La pierre, comme le bois, est une matière directement tirée de la

nature. L’architecte peut en changer la forme, non la substance. Il

peut poser la pierre en «délit»; il peut la polir; il peut l’évider.

Mais la même âme continue d’habiter cette matière et de lui donner sa

vie: âme formée lentement, avant les premières âmes humaines. Le fer,

lui, est formé d’hier. Il est une transformation faite sous la main

de l’homme. Il est un mélange de minerais divers, tirés de diverses

régions. Il a été fondu, coulé, converti, laminé. Il ne tient plus à

la nature. Le fil qui le reliait à elle est coupé. Il lui est devenu

étranger. Vous ne pouvez plus compter sur les forces et les beautés

naturelles pour l’animer encore. Il n’y a plus, dans le fer, les nœuds

du bois, qui sont des obstacles, ni la direction des fibres, qui sont

des entraves, mais qui sont des guides. Ici, tout est égal, tout

est uniforme, docile, prêt à prendre n’importe quelle figure. Rien

n’indique une figure plutôt qu’une autre, rien ne la suggère, rien ne

l’appelle, rien ne la fuit. C’est à la fois le triomphe du progrès

scientifique et son châtiment. Car, en même temps que vous avez dominé

les résistances de la nature, vous avez perdu son enseignement. En art,

comme ailleurs, on ne s’appuie que sur ce qui résiste.

Oh! sans doute, maintes fois dans l’Art, on s’est servi de matériaux

qui n’avaient point de nature propre plus que le fer: la brique ou

le stuc, par exemple, et l’on a fait des chefs-d’œuvre. Mais des

chefs-d’œuvre de fantaisie et non de logique. Jamais on ne leur a

demandé de dicter des formes «spécifiques», et bien au contraire ce

sont les formes les plus artificielles issues de l’imagination humaine

qu’on leur a imposées. Et les dentelles ou les «nids d’abeilles» de

l’architecture arabe, pour ne citer qu’un exemple, sont les choses les

moins logiques du monde, puisque, sous des poutres horizontales, on

a dessiné des arcs fictifs qui n’ont rien à porter, puisque la voûte

et l’arcade qui semblent les soutenir ne sont que des superfluités

ornementales, des mensonges architecturaux, dérivés de matières

toutes différentes: l’ogive inspirée de la pierre et les dentelures,

du bois, et qu’enfin, l’artiste a joué de la matière malléable qu’il

maniait sans aucun souci de la nature particulière de cette matière et

n’écoutant que sa fantaisie!

Puis donc que vous ne pouvez plus compter sur les forces et les

beautés naturelles du fer pour l’animer encore—et la preuve, c’est

que les ruines du fer ne sont que des détritus, quand les ruines

de la pierre—regardez les gravures de Piranese—sont encore des

monuments,—c’est à vous de lui donner une âme en échange de l’âme

naturelle qu’il a perdue. Il faut, puisque toute sa substance a été

formée par l’homme, que l’homme aussi se charge de sa beauté. Vous

astreindre ou vous restreindre aux formes strictement nécessitées

par le calcul des forces, c’est retourner aux formes de la pierre ou

bien vous résigner à ne plus montrer de formes du tout! Vous borner à

l’utile pouvait être bon avec les matières anciennes: avec la nouvelle,

vous devez viser au superflu. Que seraient les admirables grilles de

Jean Lamour, s’il s’était laissé conduire par la logique? Avec le

fer, il n’y a de salut que dans l’exubérance, dans la végétation même

parasite, même folle, que dans la richesse! Pourquoi ne pas quadrupler,

par exemple, les pieds-droits qui supportent les arbalétriers, les

évider davantage et en multiplier les lignes ornementales sur quatre

faces plates, mais ajourées; pourquoi ne pas suspendre des dentelles

et des forêts de fer aux voûtes. Pourquoi ne pas déployer les fleurs

et les feuilles, les branches et les rameaux qu’on ne pouvait projeter

au loin avec la pierre ni, sur une grande dimension, avec le bois?

Pourquoi, en un mot, quand on manie du fer ne pas tenter de la

_ferronnerie_? Que les artistes saisissent donc l’outil géant et qu’ils

le plient à la colossale besogne! Qu’ils rêvent et qu’ils osent! Mais

qu’ils ne comptent donc pas sur sa «logique». Qu’ils ne comptent que

sur leur propre enthousiasme. Si les poutrelles, les mailles, les

treillis, les entretoises de fer ne sont qu’une ossature, si ce n’est

qu’une pile d’ossements inertes, c’est l’artiste qui doit dire, comme

Ézéchiel dans le cantique fameux: «Je vais envoyer un esprit en vous,

et vous vivrez. J’étendrai sur vous des nerfs, j’y formerai des chairs

et des muscles, je les revêtirai de peau, je vous donnerai un esprit,

et vous vivrez. Esprits, accourez des quatre points de l’horizon,

soufflez sur ces morts, et faites qu’ils revivent!...»

DEUXIÈME PARTIE

LE BILAN DE L’IMPRESSIONNISME

LE BILAN DE L’IMPRESSIONNISME

L’Impressionnisme a déposé son bilan. Vous le trouverez, au Luxembourg,

dans la salle Caillebotte. Il a aussi figuré à l’Exposition de 1900, et

dans les multiples occasions où M. Durand-Ruel rassembla, pour notre

édification, des meules mémorables et de surprenantes cathédrales.

Plusieurs musées étrangers, à Berlin, à Amsterdam, en contiennent des

morceaux, des chapitres ou des justifications, et des collections

particulières réunissent assez d’œuvres des maîtres impressionnistes

pour qu’on puisse porter maintenant un jugement précis sur ce mouvement

d’art contemporain.

Ce serait une injustice de juger tout l’impressionnisme par quelques

exemples, si bien choisis soient-ils. Mais c’est peut-être une

injustice aussi que de laisser plus longtemps les partisans de cette

École couvrir de mépris les maîtres d’hier, sans nous aviser de

regarder ce qu’à leur tour ils ont produit et sans nous demander si

ce mouvement, qui fit tant de bruit, a fait aussi quelque besogne.

C’est notre droit de ne plus permettre, après trente ans écoulés, que

l’Impressionnisme se borne, pour affirmer son existence, à montrer

les défaillances des Écoles anciennes, et, pour élever son monument,

à entreprendre des démolitions.... C’est pourquoi, sans le juger

uniquement d’après la salle Caillebotte, mais en y prenant la plupart

de nos exemples, nous allons rechercher ce que ce mouvement a produit:

quel fut son point de départ et quel est son point d’arrivée, si ce fut

une fantaisie et une gageure de quelque ambitieux, ou, au contraire,

s’il répondait à un ensemble de conditions nouvelles du pittoresque

dans la nature et dans la vie, si ce fut un mouvement méprisable

ou un effort vaillant, si cet effort a conduit à un succès ou à un

avortement, s’il a réussi, à quoi? et s’il a avorté, pourquoi?—en un

mot, à dresser son bilan.

CHAPITRE I

Ses causes.

Lorsqu’un matin de 1877 éclata, rue Lepeletier, la première grande

révolte impressionniste, ce fut, dans le public, un éclat de rire, mêlé

de cris d’horreur. On avait vu, çà et là, des tentatives collectives

de ces révolutionnaires et l’on en avait déjà discuté, mais ils ne

s’étaient pas révélés encore avec cet ensemble, cette audace et cette

discipline qui, d’une foule, faisait une armée. Les vieux peintres,

eux, ne riaient pas. Beaucoup considéraient ce spectacle, avec le

désespoir morne, l’abattement profond qu’ont les patriciens romains

devant leurs villas envahies par les Huns, dans le tableau de M.

Rochegrosse. Que va-t-il advenir, se disaient-ils, des meubles précieux

qui ornaient nos paysages académiques, des couleurs délicates qui

les embellissaient, de la vie douce qui s’écoulait sous les arbres

de M. Paul Flandrin, dans la compagnie des pasteurs de M. Gérome?

Quelques-uns, aussi vieux, mais plus sages, considéraient ces paysages

inconnus, l’un après l’autre, avec d’obscures velléités de voyage

et d’émancipation, comme on se figure les Espagnols du XVI^e siècle

regardant les vélins que déployaient devant leurs yeux les Juan de la

Cosa et les Hojeda, révélation d’un autre hémisphère, terres nouvelles,

terres de soleil et d’or.... Mais la plupart de ceux qui visitèrent

cette exposition n’y virent qu’une gageure d’artistes affamés de bruit

et qu’une fantaisie de jeunes gens pressés de se divertir aux dépens de

l’Institut.

Ce n’était cependant pas une gageure. Rien, au contraire, de plus

logique, rien de mieux préparé, presque rien de plus inévitable que

cette apparente fantaisie. C’était en réalité une réaction et—en

dépit des sujets qui cachaient son sens profond—c’était une réaction

idéaliste. Elle était amenée par deux choses: par le désir de peindre

la vie moderne et par l’impossibilité d’en faire une représentation

réaliste. Elle naissait forcément des conditions pittoresques

nouvelles de la nature telle que nous l’avons déformée. Elle s’alliait

par d’obscures affinités aux tendances analytiques de l’esprit

contemporain et répondait fort exactement, quoique inconsciemment, aux

nouvelles conceptions panthéistes. Ce serait une profonde injustice

que de comparer ces chercheurs à aucun de ceux qui, depuis, se sont

disputé le succès d’une saison: les symbolistes, les «inquiets», les

rose-croix ou les «peintres de l’âme», c’est-à-dire proprement de

rien. L’Impressionnisme apportait aux artistes épris de réalisme et

de modernité le seul moyen d’idéaliser ce réalisme et de sauver cette

modernité.

En effet, l’idée qui dominait toute la critique, il y a trente ans,

à l’époque du réalisme, était que l’artiste devait «peindre son

temps». Notre temps, disait-on, est aussi digne d’être représenté

par l’art que celui des héros et des dieux. Il n’offre pas des

spectacles moins intéressants, ni des formes moins belles. D’ailleurs,

il n’y a pas de formes belles en soi: il n’y a que des formes plus

ou moins révélatrices de la vie, de la civilisation, du caractère,

de la pensée. Si nous trouvons plus beau le peplum que la redingote

et plus pittoresque le lampion que le haut de forme, c’est habitude

des yeux et mirage du passé. L’usine vaut le temple, l’habit vaut le

pourpoint, et la locomotive, le cheval de Phidias. Il n’y a pas de

hiérarchie dans les «sites». A quoi bon faire le voyage d’Italie,

même de Bretagne? «Pourquoi ces peuples?» Le beau est à nos portes:

Chatou, Ville-d’Avray, Clamart, valent tous les horizons de l’Oberland

ou de Taormine. Il n’est même pas besoin d’aller si loin: les

fortifications, la banlieue, les couches, les gazomètres, un train de

ceinture qui passe, un chiffonnier qui songe en son gîte, un «petit

bourgeois qui peint sa porte en vert». Voilà ce que l’art vraiment

vivant doit représenter.

Les artistes ont écouté ces théories. Ils sont allés regarder les

couches, le train qui passait, le petit bourgeois qui peignait sa porte

en vert,—et ils les ont trouvés fort laids. Mais tout enflammés par

les suggestions de la littérature, ils ont proclamé que c’étaient là

des sujets très sortables, et qu’il fallait dorénavant s’y dévouer.

Seulement, comme ils étaient réellement artistes, voici que, tout en

peignant ces formes, ils se sont mis en devoir de les transformer

entièrement.

A la vérité, la transformation n’était pas facile.

Puisqu’on ne voulait plus ni composition, ni arrangement, ni symboles,

ni «stylisation», puisqu’il fallait que l’art représentât des choses

laides en soi, des lignes monotones ou prétentieuses, comment modifier

l’aspect absurde et le décor trivial? Un seul moyen restait aux

réalistes pour s’évader du laid réel: la couleur.

La couleur, en effet, demeure dans le décor de la vie moderne aussi

belle, aussi variée, aussi riche d’effets qu’aux plus grandes époques

du passé. Le paysage d’aujourd’hui est aussi coloré que celui

d’autrefois. Il l’est peut-être davantage, car l’industrialisme et le

progrès, qui ont détruit tant de belles lignes dans nos campagnes,

ont rarement supprimé de belles couleurs. Le plus souvent, au

contraire, ils ont ajouté à la variété des teintes. Si vous observez,

dans la nature, quelque paysage poussinesque, dont les maisons, les

vide-bouteilles, les usines, un pont, un tramway, sont venus détruire

l’harmonie linéaire, vous trouverez toujours que ces nouveautés ont

accru la variété et l’éclat de son harmonie coloriste: les rouges

des tuiles, les noirs fins des ardoises, les jaunes frais de la

terre fraîchement relevée en talus ou les sections saignantes des

terres rougeâtres, les verts beaucoup plus riches et plus variés des

cultures maraîchères succédant à la monotonie de la grande culture,

les blancs crus des viaducs neufs, les dos noirs des usines et même

les tremblantes colonnes de leurs grises fumées, ajoutent à un paysage

dévasté par l’industrialisme des colorations gaies que ce paysage, sans

lui, n’aurait pas connues. Quand le peintre du moyen âge s’en allait

à la campagne, il trouvait de plus belles ordonnances de lignes que

nous, mais non pas autant de couleurs. Il n’apercevait, parmi le vert

toujours semblable du même arbre, ni assurément les plantes exotiques

et d’agrément qui égayent nos jardins, ni même une foule d’arbres

comme le vernis du Japon, l’acacia, le platane, le marronnier ou le

mûrier, qui font partie intégrante de nos paysages modernes. La maison

de chaume, qu’on voit encore dans les paysanneries des Le Nain, était

moins colorée que la ferme couverte de tuiles que peint M. Sisley.

En mer, une bouée rouge avive un vert glauque d’eau. Il n’est pas

jusqu’aux affiches, aux écriteaux de couleur crue, dont la réclame gâte

les lignes de nos paysages qui, vus de loin, ne fournissent des touches

piquantes pour relever la monotonie des verts. Plus la civilisation

s’empare d’un coin de la nature, plus elle le colore. La campagne du

XVII^e siècle était monochrome comme une botte de foin; celle du XX^e

siècle sera variée comme un bouquet de fleurs....

Dans nos villes, le phénomène est moins évident. Tant que dure le jour,

nos rues, attristées par la foule noire des peuples modernes toujours

en deuil, ne fournissent pas au peintre plus de couleurs que les rues

bariolées de jadis. Mais quand vient la nuit, éclate une floraison

inconnue de nos pères. Quand, un soir d’hiver, avec la pluie, on passe

sur la place du Carrousel, on voit une orgie de diverses lumières se

traîner et s’éparpiller dans l’eau où se mêle le sang des lanternes

d’omnibus, qui éclabousse le pavé, l’or des becs de gaz, qui se

liquéfie dans les flaques, la neige des lampes électriques qui fond et

se dilue sur toute la surface humide, les vers luisants des fiacres,

qui sautillent de flaque en flaque, et sous cette clarté fade, les

carapaces des coupés vernis qui font reluire, çà et là, des arêtes

d’argent. La nature et la vie de nos cités pouvaient donc servir de

thème à de vrais artistes, pourvu qu’en dissimulant la ligne, ils

exaspérassent la couleur.

C’est ce qu’ont fait les impressionnistes. Ils ont bien représenté,

selon la formule réaliste, les spectacles de la vie moderne, mais en

les éclaboussant de tant de couleur, qu’on ne les reconnaît plus.

Quand la nature était laide, ils ont tâché de la dissimuler à l’aide

de la nature même. Ils ont demandé au soleil d’effacer les lignes

disgracieuses, comme autrefois on l’aurait demandé à l’ombre. Et

quant à notre vêtement noir, uniforme, aux inexplicables élytres,

quant à ce chapeau que Mallarmé appelait «quelque chose de sombre et

surnaturel», les impressionnistes les ont bien représentés, puisqu’il

était entendu que toute forme est également noble et toute couleur

également plaisante, mais ils les ont mis sous un soleil si ardent avec

M. Renoir ou à de si fantasques clartés de rampe et de herse, avec M.

Degas, que l’habit tout violacé de coups de soleil, le chapeau tout

cabossé de reflets artificiels, ne conservent plus ni leur ingrate

forme primitive, ni leur monotone couleur.

Ce point a été très clairement aperçu par M. Henry Naegely, tandis

qu’il burinait la grande figure de Millet d’un trait plus profond et

plus sûr que les sculpteurs du monument de Barbizon: «Sans doute,

dit-il, une nouvelle et très intéressante perception des effets du

rayon solaire est le trait le plus frappant de la peinture moderne,

perception basée sur l’observation, mais basée, je crois, plus encore

sur le désir inné, violent, quoique seulement à demi conscient, de

donner quelque splendeur légitime aux choses sordides et vulgaires qui

nous entourent aujourd’hui[4]...» Parmi ces choses, est la locomotive

dont on nous avait dit, en prose et en vers, qu’il n’y avait pas de

raison pour qu’elle fût exclue de l’art, car elle représentait la

civilisation en marche. Et, en effet, il n’y avait pas d’autre raison

que celle-ci,—qu’elle était inesthétique. Les impressionnistes se sont

attaqués à ce problème et l’ont résolu de la façon la plus simple. Sous

prétexte de mieux montrer les lumières reflétées par le monstre, ils

ont caché le monstre.

Déjà Turner, dans son fameux _Grand chemin de fer de l’Ouest_, avait

trouvé ce moyen de faire entrer dans l’art les formes de l’industrie

moderne. Les impressionnistes l’ont suivi. Il n’est besoin que de voir

à la salle Caillebotte, au Luxembourg, la _Gare Saint-Lazare_ de M.

Monet ou son _Pont de l’Europe_, pour constater cette loi. Pas une

ligne n’est ici visible, pas un engin industriel n’y est représenté

dans sa forme. Tout n’y est que couleurs, sous un soleil éblouissant

qui les surexcite, sous des fumées qui les mélangent et dans un

mouvement qui les fait vibrer. Les tirants des combles de la gare sont

d’or, les locomotives de saphir, les wagons d’émeraude. En sorte que

la théorie moderniste voulant que toute forme moderne soit esthétique,

du moment qu’elle reproduit les besoins et les aspirations de la vie,

s’est réduite pratiquement à cacher cette forme sous d’éclatantes

couleurs. Et après avoir démontré, par de beaux syllogismes, qu’une

gare de chemin de fer était aussi digne d’être représentée que les

ruines de Tivoli ou que le temple de Vesta, les modernistes n’en ont

pu faire un beau tableau qu’à la condition d’en brouiller toutes les

lignes sous des flots d’une vapeur lumineuse, qui, elle, n’a rien de

plus moderne que le soleil lui-même d’où elle tire toute sa beauté.

De là, leur nom d’impressionnistes. Ils le prirent, dit-on, pour

relever une injure qui leur était adressée par leurs détracteurs

et dont ils se firent leur titre de gloire, comme les révoltés des

Pays-Bas s’en firent un de l’injure de «gueux». On la leur jeta comme

une pierre: ils s’en parèrent comme d’un joyau. Il se peut que cette

histoire soit vraie, mais elle n’est nullement indicative de leur

rôle. Si ces peintres méritent le nom d’impressionnistes, c’est, qu’en

effet, ce qu’ils cherchèrent à reproduire de la nature c’était non pas

la substance qu’elle annonce, mais le rayonnement. Ils ne prétendaient

qu’aux qualités que donne la vision juste, mais hâtive d’un effet

éclatant, mais fugitif. Ils ne se chargeaient point de nous fournir

tout le détail, tout l’agencement, toute la raison d’être des choses,

mais seulement l’«impression».

Par là, ils se réservaient un avantage que connaissent bien tous ceux

qui ont fait des études d’après nature et qui, ensuite, ont voulu les

transformer en tableaux. Ce que l’analyse de l’atelier n’arrive pas à

débrouiller, la hâte de la pochade le synthétise; ce que le souvenir ne

fournit plus, la couleur prise sur le vif, devant la nature, le donne.

L’«Impression» est une admirable metteuse en scène et ce n’est pas

sans raison que Delacroix dans son _Journal_, en 1859, Champrosay, 9

janvier, se promettait de réfléchir: «_Sur la difficulté de conserver

l’impression du croquis définitif..._».

Inspirés par une idée juste de leur époque, inconsciemment pénétrés

du désir de l’idéaliser, servis par des organes très pénétrants

et très sensibles, enfin munis d’une retentissante étiquette, les

impressionnistes, les Renoir, les Monet, les Pissarro, les Cézanne,

les Sisley, pouvaient accomplir dans notre art du XIX^e siècle un rôle

utile.

CHAPITRE II

Ses vérités.

«Ce fameux Beau que quelques-uns voient dans la ligne serpentine,

les autres dans la ligne droite, ils ne le voient tous que dans

les lignes. Je suis à ma fenêtre et je vois le plus beau paysage.

L’idée d’une ligne ne me vient pas à l’esprit. L’alouette chante, la

rivière réfléchit mille diamants, le feuillage murmure....» Ainsi

parle Delacroix dans une de ses lettres et cette réflexion nous

révèle à quel point l’idée du dessin l’emportait, autour de lui,

sur l’idée de la couleur. Le mot: «Je mettrai sur ma porte: _École

de Dessin_, et je formerai des peintres», dit par Ingres, résumait

à peu près tout l’esprit de l’enseignement. Même dans le paysage,

sous le fouillis des branches ou les averses du soleil, on cherchait

d’abord la ligne, l’exacte délimitation d’un plan par un autre, la

construction anatomique d’un arbre, le «beau feuillé». Par là-dessus,

se posait la couleur généralement forte, mais sagement contenue par

le dessin, respectant les limites posées par la ligne, les exagérant

parfois encore par ses contrastes, ne se permettant pas un éclat qui

eût brouillé l’ordonnance, comme un vers qui sur le suivant n’ose se

permettre le moindre enjambement. La révolution, commencée par Corot et

par les paysagistes de Barbizon, n’était point encore arrivée au point

où semblait le souhaiter Delacroix, car «l’idée d’une ligne» venait

encore à tous les esprits. C’est alors que parut Claude Monet.

Regardez son _Église de Varangeville_, son _Champ de tulipes à

Sassenheim_, son _Antibes_, regardez les toiles de M. Renoir, de M.

Pissarro. On n’y voit pas plus de lignes que Delacroix n’en apercevait

de sa fenêtre. Et en plein soleil, il en est souvent ainsi. Dans le

miroitement des eaux, des feuilles, des rayons, lorsqu’il n’y a ni

solennelles constructions de beaux arbres au premier plan, ni grands

découpages de montagnes à l’horizon, dans les sites médiocres explorés

par nos modernistes, on ne perçoit rien autre chose qu’une harmonie

de tons. La nature est couleur plus que lignes: voici la première

découverte de l’Impressionnisme.

La seconde est que les ombres mêmes sont des couleurs. Assurément les

coloristes, les Titien, les Rubens s’en étaient bien doutés. Mais la

foule des peintres l’avait oublié et l’école ne l’enseignait point.

Or il suffit du plus rapide coup d’œil pour le reconnaître. Si quelque

objet coloré, placé près de votre fenêtre sous un rayon de soleil, vous

paraît divisé en deux régions, l’une lumineuse, l’autre ombrée, vous

êtes tenté de représenter ce côté ombré par un ton de charbon. Mais ne

vous hâtez pas de le faire. Placez devant le côté sombre quelque chose

de vraiment noir, le morceau de fusain, par exemple, avec lequel vous

alliez le dessiner: voici que, par comparaison, vous verrez briller

dans cette ombre, que vous pensiez noire, une couleur que votre fusain

sera impuissant à donner. Vous alliez peindre cela en noir et vous

auriez fait une ombre morte; dans la nature, pourquoi vit-elle? c’est

parce qu’elle est une couleur.

Ceci est fort simple à voir, si, pour voir, on ne fait usage que de

ses yeux, mais l’éducation nous y met des lunettes, qui nous empêchent

de voir, comme elles sont, les choses les plus simples et, à force

d’avoir entendu faire des associations de mots comme: «l’ombre noire»,

nous nous sommes accoutumés à prendre du noir pour exprimer l’ombre.

Même aux meilleurs artistes, il a fallu de longues réflexions pour

distinguer, avec leurs yeux, ce que l’éducation les empêchait de

sentir. Ce n’est pas en travaillant dans son atelier, mais en regardant

au dehors, que Delacroix écrivait, le 7 septembre 1856, dans son

_Journal_, ces mots qu’on ne saurait trop méditer: «Je vois de ma

fenêtre un parqueteur qui travaille nu jusqu’à la ceinture, dans la

galerie. Je remarque, en comparant sa couleur à celle de la muraille

extérieure, combien les demi-teintes de la chair sont colorées en

comparaison des matières inertes. J’ai observé la même chose, hier,

sur la place Saint-Sulpice, où un polisson était monté sur les statues

de la fontaine, au soleil, _l’orangé mat dans les chairs, les violets

les plus vifs pour le passage de l’ombre et des reflets dorés dans les

ombres qui s’opposaient au sol_. _L’orangé et le violet_ dominaient

alternativement ou se mêlaient. Le ton doré tenait du vert. _La chair

n’a sa vraie couleur qu’en plein air et surtout au soleil._ Qu’un homme

mette la tête à la fenêtre: il est tout autre qu’à l’intérieur: de

là, la sottise des études d’ateliers, qui s’appliquent à rendre cette

couleur fausse[5].»

Les questions esthétiques contemporaines · 第 5 / 16 段