L’aspect du pont ancien témoignait de ses fonctions diverses. Il

ressemblait à la fois à une forteresse et à une rangée de navires:

forteresse contre les hommes, navires contre les flots. Forteresse de

si étroite ouverture, que, sur le pont Sublicius, un héros suffisait

à la défendre contre une armée, forteresse munie de portes et de

créneaux, comme on l’aperçoit encore au pont Nomentane, quand on va

rêver dans la campagne romaine. Tellement forteresse et tel signe de

puissance, qu’on représentait un pont dans les armes de certaines

villes, comme dans celles de Cordoue. Navire contre les flots, chaque

pile étant construite comme un bateau tournant son avant à l’amont de

la rivière, portant parfois des figures, pour fendre la nappe d’eau

contraire. Arrondi en aval comme une poupe, creusé de fenêtres des

deux côtés comme une dunette, observatoire s’ouvrant d’un côté vers la

source et de l’autre vers la mer—tel était le pont d’autrefois.

Aujourd’hui, la fonction d’un pont est simplement de relier deux rives

l’une à l’autre. Aucun pont n’est tenu de faire plus que cela pour

nous, mais aucun ne doit faire moins. C’est peu qu’il soit un beau

monument, comme le pont ruiné de Saint-Bénézet sur le Rhône, s’il

nous laisse à mi-traversée, à pic sur le fleuve. Il faut qu’il aille

d’un bout à l’autre. Mais, d’ailleurs, il suffit que nous y puissions

passer. Et, comme nous avons à passer vite, il est inutile qu’il porte

sur son dos des maisons. Regardez le pont Mirabeau, le pont Alexandre

III et comparez-les à l’ancien pont de pierres. L’ancien était un

monument oblong qui barrait l’horizon, terminant une étendue d’eau. On

eût dit une maison percée de gros caniveaux. On percevait sans doute

dans les fondations quelques voûtes claires, par où passait le courant,

mais l’ensemble du monument clôturait l’horizon d’eau et ne révélait

rien de la venue empressée ou de la fuite majestueuse du fleuve.

Qui dira, si l’on s’en tient uniquement à l’impression des yeux, que

le pont de fer n’est pas aussi beau? D’abord, il est plus léger.

Certes on ne doit pas juger de la légèreté d’un monument par la seule

considération de ses dimensions totales: une arche de 107 mètres n’est

pas nécessairement plus svelte qu’une arche de 30, non plus qu’un

dôme de 30 mètres n’est nécessairement plus imposant qu’un dôme de

15. Les qualités de légèreté ou de grandeur ne sont pas des qualités

absolues, mais naissent des proportions relatives de l’édifice, parce

qu’il n’y a pas entre les divers édifices du monde, même d’une ville,

une commune échelle de grandeur. Seulement, il se trouve qu’ici il y

a une échelle commune: la Seine, dont la largeur est sensiblement la

même partout, et le pont qui la traverse d’un bond, comme un cheval,

paraît nécessairement plus svelte que celui qui, à peu de distance, la

traverse pas à pas comme un éléphant.

Ce n’est pas seulement là un triomphe pour l’ingénieur: c’est une joie

pour l’artiste. Aucun des sept ponts dont la Rome impériale était

si fière, peut-être aucun des cent douze ponts de toutes formes qui

coupent la Tamise n’ont cette légèreté. Évoquez un instant le grand

dessin tracé dans l’espace par les manieurs de fer, depuis le puissant

mammouth du Forth, jusqu’à la suspension aérienne de Brooklyn, les

merveilles de ces réseaux, depuis les consoles du Niagara jusqu’au

double viaduc du Douro et aux Cantilevers d’Écosse. Voyez, d’une rive

à l’autre d’un fleuve, les ingénieurs lancer un pont comme un train

rigide, ou bien des profondeurs de l’abîme, se soulever un à un vers

le ciel, comme attirés par un aimant invisible, des tronçons de métal

qui, s’arrêtant tout à coup dans leur ascension pour se souder les uns

aux autres, font apparaître entre les deux montagnes un arc-en-ciel

de fer!... Et admirez qu’ici l’effort de la science, en diminuant

la matière, ait servi la cause de l’art et que, loin d’opprimer ou

de cacher la nature, il ait fait apparaître à nos yeux, tout en

remplissant la même fonction utile qu’autrefois, plus de paysage, plus

d’eau, plus de ciel.

On a donc trouvé le pont moderne en fer, mais ce n’est pas tout de

passer: il faudrait demeurer. A-t-on trouvé la demeure moderne? Ici,

quoi que proteste notre espérance, il faut bien que la franchise

réponde: Non. L’impression naturelle, spontanée, constamment renouvelée

de notre instinct esthétique à tous, nous dit qu’on n’a encore trouvé

ni la maison, ni le palais, ni la tour de fer, ou que, si on les a

trouvés, on n’en a point trouvé la Beauté. Elle nous dit aussi que

les grandes prétentions architecturales du fer en 1889 ont paru

déplaisantes et que quatorze années passées à les considérer n’ont

guère réconcilié personne avec elles. Et enfin, que, depuis 1889, le

mouvement en faveur du fer apparent semble arrêté net, et qu’à certains

de ces monuments, on n’a encore trouvé ni leur emploi, ni même leur

couleur.

Voilà l’impression. Que dira-t-on contre elle?

Qu’elle tient à une habitude de nos yeux qui ne retrouvent pas dans

les minces supports de fer les conditions d’équilibre et de stabilité

auxquelles ils étaient habitués? Et qu’«une longue éducation nouvelle

du regard sera nécessaire, comme l’affirme M. Sully-Prudhomme, pour

que la jouissance perdue soit recouvrée[2]»? Sans doute, l’habitude

est pour quelque chose dans nos impressions. A première vue, la forme

pyramidale, qui est la forme stable par excellence, nous plaît mieux

que son contraire et il est rare que nous aimions, si nous la trouvons,

dans l’architecture, la forme de la pyramide renversée. Mais cette

exigence de notre vue, due à l’habitude, est-elle inamovible? Non, car

parfois la nature nous fournit la forme pyramidale renversée sans nous

choquer. Dans les arbres, la partie la plus large se trouve suspendue

sur la partie la plus grêle. Le tronc ne rétablit pas toujours par

sa largeur à la base l’équilibre compromis par son faîte: le tronc

du palmier, par exemple, diminue en s’approchant du sol et, de toute

façon, nous apparaît comme une pyramide renversée. Pourtant, nous

n’avons aucun doute sur sa stabilité. Non plus sur celle d’un homme, vu

de face, debout, les pieds joints, la tête inclinée sur la poitrine,

qui lui aussi repose sur une base grêle, eu égard à la largeur de son

entablement. Dans l’architecture même, nous ne sommes pas inquiétés par

le profil d’un chalet à encorbellements. Et qui de nous a jamais été

choqué par le palais des Doges?

Ainsi donc, bien avant le fer, notre surprise de voir de frêles

supports soutenir un immense appareil n’était pas telle qu’elle

commandât impérativement notre goût. Quand, en 1889, ont surgi de

terre les piliers de la galerie des Machines, nous ne nous sommes

pas scandalisés parce qu’ils s’amincissaient en s’approchant du sol,

comme des troncs de palmiers. Car nous ne mettions pas en doute leur

stabilité.

Mais tandis que l’idée de solidité change selon que notre esprit est

plus ou moins averti des conditions de cette solidité, l’impression

d’élégance d’une ligne, elle, ne change guère. Et l’on aura beau nous

dire qu’une voûte de verre est plus légère qu’une voûte de pierre, nos

yeux la verront toujours plus lourde, plus massive et plus monotone

dans sa convexité. Ce qui importe donc plus que toutes les notions

purement intellectuelles, c’est l’impression esthétique en face d’une

ligne ou d’une couleur, et quand nous repoussons, dans l’ensemble du

monument vu du dehors, les calottes de verre, c’est-à-dire la matière

la plus lourde à l’œil et la plus sombre qu’on puisse imaginer, et,

dans le détail des poutres, les entretoises et les croisillons,

les N et les croix de Saint-André, dont se compose l’ornementation

architectonique du fer, ce n’est point une notion intellectuelle

et qu’un raisonnement peut modifier, mais une impression purement

sensorielle et qu’aucun raisonnement ne changera. Ce n’est point là

une impression subtile d’érudit ou d’archéologue. C’est l’impression

naturelle et spontanée du plus ignorant des hommes, qui a des yeux, qui

les ouvre, non sur des livres, mais sur la nature, et qui aime mieux

voir une amphore qu’une cloche à melon!

Contre cette impression que dit-on encore? Qu’elle est fausse parce

qu’elle est nouvelle. Qu’elle passera avec l’habitude. Que tous les

partisans d’un art établi l’éprouvèrent en face de l’art qui allait

le remplacer et que nous sommes devant ces hautes carcasses de fer,

comme les Grecs eussent été devant les barbares chefs-d’œuvre de l’art

ogival. On ajoute que le fer n’est déplaisant que là où, abandonnant

ses qualités propres et dissimulant sa nature pour simuler celle de

la pierre, il emprunte à celle-ci son aspect décoratif, mais que s’il

osait se déployer sans modèle, s’aventurer sans guide, s’affirmer

sans peur, il trouverait de lui-même le caractère de beauté qui lui

convient, et que, pour le trouver, l’architecte n’a qu’à suivre les

suggestions de la matière nouvelle qu’il emploie et qu’à donner, comme

caractéristiques aux palais nouveaux, les caractéristiques mêmes du

fer? Que valent ces deux arguments?

CHAPITRE III

Pourquoi le fer permet tout et n’ordonne rien.

Tout d’abord, est-il vrai que la révolution apportée par le fer dans

les formes constructives est de la même nature et d’une nature aussi

importante que celle apportée par l’ogive et l’ensemble des nervures

succédant au plein cintre ou bien par le plein cintre succédant

au linteau? Ensuite peut-on comparer le remplacement de la pierre

par le fer à celui du bois par la pierre? Enfin, y a-t-il dans

toute l’histoire des révolutions de l’architecture quelque chose de

comparable à celle-ci, qui nous permette de dire: les anciennes furent

des sources de vie, la dernière doit en être une nouvelle et pour les

mêmes raisons.

Or c’est très douteux.—Réduite à ses termes les plus simples,

l’architecture est l’art d’abord de cacher le ciel et la terre, le ciel

par le toit, la terre par les murs, et cela, non pour les cacher, mais

pour se préserver de leurs intempéries. Ensuite, une fois que le plus

nécessaire est fait, l’architecture est l’art de laisser apercevoir

au dedans le plus de choses possible de la terre et du ciel, par les

fenêtres ou par l’atrium. Ainsi, avant tout, l’architecture est un toit

et un mur: après seulement, c’est une fenêtre. Le progrès des temps

a été de donner à cette fenêtre, sans nuire à la solidité du reste,

le plus d’ouverture et le plus d’agrément possible. Ç’a été aussi

d’étendre ce trou et d’élargir ces murs, de façon que, sans empêcher

qu’ils protègent, on oublie qu’ils emprisonnent. Mais si grand que

fût ce progrès, il ne parvenait pas et il ne serait jamais parvenu,

avec les matériaux anciens, à renverser absolument la proportion des

pleins et des vides. Si hardis que fussent les arceaux gothiques dans

leurs ascensions, et si envahissantes que fussent les rosaces dans leur

floraison, ce qui donnait son caractère à l’édifice, c’était encore

le toit opaque et les parois pleines. Sur elles et en elles, toute

l’ornementation reposait et s’accumulait. Or, dans son dernier état,

réduite à des fils de fer et à des lames de verre, l’architecture ne

nous cache plus rien. De la galerie des Machines au palais du Génie

civil, des palais de l’Horticulture aux halls des chemins de fer, c’est

la leçon inscrite sur tous ces fers à T. Le fer est un support, ce

n’est pas une surface.

De là, plusieurs grandes conséquences.

Avec la pierre, tout l’effort de l’artiste tend à évider sans détruire:

avec le fer, à remplir sans incommoder. Avec la pierre, toute son

industrie consiste à pratiquer des vides pour plaire à l’œil sans

nuire à la stabilité: avec le fer, à construire des pleins pour plaire

à l’œil et qui sont inutiles. Autrefois, on faisait des pleins par

nécessité et des vides par élégance. Aujourd’hui, on fait des vides

par nécessité et des pleins par élégance. En sorte qu’on peut bien

parler d’«Architecture de fer», mais, si l’on admet cette définition

que les pleins sont les parties essentielles de l’architecture, il

faut avouer que le fer fait bien mieux que de modifier l’architecture:

il la supprime. Il ne laisse plus que les vides. On peut assurément

remplir ces vides avec de la pierre, de la brique, et peut-être avec

du céramo-cristal ou de la terre cuite. Mais alors, ce n’est plus de

l’architecture de fer. Réduit à sa matière nécessaire et apparente, le

fer, en supprimant l’obstacle à la vue, supprime l’objet de la vue,

c’est-à-dire apparemment quelque chose de considérable en esthétique.

C’est la dernière évolution de cet art autrefois si riche, si touffu,

si fleuri. La voûte, semblable à celle d’une forêt, parvenue à

l’hiver de l’architecture, laisse tomber ses feuilles. Les caissons,

les moulures de la Renaissance sont tombés: tombées les floraisons du

Moyen Age, tombés les amours, les carquois, les babioles mythologiques

du rococo, l’âge des choses recroquevillées comme des feuilles mortes.

Aujourd’hui, de ces forêts vivantes, il ne reste plus que les branches

toutes nues: les branches du fer se profilant seules sur le ciel

lumineux et changeant.

Aussi ne peut-on pas dire que, dans la substitution du fer à la pierre,

il n’y ait qu’une révolution semblable à la substitution de l’ogive au

plein cintre ou de la pierre au bois. Il y a, à la fois, plus et moins.

Il y a plus, car, avec les anciens matériaux, les supports comme

les frises étaient de la même famille. Dans la pierre, tous ces

matériaux—os, muscles et peau—sont même substance. Dans la maison de

fer, les os seuls sont de la même substance. Or, il faut au monument

autre chose que des os: il faut des muscles, il faut un épiderme. A

ce moment-là donc, dès que l’ossature est terminée, il faut, de toute

nécessité, changer de matière, ce qu’il ne fallait pas nécessairement

avec la pierre ou le bois. Admirable pour supporter quelque chose

d’autre que lui-même, le fer ne peut recouvrir ce qu’il protège.

C’est un bras, le plus fort de tous les bras, ce n’est pas un corps

organisé. La nature, qui construit les montagnes,—ses monuments à

elle,—en pierre et les décorations superficielles de ses montagnes en

bois, ne construit pas avec du fer. Elle contient le fer ou la matière

du fer, mais comme une armature profonde et cachée.

Mais que le fer ne soit pas «monumental», au sens que nous donnions

autrefois à ce mot, qu’importe, s’il est esthétique? Et que la

révolution qu’il annonce soit plus grande que toutes celles que

l’architecture a déjà vues, qu’importe, si elle est féconde? Telle

est la pensée des novateurs. Et ils se félicitent de voir le nouveau

venu bouleverser si fort les habitudes de l’ancienne architecture,

comme d’un gage évident d’une plus complète rénovation. Car le mal

de notre art, disent-ils, est précisément dans cet attachement aux

anciennes formules. Il est dans cet entêtement à vouloir faire dire au

fer ce qu’il n’est pas fait pour exprimer et à repousser, comme trop

inattendu, ce que naturellement il exprime. Saisissons, au contraire,

l’enseignement qu’il nous donne. Conformons-nous à sa nature, suivons

sa direction. Modelons nos conceptions d’après ses propriétés

nouvelles, et dérivons les formes monumentales nouvelles de son emploi

judicieux.

Mais, ici, nous allons trouver que la révolution produite par l’emploi

du fer, si elle est immense au point de vue des services rendus, est

beaucoup moins importante au point de vue des formes ou des lignes

accusées. Et que le fer, bien loin qu’il bouleverse trop ces formes ou

ces lignes, ne les bouleverse point assez pour les rénover et qu’il

prend de lui-même, d’après le calcul des forces et la rigueur des

courbes ou des angles qu’il indique, les mêmes courbes que donnait la

pierre. Il suffit, pour s’en assurer, d’aller avenue de La Bourdonnais

et d’entrer dans la galerie des Machines. Voici une voûte qui couvre

48 000 mètres carrés, portée par des fermes de 115 mètres, sans une

colonne, sans un tirant. C’est là plus qu’un monument: c’est une voûte

céleste sous laquelle on peut édifier cent monuments et, de fait, en

1900, nous y avons vu les toits de toute une ville. Certes, ni la

substitution de l’ogive au plein cintre, ni la substitution du plein

cintre au linteau, n’ont donné au constructeur une puissance aussi

formidable. Bien. Maintenant, considérez la forme de cette voûte, de

ces fermes, où l’architecte n’a voulu imiter aucune forme ancienne,

mais a suivi simplement les indications du calcul. Il vous semble

bien que vous l’avez déjà vue: c’est l’_ogive surbaissée_. Elle est,

sans doute, gigantesque. C’est la plus grande ogive surbaissée qu’on

ait jamais dessinée. Mais le chiffre ne fait rien à l’affaire et une

forme n’est point nouvelle pour être tracée sur une échelle plus grande

que par le passé. Rappelez-vous, maintenant, ou considérez toutes les

courbes nécessitées, fournies naturellement, sans désir d’esthétique

et sans prétention à reproduire ni à inventer, par les auteurs des

principaux monuments de fer: le palais des Arts libéraux en 1889, et

celui du Génie civil en 1900; le pavillon de la République du Chili en

1889, les palais de l’Exposition de Chicago, l’église de la Trinité,

la bibliothèque Nationale et la bibliothèque Sainte-Geneviève, la gare

Saint-Pancrace à Londres, le hall de l’hôtel Terminus à Paris, la gare

de Cologne, et vous verrez que, dans toutes ces courbes que donne le

fer pour soutenir un toit,—ce qui est la principale fonction et le nœud

de toute architecture,—on retrouve:

L’ogive surbaissée,

L’arc en anse de panier,

L’arc bombé,

Le plein cintre brisé,

toutes formes que la pierre a fortement exprimées depuis des centaines

d’années,—ou bien le fronton à arbalétriers droits qui répète

exactement le dessin fourni par les poutres de bois dans les plus

humbles maisons de nos villages et dans les plus anciennes _Adorations

des bergers_ de nos musées.

Quelle est donc cette nature «nouvelle», qu’on affirme qu’il faut

respecter, et quel est cet enseignement essentiel qu’on prétend

qu’il faut suivre? Il est bientôt dit que le fer ne doit pas imiter

la pierre, mais ce qu’on devrait nous indiquer, c’est ce qu’il nous

suggère au point de vue des formes, qui ne soit contenu dans la pierre

et qu’elle ne signifie pas mieux que lui? Il est bientôt dit qu’il faut

accepter franchement les formes nouvelles qu’il nécessite, mais ce

qu’on ne nous dit pas, c’est ce qu’il nécessite de formes nouvelles,

car nous avons bien vu ce que le fer _supprime_ d’une construction,

mais non pas ce qu’il _y apporte_; et enfin, c’est une opinion à

laquelle nous souscrivons volontiers, que, pour dégager sa beauté, il

faut laisser agir librement sa nature, mais, encore un coup, que fait

sa nature, quand on la laisse agir librement?

Or, il le faut avouer: elle ne fait rien, car le fer n’a pas de nature,

ou plutôt sa caractéristique même, ou, si l’on veut, sa nature, c’est

précisément de n’en point avoir! Oh! ce n’est point qu’il oppose à

l’artiste plus d’obstacles que la pierre! C’est précisément l’inverse!

Avec le fer, l’artiste modèle son monument sur la forme qu’il veut,

car le plus résistant des matériaux est aussi le plus souple. Il peut

bâtir un hall avec plus de colonnes qu’une forêt n’a de fûts, une

basilique avec autant de coupoles qu’une framboise a de graines: Zara

ou Sainte-Sophie ne sont qu’un jeu pour lui. Sous ses doigts le fer se

tresse comme, sous les doigts du vannier, la paille. Quand on voit les

charpentes des maisons métalliques, on songe aux _lento... alvearia

vimine texta_, que décrit le poète. Et, en effet, ce sont bien des

ruches et des corbeilles renversées qui semblent posées sur les bords

de la Seine, dans les palais de l’Horticulture et de l’Arboriculture,

des nasses d’osier tirées hors de l’eau sur les bords du fleuve, où

elles paraissent guetter un poisson monstrueux.

Le fer peut se prêter à plus de fantaisies encore. Avec lui et avec les

autres progrès qu’il rend possibles, n’importe qui peut, n’importe où,

bâtir n’importe quoi. Il triomphe donc de toutes les lois historiques

de l’architecture et les renverse.

Longtemps l’architecture, comme la plante, naissait du sol et

s’accommodait au ciel du pays où on l’avait conçue. Le ciel influait

et pesait sur la forme de ses toits, pendant que, de la terre qui en

fournissait les matériaux, jaillissaient ses murs. Ainsi, la nature du

sol en dictait jusqu’à un certain point la forme et l’ornementation.

La possession du [Greek: leukos lithos] par les Grecs fut la première

condition de leur art; de même, l’existence des carrières de marbre

coloré, près de Vérone, et de marbre blanc et de serpentine verte,

entre Pise et Gênes, a influencé toute l’architecture gothique dans le

nord de l’Italie, comme l’argile de la terre d’Iran est la condition

première des admirables terres cuites des monuments de Susiane. Le

_quid quæque ferat regio et quid quæque recuset_ de Virgile était,

jadis, une formule aussi juste en architecture qu’en agronomie.

Aujourd’hui, tout est changé. Déjà, le toit a perdu son caractère

indicatif du climat. Dans toutes les villes modernes de toutes les

régions du globe, il se réduit et s’égalise selon la coupe uniforme

des _brisis_. Et le mur ne naît plus de la terre, ne reproduit plus

les carrières de sa région, du jour où le fer, qui est quasi le même

partout, l’a remplacé.

Plus puissant que le tailleur de pierre sur ce point, le manieur de

fer l’est encore sur d’autres. La lutte entre la pesanteur et la

résistance, qui constitue, comme l’a très bien vu Schopenhauer[3],

l’intérêt esthétique de la belle architecture, n’est pour lui qu’un jeu.

Seulement, s’il est vrai que la tâche de l’artiste soit de faire

ressortir cette lutte d’une manière complexe et parfaitement claire,

plus le jeu est facile pour lui, et plus l’expression d’un effort qu’il

ne fait pas lui est malaisée. A mesure que l’acier se perfectionne,

sa propriété ou sa faculté et, par conséquent, la tendance logique

de son employeur est de réduire de plus en plus les formes de la

construction. Non qu’on puisse amincir indéfiniment les fermes d’un

édifice. Il est un point au delà duquel un support ne peut plus être

réduit, de quelque matière perfectionnée qu’on l’imagine, car il ne

se supporterait plus lui-même. Mais parce qu’aujourd’hui, avec des

fermes de même épaisseur qu’autrefois, mais de meilleur acier et de

plus d’homogénéité, on peut allonger davantage des courbes, recouvrir

des espaces beaucoup plus grands: l’épaisseur n’augmentant pas quand

la portée s’étend, cela équivaut, pour l’œil, en somme, à réduire

l’aspect de la construction. Toute la nature du fer consiste donc à

accuser moins les formes qu’accusait la pierre, sans en accuser de

nouvelles que la pierre n’accusait pas. Il remplit la même fonction que

la pierre, mais il ne montre pas aux yeux qu’il la remplit. Pour qu’on

l’aperçoive, pour qu’on distingue où porte l’effort, l’architecte est

obligé d’exagérer, artificiellement et sans nécessité, les dimensions.

Il faut qu’il renfle le dessin de sa ferme là où elle a le principal

poids visible à soutenir, et qu’il marque, par quelque ornement voulu,

le point où se trouve la rotule. Mais ni ce renflement, ni cet ornement

ne sont indiqués par le fer, comme l’importance et l’ornementation de

la clef de voûte, par exemple, l’étaient par la pierre. L’architecte

les choisit à sa guise. Le fer ne lui dicte rien, parce qu’il n’oblige

par lui-même à aucun style particulier de construction. Il peut les

reproduire tous et il n’en produit spécialement aucun. Il a le défaut

des esprits assimilateurs à l’excès: il n’est pas créateur. C’est le

Protée des matériaux. Admirable pour supporter quelque chose d’autre,

il ne se manifeste point aux yeux par lui-même. Précisément parce qu’il

_permet_ tout, il n’_ordonne_ rien.

Et pourquoi le fer n’a-t-il pas de caractères esthétiques à lui?

Pourquoi n’a-t-il pas de nature? Nous touchons à la raison et à la

cause profondes qui distinguent le fer de tous les matériaux employés

jusqu’ici. Ceux-là étaient naturels; celui-ci est artificiel.

Les questions esthétiques contemporaines · 第 4 / 16 段