivé. On détruit tant de

fleurs sur les Alpes qu’on a dû créer pour elles des refuges comme _la

Chanousia_ du petit Saint-Bernard, à laquelle on a donné le nom de

«jardin-musée».

Un «jardin-musée!» ce nom seul ne définit-il pas une époque, une

tendance et une idée? Et n’est-ce pas la même idée qui anime les édiles

de Florence, et ceux de Paris, et ceux de Venise, et ceux de Rome:

parquer le pittoresque, l’éloigner de la vie, ôter des pas de la foule

cette chose encombrante, distrayante qu’est le Beau, le ramasser,

l’emporter au loin, comme ce que ramassent et ce qu’emportent, aux

heures frileuses de l’aube parisienne, les charrettes des balayeurs

et des chiffonniers! Dans une ville bien ordonnée pour les affaires,

il ne faut pas, semble-t-il, que les passants s’arrêtent à considérer

des architectures, non plus que les flots d’un fleuve à considérer les

quais. Que les uns et les autres passent vite, portant leurs fardeaux

multiples, courant vers leur commune fin! Que le mot d’ordre soit, pour

l’économie de nos cités modernes, celui-ci: «L’utile en liberté, l’art

en prison.»

CHAPITRE II

Ce que devient l’art en prison.

Que devient l’art en prison? Rassemblons, pour le comprendre, les

impressions qu’à travers l’Europe, nous avons tous ressenties.

Il ne s’agit point, ici, de ces œuvres d’art qui forment toutes seules

un ensemble esthétique et qui sont faites pour apporter une vision

du dehors dans l’intérieur d’une maison, loin de la vie qu’elles

représentent, au fond d’un salon. Cette œuvre-là, d’ailleurs isolée de

son milieu par son cadre d’or, peut être goûtée indifféremment partout.

Il ne s’agit donc pas des tableaux de chevalet. Pour eux, un musée

vaut à peu près un autre milieu et l’on n’imagine rien, non seulement

de plus périlleux, mais de moins plaisant que les expositions en plein

air du XVII^e et du XVIII^e siècles, soit que Le Brun accrochât, dans

la cour de l’hôtel de Richelieu, son _Passage du Granique_, soit que

l’Académie de Saint-Luc suspendît ses chefs-d’œuvre, place Dauphine,

sur le parcours de la procession de la Fête-Dieu.

Certes, la manière de présenter les tableaux devant le public ou de

se présenter devant eux n’est pas chose indifférente. La disposition

des toiles historiques dans les salles qui virent leur histoire et un

bel équilibre de nuances dans des appartements sobrement meublés—comme

ce qu’a commencé de réaliser M. de Nolhac à Versailles,—ajoutent fort

à la valeur intrinsèque des tableaux. Le recueillement, la solitude

y ajoutent aussi. Combien de toiles pieusement vénérées dans les

collections particulières souffriraient d’être vues dans l’immense

promiscuité de la Galerie du bord de l’eau! Et si l’on va, au loin,

étudier une seule œuvre à demi cachée au public, combien la distance

franchie, le blocus forcé, la concentration des forces admiratives

toutes fraîches sur un seul point, n’ajoutent-ils pas à l’impression

qu’on ressent de sa beauté!

Bien plus, si l’œuvre est restée là où elle fut créée, dans le milieu

qui l’a rendue possible et qu’elle a rendu célèbre, n’arrive-t-il pas

qu’elle ramasse et réfléchit tous les souvenirs épars autour d’elle,

comme une lentille fait les rayons? Fra Angelico ne se découvre-t-il

pas mieux dans la plus médiocre des cellules de son couvent que dans

l’admirable _Couronnement de la Vierge_ exposé, par le malheur des

circonstances, à deux pas de la rue de Rivoli?

Combien de portraits de Rembrandt n’a-t-on pas vus dans les musées

d’Europe, sans jamais ressentir l’impression que donnent les figures

du bourgmestre Six et de sa femme, conservées dans la même famille

depuis deux cent quarante ans, dans le vieux et petit salon de la

Heerengracht, au bord de ce canal aux eaux égales comme ces âmes de

bourgeois et ponctuées de feuilles fanées qui tombent en silence comme

sont tombées jadis les heures sur ces vies, sans rien agiter, ni

ternir!...

Lorsqu’on descend des lacs glacés du haut Dauphiné dans la vallée

du Graisivaudan et qu’au hasard de la route on entre, faute d’autre

spectacle, dans la petite église, cernée de treilles et de luzernes,

du village de la Tronche, combien la Vierge orientale qu’on aperçoit

au coin d’une chapelle avec son grave enfant songeur, le doigt sur

la bouche, pénètre davantage dans l’imagination que des centaines de

madones rangées dans les galeries Doria, Borghèse, ou Pitti! Et que

n’ajoutent pas l’humilité de ce décor et l’imprévu de cette rencontre

au chef-d’œuvre d’Hébert, pieusement déposé en ex-voto, là où le

vœu fut fait et là où il fut exaucé, là où il fut promis par le

patriotisme et réalisé par le génie!

Mais ce n’est pas de tableaux qu’il s’agit ici. Car, quand on met

un tableau dans un musée, on n’en prive ni la rue, ni le jardin, ni

l’église, ni la pièce d’eau. Il peut gagner beaucoup à certaines

dispositions dans un salon, dans un château ou dans une chapelle. Il ne

perd pas tout son charme dans un musée. Il s’agit ici des œuvres créées

dans une intention décorative et pour un ensemble déterminé. Il s’agit

de ce qui est fait pour subir les révolutions de l’ombre et du jour,

pour baigner dans la vie ambiante et dans la foule, pour les colorer,

pour y imprimer son effigie, pour donner, en un mot, une figure à la

cité.

Il s’agit des portes, des façades, des bas-reliefs, des fontaines, des

ponts, des stèles, des autels ou des tombeaux. Il s’agit de ces figures

taillées pour se pencher dans le vide, comme les gargouilles, pour

humaniser l’horizon, comme les statues, pour borner les champs, comme

les Termes, pour commémorer une victoire, comme les colonnes, ou un

prodige, comme les chapelles, ou pour dominer la ville et faire lever

les regards des citoyens, comme jadis les métopes du Parthénon ou ses

Panathénées.

Voilà les œuvres qui, conçues en dehors des musées et avant les

musées, ont une fonction dans l’empreinte quotidienne que fait à

l’imagination la vie. Prenons l’exemple le plus célèbre: celui des

Panathénées, et imaginons-les au moment de leur gloire. Tandis que

la ville vaque à ses affaires, à son lucre, à sa politique, à ses

plaisirs, cette procession qui ne se fait qu’une fois tous les trois

ans, se poursuit sur les frises du temple et tout Athénien levant les

yeux vers l’Acropole y devine la présence de son image, qui ne quitte

point le sanctuaire. Il se dit que l’image survivra à la réalité, la

statue à l’homme, et peut-être le chef-d’œuvre au culte, l’adorateur à

la Divinité. Sa figure de marbre, taillée là-haut dans le pentélique,

ne changera point. Ces genoux qui pointent en avant, étreignant le

cheval cabré, ne fléchiront point, ces joues demeureront pleines, ces

torses garderont leur souplesse, ces cheveux ne tomberont jamais, et,

ainsi, les générations successives ignoreront si les hommes représentés

là-haut souffrirent jamais de la décrépitude.

Sans doute, cette vie qu’on prête au marbre n’est qu’illusoire, mais la

vie plus intense qu’on éprouve à leur vue est réelle. Sans doute, ce

n’est là qu’une ombre d’humanité, mais l’humanité passe et cette ombre

fixée sur ce mur rivalise de durée avec les montagnes qui environnent

l’horizon et avec ces étoiles vers lesquelles, à chaque angle, les

figures de pierre semblent s’acheminer, le soir....

Retirez ces figures de la vie et de la vue de la foule, et mettez-les

dans un musée, que deviennent-elles? Pour le savoir, allons observer

ce que deviennent les _Elgin marbles_, dans leur somptueuse demeure de

Londres.

Morne comme une prison, planté de colonnes comme un temple, couronné

de brouillards et à peine dégagé des maisons qui l’avoisinent, voici

le massif noir du _British Museum_. C’est là que sont détenus les

demi-dieux. Un gazon humide et quelques pigeons qui s’envolent mettent

seuls du vert et du blanc dans ce paysage sinistre, frotté de suie.

Lorsque les anciens bâtissaient un temple pour y loger les idoles

dérobées à l’ennemi, c’était du moins dans quelque site riant où elles

pussent s’acclimater, se plaire et devenir enclines à protéger leurs

geôliers. Ici, rien de tel. On imagine aussitôt ce qu’est là-bas la

radieuse Acropole rose et dorée étagée dans l’air bleu, avec ses

horizons de montagnes immortelles par leur miel et leur marbre, et

de golfes qui ont des noms de victoires. On se figure des plaines de

pins verts et d’oliviers blanchissant sous les brises, avec de petits

chemins serrés entre des poivriers, des cactus et des aloès, propres à

conduire les esthètes vers les Immortels paisibles.

Ici, sur le trottoir brillant de pluie, de Great Russell street, tout

manque de ce qui peut induire l’âme en joie admirative, rien de ce

qui peut y verser la tristesse. Sur des tables de marbre noir gisent

les restes des colosses qui siégeaient autrefois sur les frontons

du Parthénon: Hélios, Thésée, Cérès, Proserpine, Iris, Séléné, les

Parques, la Victoire, Prométhée, Minerve, Neptune, Amphitrite,

Leucothéa, Cécrops, Mercure.... La vue de ces pauvres figures, mutilées

comme des morceaux de corps froids sur les dalles des Morgues, serre le

cœur. Car ces dieux, s’ils ne règnent plus sur une poignée de croyants

par leur puissance, dominent encore le genre humain par leur beauté.

Or, ils portent ici les traces d’un inexplicable et perfide abandon,

d’une immémoriale impiété.

Tous sont décapités, hors le Thésée qui dresse ses quatre horribles

moignons comme un monstre mendiant dans un carrefour. Leurs têtes ont

roulé à terre, et de ces visages augustes faits pour les baisers des

déesses, quelques-uns peut-être, jetés dans les eaux du Pirée, sont

encore en proie aux infects suçoirs de quelque éponge perforante!... On

les a dépouillés de leurs parures et des objets qu’ils tenaient à la

main, comme signes de leurs fonctions célestes. Çà et là, aux hanches,

aux cuisses, des trous, que les voleurs n’ont pu boucher et que les

gardiens du musée lavent pieusement, racontent le sacrilège, avec

l’éloquence d’une serrure brisée sur un tabernacle ouvert.

Si nous regardons le long des murs, nous y voyons les figures des

Panathénées mises sous verre comme des ossements de saints, comme de

petits coléoptères morts ou des fleurs séchées. Par endroits, on a

restauré. Ainsi, dans le morceau de frise qui représente les divinités

féminines, la partie inférieure et le bras gauche de plusieurs figures

n’ont été reconstitués que par des moulages pris il y a cent ans, et

ces plâtres mal faits ont été insérés dans le marbre primitif. C’est

ainsi qu’avec beaucoup de peine on a serti quelques fausses pierres

dans un encadrement de pierres précieuses.

Ailleurs, se presse une grotesque et lamentable armée, composée

des restes de beaux vieux monstres à barbe de fleuve et à corps de

cheval et de jeunes héros culs-de-jatte, se livrant, deux par deux,

à des pugilats chimériques. Un Lapithe qui n’a point de mains veut

étrangler un Centaure qui n’a pas de gorge. Certains brandissent des

épées absentes. Un homme-cheval sent quelque chose sur sa croupe, il

se retourne pour dévisager l’agresseur, et il n’a point d’yeux. Un

cul-de-jatte cherche à piétiner son adversaire terrassé et à lever

au ciel ses bras coupés afin de célébrer sa victoire. La peau de

lion qui pend à son bras semble vouloir dévorer le Lapithe mort. Tel

autre n’a sur ses épaules que du plâtre: sa tête est à Copenhague.

Cet homme-cheval boite: une de ses jambes est restée en Grèce. Ce

jeune Grec n’a pas d’yeux pour voir le Centaure sur lequel il s’élance

fougueusement: son visage est au Louvre. Là, le Lapithe a grimpé sur

les flancs du Centaure qu’il fait plier, a saisi le monstre par la

barbe. On s’imagine que c’est sa propre tête qu’il porte ainsi à la

main. Ici, le Centaure n’a plus de buste, n’est plus qu’un cheval

et, ainsi, le Lapithe, tombé à terre, n’est plus qu’un cavalier

maladroit....

Au milieu de la galerie, sur un piédestal, se tient une femme aux mains

coupées, à la coiffure géante, à l’aspect architectural d’une colonne

humaine. C’est la Cariatide. Pendant plus de deux mille ans, elle a

soutenu le portique de la tribune des jeunes filles, avec ses cinq

belles compagnes demeurées dans la patrie. Maintenant, il n’y a plus

là-bas que son sosie de plâtre traversé par une barre de fer et que la

pluie et le soleil ont noirci misérablement. Il n’y a plus ici qu’une

exilée, qu’une inutile figure dépaysée, surprise, honteuse de ne plus

servir à rien et comme lassée par l’absence de son glorieux fardeau....

Les questions esthétiques contemporaines · 第 13 / 16 段