Et ces lignes, «qui sont des monstres», ne le sont cependant point en

peinture au même degré qu’en sculpture. Car, dans l’une, elles sont

dissimulées par l’ombre ou par la couleur et, dans l’autre, elles

apparaissent dans toute leur beauté ou dans toute leur laideur. Le

chapeau dit «haut de forme», par exemple, n’a jamais été un bien

agréable accessoire pour les peintres et l’on ne peut guère citer que

Delacroix dans sa _Liberté, Journée du 28 juillet 1830_, ou Goya dans

quelques portraits qui en aient fait état. Partout où un grand artiste

a tiré un parti satisfaisant du haut de forme: le _Portrait du grand

bâtard de Bourgogne_, de Roger Van der Weyden, le _Médecin_ ou le

_Charlatan_ de Steen, le _Portrait de M. Leblanc_, d’Ingres, on trouve

que les lignes de la coiffe nullement parallèles n’offrent plus du tout

l’aspect géométrique pur du chapeau actuel. Encore est-il beaucoup

moins incommode à manier pour le peintre que pour le sculpteur. Le

peintre peut le mettre dans l’ombre, il peut projeter sur lui des

reflets qui en varient la silhouette, déployer à son profit toutes les

magies de la couleur. En tout état de cause, comme il ne le montre que

sur un plan, il peut tordre ses lignes dans le sursaut des raccourcis.

Ainsi l’a fait Delacroix. Le sculpteur, lui, est tenu de le prendre tel

qu’il est et de l’introduire dans son monument tel qu’il sort de chez

le chapelier. Il ne peut ni le colorer, ni le dissimuler, ni le montrer

sous un seul angle. En tournant autour du monument, le spectateur

découvrira toujours le point où sa forme la plus fâcheuse apparaît. Par

conséquent tel engin inesthétique peut être interprété par le peintre,

sans qu’on puisse en tirer le moindre argument pour le sculpteur.

Cette différence essentielle n’a pas arrêté les théoriciens. Tenant

pour établi comme Guyau que «l’utilité constitue toujours comme telle

une certaine beauté» et que «tout ce qui est réel et vivant peut, dans

certaines conditions, devenir beau»,—ils en sont venus à proclamer

l’égalité devant l’Art de toutes les formes naturelles. «Le corps

fût-il moins fort et moins beau que celui des athlètes de Polyclète ou

des géants charnus de Rubens, déclare le philosophe, la tête aurait

acquis une beauté supérieure. _N’est-ce donc rien, même au point de vue

plastique, qu’un front sous lequel on sent la pensée vivre, des yeux où

éclate une âme? Même dans le corps entier, l’intelligence peut finir

par imprimer sa marque. Moins bien équilibré peut-être pour la lutte

ou la course, un corps fait en quelque sorte pour penser posséderait

encore une beauté à lui. La beauté doit s’intellectualiser pour ainsi

dire_[15].»

Ce sont là des affirmations que rien, ni dans l’histoire de l’art

ancien, ni surtout dans les tentatives de l’art moderne, à aucun degré,

ne vient vérifier. Il est impossible d’en trouver un seul exemple qui

résiste à l’examen. Quelle beauté un cerveau pensant peut-il bien

imprimer dans un corps déjeté? Voilà ce que jamais aucun philosophe

n’a pu nous dire et que jamais aucun artiste ne nous a fait voir....

Une beauté perceptible à notre âme, une force accessible à notre

intelligence, oh! sans doute! Nous le voyons assez, et les arts qui

s’adressent directement à notre entendement, comme la poésie, comme le

drame, pourront nous révéler cette force dans un corps contrefait. Au

théâtre, l’oreille entend les paroles qui nous révèlent la grandeur de

l’âme logée dans une enveloppe débile. L’histoire ou le roman peuvent

entourer l’avorton de tels prodiges que nous en venions à l’admirer.

Mais le sculpteur, ne pouvant ni nous parler comme l’historien, ni

nous faire voir une suite d’actions comme l’auteur dramatique, ne

s’adressant qu’à nos yeux, ne peut rendre témoignage que de l’espèce de

grandeur et de beauté que perçoivent les yeux.

C’est à l’historien qu’il appartient de nous montrer le prestige

d’un saint Paul petit, laid, maladif, chassieux. C’est du poète que

nous attendons la beauté d’un chimiste luttant contre la mort et lui

arrachant, en même temps que son secret, la vie de plusieurs millions

d’êtres humains. Pour le sculpteur, il ne peut nous montrer saint

Paul athlète de la foi qu’en lui donnant des muscles d’athlète. Il

ne peut nous figurer le chimiste terrassant la mort qu’en le douant

d’une assez forte musculature pour triompher de ce prodigieux ennemi.

Car, encore un coup, ces figures ne parlent pas et ne se prêtent pas

à une série d’actions successives. Ce sont leurs proportions grêles

ou puissantes, leurs attitudes languides ou contractées qui nous les

révèlent. Si elles parlent, c’est seulement par le langage puissant,

mais élémentaire, des formes que l’art peut leur donner.

Si commune et si connue que fût cette vérité, les philosophes de

notre temps l’ont oubliée. La confiance qu’ils ont dans les destinées

«intellectuelles» de l’art leur a fait généralement adopter le point de

vue de Guyau. Ils ont tenu pour établi d’abord qu’il n’y avait pas de

loi restrictive en art et que, par conséquent, aucune forme ne devait

être proscrite de la statuaire contemporaine; ensuite, que tout ce

qui est utile peut devenir beau et qu’ainsi tous les outils inventés

par l’industrie moderne, tous les vêtements nécessités par le confort

contemporain, avaient droit à la même place dans l’art que le cheval de

Phidias ou que la toge de Décius.

On décida de les immortaliser. Les sculpteurs devinrent les copistes

des tailleurs. Montrouge et Montmartre reçurent des modèles du quartier

de l’Opéra. C’est ce que l’on appelle «se libérer de la tyrannie

de l’École». Les places publiques d’Europe, depuis Glascow jusqu’à

Naples, se couvrirent de bronzes fixant pour l’éternité la coupe de

la redingote, et, au Campo-Santo de Gênes, les artistes italiens,

prenant leur revanche sur Canova, firent éclater, dans le marbre

fouillé par leurs ciseaux insidieux, la gloire des vestons à carreaux,

des bottines vernies, des chapeaux mous, des cravates Lavallière,

des breloques, des dentelles et des volants semés des larmes de gens

fashionables récitant les prières des agonisants. Ce que la beauté des

villes put gagner à cette exhibition ou à cette solidification des

modes modernes, il suffit, pour en juger, de suivre, à Paris, d’un

bout à l’autre, le boulevard Saint-Germain. Mais ce parti répondait

si bien au désir moderne «d’intellectualiser» la sculpture, que nos

meilleurs esprits et les plus délicats ne voulurent point en sentir

la monstruosité. «Les vieilles timidités sont décidément surmontées,

s’écriait M. Larroumet. Nos sculpteurs ne croient plus qu’il soit

nécessaire de draper à l’antique des personnages qui ont porté le

costume moderne; ils estiment que celui-ci peut avoir sa poésie. Cette

victoire du réalisme dans la sculpture est en train d’aller fort loin.

Elle a commencé par le costume militaire, d’assez bonne heure; on a

renoncé à déshabiller les héros, sous prétexte de noblesse sculpturale.

Puis on a osé conserver leurs costumes à des personnages civils _On

n’aurait plus aujourd’hui l’idée bizarre de représenter Napoléon I^{er}

les jambes nues, comme l’a fait Chaudet pour la colonne Vendôme, et

Racine enveloppé d’un drap de laine, comme celui de David d’Angers à la

Ferté-Milon_[16]....» Cela paraissait définitif.

CHAPITRE II

Les résultats de la tentative.

Maintenant regardons les principales œuvres de sculpture parues dans

ces dernières années. La première chose que nous constaterons, c’est

que M. Rodin a dépouillé Victor Hugo de ses vêtements modernes, comme

Chaudet avait fait Napoléon, et que «l’idée bizarre» de représenter

un contemporain «les jambes nues» non seulement a survécu à Chaudet

ou à David d’Angers, mais s’est revivifiée dans le plus puissant des

novateurs.

Il y aurait beaucoup à dire du _Victor Hugo_ de M. Rodin, et le

moins que la critique puisse suggérer devant lui, c’est qu’une belle

ébauche n’est pas un chef-d’œuvre, ni même toujours la promesse d’un

chef-d’œuvre. Car, s’il est une vérité acquise en art, c’est que

les qualités essentielles d’une prestigieuse esquisse se conservent

difficilement quand l’œuvre, avec tous ses plans, est achevée.

Conserver la synthèse naturelle de l’ébauche tout en développant

l’analyse, garder l’enveloppe du monument en assurant la multiplicité

des plans, les variétés d’aspects qui font la statue, c’est assurément

la difficile épreuve, mais c’est aussi la tâche expresse de l’artiste.

«On ne gâte pas en finissant, quand on est grand artiste», a écrit

Delacroix[17]. Et lorsque, pour s’en dispenser, on laisse entendre que

le grand art consiste à réaliser seulement les qualités de l’ébauche,

on ne fait que remplacer par une théorie ingénieuse l’absence de

réussite et qu’ajouter à un défaut de réalisation une erreur de

raisonnement.

On pourra donc regretter les inégalités du _Victor Hugo_, depuis la

tête admirable et puissante qui rappelle invinciblement celle du

_Soir_, que tous les visiteurs de Florence ont vue dans la froide

sacristie de San Lorenzo, jusqu’aux pieds mous et ronds, perdus en

une agglomération de contours flottants et nuageux. On s’étonnera du

modelé singulier des omoplates. On se demandera ce qu’un prochain

avenir pensera des enthousiasmes qui entourèrent le _Balzac_, qui

entourent le _Victor Hugo_, si ces enthousiasmes ne paraîtront pas dans

quelques années parfaitement inexplicables lorsque auront disparu nos

idiosyncrasies passagères avec cet art et nos sentiments de réaction

contre l’art habile, correct, photographique, impeccable, inutile et

justement exécré de nos praticiens. On craindra, enfin, que les œuvres

incomplètes de M. Rodin ne conservent pas dans l’avenir la place où

nous les avons juchées et que, vantées par une littérature éphémère à

l’égal de celles de Préault, elles ne tombent devant le goût permanent

au même niveau où les œuvres de Préault sont tombées.

Mais, quand tout cela serait entendu, il n’en reste pas moins que le

_Victor Hugo_ témoigne, par toute son attitude et son geste à la fois

puissant et contenu, d’une grande intention d’artiste. Les marbres de

M. Rodin sont un peu comme ces montagnes où les guides vous avertissent

qu’on peut démêler la ressemblance d’une figure humaine. Mais cela même

est une vertu. A peine détaché de sa gangue de pierre, apparu comme

une force même de la nature, le _Victor Hugo_ est vraiment monumental.

C’est une impression que les statuaires contemporains nous donnent

si rarement, qu’il faut bien passer sur quelques surprises, quand il

nous arrive de la ressentir. Un des bras, en se repliant et en se

rétractant vers le front, ramasse toutes les énergies musculaires vers

le centre où l’on imagine que siège la pensée, et c’est le geste du

contemplateur. L’autre, tendu comme pour montrer, ou pour affirmer, ou

pour imposer silence, se développant en longueur avec tout le reste

du corps, semble indiquer une volonté agissante, et c’est le geste du

tribun. Quiconque a des yeux, sans rien connaître de Victor Hugo, de sa

vie, ni de son œuvre, sentira confusément qu’il se trouve en présence

d’un homme méditatif et impérieux;—et c’est bien assez pour une œuvre

de plastique.

De plus, autant qu’il est monumental, ce marbre est vivant. Il offre

des effets picturaux d’ombre et de lumière très prononcés. «On ne

comprend pas assez souvent, écrivait Ruskin en 1849, que sculpter

n’est pas simplement tailler la forme d’une chose dans la pierre, mais

que c’est y tailler _l’effet de cette chose_. Très souvent, la vraie

forme, mise en marbre, ne ressemblerait plus du tout à ce qu’elle est

en réalité. Le sculpteur doit peindre avec son ciseau. La moitié de ses

touches doivent servir non à réaliser la forme, mais à la mettre dans

le marbre en puissance. _Ce sont des touches de lumière et d’ombre._

Elles font saillir une crête ou s’enfoncer un creux, non pas pour

représenter une saillie ou un creux qui existent actuellement dans la

réalité, mais pour susciter une ligne de lumière ou une tache d’ombre.

En un mode grossier, cette sorte d’exécution est très marquée dans

l’ancienne sculpture française sur bois[18].»

C’est presque une définition de M. Rodin, et c’est bien la définition

d’un artiste, comme, d’ailleurs, c’était bien d’une intention d’artiste

qu’était sortie l’ébauche du _Balzac_. Et c’est ce même homme, si

peu timide, si prompt aux innovations, qui, aujourd’hui, ayant à

représenter deux contemporains, bien loin de chercher l’impossible dans

le vêtement moderne, a enveloppé l’un, le _Balzac_, d’une draperie, et

a dépouillé l’autre, le _Victor Hugo_, de tout vêtement.

Si nous considérons les plus récents monuments imaginés par des

maîtres à la gloire de nos contemporains, l’admirable _Lamoricière_ et

le _Duc d’Aumale_, de M. Paul Dubois, le _Balzac_, de M. Falguière,

l’_Alphonse Daudet_, le _Président Faure_ et l’_Alexandre Dumas fils_,

de M. de Saint-Marceaux, nous voyons qu’au lieu d’affirmer les lignes

particulières du vêtement contemporain, l’artiste les a dissimulées.

Une large couverture drape les jambes jusqu’au torse; la tête émerge

seule clairement, le col rabattu suit l’inflexion du buste. Partout un

modelé très doux atténue, émousse la géométrie des lignes et enveloppe

comme d’un nuage le peu qu’il en laisse apercevoir.

Il l’est encore dans la pierre tombale du président Faure, par le même

artiste. Là, ce sont les drapeaux russe et français unis par la main

du mort qui ont servi à draper plus amplement la figure, bien que les

lignes insupportables de l’habit se laissent voir trop nettement.

Au salon de 1901, M. Dalou a drapé le plus qu’il était possible sa

statuette de _Lavoisier_. Plus loin, dans un projet en plâtre d’un

monument à deux industriels, il n’est pas jusqu’à un plan d’ingénieur

déplié sur les genoux qui ne serve un peu à cet objet, bien que, là

encore, toute l’ingéniosité du sculpteur, son don du mouvement, du

pittoresque et de l’observation n’aient pas suffi à rendre sculptural

un costume qui ne l’est pas.

Dans le monument de _Pasteur_, à la nouvelle Sorbonne, où l’on voit le

savant assis, maniant le ballon de verre où son regard scrute le secret

de la mort, M. Hugues a masqué la plus grande partie du costume par

une couverture. Le _Victor Hugo_ assis de M. Marqueste est hardiment

anachronique. Il se carre dans une chaise romaine, enveloppé quasi

tout entier d’un manteau qui dissimule son habit. Le peu qu’on voit du

pantalon et de la manche libre colle au corps, enroulé, tordu, autour

du bras ou du jarret. Le gilet bâille, un bouton est écrasé, le col

et les manches ont perdu leur aspect. C’est un minimum de vêtement

contemporain.

Si l’on veut faire la contre-épreuve, que l’on regarde les habits

ajustés: par exemple, le _Baudin_ en redingote, debout sur la

barricade. Il manie ce chapeau haut de forme qui, figurant déjà sur

la tombe de Victor Noir, par M. Dalou, paraît définitivement lié au

sort de tous les grands agitateurs de notre temps. Peut-être les

archéologues à venir, lorsqu’ils le trouveront accompagnant toutes les

statues de révolutionnaires, et qu’ils en chercheront la signification,

incapables d’imaginer qu’il ait jamais pu servir à coiffer une tête

humaine, seront-ils tentés d’y voir un dangereux engin de destruction.

Eh bien, ce n’est assurément pas le mouvement qui a embarrassé l’auteur

du _Baudin_, ni le sujet: c’est le costume. C’est le costume aussi qui

a rendu insurmontable la tâche entreprise par un autre de rendre épique

le personnage du président Krüger.

Enfin, dès qu’un souci de ressemblance ne les lie pas absolument, nos

artistes écartent tout costume moderne. Rappelez-vous ce que vous

avez admiré dans les _Salons_ depuis dix ou douze ans, vous trouverez

que tous les beaux ouvrages plastiques de pierre ont représenté le nu

ou des vêtements qui serrent de près la forme humaine, et sans rien

d’essentiellement contemporain,—_les Mineurs_ de M. Constantin Meunier,

comme _les Ouvriers_ de la frise du Travail de M. Guillot ou _le

Secret_ de M. Bartholomé.

Au Salon de 1899, il y avait une telle abondance de draperies

imprévues, enveloppant des figures contemporaines, qu’on avait surnommé

toute une région de la Galerie des Machines: «le coin des robes de

chambre». Les œuvres les plus puissantes de la sculpture contemporaine,

_les Bourgeois de Calais_ de M. Rodin et le _Monument aux morts_ de M.

Bartholomé, sont précisément celles où n’apparaît que le nu et que le

drapé. Plutôt que de figurer un _Guillaumet_ en veston et en chapeau

melon, M. Barrias a évoqué sur sa tombe une jeune fille de Bou-Saada

que le peintre avait peinte au cours de ses voyages. Tout ce qu’on

peut découvrir de draperie dans les accessoires de la vie moderne

est utilisé pour masquer notre costume. Le drapeau a servi naguère à

M. Paul Dubois, non pas seulement pour révéler ce qu’il y avait de

patriote dans l’âme du Duc d’Aumale, mais surtout pour dissimuler ce

qu’il y avait de fâcheux dans la coupe de son habit, et, si le maître

avait pu étendre les plis glorieux jusqu’aux pieds, comme fit Rude avec

le linceul de son _Cavaignac_, de façon à cacher le bout des bottes

du général, il est permis de croire que son monument y eût encore

infiniment gagné.

Il semble, d’ailleurs, que beaucoup d’écrivains, tout en professant

l’excellence du costume moderne, aient tenté, par un instinct plus

sûr que leurs théories, de s’en libérer un peu pendant leur vie et de

fournir à leurs statuaires le prétexte d’en libérer tout à fait leur

image après leur mort. Tel, Balzac avec sa robe de moine. Tel Alexandre

Dumas fils, dictant ainsi, dans son testament, le thème sculptural

dont M. de Saint-Marceaux a tiré un si beau parti: «Après ma mort, je

serai revêtu d’un de mes costumes de travail, les pieds nus...», ce

costume de travail étant une robe. En sorte que rien, dans la réalité,

n’est venu confirmer les hypothèses favorables au vêtement contemporain

depuis le jour, en 1846, où Gustave Planche félicitait Maindron d’avoir

représenté, en redingote, Senefelder, l’inventeur de la lithographie.

Dans ces cinquante ou soixante ans, l’expérience a été maintes fois

tentée. Elle l’a été par des maîtres. Les résultats en couvrent nos

places publiques. L’opinion unanime a jugé. Aujourd’hui, les maîtres ne

la tentent même plus. L’échec est décisif.

CHAPITRE III

Pourquoi le vêtement moderne n’est pas sculptural.

Et pourquoi? Pourquoi le vêtement contemporain est-il si peu

sculptural? Pour en trouver les raisons, il suffit de le considérer.

D’abord, il est uniforme; il offre de grands espaces dénués d’ombre et

de lumière. Là où le buste de l’homme se creuse, se renfle, se plie

et se cambre au gré des muscles grand pectoral, grand dentelé, grand

oblique, la redingote n’a qu’un plan. Là où le corps dit: relief,

profondeur, polyèdre, ligne ondulée, accent d’ombre, rouages souples de

la machine humaine affleurant à la peau, la redingote dit: cylindre. Le

tailleur rectifie le buste de l’homme et apprend à la nature comment

elle aurait dû construire les jambes: rectilignes. Car autant qu’il est

uniforme, le vêtement moderne est artificiel. Non seulement il cache

la forme humaine, mais il la contrefait. La toge ou le pallium, prêts

à se modeler sur l’athlète ou l’orateur, ne sont rien sitôt tombés

de ses épaules, tandis que notre costume est une caricature complète

de l’homme; il a comme lui des jambes, des bras, un cou. C’est un

anthropoïde.

Uniforme et artificiel, il est encore immuable. Tandis que les grandes

lignes de la toge, diversement ondulantes ou serrées, changeaient

de physionomie,—selon que le prêtre ramenait un peu de draperie

sur sa tête, ou que le lutteur l’enroulait autour de son bras, ou

que l’orateur la laissait tomber dégageant son buste, ou que le

magistrat disposait par longs traits les bords contenant les bandes de

pourpre,—le veston, lui, ou bien l’habit, reste identique à lui-même,

que ce soit un homme d’État, un médecin, un chimiste, un escrimeur ou

un poète qui entre dedans. Sa gloire est dans son indifférence pour le

personnage qu’il recouvre et dans son imperturbabilité.

Ce contraste apparaît jusque dans le geste de l’homme pour se vêtir.

Comparez un Arabe qui se drape avec un Européen qui entre dans son

paletot. L’un fait un beau geste circulaire, souple, simple, conforme

à la dignité du corps humain. L’autre est tenu à une série d’efforts

lamentables et ridicules. D’abord, il lance un bras en l’air, puis

l’autre, afin de se jeter désespérément dans ses manches. Ensuite,

courbant l’échine et imprimant à tout son être une secousse de bas en

haut, il n’offre aucune différence avec un oiseau lourd qui s’essaie

à prendre son vol ou un nageur inexpérimenté qui se noie. Ce détail

marque nettement la différence entre les deux costumes. L’homme antique

dispose son vêtement sur lui. L’homme moderne est obligé de se disposer

lui-même au gré de son vêtement. Quoi d’étonnant si celui-ci est si peu

vivant?

Sans doute, il le devient, avec beaucoup de stratagèmes. M. Paris

a réussi à faire vivre les lignes de l’habit de son _Danton_, du

boulevard Saint-Germain, mais ce n’a été qu’en exagérant formidablement

le geste du tribun. Encore maniait-il un habit plus souple que le

nôtre. Avec la redingote ou le veston, il eût dû renchérir sur

l’agitation du _Danton_. De par la rigidité de son enveloppe, le grand

homme moderne est tenu, pour l’assouplir, de se livrer à de violentes

pantomimes aussi peu conciliables avec le vrai caractère de la

statuaire qu’avec celui de ses pacifiques occupations.

Monotone, immuable, artificiel, le vêtement contemporain est donc

quelque chose de très particulier dans les annales du costume. Avant

lui, tous les costumes dont l’art sculptural s’est servi suivaient

d’assez près les proportions du corps humain, comme l’armure du

_Coleone_ de Verocchio ou celle du _Saint Georges_ de Donatello, ou

bien ils n’avaient pas de proportions du tout. Ce que le costume

moderne a de particulier, c’est qu’il n’est ni modelé sur la forme

humaine comme le costume de la Renaissance, ni dépourvu de forme comme

le voile antique, et que, n’étant pas ajusté au corps, n’étant pas un

«juste-au-corps», il est cependant anthropomorphe à sa manière, et que,

s’il ne donne pas du tout l’idée d’un homme fait par la nature, il

donne cependant celle d’un «bonhomme» dessiné par un couturier.

Sans doute, on a vu de beaux vêtements qui n’étaient pas construits

selon la forme du corps humain. Tel est le cas du plus beau de tous: le

vêtement antique. Seulement, c’étaient des vêtements sans forme aucune.

La draperie antique est amorphe. Elle n’est rien par elle-même et doit

tout à l’être qu’elle recouvre. Un voile léger, une calyptre jetée à

terre est sans forme comme une nappe d’eau, mais, posée sur la tête

d’une femme, tombant sur les épaules, sur les seins et jusqu’aux pieds,

elle devient plastique. Comme cette même nappe d’eau tombant du haut

d’un rocher, rebondissant en lignes courbes, s’étalant en vagues, se

réduisant en longs filets liquides, se nouant et se dénouant comme deux

cordes qu’un mouvement concentrique rapproche et sépare, se rejoignant

comme des œils de plis, descendant par larges nappes, puis tombant

droit aux pieds comme une averse de plis parallèles et se répandant

en gros bouillons tout autour de la déesse, enfin, lorsqu’elle a

trouvé son équilibre, demeurant toute plane sur le sol comme une eau

tranquille qui ne bouge plus: telle est la draperie antique.

Les questions esthétiques contemporaines · 第 8 / 16 段