Le maître impressionniste n’a pas paru. Car cette révolution, si

révolution il y a, fut faite par beaucoup de pygmées et non par un

géant. C’est la grande différence, en Art, entre les révolutions

d’autrefois et celles d’aujourd’hui. Autrefois, ce qui était à la mode,

ce qui était encouragé par la critique, ce qui était par conséquent le

lot de la foule des artistes, du troupeau des «suiveurs», c’était la

routine; aujourd’hui, c’est l’innovation. Autrefois, par conséquent,

il fallait, pour oser une réforme, un artiste vigoureux et puissant,

rompu à toutes les pratiques antérieures de son art. Le goût étant

essentiellement hostile à toute réforme, on n’osait point la tenter

aussi longtemps qu’on n’avait pas en main tous les éléments pour la

faire triompher. Tant qu’on ne savait pas à peu près tout ce que

savaient ses prédécesseurs, on ne s’aventurait pas à leur rompre en

visière ni à leur donner des leçons. Aujourd’hui, rien n’est plus

facile. Étonner les maîtres suffit à faire penser qu’on est un maître

soi-même; dire du mal de l’Institut dispense d’avoir du talent. Le goût

étant aux innovations, à l’agitation et à l’oscillement perpétuel,

la presse décernant la «maîtrise» à n’importe quel pseudo-novateur,

beaucoup innovent quand ils devraient copier encore et enseignent un

métier nouveau quand ils agiraient sagement en apprenant l’ancien. Il

en résulte parfois des tentatives curieuses, intéressantes pour le

progrès d’une technique, mais point assez complètes pour la réalisation

d’une œuvre et, au bout de quelques années, le mouvement avorte ou se

perd en excentricités, pour avoir été entrepris trop tôt, par des bras

trop faibles et dans un sentiment trop étroit.

L’Impressionnisme avait un sentiment trop étroit. Il niait trop de

vérités essentielles dans une œuvre d’art et celle qu’il apportait,

si importante qu’elle fût, n’était pas suffisante pour tenir lieu

de toutes les autres. Ce qu’il affirmait c’était la nécessité de la

couleur vive, ce qu’il niait c’était l’utilité de la ligne. Il la

niait, et il ne sert de rien, pour le contester, de prétendre que M.

Degas admire Ingres ou que M. Renoir sait dessiner et qu’ils étaient

tous deux capables de tracer une ligne impeccable; toute la question

est de savoir s’ils étaient capables de donner l’éclat nouveau et le

mouvement imprévu de leurs couleurs tout en conservant leurs lignes.

Il est évident que les impressionnistes pouvaient d’une part dessiner

très correctement et d’autre part obtenir des vibrations de couleurs

inaccoutumées. Mais la question est de savoir s’ils pouvaient _à la

fois_ donner ces vibrations et conserver cette ligne, profiter de leurs

recherches et ne rien perdre de leur acquis, appliquer leurs théories

sans détruire un enseignement essentiel et, en un mot, superposer leurs

progrès à tous les progrès que la peinture avait faits avant eux. Or

les exemples de la salle Caillebotte répondent assez clairement à

cette question: ils ne le pouvaient pas. Ils n’ont pu réaliser leurs

vibrations de couleurs qu’en sacrifiant la ligne; ils n’ont pu montrer

les reflets sur les figures qu’en détruisant la silhouette des figures;

ils n’ont pu peindre l’atmosphère qui enveloppe, qu’en dénaturant la

substance qui est enveloppée et, en un mot, faire «chanter la couleur»

qu’en faisant taire le dessin.

Dans la plupart des tableaux impressionnistes, il n’y en a plus et, si

ce défaut est moins sensible ou plus excusable quand il s’agit d’un

paysage, surtout des paysages amorphes des environs de Paris où nulle

montagne ne donne un intéressant profil, il n’en va pas de même avec

la peinture de figure et surtout avec le portrait. Le but du portrait

est de nous montrer ce qu’un être humain a de plus personnel, de plus

intime, de plus _lui_. En le peignant en plein air, sous bois, tatoué

par l’ombre des branches, bariolé par les reflets, l’impressionniste

nous montre ce qu’il a de plus superficiel, de plus influencé par

son milieu, de plus _autre_. Le but du portraitiste est d’abstraire

le modèle de son milieu, afin de montrer en quoi il diffère de son

milieu. La thèse impressionniste oblige à le replonger au contraire

dans ce milieu comme dans un bain multicolore, à éparpiller son âme

parmi les âmes diverses des choses, à étouffer sa voix sous le murmure

des êtres, à éclipser son regard par le rayonnement des fleurs,

en un mot à le faire s’évanouir dans le grand Tout. L’homme n’est

plus que le produit du «milieu» où on l’a mis et du «moment» où on

l’observe. Aussi ne trouve-t-on guère de bons portraits dans toute

l’école impressionniste, et parmi eux, il n’en est pas un qui puisse

être comparé, je ne dis pas à ceux d’Ingres ou de Reynolds, mais tout

simplement à ceux de M. Dagnan ou de M. Benjamin-Constant.

La facture en est uniforme. C’était un axiome autrefois chez les

artistes que chaque objet différent devait être peint d’une façon

différente, qu’une maison, par exemple, devait se distinguer par sa

facture d’un arbre et un mouton d’une pièce d’eau ou d’une locomotive;

qu’il n’y avait pas seulement un ton «local,» mais que la facture

même devait varier selon l’objet qu’elle était censée réaliser. On

n’appliquait pas la couleur pour figurer un mur comme pour figurer

des feuilles d’arbre ni pour un visage comme pour un parquet de bois.

La matière représentante devait varier comme la matière représentée.

La touche était posée à plat ou en virgule, ou plus sèche ou plus

humide, par longues traînées ou par points, par raies verticales ou

par traits horizontaux ou en coups de sabre, en «banderoles», ou bien

blaireautée en fourchette, ou encore appuyée comme une pression sur

un bouton électrique, ou légère comme des passes magnétiques, selon

qu’il s’agissait de signifier la ronde bosse d’un rocher ou la plate

épaisseur d’une muraille, ou l’échevellement d’un arbre dans le vent.

L’Impressionnisme a changé tout cela. Son principe étant de peindre

l’enveloppe lumineuse des objets plutôt que les objets mêmes, il a

tout fait vibrer dans un égal scintillement. Dans ses œuvres les plus

fameuses, tout est peint de la même manière. Une locomotive paraît

floconneuse comme un nuage; une maison frissonnante comme un arbre

et un bonhomme tient à la fois du nuage et de la maison. Une touche

partout égale, que l’objet soit liquide, solide ou aérien, le calfeutre

d’une sorte de ouate colorée.

Fatal à la figure, le sentiment impressionniste est-il favorable au

paysage? Oui, sans doute, mais non à tous les paysages, ni dans tous

les moments. Ce que l’Impressionnisme rend merveilleusement, c’est le

plein soleil, c’est l’heure où tout ce qui vit danse dans la lumière,

où, voyant tout, l’on voit mal. C’est l’accablement de la chaleur,

c’est midi, l’heure de la sieste et des bras lassés par le travail.

C’est de toutes les heures du jour celle que le rural connaît le moins.

Car c’est celle où il repose. Mais en même temps c’est l’heure que

l’artiste citadin connaît le mieux et qui représente pour lui l’instant

typique de la Nature. Il est parti de Paris par le train du matin, il y

rentrera par le train du soir, il ne voit la campagne qu’en plein midi.

Il a un éblouissement. L’impressionniste mieux qu’aucun autre lui

peint cet éblouissement, il le retrouvera rue Lepeletier. Il est grisé,

enivré comme les héros de Maupassant dans sa _Partie de campagne_.

Cela, l’impressionniste le montre bien. Dans sa toile, le citadin

déchaîné parmi les moissons a des visions extraordinaires.

Le printemps ouvre sa guinguette...

Le bourdon aux excès enclin,

Entre en chiffonnant sa chemise;...

Un œillet est un verre plein,

Un lys est une nappe mise,

La mouche boit le vermillon

Et l’or dans les fleurs demi-closes,

Et l’ivrogne est le papillon,

Et les cabarets sont les roses.

Ces impressions superficielles, ces Bucoliques de banlieue,

l’impressionniste les chante comme Victor Hugo lui-même. Quant aux

impressions de nature longuement ressenties, comme la ressentent ceux

qui vivent sur la montagne ou sous la forêt, quant aux souvenirs qui

s’enfoncent au plus profond de notre être, ce n’est plus Claude Monet

ou Victor Hugo qui sont capables de les rendre: c’est Lamartine, c’est

même Laprade ou Brizeux. Et si nous les voulons retrouver en peinture,

quittons la salle Caillebotte, quittons le Luxembourg et montons au

dernier étage du Louvre, revoir les Corot, les Rousseau et les Daubigny

de la collection Thomy-Thierry.

Incapable de dégager le caractère de la figure humaine, capable

seulement de dégager l’apparence de la nature dans une seule région à

une seule heure et très superficiellement, l’Impressionnisme pouvait

produire, ça et là, quelques excellentes œuvres, comme les _Toits

rouges_ ou l’_Église de Vétheuil_, mais il était, si on le compare aux

grandes écoles d’art, destiné à un avortement.

CHAPITRE IV

Son erreur.

Et pourquoi a-t-il avorté? Pourquoi a-t-il affiché un sentiment d’art

si étroit, et l’ensemble de ses négations inutiles a-t-il de beaucoup

dépassé son affirmation nécessaire?—C’est parce qu’il portait en

lui, avec des germes de vie, un germe de mort, une certaine humeur

fatale à tous ceux qui en furent affligés, commune à beaucoup d’écoles

contemporaines, et qu’il faut dénoncer comme la pire des maladies de

notre temps: _la recherche de l’originalité_.

Chercher l’originalité est un mal qui, s’il ne date pas d’hier, date

du moins des temps modernes. Les anciens artistes l’ont peu connu.

On cite bien Gréco qui, exaspéré d’entendre dire qu’il imitait le

Titien, chercha dans des procédés un peu semblables aux procédés

impressionnistes une éphémère originalité. Mais Gréco fut une

exception. Ce que l’artiste ancien cherchait d’ordinaire, c’était

l’assentiment de ses pairs et l’applaudissement des «honnêtes gens» en

continuant ses maîtres, en développant quelque côté de leur manière,

sans qu’on vît tout de suite la transition et en les transformant

sans bruit. Il cherchait non _l’originalité_, mais _la puissance_. Il

ne niait rien de ce qu’on trouvait nécessaire avant lui, mais il y

ajoutait quelque chose qui lui semblait utile. Chercher l’originalité,

c’est le signe évident qu’on veut s’écarter de sa voie naturelle,

de soi-même, de son «origine», bref, de tout ce qu’on peut avoir

d’originalité. Si l’on a en soi quelque originalité, parmi toutes ses

qualités natives, c’est en les développant toutes qu’on peut la faire

apparaître, mais ce n’est jamais en commençant par supprimer l’emploi

des autres. Ce n’est donc pas en supprimant les qualités reconnues

comme nécessaires dans une œuvre d’art: la composition, le dessin,

le côté substantiel des choses, qu’on réalisera l’originalité de la

couleur. C’est en les gardant toutes, en les cultivant soigneusement,

qu’éclatera, parmi elles, celle qui est destinée à les faire oublier,

presque à l’insu de l’artiste qui n’a cherché rien autre chose que la

puissance. Pour être elle-même, l’originalité doit être non pas voulue,

mais subie.

Considérons, par exemple, les deux maîtres dont se réclament parfois

les impressionnistes: Turner et Watteau. Certes, tous les deux furent

des novateurs et firent de plus grandes révolutions dans l’art que

les modernistes ne peuvent se flatter d’en avoir même indiqué. Comme

l’a dit Hamerton: «La critique du XVIII^e siècle eût été incapable

d’imaginer un Turner». D’autre part, quand on se rappelle que Watteau,

ce représentant présumé du XVIII^e siècle, fit son éducation en réalité

au XVII^e, qu’il mourut l’année où naquit Mme de Pompadour, qu’il n’eut

pour modèles que Le Brun et Mignard, Poussin et Le Sueur, on mesure

assez le pas géant qu’il fit faire à l’art pour l’amener des tristes

bords du Tibre où languissait le Poussin jusqu’au parc jaseur et rieur

où «s’en vont rêvant masques et bergamasques». Or, ces deux grands

novateurs surent à peine qu’ils innovaient. En tout cas, ils ne le

proclamèrent point: ils s’en seraient défendus plutôt, et telle était

leur déférence envers les maîtres et leur peu de scandale que tous deux

furent élus, fort jeunes, membres l’un de l’Académie royale de France,

l’autre de l’Académie royale d’Angleterre, sans même l’avoir sollicité.

Était-ce un révolutionnaire, un contempteur des maîtres anciens, ce

Turner qui, constamment hanté par le souvenir de Claude, dessinait

un _Liber Studiorum_ pour être comparé au _Liber Veritatis_ de son

prédécesseur et qui mérita que P. G. Hamerton écrivît de lui: «Jamais

artiste n’a étudié ses prédécesseurs avec autant d’assiduité pour

montrer autant d’indépendance dans la suite?» Était-ce un chercheur

d’originalité que Watteau? Au témoignage de Caylus, il «copiait et

étudiait avec avidité les plus beaux ouvrages du maître d’Anvers»; il

écoutait les conseils de maîtres comme Métayer, comme Gillot, comme

Claude Audran, peintre et concierge, plus concierge que peintre: il

demandait, en grâce, aux membres de l’Académie les moyens d’aller

étudier à Rome. Prétendait-il détruire les règles établies, cet esprit

timide et inquiet qui avait toujours, disent ses biographes, «le

dégoût de ses propres ouvrages et trouvait toujours qu’ils étaient

payés beaucoup plus qu’ils ne valaient?» ce client qui donnait à son

coiffeur deux tableaux pour une perruque et craignait encore, en

conscience, que ce ne fût pas assez? Tous les deux, enfin, Turner et

Watteau, ressemblaient-ils aux bruyants révolutionnaires modernistes,

eux qui, aussi jaloux de cacher leur personne que de perfectionner leur

art, changeaient constamment de logement pour échapper aux curiosités

indiscrètes, qui, pendant tout le cours de leur vie, étaient hantés par

les modèles laissés par les maîtres, tous deux impatients, inquiets,

doutant de leur mérite et ne souffrant guère qu’on attaquât celui de

leurs prédécesseurs, tous deux mourant isolés, non comme des chefs

d’école, mais bien comme de véritables originaux, grands inconscients

qu’ils étaient: l’un déplorant qu’on eût si mal sculpté le crucifix que

le prêtre lui donnait à embrasser, l’autre tournant, dans la mansarde

de Chelsea, ses derniers regards vers les derniers rayons du couchant

en murmurant: «Le soleil est Dieu!»

Tel fut Watteau, tel fut Turner, ces gauches constructeurs d’ombres

charmantes, ces inconscients casseurs de vitres et ces prodigieux

appelants de rêve. L’_Embarquement pour Cythère_ était bien le départ

pour une terre nouvelle d’art et de poésie. Les _Funérailles en mer du

peintre Wilkie_ étaient bien l’ensevelissement de toute une peinture

vieillie et d’un idéal mort. Mais ceux qui firent ces révolutions ne

se doutaient pas qu’ils les faisaient. Ils croyaient de bonne foi

suivre la grande route quand ils frayaient des trouées nouvelles. Ils

ne croyaient qu’agrandir un ancien domaine quand ils découvraient des

mondes....

Leur exemple est un enseignement. La contre-épreuve qui nous est

fournie par les modernistes le confirme. C’est que, chez les «jeunes»,

le mépris est un mauvais véhicule, non seulement pour tout talent,

mais pour tout progrès? Une réforme, qui se présente avec plus de

négation que d’affirmation, n’est qu’une ombre de réforme. Les vrais

révolutionnaires sont ceux qui renouvellent les formes d’Art par lente

substitution, à la façon de la vie, et non par suppression rapide,

à la façon de la mort. Les révolutions hâtives sont les révolutions

éphémères. Le champignon modifie vite l’aspect d’un sous-bois, mais il

ne le modifie qu’un jour, et le chêne qui, pendant ce temps, pousse

lentement dans la nuit ses racines invisibles, transformera l’aspect de

la forêt et sera, dans des siècles, pour les ailes des oiseaux et pour

les yeux des hommes, un lieu de repos, de rafraîchissement et de paix.

Quant à l’affirmation que, parmi tant de négations, nous apporta

l’Impressionnisme: l’affirmation des droits de la couleur, elle

restera sans doute à l’actif des découvertes de l’art. D’abord,

l’importance des lumières reflétées, ensuite la vive coloration des

ombres, enfin et surtout la division du ton, si elles ne sont pas

tout dans l’art de peindre, sont cependant de cet art une partie

assez importante pour qu’on soit reconnaissant à l’école qui les a le

mieux indiquées. Précisément parce que les œuvres impressionnistes

manquent des autres qualités qui font la bonne peinture, on voit

ces qualités particulières y ressortir avec plus de crudité et une

clarté plus favorable à l’enseignement. C’est ainsi qu’un «écorché»,

par exemple, précisément parce qu’il ne cherche pas à rendre tout le

charme et toute la beauté du corps humain, nous fait comprendre le

jeu des muscles beaucoup mieux qu’une complète académie. Quand les

amateurs, aujourd’hui imbus d’idées modernistes, se lasseront de voir

dans leurs salons ces curiosités de palettes, elles n’iront point, du

moins, comme les mauvais tableaux, au grenier. Elles s’arrêteront dans

les ateliers des peintres, qui les suspendront avec honneur entre les

tableaux des complémentaires de Chevreul et les écorchés de Bandinelli.

Là, ces choses seront à leur place et rendront des services. Né d’un

sérieux effort, dû à des causes profondes, assez fortement réalisé

pour avoir beaucoup appris, même à ceux qui s’en défendent le plus,

l’Impressionnisme est une découverte: ce n’est pas une peinture.

TROISIÈME PARTIE

LE VÊTEMENT MODERNE

DANS LA STATUAIRE

LE VÊTEMENT MODERNE DANS LA STATUAIRE

Quand les premiers chrétiens débarquaient pour la première fois dans

les villes de la civilisation païenne, ils demeuraient stupéfaits du

nombre des statues qu’ils y voyaient. Les héros, les ancêtres, les

dieux, le monde antique tout entier, étaient là, dressés, en bronze ou

en marbre, en apparence indestructibles. Et les pieux missionnaires

n’étaient pas loin de croire que, dans chacune de ces statues, il y

avait un démon. C’est, aujourd’hui, un sentiment semblable de stupeur

qui saisit le rural quand il entre dans nos villes ou lorsque, errant

sur le balcon du grand hall des Champs-Élysées, il jette un regard sur

cette foule de marbre.

Depuis le temps de Lysippe, on n’avait jamais tant vu de statues

embarrasser les places publiques. Jamais n’avait passé sur ce pays un

tel souffle commémoratif. Plus de cent quinze statues furent érigées

en France de 1870 à 1885. Un idéal inexpliqué d’hommages coûteux et

d’inaugurations réparatrices hante les ateliers de Montrouge ou de

Montmartre. Une fatale émulation les tient de ne pas laisser dans

Paris un square, une place, un carrefour, un rond-point, un refuge

inoccupé. La sculpture a horreur du vide. Devant qu’une rue soit

percée ou un square planté, un monument s’y destine et l’on sait

déjà quel héros y sera honoré, quand on ignore si les maisons auront

des locataires. Les espaces actuellement ouverts sont insuffisants.

On a mis des grands hommes partout: on a insinué des acteurs jusque

dans des squares suburbains, des encyclopédistes jusque parmi des

bureaux d’omnibus, des réformateurs sociaux jusqu’à la porte des

«hippo-palaces» et sur les boulevards extérieurs.

Toute place étant occupée, mais la patrie se résignant de moins en

moins à ne point honorer ses grands hommes, on les juxtapose comme dans

une revue. Au carrefour de l’Observatoire, un explorateur dispute la

place au maréchal Ney et l’horizon aux _Quatre parties du monde_. La

longue perspective de la fontaine du Luxembourg est close. L’œuvre de

M. Puech offusque celle de Carpeaux. Il y a saturation. Et cependant,

à chaque Salon, des files nouvelles de grands hommes rangés sous le

vitrage «attendent», dans les limbes du plâtre, le moment d’entrer, à

leur tour, dans l’immortalité.

En même temps que ce phénomène, si favorable au sculpteur, il s’en

produit un autre, qui lui est fort contraire. Si jamais on n’éleva

tant de statues à des contemporains, jamais non plus les contemporains

ne se vêtirent d’une façon si peu «statuaire». Le vêtement moderne,

depuis Henri IV, mais surtout depuis un siècle, est ce que l’histoire

nous offre de plus impropre à figurer dans une œuvre de plastique. Le

naïf rural, qui se promène dans nos cités, n’est pas moins indigné que

le premier chrétien débarquant dans la cité antique. Si ce ne sont pas

de faux dieux qui se dressent devant lui, ce sont du moins de faux

hommes, et il a peine à se persuader que des gens si laids aient pu

être si grands. Il y a désaccord absolu entre la prétention que nous

avons d’honorer nos héros et les moyens que leur aspect extérieur nous

en fournit. Le problème du vêtement contemporain dans la statuaire est

donc posé par les faits.

CHAPITRE I

Pourquoi les sculpteurs ont tenté de représenter le vêtement moderne.

Sans doute, il y a longtemps qu’on a senti ce désaccord. Mais on le

résolvait jadis en sacrifiant hardiment un des termes du problème.

On sacrifiait le vêtement. On osait habiller d’une toge ou ne pas

habiller du tout les héros. «L’habit de nature, c’est la peau, disait

Diderot, plus on s’éloigne de ce vêtement, plus on pèche contre le

goût.» Canova, Thorwaldsen et leurs successeurs l’avaient établi en

principe. De même, quand Rude sculptait, au flanc de l’Arc de Triomphe,

son héroïque _Départ_, il dépouillait le feutre emplumé, l’habit à la

française, toute la défroque de 1792, et ne retenait des combattants

que la passion qui les inspirait. Et c’était excellent.

Mais, si féconde que soit une tradition d’art, dès l’instant qu’elle

est appliquée dans sa lettre et non dans son esprit par une

foule de médiocres élèves, elle devient insupportable aux esprits

indépendants et insuffisante aux délicats. Tel fut le sort du «nu» et

du «drapé». Les innombrables effigies funéraires de Thorwaldsen en

donnèrent le dégoût. On chercha un renouvellement dans la silhouette

sculpturale du contemporain. On se demanda si le «nu» était bien une

«loi» inéluctable,—et si d’ailleurs il y avait en art des lois que

des novateurs hardis ne pussent enfreindre ou tourner. On chercha,

de droite et de gauche, des exemples. On remarqua que le _Moïse_

n’était point selon le canon de Polyclète, que le _Coleone_ portait

un autre costume que la toge et que les figures enthousiastes de Rude

ne respectaient point les principes que Lessing avait cru découvrir

dans le _Laocoon_. En même temps on montrait les Hollandais tirant un

parti merveilleux de leurs sombres vêtements noirs. On citait Chardin

pénétrant d’une poésie d’intimité les plus humbles recoins et outils de

la vie familière. Dans toutes les régions de l’art, on apercevait que

de prétendues lois n’étaient que des conventions. On avait cru ces lois

de l’art absolues. Or, elles ne l’étaient pas. Donc, il n’y avait pas

de lois absolues en art.

C’était une conclusion précipitée. Autant eût valu dire: on a cru que

tel corps était simple; or, on a découvert qu’il était composé; donc,

il n’y a pas de corps simple. Mais elle répondait si bien au besoin de

réaction contre le pédantisme de l’école qu’on l’adopta d’enthousiasme

et qu’on somma les artistes de s’y rallier. «Croyez-vous, écrivait

Planche, que si Rubens et Van Dyck revenaient, ils ne sauraient pas

tirer parti du costume français en =1831=? Nous renvoyons ceux qui

en douteraient à tous les portraits parlementaires de Lawrence que

nous connaissons par les gravures de Reynolds, Cousins et Maile.

_L’art, quoi qu’on en dise, trouve à se loger partout_, tout lui

obéit, tout lui cède quand il commande impérieusement[13].» Et Planche

avait raison, s’il voulait dire que jamais un costume sévère, noir,

monochrome, n’a été rejeté par un grand artiste comme inesthétique,

mais il s’avançait beaucoup s’il en tirait argument pour le costume

moderne. Car ce n’est point la couleur monochrome qui est inesthétique

dans notre vêtement: c’est la ligne géométrique. Dès qu’on ne s’en

tient pas aux analogies superficielles et qu’on cherche à serrer de

près la question, en soumettant chaque terme à une attentive épreuve,

on s’aperçoit que les prétendues dérogations à cette loi n’en sont

point et que chacune, au contraire, de celles signalées par la critique

moderniste confirme la vieille opinion des artistes ou,—pour parler

plus simplement,—s’accorde avec leur instinct. Delacroix, qui avait

pratiquement tout entrepris et qui, théoriquement, passait sa vie à

creuser ces problèmes, le dit en termes plus forts qu’aucun classique

n’en a jamais employé: _Il y a des lignes qui sont des monstres_,

et il ajoute lesquelles: «la droite, la serpentine régulière,

surtout deux parallèles. Quand l’homme les établit, les éléments les

rongent. Les mousses, les accidents rompent les lignes droites de ses

monuments. Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la

main de l’ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et

Fontaine.... Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit

courbes[14].»

Les questions esthétiques contemporaines · 第 7 / 16 段