Enfin, la photographie, mieux que le plus agile crayon au monde,

surprend certains effets précieux, mais insaisissables, soit par leur

multitude, soit par leur brièveté: un nuage qui passe dans le ciel, un

troupeau qui passe sur la terre, une armée ondulante au gré des reliefs

et des creux des vallons, le fouillis mouvant d’une bataille de fleurs,

la complexe furie d’une meute coiffant un sanglier, le déferlement

des vagues sur un récif ou encore le cumulus des vagues qui roulent

lourdement vers le rivage, le stratus des courants qui se forment dans

la mer et le fin cirrus des traces que chaque flot, sculpteur habile et

patient, laisse au sable des grèves qu’il a habitées.... Et le multiple

fléchissement des ailes des colombes qui viennent, d’un tournoiement

souple, se poser à terre, comme ces âmes que Dante vit attirées par son

cri miséricordieux, et le fugitif plissement des fossettes d’une femme

rieuse, et le rapide serrement des muscles d’un homme surpris, et les

remous d’une foule,—tout ce que le vent, l’orage, la gravitation, le

feu, l’espoir, la colère, le plaisir, font fléchir, agiter, tomber,

flamber, secouer, contracter ou sourire!...

Combien souvent le dessinateur a regretté de ne pouvoir saisir

l’envolée subtile d’un geste, l’agencement inédit d’un groupe, le

miroitement rare d’un coup de lumière! Il y a donc des raisons pour

qu’un artiste, devant certains effets, prenne parfois l’objectif, au

lieu de prendre le crayon ou le pinceau à lavis. Moins souple sous

certains rapports, c’est un instrument plus délicat sous d’autres

et toujours plus rapide. On ne saurait pas plus le taxer d’inutile

que d’impropre à rendre une pensée. Il ne peut remplacer les autres

procédés, mais les autres ne le remplacent pas.

CHAPITRE IV

Une prétention excessive de la photographie.

Où tend ce mouvement d’art en photographie et quelle crainte ou quel

espoir pour l’idéalisme doit-il nous donner? Pour le bien démêler, et

quelle évolution singulière il marque dans l’esprit de ses auteurs, il

faut se rappeler ce qui l’a immédiatement précédé.

Il y a quelques années, nous avons vu de savants photographes, armés

d’une grande quantité de documents, venir vers nos artistes et leur

enseigner leur métier. Ils avaient inventé, pour surprendre la nature,

des instruments très astucieux et très prompts: des disques percés

de fenêtres qui tournaient très vite et vous prenaient des centaines

de vues successives d’un homme avant qu’il eût dit: ouf! puis des

boîtes où ils enfermaient des guêpes dont ils avaient doré le bout

des ailes pour enregistrer la trajectoire qu’elles décrivaient en

volant; des revolvers et des fusils à objectif qu’ils braquaient sur

les oiseaux,—ils l’eussent fait sur des anges!—non pour les tuer, mais

pour savoir quels mouvements disgracieux ils faisaient dans les airs et

pour ôter ainsi à leurs images plus que la vie: la beauté! En guise de

gibecière, ces étranges chasseurs portaient, en bandoulière, une boîte

«à escamoter», contenant des plaques de rechange.—Déjà, un médecin de

Boulogne avait imaginé de photographier les manifestations des divers

sentiments humains qu’il obtenait artificiellement par des applications

électriques sur la face insensible d’un malheureux malade d’hôpital,

et il avait ainsi démontré que le _Laocoon_ du Vatican ne remuait

point du tout les muscles qu’il fallait pour exprimer la douleur.—Nos

chronophotographes, eux, démontrèrent de même que, chez les grands

maîtres, les chevaux n’avaient jamais galopé congrûment, ni les hommes

couru avec vérité, ni les femmes dansé avec sincérité, et certainement

pas une colombe venant vers l’arche, ni un Saint-Esprit planant sur

Dieu le père, ni un archange, ni un séraphin, ni un chérubin voletant

dans nos vieilles peintures ne pouvait résister à leurs redoutables

investigations. L’art avait ignoré le mouvement: la science allait le

lui expliquer.

Quelques artistes écoutèrent ces suggestions, et aussitôt tout

s’arrêta. On ne vit plus que des chevaux dans des attitudes

d’immobilité absolue et un peu ridicule, des hommes plantés sur un

pied, des oiseaux en plomb, encapuchonnés dans leurs plumes. Rien

de plus faux ne parut sur les toiles ou sur les socles que cette

scientifique et photographique vérité. On s’étonna, on s’indigna, on

discuta longuement. Enfin, on s’avisa d’une idée assez simple: c’est

que la science est une chose et que l’art en est une autre; et que,

s’il y a une vérité pour l’esprit, il y en a une autre pour les yeux

qui n’est point la même et qui, en art, importe seule. Fromentin et

bien d’autres l’avaient dit, mais il paraît qu’il est des évidences

qu’il faut qu’on découvre et des portes ouvertes qu’il faut qu’on

enfonce.

En effet, dans le cas présent, la vérité de la science est une vérité

de détail; la vérité de l’art est une vérité d’ensemble. Quand le

chronophotographe nous apporte une épreuve où il a noté l’une des mille

phases dont se compose un mouvement, nous lui répondons: Ceci est une

partie du mouvement,—ce n’est pas le mouvement. Il est très vrai que,

dans un mouvement, il y a l’attitude que vous avez découverte, mais il

est non moins vrai qu’il y en a des centaines d’autres et que _c’est

la résultante de toutes ces attitudes,—chacune immobile durant un

instant de raison,—qui forme ce qu’on appelle le mouvement_. Mes yeux

ne perçoivent qu’un ensemble; votre appareil ne perçoit qu’une partie.

Qui décidera qu’il perçoit la vérité, et que ce sont mes yeux qui sont

dans l’erreur? Qui décidera que la vérité d’ensemble ne signifie rien

et que rien ne vaut hors la vérité du détail? Dire qu’on voit mal parce

que, dans un mouvement, on voit un ensemble d’attitudes, cela revient

à dire qu’on entend mal parce que, dans un orchestre ou dans un chœur,

on n’entend qu’un ensemble de sons? Mais le plan du musicien a été

que vous entendissiez l’ensemble des sonorités. Pourquoi le plan de

la nature ne serait-il pas que vous voyiez l’ensemble du mouvement?

Que penseriez-vous d’un savant venant, au moment où nous écoutons un

chœur, à l’Opéra, nous dire: «Voici un instrument très précieux qui va

vous permettre d’entendre, non plus l’ensemble de cette musique, mais

chaque voix et chaque instrument l’un après l’autre. Entendez cette

voix, elle fait: ah! ah! ah! et celle-ci: oh! oh! oh! et cette autre,

un son filé.... Maintenant vous connaissez ce chœur. Vous n’en aviez,

auparavant, qu’une idée confuse et erronée. C’est la grossièreté de

votre ouïe qui fait que ces sons se confondaient en un tout que les

ignorants appellent harmonie. Dissociez chaque partie et vous aurez le

vrai sens de cet opéra...».

Ainsi du mouvement. L’œil de l’objectif instantané est comme une

oreille qui n’entendrait qu’une partie à la fois dans un orchestre.

Il voit très bien une des attitudes successives dont se compose un

geste, mais il ignore le geste et accomplit ce prodige de saisir, dans

le mouvement, l’immobilité! Une preuve topique nous est donnée par la

photographie instantanée d’une roue de voiture. L’œil humain, en voyant

une roue, s’aperçoit fort bien si elle tourne ou non. L’instantané,

lui, n’en sait rien. Que la roue tourne avec la vitesse d’un phaéton

traîné par un cheval au grand trot, ou bien qu’elle soit immobile dans

la remise, l’appareil instantané nous en donne exactement la même

image. Comme il va aussi vite, plus vite même que la roue, elle lui

semble toujours immobile. Ce tremblement, cette confusion des lignes

des rais qui avertissent nos yeux n’existe point pour lui. Il n’en

compte que mieux les rais de la roue, mais il oublie qu’elle tourne. Il

perçoit bien une vérité, mais il y a une autre vérité qu’il ne perçoit

pas;—et c’est justement celle dont l’Art a besoin.

Si nous allons en chemin de fer parallèlement à un autre train qui

marche beaucoup moins vite que nous, cet autre train nous semble

immobile. Pour qui est doué d’un mouvement plus rapide, tout ce qui

est doué d’un mouvement moins rapide semble immobile. Nous appelons

immobiles dans le monde et dans la vie, les choses dont le mouvement

ou dont le changement sont si lents que nous ne les percevons pas dans

le cours de notre vie. Cela ne veut pas dire qu’elles ne soient pas

douées de mouvement; cela veut dire que ce mouvement nous échappe. Or,

si l’œil de l’objectif ne reste ouvert qu’un cinq-millième de seconde,

il est clair qu’un mouvement de cheval qui dure un quart de seconde

lui échappe tout à fait. Donc, en allant plus vite que le cheval,

l’objectif transforme le mouvement en immobilité.

Ce n’est pas la seule circonstance ou l’objectif voit autrement que

notre œil. Il est tantôt plus et tantôt moins perspicace, il détaille

parfois mieux et confond parfois bien davantage. Il découvre, avant le

médecin, des taches d’éruption sur un visage qui paraît sain, mais il

commet les plus lourdes bévues sur la qualité des étoffes. Comme le

dit très bien M. Puyo: «Son analyse implacable reste superficielle et

s’en tient aux apparences; bien plus, ces apparences mêmes, l’objectif

tend naturellement à les magnifier, et bonnement, il se laisse éblouir

par l’éclat faux des strass, par les reflets trompeurs des satinettes

et des velours de coton.... C’est ainsi que, par une réunion patiente

de laissés pour compte et de coupons avariés, le photographe peut

rassembler sans grands frais des décors et des costumes qui prennent

sur ses épreuves un aspect véritablement somptueux.» Admirable pour

déterminer les inflexions de l’aile d’un macroglosse ou de la nageoire

d’un hippocampe, la plaque photographique ne peut nous renseigner,

aussi bien que l’œil, sur la tonalité de l’air où vole cet insecte, ni

de la mer où vit ce poisson. Et c’est précisément parce qu’elle est,

selon le mot de Janssen, «la rétine du savant» qu’elle n’est pas celle

de l’artiste.

CHAPITRE V

Une réaction idéaliste.

Aujourd’hui les photographes l’ont compris. M. Puyo avoue, à propos

de la mise au point, que «l’œil a une faculté d’accommodation très

supérieure à celle de l’objectif». Ces novateurs abandonnent les

prétentions des chronophotographes. Ils ne veulent plus que la machine

enseigne l’œil. Ils contrôlent les résultats de la machine avec l’œil

et repoussent ceux que l’œil n’approuve pas. Ils ne prétendent plus

réformer les lois de l’esthéthique: ils ambitionnent de s’y soumettre.

M. Alfred Maskell, qui est le chef de la jeune école en Angleterre,

le dit expressément: «Notre mouvement peut être considéré comme une

tendance à traiter les sujets en concordance avec la pratique des

autres arts graphiques.»—«Il ne faut pas, déclare M. Robert Demachy,

avoir une esthétique particulière pour la photographie et une autre

pour la gravure et le dessin.»—MM. Bergon et Le Bègue ajoutent:

«Il nous paraît que l’étude de l’esthétique est la préparation

indispensable à tout travail. Le photographe va composer comme s’il

devait dessiner ou peindre au lieu de photographier.» En ce qui

concerne les attitudes fournies par la chronophotographie, M. Puyo ne

parle de retenir que celles qui sont «douées de qualités esthétiques».

Cela nous montre assez quelle évolution s’est faite chez les

photographes et dans quel sens le mouvement nouveau est dirigé.

C’est dans un sens idéaliste. On ne peut en douter quand on lit les

écrits des novateurs. On le peut encore moins quand on regarde leurs

œuvres. Avoir introduit le sentiment et la pensée dans une opération

autrefois automatique; avoir transformé en un art ce qui était une

industrie; avoir décidé que l’esprit devait diriger la matière, au

lieu de se laisser enseigner par elle; avoir inventé la photographie

dirigeable, c’est déjà une entreprise idéaliste. Mais les novateurs

sont allés plus loin dans ce sens. Ils ont vu que leurs œuvres valaient

surtout par ce qu’ils y avaient mis d’eux. Ils ont compris le mot de

Ruskin: «Si ce n’est pas un plan humain que vous cherchez, il y a plus

de beauté dans l’herbe le long de la route que dans tout le papier

noirci par le soleil que vous rassemblerez durant toute la durée

de votre vie». Ils ont hardiment soumis leur vision à un plan très

caractérisé. Dans leur effort pour se dégager de l’imitation servile,

ils ont retrouvé l’audace des partis pris d’ombre et de lumière, la

volonté des effets d’ensemble, qui manquent à nos impressionnistes.

Beaucoup de leurs paysages sont traités par grandes masses, le premier

plan largement ombré, la lumière repoussée au second, et toutes les

petites lueurs reflétées, délibérément noyées dans l’ensemble, afin

d’obtenir un effet franc et général.

Il existe un _Potier_, de M. Declercq, que, par son violent parti

pris d’ombre diffuse et de saisissante clarté ramassée en un seul

point, on dirait une eau-forte de Rembrandt. Le magnifique portrait

de Ruskin par M. Frédérick Hollyer, où seul l’extrême profil de

l’esthéticien est tiré de l’ombre par la lueur de la fenêtre, accuse,

chez le photographe, un plan préconçu d’éclairage caractéristique.

Le papillotement impressionniste est proscrit, M. Puyo l’avoue: «La

direction des faisceaux de lumière qui éclairent une figure peut être

quelconque, mais leur intensité relative doit obéir à une loi: il faut

que l’un des faisceaux employés soit nettement dominant en intensité et

que tous les autres lui soient nettement subordonnés.»

Avec la dispersion de l’effet, l’école naturaliste enseignait

l’inutilité ou l’indifférence du sujet. Là, encore, les nouveaux

photographes sont amenés, par les conditions mêmes de leur art, à une

réaction dans le sens classique. Ne pouvant compter autant que les

peintres sur leur imagination, ils en viennent à chercher la beauté

dans la nature elle-même. Ne pouvant espérer l’atteindre uniquement par

l’interprétation, ils la veulent d’abord dans l’objet interprété. C’est

non plus seulement à leurs rêves, mais à la réalité, qu’ils demandent

d’être une chose belle. Le sujet redevient alors tout de suite digne

de considération. Il ne s’agit pas ici du «sujet» tant méprisé par les

novateurs d’il y a vingt ans, et méprisé avec raison, si l’on entend

par là l’histoire bouffonne ou sentimentale, le «site» numéroté par

les guides, où d’ingénieux industriels tiennent à la disposition des

touristes une chaise, une lorgnette et du soda. Il s’agit de ce que

M. Jules Breton appelle très justement le «sujet esthétique», une

puissante ordonnance de nuages sur la mer, comme dans une photographie

de M. Origet, une symphonie de branches emmêlées pour résister au vent

et tendues vers le ciel pour prendre dans l’air leur nourriture, comme

on en a vu dans les photographies de M. Dardonville, _Étang du parc de

Rambouillet_, et de Mme Dansaert, _At Home_; un groupement gracieux de

jeunes filles et de jeunes fleurs, tel que le tableau de Mme Farnsworth

exposé jadis sous ce titre: _Quand le printemps arrive souriant dans le

vallon et sur la colline_.

Ce sujet, ils le veulent nettement déterminé, congruent en toutes

ses parties et, pour ainsi dire, organique. Comme ils pourront bien

retrancher l’inutile dans ce que leur fournit la nature, mais non pas y

ajouter le nécessaire, il faut que cette nature soit plutôt trop riche

en intérêt que trop pauvre.

D’ailleurs, si ce sujet riche est touffu, ils marquent leur

intervention d’artistes en le simplifiant. M. Puyo parle de l’«unité du

motif», et se courrouce contre «les détails qui sollicitent le regard

en dehors du centre d’intérêt». Il traite de «l’équilibre des lignes»,

des «rappels nécessaires». On croirait entendre un pur classique de

l’école de Winckelmann. L’étude prolongée, non des livres, mais de la

nature, ramène ces photographes aux lois générales qui régirent jadis

l’école, et non point parce que ce sont des règles, mais simplement

parce que ce sont des nécessités. «Ces lois de la composition,

disent-ils, n’ont rien d’arbitraire; quand nous songeons aux conditions

que doit remplir toute œuvre d’art et que nous apparaissent aussitôt

les idées d’unité, d’ordonnance, de subordination, n’est-ce pas le

rationalisme grec et notre conception unitaire du monde qui nous

imposent ces lois générales? Pareillement, l’idée d’équilibre, qui la

fait naître, sinon le sentiment intime que tout obéit à la loi de la

gravitation? D’où l’emploi général, dans la composition, de la forme

triangulaire, le triangle étant de toutes les figures celle dont le

centre de gravité est le plus bas. Enfin, les règles qui président à

l’harmonie des tons et à leurs liaisons et imposent l’usage des rappels

découlent de l’idée de relation et de l’impuissance des organes à juger

autrement que par comparaisons successives.»

Ainsi, tout doucement, tout silencieusement, ces hommes armés d’une

machine conspirent pour l’idéal classique des anciens jours. Ils n’ont

point fait de hardis manifestes, ni proclamé la déchéance d’aucun art.

Leur affiche représentait seulement une femme laissant tomber de pâles

fleurs de tournesol. «Nous ne réclamons nullement le titre d’artistes,

disaient-ils en 1896; le public, habitué aux choses d’art, saura bien

nous le décerner de lui-même, s’il trouve que nous sommes arrivés à le

mériter.» Dans leurs longues et laborieuses contemplations en face de

la nature, ils n’ont pas rêvé les grandes jouissances de la gloire. Ils

n’ont pas cherché l’argent. Ils n’ont cherché que le plaisir; et le

plaisir, rappelons-nous-le bien, a donné plus de belles œuvres à l’art

que l’ambition,—le plaisir modeste, intime et muet, que cherchaient

les Millet et les Rousseau dans les sentiers de Barbizon. Ils aiment

la nature: ils écoutent ce qu’elle dit, et elle leur dit parfois ce

qu’elle ne dit pas à d’autres. Après la grande moisson faite par les

paysagistes du siècle, ils viennent, se courbant et ramassant des

glanes. Mais, des glanes des champs, on peut encore se nourrir, et

mieux que des fleurs artificielles, quattrocentistes ou cinquocentistes

cueillies dans les musées....

Ces artistes n’ont rien de mystérieux: ils dévoilent et jettent à la

foule tous leurs secrets et toutes leurs recettes. Les prend qui veut!

Mais peu les prennent, et moins encore en profitent. Car ce n’est pas

leurs papiers et leurs ingrédients chimiques, et leurs écrans et leurs

lampes au magnésium qui font leur supériorité, c’est leur éducation

esthétique et c’est leur goût. Pas plus en art qu’en armes, il n’est

de «botte secrète». Ce sont les procédés les plus simples et les plus

connus qui mènent le mieux au but qu’on veut atteindre; le secret

n’est point dans une combinaison de recettes soigneusement tues et

dont on peut donner ou ne pas donner la formule: il est dans la tête,

il est dans l’œil, il est dans la main, il est dans le cœur. Et s’il

fallait une preuve de plus que ce ne sont nullement des procédés

nouveaux, mais bien de nouvelles intentions qui créent ces belles

œuvres photographiques, on la trouverait dans ce fait que, parmi tant

de milliers de photographes qui arpentent la surface de la terre, il

n’en est guère plus de dix ou douze en France et d’une trentaine à

l’étranger qui aient, jusqu’ici, produit des épreuves comparables à des

œuvres d’art. Et combien chacun en produit-il? A peine, par an, une

ou deux qui vaillent la peine d’être citées. Voilà qui doit rassurer

les artistes; et ceux-ci feraient sagement en ouvrant les portes de

leurs expositions de blanc et de noir aux chercheurs modestes et

enthousiastes qui s’acheminent, par des voies différentes, au même

idéal.

Quand on se promène dans la longue galerie des Candélabres du musée des

Antiques, au Vatican, si on lève les yeux au-dessus des têtes d’Hermès

et des Furies, des Silènes et du Mercure psychopompe, et de la Diane

d’Éphèse aux seize mamelles, et du Satyre enlevant une épine du pied

d’un Faune, et si l’on regarde les plafonds peints durant le précédant

pontificat, on aperçoit une allégorie singulière. Les sciences et les

arts, représentés par des figures ornées d’attributs, font hommage de

leurs progrès à la Religion. Et parmi ces figures, en bonne place,

est la Photographie tenant son horrible machine, appelée objectif.

On reste un peu surpris, non seulement qu’un Torti ait succédé pour

décorer les plafonds du Vatican à un Raphaël et à un Michel-Ange, mais

que la déesse allégorique du collodion ou du gélatino-bromure se carre

à la même place où l’on a vu, dans la _Sixtine_, les Sibylles et les

Prophètes. Puis on se souvient des vers de Léon XIII, adressés à la

princesse Isabelle de Bavière, sur l’_Ars photographica_:

_Imaginem_

_Naturæ Appelles æmulus

Non pulchriorem pingeret;_

et l’on se demande si ce qui paraît une hyperbole aujourd’hui ne sera

pas une vérité demain. Ce que nous avons vu, dans les expositions,

n’est peut-être pas encore suffisant pour le prédire, mais c’est plus

qu’il ne faut pour l’espérer.

CINQUIÈME PARTIE

LES PRISONS DE L’ART

LES PRISONS DE L’ART

Ce sont les musées.

Jamais on n’en vit tant bâtir, pour tant d’objets, ni de tant

de sortes. On en fait d’immenses pour y dresser des moulages de

cathédrales et on en fait de tout petits pour y aligner des poupées.

On en fait pour y mettre des tableaux contemporains, comme la _Tate

Gallery_, et on en fait pour y mettre des bronzes d’il y a deux mille

ans, comme le musée Cernuschi. On en fait pour y mettre des ustensiles,

comme le Musée des Arts décoratifs, et on en fait pour y mettre des

dieux, comme le Musée Guimet. On en fait pour y mettre des panetières

provençales, comme le _Museon Arlaten_, et on en fait pour y loger des

porcelaines de la famille verte, comme le Musée d’Ennery. On y trouve

des vertugadins, comme dans le Musée des Passions humaines, à Florence,

et on y trouve de vénérables affiches ou des télégraphes surannés,

comme dans le Musée du vieux Montmartre, à Paris. On fait encore des

Musées pour y mettre de vieux habits héroïques et des canons démodés,

comme le Musée de l’Armée, et on en fait pour y mettre des tableaux

statistiques comme le Musée social. On en fait même pour ne rien ou

presque rien y mettre, comme le Musée Galliera.—Mais, d’ordinaire, ce

sont les œuvres d’art qu’on y renferme, les plus belles et les plus

dignes d’être vues qu’on peut trouver.

Tout le monde s’y prête. Jamais les collectionneurs n’ont plus

volontiers regardé leurs propres galeries comme de futurs musées.

Jamais on n’a légué à l’État ou aux villes tant de maisons qui, du

vivant même de leurs hôtes, avaient pris la forme d’un temple du Beau.

On bâtit un musée aujourd’hui dans le même esprit qu’autrefois un

hôpital, une église ou un monastère. Lorsque, au soir de la vie, les

vainqueurs de l’âpre lutte industrielle et sociale se demandent par

quoi ils embelliront leur victoire et en répandront quelques effets sur

la foule, ce qui se dresse devant eux, c’est la vision d’un musée. Ici,

au parc Monceau, il a suffi d’ôter le lit du mort, pour que sa demeure

fût un musée. Là, lorsqu’il y a quelques années, le vieux prince sans

enfants, sans trône et sans épée, debout sur la terrasse de sa demeure,

cherchait ce qui pouvait le mieux perpétuer sa mémoire, il trouvait

que c’était de changer son château en musée. Et voici que partout les

châteaux sont devenus des musées. Le Louvre est un musée. Versailles

est un musée. Fontainebleau est un musée. Chantilly est un musée.

Cette idée hante aussi les âmes collectives. Les municipalités qui

ont trop d’argent,—et même celles qui n’en ont point assez,—rêvent

de musées gigantesques accaparant tous les trésors d’art d’une

province,—comme le Palais des Papes à Avignon,—et vers où se

dirigeraient, en pèlerinage, les foules du siècle nouveau. Les villes

montrent aux étrangers leurs musées avec autant d’orgueil que leurs

hôpitaux ou leurs hospices. Et, de même qu’en bâtissant des hospices,

elles croient avoir résolu le problème de la justice sociale, de même,

en bâtissant des musées, elles croient avoir sauvé la beauté dans le

monde.

Voilà une tendance bien caractéristique de l’esprit contemporain. En

voici une seconde:

Les questions esthétiques contemporaines · 第 12 / 16 段