Étant amorphe, elle peut devenir plastique; étant une, elle est

infiniment variable. Le corps ne fait pas la plus légère inflexion

sans que le reflet en tressaille dans tous les plis. Toute statue

antique, si elle ne porte pas dans le pli de sa toge la paix et la

guerre, y porte du moins le souvenir du corps humain. Ce ne sont pas

seulement les expressions prévues par Quintilien qu’elle donne: qu’un

homme en toge lève doucement le bras, ce mouvement créera derrière

lui une multitude de plis,—tel, le mouvement du vaisseau crée le

sillage. Qu’au contraire, un homme en redingote le lève deux fois plus

haut: la ligne inférieure de la jupe n’oscillera même pas. A peine,

autour de l’épaule, se fera-t-il une légère grimace, une patte d’oie.

Le mouvement sous une draperie, c’est une pierre jetée dans l’eau:

jusqu’aux extrémités, des frémissements concentriques à la surface

indiquent le geste qui s’est produit. Le mouvement dans un vêtement

ajusté, c’est une pierre tombant dans du sable. Là où il se produit, il

y a une légère perturbation, peut-être un froncement d’étoffe: c’est

tout.

Un artiste ingénieux peut exagérer ce froncement. Il peut coller le

tissu au corps pour le mouler comme a fait M. Marqueste dans son

_Victor Hugo_, ou, au contraire, en faire flotter les extrémités pour

l’animer; il peut imposer à son héros—poète, historien, chimiste,—une

élégance ou bien une agitation qu’un modeste ou paisible savant n’a

jamais connues: il n’arrivera pas à traduire les inflexions délicates

et subtiles du corps. Il ne trouvera pas dans l’enveloppe moderne les

éléments nécessaires à son œuvre. L’artiste qui veut traduire le corps

humain par la redingote, c’est un écrivain à qui l’on donnerait pour

traduire du Bossuet le code des signaux maritimes ou l’Esperanto.

Nous touchons ici à la loi esthétique fondamentale du vêtement humain.

Il est esthétique dans la mesure où il est révélateur. La draperie,

elle, révèle trois choses: ou bien la forme du corps,—quand elle

adhère au corps sous la pression de l’air ou qu’elle est serrée par

un nœud, comme dans les trois _Parques_ du Parthénon;—ou bien son

mouvement, quand elle flotte et suit le geste qui l’anime, comme dans

les combattants du sarcophage de Sidon;—ou bien, à la fois, sa forme et

son mouvement, quand elle adhère au corps et se déroule en le suivant,

comme dans la _Victoire_ de Samothrace. Le pli tombant est également

indicateur de grandes lois naturelles. S’il tombe droit, comme dans

les figures des portails de nos cathédrales, il marque la loi de

gravitation. S’il ne tombe pas droit, mais par sursauts, il marque à la

fois la loi de gravitation et la forme du corps humain, c’est-à-dire

la lutte infiniment complexe entre la pesanteur qui veut des lignes

verticales et la résistance qui veut des lignes horizontales. S’il ne

tombe pas du tout, s’il flotte, il marque le mouvement de ce corps et

la force de l’air.

En regard de ces indications subtiles, mais précises, perçues par

l’esprit inconsciemment, en regard de ces phénomènes éternels—les plus

hautains individualistes nous permettront-ils de dire de ces «lois»

éternelles qui régissent la vie?—examinons ce que marque la redingote,

c’est-à-dire le vêtement ajusté? Il ne marque rien. Il ne révèle pas

le corps, puisqu’il le cache sous une carapace de même diamètre, là

où la nature a modelé des épaisseurs de proportions très variables.

Il ne révèle pas le mouvement, puisqu’il est construit précisément en

vue d’éviter les plis, qu’on appelle tous des «faux plis» et qu’il

faudrait un désordre inouï dans l’âme d’un homme pour qu’il s’en

manifestât un quelconque dans sa toilette. Il ne marque pas la marche,

trop lourd pour flotter et d’ailleurs retenu par les boutons, qui sont

les gendarmes du costume moderne. Aux jarrets, il est rectificatif de

la nature et—jambes de coq ou mollets d’Hercule, jarrets du montagnard

ou jambes du danseur—il confond tout dans le même cylindre égalitaire,

imperturbable et prévu.

Puisqu’il ne marque rien de réel ni de voulu par la nature, que marque

donc l’habit ajusté? Eh! c’est fort simple! il marque un idéal: l’idéal

du tailleur qui l’a fait.

Quel est-il donc, cet idéal, pour avoir produit un costume uniforme,

artificiel et inexpressif? Voici le dernier terme de la question.

Croit-on que ce soit le hasard qui ait produit et qui maintienne,

malgré tous ses défauts, ce vêtement contemporain? Ne voit-on pas

que ce sont ses défauts mêmes qui le rendent populaire et que c’est

précisément parce qu’il est uniforme et inexpressif, c’est-à-dire

égalitaire, qu’il est contemporain? C’est précisément parce qu’il

confond, sous la même apparence, le torse musclé et la poitrine

étriquée, les épaules larges et les épaules fuyantes, le bras

vigoureux, le jarret nerveux et les membres déjetés, les genoux

cagneux, c’est expressément parce qu’il revêt les êtres les plus

dissemblables d’une semblable laideur, que ce vêtement s’impose à notre

temps et à notre société. Ce défaut lui est consubstantiel, c’est

sa raison d’être; c’est, aux yeux des contemporains, sa qualité. La

fiction de l’égalité des hommes devient réalité dans les costumes.

Tout essai de rendre plus plastique le costume ferait apparaître

l’inégalité physique des individus: aussi est-il repoussé. Notre

costume contemporain aurait bien manqué son but, s’il pouvait s’allier

à la Beauté. Il a été construit contre la Beauté.

Il est donc bien, lui-même, une mauvaise œuvre d’art. Il ne faut donc

plus parler d’un fait réel et vivant à interpréter par l’art comme

un arbre, un visage, un légume, un monstre naturel, un serpent ou un

rocher. Non. Il s’agit d’une mauvaise œuvre d’art à reproduire en

fac-similé. Voilà où dévie la théorie que tout ce qui «est réel et

vivant peut devenir beau». Elle conduit, pratiquement, à introduire

dans l’art une forme qui n’est ni réelle, ni vivante, qui est

artificielle et morte, et à subordonner l’œuvre du statuaire aux

lois posées par un tailleur,—lois d’ailleurs très précises, très

impératives, texte impossible à interpréter, à tourner. Le tailleur

est le statuaire de l’habit ajusté, comme le statuaire était le

tailleur de la draperie. C’est donc le tailleur qui dicte la statue.

Prétendre qu’on peut interpréter son œuvre, c’est proprement dire qu’on

peut interpréter la forme d’un poêle Choubersky. Devant une forme

aussi mathématiquement définie, il n’y a que deux partis à prendre:

la surmouler ou la supprimer. Si on la surmoule, c’est le tailleur

qui fait la statue. Si on la supprime, il n’y a plus de vêtement

contemporain.

Rien de tout cela n’est assurément une découverte. Et les esprits peu

compliqués, pour qui ces lois n’ont jamais cessé d’être évidentes,

trouveront sans doute superflu le soin qui est pris ici de les

rappeler. Mais il suffit de parcourir quelques pages de critique d’art

contemporaine pour sentir que, bien loin d’être superflu, ce soin est

le plus nécessaire dans un moment où la simplicité des impressions est

si fort méprisée et la recherche de l’originalité si commune et si

vulgaire, que le moindre rappel d’une vérité claire paraît un paradoxe

ou une nouveauté.

Les artistes, heureusement, s’en sont souvenus mieux que les critiques.

Un instant égarés par le désir tout intellectuel et non esthétique

d’exprimer les mœurs de leur temps par le vêtement contemporain, ils

abandonnent cette voie fausse, guidés par un instinct plus sûr que

les plus brillantes théories. S’il était permis au passant attristé

de faire entendre un seul mot, parmi tant de conseils qui leur sont

journellement prodigués, ce serait un mot de défiance à l’égard de

ces conseils et de confiance en eux-mêmes.—Ne vous inquiétez pas,

leur dirions-nous, de représenter les mœurs de votre temps, ni ses

aspirations sociologiques; inquiétez-vous de représenter ce que vous

trouvez beau dans tous les temps, selon les aspirations qui sont les

vôtres, qu’elles soient ou non celles du monde où vous vivez! Soyez

sincères, c’est-à-dire soyez artistes, et soyez de votre art avant

d’être de votre temps! Ne vous laissez pas détourner de votre chemin

par ceux qui vous diront que les anciens furent grands parce qu’ils

exprimèrent leur race, leur morale, leurs costumes, leur vie. Peut-être

est-ce vrai, mais rien n’est moins prouvé, et en toute hypothèse, cela

ne peut vous servir de rien. Allez tout simplement à ce qui vous paraît

beau, comme le fleuve va à la mer, comme l’oiseau vole à l’épi chargé

de grain. Si la draperie vous plaît mieux que la redingote, jetez la

draperie sur les épaules de vos héros. On en sourira pendant trois

jours, mais les années le garderont, car votre héros ne sera tenu pour

grand que si vous l’avez fait beau. Osez toutes les inconséquences

si elles servent votre dessein. Repoussez toute logique si elle se

résout en une forme sans grâce. Et croyez qu’il n’est pas une «lumière

intellectuelle» qui tienne devant le galbe d’un beau bras dressé pour

assurer l’équilibre de l’amphore,—ni une intention qui vaille un pli

souple tombant de l’épaule aux pieds de la plus humble statuette de

Tanagra!

CHAPITRE IV

Comment représenter un grand homme contemporain.

N’est-il donc aucun moyen pour le sculpteur de figurer l’homme moderne

et doit-il nécessairement, s’il veut rendre honneur à un contemporain:

chimiste, ingénieur ou psychologue, lui donner les muscles du

_Discobole_ et la pose de l’_Apollon_?

Ce n’est assurément pas nécessaire, ni même désirable. Mais autre

chose est la conformation, le geste, l’attitude, les inflexions d’un

savant moderne, qui lui sont imposés par ses préoccupations, par ses

travaux, par ses émotions, autre chose sont ses cols, ses cravates,

ses vestons, ses pantalons, ses bottines, qui pourraient être tout

autres, quand l’homme aurait les mêmes travaux, les mêmes soucis, les

mêmes émotions, et qui ne lui sont imposées que par son tailleur. Il

ne faut pas confondre les caractéristiques de la vie moderne avec les

artifices inutiles et incommodes qui coïncident avec la vie moderne.

Celles-là sont inévitables et influent sur la musculature même de

l’homme: c’est-à-dire sur ce qui est sculptural en lui. Ceux-ci sont

tout arbitraires et n’influent que sur son aspect le plus superficiel.

S’il était vrai que le costume moderne est suffisant et nécessaire à

révéler ce qu’a de particulièrement sensible, affiné, nerveux, inquiet,

méditatif, notre contemporain devant les grands problèmes de la vie,

sans doute faudrait-il dire que le peuple de statues endimanchées qu’on

voit au _Campo-Santo_ de Gênes donne une idée plus juste de l’homme

moderne que les figures sans vêtements et sans date de l’admirable

_Monument aux Morts_ de M. Bartholomé....

Personne ne le dira. Il y a, dans ces figures rampantes ou suppliantes,

dressées ou prosternées: _A l’entrée du Mystère_, au Père-Lachaise, une

anatomie particulière, des inflexions, des gestes que difficilement

l’Antiquité ou la Renaissance eussent imaginés. Tout y est oublié de

ces pompeux désespoirs où les statuaires funéraires du XVIII^e siècle

déployaient la gloire des draperies, la délicatesse des dentelles,

la science du squelette; tout y a disparu de ces honneurs auxquels

«il ne manque que celui à qui on les rend». Au contraire, tout y

témoigne bien de la méditation de l’homme moderne devant cette porte,

soit qu’elle s’ouvre sur ce que le chrétien a tant de fois rêvé, soit

qu’elle mène à ce «néant tranquille de la mort où l’homme se reposera

du néant troublé de la vie». Ces figures, une autre époque ne les eût

ni inspirées ni comprises. Sans costumes qui leur assignent une date,

les figures de M. Bartholomé appartiennent clairement à notre temps, à

un moment de l’humanité.

Ce que M. Bartholomé a su faire dans son _Monument aux Morts_, nos

statuaires ne peuvent-ils donc le tenter, lorsqu’ils glorifient la

vie? Ne peuvent-ils trouver des gestes, des attitudes qui témoignent

particulièrement des travaux, des émotions de l’homme moderne? Faut-il

donc un uniforme pour distinguer un médecin d’un orateur, comme il en

faut un pour distinguer un artilleur d’un cuirassier? Et nos grands

hommes contemporains n’ont-ils pas de gestes et d’attitudes qui leur

soient propres, par où la sculpture puisse exprimer leur modernité?

La réponse dicte le parti à prendre. S’ils en ont, que le statuaire

l’exprime, et s’ils n’en ont pas, qu’avons-nous besoin de statuaire?

Qu’on fasse leur biographie, mais non leur statue! Qu’on dresse un

monument à leur idéal, à la chimère de leur vie, quitte à imprimer, au

piédestal de ce monument symbolique, un médaillon représentant leurs

traits[19]! Le médaillon gravé par M. Roty suffirait, par exemple,

dans un monument à Pasteur, tandis que, sur le piédestal, l’artiste

dresserait la figure de ce que rêva ou ce qu’accomplit Pasteur. Quelle

figure? dira-t-on. C’est à l’artiste de la concevoir. Et peut-être

n’est-ce point une chose facile que de montrer, par exemple, _la

Science luttant avec la Mort_, mais assurément le résultat en serait

moins incertain et moindres les chances de ridicule que de vouloir

ennoblir la redingote ou rendre épique le haut de forme du savant.

Considérons les figures symboliques de Puvis au grand amphithéâtre

de la Sorbonne, par exemple, la philosophie spiritualiste et la

philosophie matérialiste: il serait facile de mettre sous ces

figures des noms de philosophes contemporains. Pourquoi le sculpteur

n’obéirait-il pas à une même inspiration et, lorsqu’il a quelque

philosophe contemporain, un Renan ou un Jules Simon, à immortaliser,

ne dresserait-il pas sur son monument une de ces figures qui sont

sculpturales, à la place du savant qui ne l’est pas? L’honneur

serait-il moindre pour le grand homme parce qu’on ne verrait pas son

gilet? Ce qui est précieux chez un savant ou un philosophe, c’est sa

découverte ou sa pensée. Ce n’est pas la coupe de ses habits. C’est

le résultat de ses veilles et de ses travaux connu du monde entier,

et c’est leur souvenir exprimé par le marbre que le monde entier

reconnaîtra. Ce n’est pas le résultat des travaux et les veilles de

son costumier. Si, comme on le prétend, c’est le visage qui reflète

toute la grandeur de l’homme moderne, c’est son visage seul qu’il

faut immortaliser. Si c’est son corps tout entier, le costume y est

indifférent. Si ce n’est ni l’un ni l’autre, et si toute sa grandeur

consiste dans sa pensée, c’est donc bien sa pensée qu’il faut figurer

sur son monument....

Et si l’on objecte que, pour figurer la pensée d’un politique, il

faudrait qu’il en eût une, ou l’action d’un ministre, il faudrait qu’il

eût fait quelque chose, et que, si les milliers de célébrités qu’on

érige en marbre ont possédé chacune un visage qu’on peut reproduire,

il serait fort difficile de leur trouver à toutes un rêve ou une pensée

qu’on pût symboliser, nous dirons qu’en ce cas on serait quitte pour

ne rien figurer du tout.... Et l’on ne voit pas ce qu’y perdraient

l’Art, l’Histoire, la chose publique.... Il n’est pas nécessaire que

tout grand homme ait une statue, mais il est nécessaire que le goût ne

soit point perverti par les apparitions grotesques et immuables qui

s’entassent dans nos cités. Il n’est pas indispensable d’enseigner à

l’avenir des centaines de noms inconnus au présent, mais il ne faut pas

qu’un même signe évoque, chez nos descendants, les meilleurs de nos

contemporains avec les pires des formes esthétiques, ni que le souvenir

de l’héroïsme ou du génie se confonde, dans leurs imaginations, avec

celui de la laideur. Enfin, il n’est pas démontré que la statuaire ne

doive représenter que le drapé ou le nu, mais il semble bien établi

qu’il est des formes artificielles dont l’art ne peut tirer aucun

parti, et que, s’il n’y a pas autant de «lois» esthétiques, peut-être,

qu’on l’a quelquefois professé, il y en a tout de même quelques-unes

qu’il faut suivre,—et non point parce qu’elles dérivent d’un code et

qu’elles sont admises par l’Institut, mais simplement parce qu’elles

dérivent de la nature même des choses et qu’elles sont des nécessités.

QUATRIÈME PARTIE

LA PHOTOGRAPHIE EST-ELLE UN ART?

LA PHOTOGRAPHIE EST-ELLE UN ART?

Quelque chose a changé dans l’Esthétique du noir et du blanc. Un

mouvement nouveau entraîne les photographes hors et à rebours des

voies où ils avaient accoutumé de cheminer jusqu’ici. Ce mouvement

est international. Tant à Vienne qu’à Bruxelles, et à Londres qu’à

Paris, aussi bien sur les terrasses de Taormine en Sicile qu’en

Nouvelle-Zélande sur la côte d’or de Coromandel, partout où il y a des

photographes, ils semblent préoccupés de recherches que les chimistes

ignorent, et agités d’inquiétudes que leurs devanciers n’avaient pas

connues. Ils flânent plus volontiers en plein air, par les bois, les

plaines et les grèves, même dans les lieux sans monuments et à des

heures sans soleil. Que cherchent-ils? Si un vieux professionnel de la

chambre noire les suit et les observe, il s’étonne et se scandalise. Il

les voit s’arrêter devant un espace vide de «site», un néant; quelque

lande aux bruyères fleuries, quelque bord d’étang «où les joncs agités

font un éternel murmure». Là, il aperçoit avec horreur que ces jeunes

confrères violent toutes les règles de la profession. Ils se placent à

contre-jour, en face du soleil. Ils ne mettent pas rigoureusement au

point. Chose incroyable, il arrive qu’ils ne se servent pas toujours du

système de lentilles qu’on nomme l’_objectif_!

S’il pénètre dans leur atelier, l’étonnement n’est pas moindre. Où

est le vitrage en manière d’aquarium, et le jeu de rideaux, et la

lumière crue indispensable à un «bon cliché»? Où est le carcan de fer

pour maintenir la tête du patient, et le banc rustique, et la colonne

torse, et le balustre? Où sont ces boîtes de carton, en polyèdres,

simulant des rochers, et la cascade peinte sur la toile de fond, toutes

choses qui, dans nos vieux albums de photographie, environnent d’un

travestissement uniforme et lamentable les figures disparues que nous

avons aimées?... Rien de tout cela, mais une simple chambre, orientée

au hasard, parfois au midi, des tapisseries effacées, et, éparses çà

et là, des choses gaies, fines, surannées, des péplums, des calyptres,

des tuniques, des vertugadins, des anaboles, des collerettes pierrot,

des chapeaux de nos mères-grands, des ridicules qui émerveillaient les

merveilleux du Directoire, et des mouchoirs qui saluèrent la rentrée

des vainqueurs d’Austerlitz,... ou bien, moins encore, de simples

bandes, des lés de mousseline et de gaze, de satinette et de velours de

coton, des choses amorphes et changeantes, comme le cabriolet de Miss

Helyett et le feutre de Tabarin, des buissons de rubans, des brassées

de fleurs, dans un désordre d’archéologue ou de couturier....

L’homme qui manie ces choses est-il un photographe? Il n’a point le ton

sévère et impératif de l’ancien opérateur qui glaça, du mot de Gorgone,

tant de générations d’enfants au brassard frangé ou de jeunes mariés

aux mains prises dans des gants trop étroits: «Ne bougeons plus!» Non,

ceux-ci aiment tout ce qui bouge: le nuage et la feuille, et l’eau,

et le regard, et le sourire.... Le voile noir qui couvrait leurs

épaules est tombé, et ils apparaissent à la foule moins magiciens, mais

plus hommes. Ils ne parlent plus par C^{12}H^6O^4, mais par versets

de poètes ou d’esthéticiens. Ils citent moins Herschel que Stendhal

et moins Janssen que Fromentin. Ils ne fuient pas les artistes. Ils

causent volontiers avec eux, et non plus en pédagogues, l’index en

l’air, avec la prétention de leur enseigner les vraies attitudes

de l’homme en marche ou du cheval au trot, mais, au contraire, en

disciples, avec le désir de profiter de l’expérience des maîtres et

d’écarter de la réalité tout ce qui n’est pas conforme à l’idéal....

Enfin, ils travaillent, au jour, une seule épreuve un temps infini.

C’est alors que l’indignation du vieux professionnel ne connaîtrait

plus de bornes. Car il les verrait penchés sur une plaque semblable

à celle du graveur, durant plus d’une heure pour chaque épreuve, se

livrant à des besognes que ne désavouerait pas un aquarelliste.... Ne

serait-ce pas des «retouches»? Encore une fois, que cherchent-ils?

Ce qu’ils ont trouvé est plus surprenant encore. Quiconque est entré

dans une des plus récentes expositions du Photo-Club, à Paris, ou du

Link Ring, à Londres, du Camera Club, à Vienne, ou de la Société belge

de photographie, à Bruxelles, en est sorti stupéfait qu’un procédé

vieux de soixante ans et qu’on pouvait croire épuisé semblât se

renouveler jusqu’à une renaissance. N’y avait-il pas là un art modeste,

sans tapage, sans manifeste, mais à demi créé, balbutiant les premiers

mots d’une langue inconnue? La foule, sans chercher de raisons, a

tôt fait de dire son avis: devant les œuvres de MM. Robert Demachy,

Constant Puyo, Maurice Bucquet, Maurice Brémard, Alfred Boissonnas, H.

Erfurth Steichen, Miss Mathilde Weil, Miss Ema Spencer, MM. Guido Rey,

Murchison, Arning, P. Bourgeois, da Cunha, Coste, Naudot, Jacquin,

Horsley-Hinton, Holland Day, Mme Binder-Mestro, Mlle Laguarde, Alfred

Maskell, Frederick Hollyer, Craig-Annan, Le Bègue, Bergon, Colard,

Calland, Watzek, Sollet, Alexandre, la foule a admiré, tout uniment.

Pourtant, çà et là, apparaissent des figures inquiètes.... Des

artistes, peut-être, troublés comme des gens qui auraient aperçu, se

profilant sur l’horizon, aux confins de leur domaine, la silhouette

des fourriers d’une invasion?... Des critiques d’art, qui, toute leur

vie, montrèrent, par des syllogismes fort bien ordonnés, que _jamais_

la photographie ne pourrait donner des résultats équivalents à ceux

de l’eau-forte ou du fusain, et qui n’entendent autour d’eux que ces

mots: «On dirait une eau-forte!... On dirait un fusain!» Des idéalistes

enfin, qui se demandent, attristés par cette intrusion nouvelle de

la science, ce que va devenir, parmi tout cet appareil chimique

d’émulsions et de révélateurs, dans toute cette gomme bichromatée ou

dans ce paramidophénol, les traditions fines et nobles du grand art,

l’inspiration personnelle et innée, la part de l’âme, l’idée?...

Avec eux et avec tous ceux qui aiment le Beau, abordons ce problème.

Demandons-nous pourquoi la photographie, jadis unanimement méprisée par

les artistes, se trouve aujourd’hui sur les confins mêmes de l’art.

Cherchons si l’opérateur prend une part nouvelle dans le phénomène

chimique et mécanique qui s’accomplit. Examinons si cette part est

suffisante pour qu’elle lui permette d’y imprimer sa personnalité.

Enfin, tâchons de déterminer à quoi tend ce mouvement, et s’il marque

un nouveau progrès du naturalisme sur les traditions idéalistes et

classiques de l’ancienne école française; ou bien si, au contraire,

il ne serait point, par une évolution singulière et inattendue, un

témoignage éclatant de leur vitalité.

CHAPITRE I

Les défauts de la photographie.

On a dit beaucoup trop de mal de la photographie, et pas assez des

photographes. Il est très vrai que la photographie, telle que nous la

connaissons d’habitude, a mille défauts qui sont la négation même de

l’art, sans être le moins du monde l’affirmation de la Nature. Elle

n’est pas plus près de la vérité que de la beauté. Elle exagère la

perspective à ce point qu’une grande route, prise de face, fuyant droit

vers l’horizon, ressemble à une pyramide, qu’une table carrée vue de la

même façon paraît quasi triangulaire, et qu’une main tendue vers vous

est plus grosse que la tête de l’ami qui vous la tend. Elle traduit

si malencontreusement les couleurs les plus nécessaires, qu’un toit

rouge clair devient noir, pendant que le ciel bleu foncé devient blanc.

Elle supprime ainsi le ciel et la mer du Midi, et dès qu’un ton aussi

important vient à manquer, toute la gamme est fausse. Les caps sacrés,

qui se profilaient doucement sur le ciel, se découpent comme des écrans

devant le feu; les bateaux noirs, qui s’harmonisaient avec le flot bleu

sombre, semblent des mouches tombées dans du lait. Les feuilles dorées

de l’automne et les raisins blancs bien mûrs deviennent quelque chose

de noir comme des gouttes d’encre sur du papier. Un effet de soleil

apparaît si éclatant, qu’on le prend pour un effet de neige. Un arbre

vu à contre-jour est si furieusement sombre, qu’on ne distingue rien de

son modelé et qu’il paraît une plaque de tôle, plate et enfumée.

Les questions esthétiques contemporaines · 第 9 / 16 段