Le subtil photographe a choisi le lieu, l’heure, les visages et les

costumes: il sait les poses qu’il veut reproduire, le groupe qu’il veut

former. Il les a dits à ses modèles, et, dans sa tête, le tableau est

fait. Il copiera la réalité, quand la réalité lui donnera sa vision,

pas avant. Il a calculé la hauteur des têtes sur la ligne d’horizon,

la longueur des ombres sur l’herbe, l’angle des rayons du soleil

déclinant, le passage de la lumière sur le coude et l’épaule, et les

plis que creusera le vent, lorsque s’élevant, il fera flotter le voile

et toute la tunique, selon le rythme qu’on observe dans la _Victoire

de Samothrace_. On va, on vient le long des rochers. Vingt fois,

l’attitude a été prise, puis quittée. Non, ce n’était pas _Ariane_! On

va abandonner la place, quand, tout d’un coup, sans le vouloir, dans

un geste spontané, le modèle a réalisé l’idéal. Durant une seconde,

Ariane a été visible, «aux rochers contant ses infortunes»! Rapide

comme l’éclair, le photographe a enregistré sur la plaque sensible ce

qu’il a voulu, cherché, préparé depuis des mois, parfois des années....

Dira-t-on qu’il n’y a pas eu composition, intervention de l’artiste?

Cette intervention ne va guère loin, objectent les critiques. Elle

tient toute dans le choix du sujet pour le paysage et une espèce

de groupement pour les figures, analogue à la mise en scène d’un

_tableau vivant_. Et quand ce ne serait que cela, serait-ce peu de

chose? Ce dédain est plaisant dans la bouche des critiques d’art, qui,

d’ordinaire, ne jugent tableaux et statues qu’au point de vue du choix

du sujet et de la disposition des personnages, et jamais au point de

vue de la facture! Que l’on compte, dans tel compte rendu de Salon

qu’on voudra, les pages consacrées à l’anatomie, à la myologie, à la

perspective, à la concordance des passages de lumière, à la nature des

mélanges pigmentaires, au rôle des dessous, et qu’on les compare au

nombre dix fois plus considérable des pages consacrées à la disposition

du sujet, et l’on verra si les critiques ont quelque bonne grâce à

tenir pour peu de chose, en théorie, la seule chose, en pratique, dont

ils s’occupent, quand ils ont à examiner une œuvre d’art?

§ 2. _Seconde intervention de l’artiste._

Mais le photographe intervient une seconde fois, et alors pour la

facture même. C’est dans le développement du cliché. Comme il a choisi,

dans la nature, l’heure et l’effet, il choisit, pour le cliché, la

gamme ou le ton général dans lequel se gradueront les valeurs. Tout

le monde sait ce que c’est que développer un cliché: c’est le plonger

dans un liquide qui fait apparaître, peu à peu, l’image que contient,

en puissance, la plaque sensible. Selon la composition de ce liquide,

modifiée pendant l’immersion, on obtient une image plus ou moins dure,

où les ombres et les lumières se différencient avec plus ou moins de

contraste. Le photographe peut graduer ce contraste et ainsi modifier,

dans un sens déterminé, l’effet donné par la nature. Mieux encore, il

peut—bien que ceci soit plus difficile,—rendre telle partie de l’image

plus apparente que telle autre, le ciel, par exemple, plus que le

terrain, et lui donner ainsi la force et la solidité nécessaires. A

cela, d’ailleurs, se borne l’action de l’artiste sur le cliché. Il n’y

fait pas de «retouches». Mais son rôle n’est pas fini quand le cliché

est développé. A ce moment, le photographe professionnel a terminé son

œuvre: il s’en va se laver les mains, et des serviteurs, au besoin,

tireront les épreuves. L’artiste, lui, prend son cliché et le considère

avec attention, mais comme une simple ébauche, que, sous sa direction,

l’instrument a esquissée. A lui, maintenant, de faire, de cette

étude, un tableau. Le professionnel estime que sa tâche est terminée;

l’artiste, que la sienne recommence.

§ 3. _Troisième intervention de l’artiste._

Car c’est dans le tirage de l’épreuve que le sentiment et l’adresse

de l’homme vont surtout intervenir et que la puissance directrice

prendra sa revanche sur la puissance automatique. Le cliché est dû à

la machine; mais l’épreuve, comme le style, c’est l’homme. Ce l’est à

tel point que, parfois, on ne reconnaît pas le cliché dur et plat dans

l’image frissonnante de lueurs et de modelés que l’artiste en a tirée.

Il existe deux photographies dont l’une s’appelle _Étude_, l’autre

_Matin argenté_: ce sont deux paysages de roseaux et d’eaux, et de bois

et de nues. On les regarde; on trouve la seconde incomparablement plus

belle que la première, et l’on passe,—quand on est averti qu’elles

sont du même auteur, M. J. H. Gear,—cela étonne. Bien mieux, elles

représentent le même paysage: est-ce possible? Bien mieux, c’est le

même cliché! Et en effet, c’est le même cliché; mais—agrandissement,

changement de papier, mise en cadre différente, transposition de

valeurs—ce n’est pas la même épreuve. C’est le même canevas, ce n’est

pas la même trame; ce sont les mêmes paroles, mais avec un autre

chant. Qu’y a-t-il donc de nouveau?—Un acide?—Non, un sentiment.—Un

corps?—Non, une âme....

Le seul progrès matériel et technique est l’emploi du _papier à

dépouillement_. On sait que les papiers sur lesquels s’impriment les

épreuves photographiques sont de trois sortes: d’abord, les papiers

blancs, comme le papier albuminé, qui noircissent spontanément sous

l’action de la lumière sans qu’on puisse intervenir autrement que pour

arrêter cette action.—Secondement, les papiers au bromure, qu’on

commence à développer faiblement dans un bain, puis où l’on intervient

pour activer l’apparition de l’image avec des pinceaux pleins du

liquide révélateur.—Enfin le papier charbon-velours ou à la gomme

bichromatée, qui est un papier coloré, par exemple en brun van Dyck ou

en terre de Sienne brûlée, et d’où l’on enlève lentement avec l’eau et

le pinceau tout ce que la lumière n’a pas fortement fixé, en laissant

tout ce qu’on désire garder sur l’épreuve. L’image vient peu à peu

ainsi par _dépouillement_. Ces derniers papiers se prêtent à un travail

très lent. La venue de l’image s’y trouve subordonnée à l’intervention

directe de la main de l’opérateur et est ainsi dirigée par une volonté

changeante, au lieu de l’être par des lois naturelles et immuables.

On aperçoit tout de suite combien le rôle de l’homme a grandi.

Quel être faible, et à quelles humiliantes fonctions était réduit

le photographe autrefois! A partir du moment où le cliché de verre

était plongé dans le bain, tout échappait à ses prises. Penché sur

ces cuvettes pleines de vénéneux liquides, il attendait, désarmé,

impuissant, inactif, que les acides mortels eussent fait leur œuvre.

C’était à la fois comique et solennel. Cela s’accomplissait dans la

solitude, comme le crime et dans l’ombre, comme la trahison. A peine

la lanterne jetait-elle sur les linges épars des taches rouges qui

semblaient de sang. L’homme tournait autour de ses cuvettes, de ses

récipients plats, comme on en voit dans les salles de chirurgie,

et rangeait des bocaux blancs, gris, bleus, vert pâle, roses, où

l’on hésitait à reconnaître l’attirail d’un coiffeur ou celui d’un

apothicaire. Ses yeux ne pouvaient percer l’effrayant mystère où

s’élaborait, sans lui, l’image naissante d’un front, d’une joue, d’une

prairie, d’eaux, d’insectes, de tiges et de fleurs.

Aujourd’hui, les fenêtres sont entr’ouvertes. L’épreuve ne gît plus

dans un bain d’argent ou dans un bain d’or. Elle a été posée sur une

planchette, comme une aquarelle. De l’éponge pressée coulent sur

elle des gouttes brillantes d’une eau naturelle; sous cette pluie

intelligente et radieuse, un visage naît, grandit et s’éclaire. Voici

l’épaule nue, voici le col onduleux, voici les cheveux qui se démêlent,

voici la ligne du sourcil qui s’arque et le contour des joues qui

s’enfle et s’insinue dans le clair-obscur. Lentement, paresseusement,

comme un petit enfant qui s’éveille, l’image ouvre la bouche, puis

les yeux.... L’ombre se décharne et dit son mot; elle a souri: elle

va tout dire, quand l’artiste s’arrête. Il se rappelle le mot si

vrai de M. Jules Breton, qu’en art «il ne faut pas tout dire». La

poésie est faite d’inconnu. Et ce qui donne aux images leur charme,

c’est justement qu’elles ne détruisent point par la parole—comme,

hélas! le font trop souvent les figures réelles—l’illusion causée par

leur beauté, et qu’elles nous laissent croire, en demeurant à jamais

silencieuses, que leur lumière intérieure vaut leur rayonnement.

L’artiste sort de son atelier; le grand jour tombe sur l’épreuve,

et aussitôt l’on aperçoit tout ce que l’homme y a mis de lui. Elle

n’est pas fille du hasard et de la matière. L’esprit a fait plus que

la matière, la volonté plus que le hasard. Il y eut collaboration de

l’intelligence et du cœur; et parce qu’ainsi il a pu y avoir erreur

ou folie, il peut y avoir vérité et amour. Et s’il est arrivé que

cette image est belle, de quel nom l’appellerons-nous? Dirons-nous que

ce n’est pas là une œuvre d’art, parce que le vocabulaire la nomme

photographie au lieu de la qualifier fusain, lithographie ou sanguine,

et parce qu’au lieu de tenir entre ses doigts un petit morceau de bois

carbonisé, l’artiste a en quelque sorte manié un rayon de soleil?

CHAPITRE III

Nouvelles œuvres et idées nouvelles.

Les images que voilà ont bien été faites au moyen de la photographie,

mais elles n’évoquent pas plus l’idée de gélatino-bromure qu’une

eau-forte n’évoque l’idée d’un acide, une sépia l’idée d’un mollusque,

ou un fusain l’idée d’une branche d’arbre de la famille des

célastrinées....

Il y a une vue de Hollande, prise par M. Robert Demachy, qui emmène la

pensée bien loin de la ville qui l’inspira et de la machine qui aida à

la fixer. Cela s’appelle _Eaux Mortes_. Une double rangée de maisons

aux _trap-gerels_ pointus et dentelés trempent leur vieilles murailles

dans un canal. Pas un monument n’ennoblit ce canal, pas une figure

ne l’anime. Cela est si triste, que l’eau semble faite de toutes les

larmes que les générations qui vécurent là ont répandues. Les fenêtres

sont closes ou vides comme des yeux qui ne voient pas. Une barque

flotte avec une apparence de cercueil. Un escalier descend profondément

dans le tranquille abîme, comme un chemin favorable au suicide. Les

pointes aiguës des toits reflétés et renversés s’enfoncent dans les

eaux, qui ne frémissent même pas, comme des aiguilles sombres dans des

chairs inertes.

Voilà bien des _Eaux Mortes_! Eaux qu’aucune pente n’attire, qu’aucun

penchant n’entraîne! Eaux stériles comme est stérile la terre des

briques qu’elles baignent! Eaux figées en une forme définitive, comme

l’eau d’un miroir, en leur cadre de pierres; eaux qui ne se changeront

plus en perles pour ruisseler des vasques, ni en filets et rayons pour

se dévider de cascatelles en cascatelles! Eaux muettes qui ne chantent,

ni ne pleurent, ni ne grondent, comme celles des fontaines, des bassins

ou des torrents! Eaux sans formes et sans images à elles, qui ne savent

que répéter les contours et les couleurs des maisons qui se penchent

sur elles, les redire avec le balbutiement des reflets, incapables

d’entraîner notre rêve vers des rives meilleures, puisqu’elles nous

renvoient impitoyablement notre propre image, l’image de nos rides, de

nos ombres, de nos tristesses, et ainsi les doublent au lieu de les

dissiper!

Et, au rebours, quelle évocation de vie trouverait-on plus vivante

qu’une certaine petite épreuve de M. Craig-Annan, intitulée _Frères

blancs_? Deux moines marchent au soleil, d’un mouvement vif et

précipité, vers le même but, sous l’empire des mêmes idées et l’ombre

des mêmes chapeaux, leurs cagoules flottantes et ballottantes sous la

même poussée d’air, leurs pieds levés, semelles dehors, selon le même

rythme, hâtés vers l’église, vers l’école ou vers le réfectoire. Pas

un détail ne distrait l’attention et, des pieds à la tête, on ne sent

qu’une ligne de vitesse, qu’un effet de lumière chaude et brutale, et

qu’une volonté têtue.

Quelques-unes de ces œuvres ressemblent à des dessins de maîtres

presque à s’y méprendre. Il existe un _Effet de soir_, de M.

Brémard, qui rappelle fort J.-F. Millet, et où les taches noires et

blanches paraissent reproduire des taches de couleurs. Il y a une

_Sombre clarté_, de M. Wilms, qui évoque Turner, et un _Soir ramène

le silence_, de M. Colard, qui est un Corot. Ceux qui ont vu les

femmes drapées du peintre anglais Albert Moore, en reconnaîtront un

saisissant souvenir dans les photographies de M. René Le Bègue, et

ceux, plus nombreux, qui admirent, au Louvre, la finesse indécise et

le fuyant charme du _Portrait de Jeune fille_, de Flandrin, seront

heureux de les retrouver dans un _Profil perdu_, de M. Brémard.

Dans beaucoup de ces œuvres, on hésite à reconnaître la marque de

la photographie. Un portrait de _Jeune Hollandaise_, de M. Alfred

Maskell, une _Communiante_, de M. Robert Demachy, sont des prodiges

d’interprétation, en même temps que de vérité. Si l’on disait que ce

sont des fusains, personne n’affirmerait le contraire. _Une vue de la

Loire à Saint-Denis-Hors_, de M. Henry Ballif, a l’air d’une sanguine,

et un _Septembre en Normandie_, de M. da Cunha, d’une encre de Chine.

Les qualités de finesse et d’accent qui caractérisent l’œuvre d’art en

noir et blanc se voient encore dans un _Brouillard_, de M. Sutcliffe;

dans des _Soldats passant un défilé_, de M. Alexandre; dans un

paysage, _Après le coucher de soleil_, de M. Bucquet, le président du

Photo-Club; dans des paysages de MM. Hannon et Watzeck; dans les effets

de sable de _Marée basse_, de M. de Védrines; dans une _Paix d’or

sur la contrée_, de M. Smedley Aston. Feuilletez l’_Esthétique de la

photographie_ publiée par le Photo-Club de Paris, et considérez _Dans

la vallée_, de M.-F. Coste, vaporeux comme un Corot, _Premiers sillons_

de M. da Cunha, _Sur la route_ par M. Darnis, l’_Ile heureuse_ par M.

Puyo et dites si, non prévenu, vous ne verriez pas là des reproductions

de tableaux et d’excellents tableaux?

Une autre œuvre, curieuse par sa vérité poignante et sa tranquille

ironie, est cette rue perdue dans la brume et l’eau, déserte, ponctuée

en son milieu d’un cab noir, intitulée _Beau temps à Londres_, de M.

Colard. Il est difficile de donner, en raccourci, une impression plus

profonde de cette ville des fumées de l’usine et des fumées du cerveau,

de cette ville triste, de cette ville mystique et manufacturière,

la ville des assommoirs discrets, des tabagies occultes, des lentes

consomptions, où seules la vertu et la réforme sortent avec fracas,

affirmant la morale par des coups de trombones et des roulements de

tambours....

Si ces photographies nouvelles ont fait au public l’impression que lui

font les sanguines ou les fusains, si elles n’ont pu être obtenues que

grâce à l’intervention trois fois répétée d’un homme doué de goût et de

doigté, quelles sont donc les raisons qui s’opposent à ce que nous les

appelions des œuvres d’art? Nous avouons, pour notre part, ne point les

apercevoir très clairement....

Il est vrai que cette intervention n’est point aussi longue ni aussi

décisive que celle de l’artiste, obligé de dessiner et d’ombrer de sa

main sa toile ou son papier d’un bout à l’autre. Dans la photographie,

toute une partie de son travail est faite par la machine et simplifiée

par le procédé. Mais depuis quand juge-t-on de la valeur artistique

d’une œuvre par la difficulté du procédé? Parce que le pinceau trempé

dans l’encre de Chine nous fournit plus vite le ton du ciel ou du

terrain que le fusain, faut-il dire que, nécessairement, le premier

procédé est moins artistique que le second? Et parce que le fusain,

aidé de l’estompe, simplifie cent fois, pour tonaliser un ciel ou

ombrer et masser des arbres, le travail sec et dur de la mine de plomb,

faut-il dire qu’un beau fusain est moins une œuvre d’art qu’un papier

noirci de hachures pour le ciel et de «beau feuillé» à la mine de

plomb? A quelle étrange conclusion ainsi l’on arrive! Et mieux encore,

parce que le dessinateur, comme était M. Bertin, obtient plus vite

son effet sur un papier bleuté qui lui fournit un ton général tout

préparé, faut-il dire qu’il est moins un artiste que celui qui passe

des heures à couvrir tout un papier blanc du fin réseau de ses pattes

de mouches?—Eh bien, ce que le papier teinté, le fusain et l’estompe

font pour simplifier le travail de l’artiste, l’objectif le fait dans

une beaucoup plus large mesure. Voilà tout.

L’intervention du photographe, à la vérité, n’est point souveraine. Il

ne peut qu’influer sur les lignes et les tons, non les créer. Il lui

faut compter avec un agent chimique, qui joue un rôle prépondérant

dans le développement du cliché et la venue de l’image. Mais l’acide

n’en joue-t-il pas un très grand aussi dans la préparation d’une

eau-forte? Est-ce que, là aussi, il n’y a pas collaboration d’un agent

chimique et inconscient! Le graveur, aquafortiste ou autre, sait-il

exactement l’image que donnera son œuvre quand ce collaborateur y aura

passé? Écoutons plutôt M. Bracquemond: «Lorsqu’un graveur creuse des

tailles sur une planche métallique, avec un burin ou à l’aide d’un

acide.... il ne connaîtra la _profondeur_ et, par suite, la _valeur_

de sa taille que par l’_état_ que lui fournira l’impression de sa

planche.»—Regardez le _Portrait d’un graveur_ par M. Mathey, qui est

au Luxembourg, considérant la large feuille humide encore. Quel regard

inquiet, attentif, scrutateur, il attache à son papier courbé, tenu

au bout de ses bras nus, tandis que sur un coin de la machine, gît sa

cigarette oubliée, éteinte!... Il semble satisfait, mais il a eu peur!

C’est qu’il y a des hasards, des imprévus, comme il y en a, d’ailleurs,

en aquarelle bien plus que les aquarellistes ne veulent le dire, et

jamais cependant la collaboration de ces acides, ou cet imprévu de

la tache aqueuse—si utile parfois et si savoureuse!—n’ont empêché

d’appeler ces hommes des artistes!

On dira encore: Une œuvre d’art est un exemplaire unique de la pensée

ou du sentiment d’un artiste. Du moment qu’on en peut tirer des

reproductions à l’infini, comme on fait les épreuves d’un même cliché,

elle perd cette qualité précieuse et devient un objet de confection.

Mais croire qu’on peut tirer un nombre indéfini d’épreuves artistiques

d’un même cliché, c’est une erreur de fait. En réalité, chaque épreuve

que l’artiste obtient par dépouillement sur un papier teinté à la gomme

bichromatée est une épreuve unique. Il échoue plusieurs fois. Quand il

en a obtenu une bonne, il est rare qu’il recommence. S’il recommence,

il obtient autre chose que l’exemplaire déjà produit. C’est une

_réplique_, si l’on veut: ce n’est pas un duplicata. Bien plus qu’une

gravure à l’eau-forte, une photographie de M. Demachy est un exemplaire

original.

Enfin, c’est également une erreur de croire que, devant la même

réalité, les artistes que voici sont contraints par leurs machines à

produire les mêmes images. L’empreinte personnelle qu’ils mettent à

leurs œuvres est telle que, la plupart du temps, elle dispense de lire

la signature; et, après quelques visites à leurs expositions, on ne

confond pas plus une photographie de M. Demachy avec une autre de M.

Puyo, ou une troisième de M. Craig-Annan avec une quatrième de M. Le

Bègue, qu’on n’est tenté d’attribuer un paysage de M. Montenard à M.

Harpignies, ou une nymphe de M. Bouguereau à Burne-Jones.

Cette empreinte personnelle est même le grief le plus vif des

professionnels de la photographie contre les amateurs. Ce n’est point

là, disent-ils avec mépris, de la photographie pure: il y a des

«retouches»! Mais, quand ce reproche serait mérité, il ne saurait

influer sur le jugement qu’au point de vue artistique on doit porter.

L’impression est-elle esthétique? qu’importe comment elle est obtenue?

Tous, nous avons horreur de la gouache en aquarelle. Mais la raison

est que la gouache alourdit ce qu’elle touche, et qu’en fin de compte,

elle est moins artistique que l’aquarelle «franche». Si, par hasard, on

nous montre une gouache plus légère qu’une aquarelle, nous n’hésiterons

pas à l’admirer, sans reprocher à l’artiste le blanc dont il s’est

servi. Pareillement, d’où vient l’horreur très justifiée de certains

amateurs pour les «retouches» en photographie? De cette observation

très juste que les retouches alourdissent l’épreuve, empâtent les

contours, tranchent violemment sur tout le reste des tons francs, et

ainsi rompent l’homogénéité de la _facture photographique_. Mais s’il

arrive que les retouches n’empâtent point, ne tranchent point, et

s’harmonisent si parfaitement avec le reste qu’il soit impossible de

dire où, au juste, la retouche a porté, la raison de l’horreur qu’on en

avait disparaît, et la retouche est légitime.

En fait, dans les œuvres nouvelles, il n’y a pas de «retouches», si

l’on entend par ce mot la peinture sur le verre du cliché, ou le coup

de crayon sur la gélatine; procédés très usités par les professionnels

de la photographie, et auxquels nous devons ces blancs mats et pesants,

ces peaux parcheminées que la foule admire à tant de vitrines de

nos boulevards. Ce qu’il y a, dans les œuvres nouvelles, c’est _le

travail de l’épreuve_. Or, ce travail ne produit aucun des heurts de

la retouche; il est aussi harmonieux et homogène, dans sa facture, que

le travail du lavis, de l’encre de Chine, de la sépia; et, comme on ne

saurait reprocher à ces œuvres-là des retouches, attendu que tout y est

retouches en effet, on ne peut les reprocher, non plus, aux nouveaux

essais de photographie.

Mais s’ils ressemblent tant à d’autres procédés d’art, dira-t-on

encore, à quoi bon un procédé nouveau?

On devrait, en effet, parler de la sorte si la photographie n’avait

pas certaines qualités qui lui sont propres. Mais elle en a. D’abord,

lorsqu’elle est dirigée par un goût prudent et une fine entente des

altitudes, elle dessine admirablement. La fidélité de l’objectif, qui

était un défaut avec des modèles vus de trop près, ou trop également

éclairés, ou noyés dans les accessoires, devient une qualité, quand

le champ de la vision est bien délimité, l’effet large, les lignes

longues, souples, simples, à peine profilées sur le fond et bien

suivies. Il y a une photographie de M. Puyo, représentant une Pénélope

penchée sur sa tapisserie, où la courbe des cheveux, de la nuque, des

épaules et de la ligne dorsale est telle qu’Ingres n’eût pu l’infléchir

d’un crayon plus sobre et plus sûr. Certaines académies photographiées

en plein air, sous le soleil de Sicile, à côté de bas-reliefs où sont

sculptés des héros et des dieux, se profilent selon un rythme si pur

qu’on hésite entre le galbe du héros sculpté et celui du berger vivant

venu, deux mille ans après, s’asseoir sur le sarcophage vide où l’art

les réunit.

Ensuite, la photographie est capable d’un modelé infiniment nuancé,

souple et caressant. L’estompe, seule, parmi les procédés de noir et

de blanc, peut approximativement l’indiquer. Il ne s’agit point ici de

nier la supériorité d’une nerveuse eau-forte ou d’une fine gravure;

mais n’y a-t-il pas certaines transitions insensibles de lumière à

ombre, évoluant sur les plans inclinés des figures, sur des polyèdres

de chair, certaines ombres _dolce e sfumose_, comme dirait Léonard,

«exhalées sur le papier», selon le mot de Ruskin, où la photographie

est sans rivale? Pour rendre en blanc et noir ce qui, dans la nature,

se rapproche des figures du Vinci, combien il est difficile à un autre

procédé de rivaliser avec la photographie! Là où le burin et le crayon

procèdent par petits traits différents, et par conséquent désunis et

heurtés, elle agit par teintes liées, continues, uniformes de texture,

mais graduées à l’infini; elle unit les méplats de la chair par sa

facture, en même temps qu’elle les distingue par ses tonalités,—comme

la nature le fait elle-même. Précisément parce qu’elle ne peut donner

un accent, c’est-à-dire un arrêt brusque, elle est supérieure au crayon

quand il faut passer, sans heurt, du grave au doux et de la nuit au

jour.

Le trait a de grandes qualités idéographiques. On donne l’idée d’un

corps par sa silhouette et sa délimitation dans l’espace: on ne le

montre pas dans son essence. Dès que le dessinateur veut remplir

l’espace délimité, la «silhouette», il sent l’imperfection de son

outil. C’est une boutade d’Ingres, que de dire «que la fumée même doit

s’exprimer par le _trait_». En réalité, la fumée ne peut s’exprimer que

par le _ton_. Et toute ombre est plus ou moins fumée. Ce n’est donc

pas avec le trait seul qu’on peut ombrer une figure; et, tant pour la

délicate gradation du ton que pour l’impeccabilité du contour, il faut

bien reconnaître la supériorité de la photographie.

Les questions esthétiques contemporaines · 第 11 / 16 段