En effet, parce qu’une forme imprévue éveille en nous d’autres idées

que l’usage du monument auquel l’artiste vient de l’employer, il ne

faut pas la condamner comme laide. Et, par exemple, ce n’est point

parce qu’un musée ressemblerait de loin à un chapiteau d’alambic ou

une porte monumentale à un appareil de chauffage, qu’il faudrait, dès

l’instant, les condamner. Ce n’est point davantage parce que de minces

piliers, faits d’une matière nouvelle et supportant une énorme voûte,

ne nous fourniront plus l’impression de stabilité que nous donnaient

les larges assises de pierre, qu’il faudrait dire que toute beauté est

perdue. L’habitude n’est pas une loi.

Mais, d’autre part, parce qu’une forme, bien que laide, nous paraîtrait

s’approprier exactement aux besoins de la vie moderne, comme fait une

gare de chemin de fer, il ne faudrait pas en conclure nécessairement

qu’elle est belle. Une forme peut être nouvelle à la fois et belle.

Mais elle peut être nouvelle, exactement appropriée à un besoin

moderne, représentative d’une foules d’idées sociologiques,—et laide

sans plus.

Dans les deux cas, ce dont il faut se méfier, c’est l’abus du

raisonnement. Ce qu’il faut suivre, c’est l’impression esthétique,

et non pas ce que cette impression a de surtout intellectuel, comme

l’association des idées dans notre tête, mais ce qu’elle a surtout de

sensible, comme l’association des formes devant nos yeux. Ce qu’il faut

en croire surtout, c’est notre impression.

Or, ce qui provoque d’abord l’impression des yeux, ce n’est pas une

notion intellectuelle, ce n’est pas l’idée de l’appropriation à un

usage, ce n’est pas l’idée de signification structurale, ce n’est pas

même l’idée de stabilité: c’est l’élégance, le rythme, la silhouette

totale, apparue; c’est, si l’on peut ainsi dire, la _tache_ heureuse

que fait un monument sur la ville et sur le ciel.

Si cette tache n’est pas heureuse, si, aux yeux, les lignes décisives

sont lourdes ou étriquées, ou monotones, vainement prouvera-t-on que

l’édifice est solide, approprié à sa destination, révélateur de sa

fonction, suggestif d’idées; il pourra plaire à l’esprit, il ne plaira

pas au sentiment esthétique. A l’inverse, si la tache est heureuse,

le monument peut être archaïque, exotique, mal approprié au sol et au

ciel; il peut, vu de son pied, n’offrir que des profils tristes, des

reliefs masqués les uns par les autres, et pourtant, s’il est contemplé

de loin, produire sur la ville et dans le ciel une tache heureuse, une

apparition révélatrice.

Le Sacré-Cœur de Montmartre est un exemple. Peu de projets furent

assaillis de critiques plus vives, plus unanimes, plus légitimes.

D’abord, cette église n’était guère qu’une coupole, sans nef qui y

conduisît. D’en bas, on ne pouvait apercevoir sa façade, mais seulement

son porche,—ce qui ne donnait l’idée que d’une grande chapelle. Il

n’y avait point de lumière au dedans, et point d’ombres, accusant les

reliefs, au dehors. D’ailleurs, pourquoi cet art exotique et vieillot

du «Bas-Empire»? Pourquoi, sur la Ville Lumière, ce pastiche énorme

d’une obscure bâtisse de Périgueux? Toutes ces critiques semblaient

très justes, et si l’on va regarder le colosse de près ou du bas de la

Butte, elles n’ont rien perdu de leur vérité. Mais puisqu’on le voit de

tant de points différents de Paris, de l’avenue Montaigne comme de la

rue Solférino, des boulevards comme du haut de Meudon, c’est sans doute

son effet lointain et total qu’il faut considérer.

Or, cet effet est une révélation. On ne voit plus, au-dessus de

la montagne de maisons grises, qu’un léger nuage blanc et violet,

nuage d’où ne tombe nul orage, mais, seul et rare, le grondement

d’une cloche. Le critique ne perçoit, si bien qu’il regarde, qu’un

floconnement de coupoles qui assaillent le ciel, l’une montant sur

l’autre, la dernière enfin atteignant son but, et recouvrant tout de

sa splendeur. Bien au-dessus des coupoles de la contemplation et de

la guerre, au-dessus des observatoires fixés sur les terres, et des

tourelles errantes sur les mers où s’embusquent les plus prodigieux

appareils d’observation ou de destruction qu’ait produits le génie

humain, s’élève maintenant la coupole du Salut. Et l’on sent que cette

forme est bien celle qui convenait ici. Au sommet d’une ville qui

pyramide, ce n’est point un nouvel élan qu’il faut, mais une couronne.

Des plaines, il est bon que les flèches s’élancent vers le ciel comme

une prière. Mais des hauteurs il est mieux que les coupoles s’abaissent

comme une bénédiction.

De même, la «tache heureuse», c’est le mérite du Petit Palais et de la

perspective entière des Champs-Élysées aux Invalides. Certes, il n’y a

rien dans ces monuments de nouveau, ni de puissant. Le «Grand» Palais

se prolonge, çà et là, dans un développement si peu compréhensible

qu’il paraît des deux le plus petit. Sa colonnade se juche sur un

soubassement si haut et se tapit sous une masse de verre si énorme,

que les colonnes, réduites à un rôle purement ornemental, ne jouent

plus le rôle de supports où leur élégance se déploierait. Le style est

tellement composite, que tout en satisfaisant l’œil à peu près partout,

il ne frappe et ne s’impose nulle part. Quelques ornements se dressent

inutilement, telles ces fioles gigantesques et inexplicables qu’on

voit plantées deux par deux, çà et là, sur le haut de l’édifice. Dès

qu’on s’éloigne, l’énorme ballon de verre, allongé sur la pierre comme

un aérostat, plus pesant aux yeux qu’un toit de pierre ou d’ardoises,

écrase, opprime et aplatit jusqu’à terre le pauvre édifice. Et des

chevaux féroces, projetés en éventail sur chacune des portes latérales,

s’épuisent en efforts désespérés pour quitter ce monument auquel un

sort inexplicable les a, momentanément, attachés.

Mais, quand on aura fait ces critiques et cent autres, il n’en restera

pas moins que, vus des Champs-Élysées, les deux palais sont ce qu’il

fallait qu’on vît. Ils forment l’allée nécessaire, plantée de colonnes

ioniques, qui conduit l’œil aux pylones qui marquent les limites du

fleuve. Ce sont les jalons indispensables pour creuser l’horizon vers

le dôme. La «tache» que fait chacun de ces deux palais est si heureuse

qu’on ne la remarque déjà plus. Il semble qu’ils aient toujours été là.

Quand on entre dans le Petit Palais de M. Girault, on éprouve cette

impression de paix. On l’éprouve aussi sous la colonnade intérieure

qui égaie l’hémicycle, devant les trois miroirs où se reflètent les

marbres neufs, et où l’on voit, quand un souffle ride l’eau, les

génies qui se tiennent sur le portique, remuer, au gré des reflets,

leurs ailes d’or.... Le succès du _Petit Palais_, c’est le triomphe de

l’éclectisme, mais c’est aussi le signe évident que notre architecture

n’excelle qu’aux recommencements et, qu’au milieu de tant de choses

neuves, il n’y a pas une nouveauté.

La pierre n’aura-t-elle donc rien fourni d’imprévu dans cette immense

poussée architecturale? N’y a-t-il rien qui donne une physionomie

nouvelle au Paris de 1900?—Si. Mais ce n’est pas un legs de

l’Exposition. Regardez plus loin vers le Sud et regardez plus haut

vers le Nord. Deux monuments dont personne ne parlait plus et qu’on

n’avait point invités à la fête, deux intrus gigantesques surgissent

brusquement l’un dans la plaine, l’autre sur la colline et, ensemble,

aux deux côtés de l’horizon, donnent à Paris un couronnement que nous

ne lui connaissions pas. L’un est le dôme des Invalides, l’autre est

le Sacré-Cœur de Montmartre. Entre les deux rives qu’ils ponctuent, la

science a jeté le pont de la Paix. Ce dôme, ce faisceau de coupoles,

ce pont qui permet d’aller des unes à l’autre, voilà ce que Paris

n’avait pas encore vu et ce que le monde entier découvre aujourd’hui

comme une vision nouvelle dans Paris. L’un nous était caché par les

échafaudages, l’autre par le palais de l’Industrie. Les nuages se

sont dissipés. Le palais où l’on vit tant de mauvaises peintures est

tombé comme un mauvais rêve. A son dernier jour seulement, réduit à sa

porte monumentale sous la pioche du démolisseur, il revêtit un instant

la dignité d’une ruine. Il eut l’aspect d’un vieil arc de triomphe,

tandis que dans l’atmosphère de février mêlée de pluie et de soleil,

l’aiguille d’or des Invalides, soudain apparue, tournée vers les nuages

derrière les décombres, droite, étincelante, sembla marquer une heure

invisible, dans le ciel incertain de la patrie....

En bas, _Gallia Victrix_, en haut, _Gallia pœnitens et devota_: la

vision est singulièrement antithétique et saisissante. Certes ces deux

monuments furent assaillis de bien des colères philosophiques, le plus

ancien, pour son souvenir qu’on trouvait insolent, le plus jeune, pour

sa devise qu’on trouvait trop humble, comme s’il y avait quelque honte

à faire, après les épreuves que l’on sait, un examen de conscience

nationale et comme si, d’ailleurs, la foi qui poussa tant de millions

de Français dans cette œuvre désintéressée, patiente, profonde, dans

cet édifice dont la hauteur souterraine égale exactement la hauteur

visible, n’était pas, quelque opinion qu’on puisse avoir sur son

objet, une preuve de vie, et, autant que nos formidables exhibitions

industrielles, un signe de force au manomètre d’une nation!

Et, d’autre part, est-il mauvais que l’apparition du dôme de Mansart

nous rappelle ce qu’à ce manomètre la gloire jadis a marqué? Les choses

ont leurs ironies plus encore que leurs larmes, et dans la hâte où nous

sommes de leur donner des significations éternelles, nous courons le

risque des prédictions d’almanach. On a construit ce pont à l’honneur

de la Paix et le voici qui mène tout droit au Dieu de la Guerre. On a

ouvert ce chemin pour aller commodément jusqu’à ce congrès pacifique

des peuples, entre les mille drapeaux des nations flottant sur diverses

épices, et il se trouve que c’est une trouée vers le casque flambant au

soleil qui recouvre les mêmes drapeaux étrangers, seulement déchirés,

ceux-là, et conquis dans les batailles. De son antre de vieilles

pierres françaises taillées par les maçons du grand siècle, au fond

de la cour d’honneur, ayant sous ses pieds le bronze historié de

Wurtemberg et sur sa tête les étendards suspendus dans le sanctuaire,

le «petit homme... tout habillé de gris» regarde droit à travers

l’Exposition jusqu’au cœur de la ville qui lui était masqué.

On savait qu’il existait, sans doute, mais on avait oublié qu’il fût

là, si près dans ces Champs-Élysées cosmopolites où tous les peuples

du Nouveau-Monde pouvaient passer et repasser sans le voir. Mais, tout

d’un coup, il paraît. Et comme une foule qui se range sur le passage

d’un souverain, voici que tous ces palais de carton: palais des arts

décoratifs et palais des manufactures nationales, palais des peuples

nouveaux comme palais des peuples jadis vaincus, palais aigrettés comme

des casques et chamarrés comme des chambellans, se sont rangés des deux

côtés pour laisser voir au loin, tout au bout du sillon creusé par le

respect, le dôme or et noir, le monument solide et hautain d’une gloire

qui n’est plus. Et il semble qu’on entende retentir tout à coup, dans

les Champs-Élysées inutilement affairés et gravement frivoles, le cri

qui faisait ranger tous les courtisans dans les salles des Tuileries ou

de Saint-Cloud: «l’Empereur!»

§2.

Ce don d’une architecture nouvelle que la pierre nous refuse, le fer

nous le promet-il? On s’en flatte d’ordinaire et l’on a écrit là-dessus

de très belles pages. Jadis Boileau et Labrouste en fournirent de

fort bonnes raisons et de fort mauvais exemples. A cette opinion

Viollet-le-Duc se rangea aussi. Depuis eux, cette idée s’est répandue

qu’une civilisation nouvelle, servie par de nouveaux matériaux, ne

pouvait manquer de produire un style d’architecture nouveau. Et puisque

le fer était d’hier, il devait donner des courbes, des voûtes, des

lignes que l’Antiquité ni le Moyen Age n’avaient connues.

Dans ces inoubliables pages simplement définies par leur auteur, «les

Cahiers d’un Étudiant à l’Exposition de 1889», où Melchior de Vogüé

découvrit à tant d’âmes curieuses, inquiètes, la signification de

l’évolution matérielle à laquelle nous assistions, l’éloge du fer

retentit comme la diane et nous réjouit comme une aurore. Beaucoup de

nos impressions confuses semblaient le corroborer.

Comme les monuments les plus simples que nous devions à son emploi dans

les usages utiles de la vie nous paraissaient infiniment moins laids

que nos prétentions architecturales; comme la Galerie des machines de

Paris ou l’_Ames Building_ de Boston étaient moins offensants pour la

vue que le casino de Monte-Carlo ou que le Trocadéro, nous en tirions

tous cette conclusion que le fer possédait par lui-même quelque vertu

de «beauté abstraite et algébrique», que, dans tous les cas, la «force

du besoin» clairement manifestée était sans doute un principe de

beauté.

C’était partir d’une observation très juste, mais incomplète pour en

tirer une déduction très contestable. Car, s’il est assez difficile, en

architecture comme ailleurs, de déterminer quel est le vrai principe

de beauté, il ne l’est pas d’apercevoir qu’il ne tient ni dans la

force de l’algèbre, ni dans la force du besoin. On n’a jamais observé

qu’une chose fût belle par cela seul qu’elle était nécessaire. Ce qu’on

a observé maintes fois, c’est qu’une chose née du besoin et neutre

au point de vue esthétique devenait laide, quand on la parait d’un

ornement né de la fantaisie. Ce n’est pas la force du besoin qui est un

principe de beauté: c’est la faiblesse du superflu qui est une raison

de laideur. Là où le besoin se manifeste seul, il n’y a le plus souvent

ni laideur, ni beauté. Il y a une sorte de neutralité esthétique.

De grands murs nus ou quadrillés de briques apparentes et criblés

de fenêtres égales peuvent être tristes: ils ne sont pas irritants

comme des façades de petits théâtres chargés de tous les désordres

grecs ou de toutes les intempérances de l’Orient. On vivra tristement

devant ces maisons simples, mais non dans la colère. Elles sont comme

de longues plaines endormies sous les neiges, qu’aucun accident ne

trouble, que nul ornement n’égaie. Mais elles ne sont pas de mauvais

goût. Le mauvais goût ne se révèle qu’avec l’accident, l’ornement,

la prétention architecturale. Le mauvais goût suppose l’exercice d’un

goût. Le laid ne commence qu’avec la recherche du beau.

Quand vous passez devant un monument agressivement inesthétique,

supprimez par la pensée tous les ornements inutiles à sa solidité et

indépendants de sa fonction, redressez toutes les courbes que rien

ne suggère, abattez toutes les moulures que rien ne nécessite et le

monument cessera d’être laid. Mais il ne deviendra pas nécessairement

beau. En supprimant l’inutile, en serrant de près la logique de la

construction, vous aurez certainement ôté la laideur. Mais vous n’aurez

pas nécessairement conféré la beauté.

Et, d’autre part, que de belles lignes monumentales ou décoratives ne

sont pas logiques le moins du monde et ne satisfont nullement notre

raison, mais seulement notre goût, notre instinct tout physique, et

sensoriel d’harmonie, de souplesse et de vigueur! Que de chefs-d’œuvre

où l’ornement n’est pas une mise en évidence de la structure interne,

mais une dissimulation! Que de riches courbes qui ne sont pas dérivées

des qualités spécifiques des matériaux employés, mais imitées de formes

créées pour d’autres matières, en d’autres temps et sous d’autres

cieux! Voici le _Baptistère_ de Florence: la forme ronde et cintrée de

sa structure interne est-elle révélée au dehors par une construction

circulaire? Point du tout; les murs sont plats et la figure hexagone,

en sorte qu’on croit entrer dans une salle rectangulaire, et on trouve

une rotonde. Voici le _Saint-Marc_ de Venise: l’ossature est-elle

visible? Non, elle est dissimulée sous un revêtement éclatant de

mosaïque à l’aspect de métal. Voici l’architecture arabe: les arcs, les

ogives découpés à profusion ne nous laissent pas de doute. Nous voyons

bien que le poids est rejeté tout entier sur les côtés.... C’est faux!

Il repose sur les poutres horizontales demeurées invisibles. Prenons la

colonne dorique. Faut-il blâmer la forme du fût renflée à mi-hauteur,

parce qu’elle est inspirée de l’écrasement des faisceaux de cannes

primitivement employés, ou n’est-elle pas un charme de plus? Faut-il

blâmer les plus anciens monuments de l’Inde, parce qu’ils reproduisent

en pierre les poutres et les balustrades de bois et en imitent

jusqu’aux joints? Ou les meubles du Moyen Age et de la Renaissance,

parce que le bois y reproduit les formes architectoniques de la pierre?

Où est la logique en tout cela? où l’appropriation de la forme à la

matière? où l’expression de la structure intime par l’ornement?

Que de beaux édifices, enfin, dont l’aspect ne révèle nullement la

fonction! Et quand, d’aventure, l’un de ceux qui la révélaient ne

remplit plus la fonction pour laquelle il fut conçu, cesse-t-il pour

cela d’être beau? La façade de l’hôtel des Invalides est-elle devenue

moins belle depuis qu’elle recouvre des comités techniques d’inventions

à la place de l’hospice héroïque qu’elle était censée annoncer aux

yeux? Le palais des papes d’Avignon est-il moins beau depuis qu’il ne

contient plus de papes, les pyramides moins belles depuis qu’elles

n’ont plus leurs morts? Qui a jamais compris, en les voyant, à quoi

peuvent servir les gopuras ou les terrasses superposées de l’Inde,

et qui a hésité à les admirer? Quand s’élève, à l’horizon ou dans

la forêt, une belle harmonie de pierre, ou de bois, ou de métal,

qu’importe qu’elle serve à une église ou à un hôpital, à une caserne

ou à un château, à une forteresse ou à un concert? ce n’en est pas

moins une belle harmonie. Dire que, pour être belle, une forme doit

annoncer et exprimer la fonction qu’elle remplit, c’est énoncer une de

ces propositions respectueusement admises par la critique contemporaine

pour leur aspect rigoureux, mais que rien ne vérifie et qu’on se passe

de main en main comme une pièce fausse, de confiance, faute de l’avoir

jamais regardée.

Quand donc nous aurons établi que le fer est utile, qu’il est logique,

qu’il est nouveau, qu’il est approprié à nos besoins et à notre état

social, et qu’il révèle immédiatement au dehors sa structure interne,

nous n’aurons pas montré qu’il conférera nécessairement à nos monuments

quelque nouvelle beauté. Il faudra encore qu’il ait certaines qualités

que la raison perçoit moins clairement peut-être, mais que le sentiment

éprouve et que les yeux démêlent: la grâce, l’élégance des courbes,

la sûre et facile harmonie des droites, le jeu des ombres sous les

reliefs, le balancement des pleins et des vides, l’ordre qui repose la

vue parce qu’il est facile à percevoir, et la variété qui la sollicite

parce qu’elle lui offre des multitudes de sensations à éprouver.

CHAPITRE II

Le triomphe du fer: le Pont et son échec, la Maison.

Or, les éprouvons-nous? Non. Quand on fait l’apologie des monuments de

fer, les motifs qu’on nous en donne sont surtout de raison raisonnante.

On ne dit pas: ce monument est admirable parce qu’il plaît au sens

obscur de l’ordre dans les formes matérielles et au goût de leur

variété, de leurs tours et de leurs retours capricieux où l’harmonie se

devine, mais se dissimule sous la complication, mais on dit: il faut de

toute nécessité qu’il le soit, puisqu’il répond au temps où nous vivons

et aux instincts du peuple que nous sommes.

Étrange postulat! Comme si toutes les fois qu’un peuple et qu’un temps

avaient des besoins nouveaux, ils créaient nécessairement un beau

style d’architecture pour les exprimer? Quoi de plus nouveau, de plus

puissant et de plus _genuine_ que la jeune civilisation américaine,

et quoi de plus banal que ses palais,—château de Blois sur la face,

Parthénon sur le revers,—qui empruntent à tous les styles et ne rendent

pas, en intérêt, ce qu’ils ont emprunté? On a voulu faire un sort, en

esthétique, aux «maisons hautes» des États-Unis comme aux premiers

phares dressés pour éclairer les novateurs des deux mondes. Mais à

les bien considérer, les styles de ces gigantesques «accroche-nuages»

ne sont que des multiplications de styles déjà fort connus et fort

anciens. Ce n’est point parce que le _Monadnock Building_ entassera

treize bow-windows les uns sur les autres qu’il aura réalisé un style

de bow-window nouveau, ni parce que l’_Union Trust Company_ de Missouri

portera plus haut qu’aucun monument égyptien la «gorge égyptienne»,

qu’il aura en quelque manière enrichi ce mode de couronner un sommet.

Ces maisons hautes romanes par leur porte, grecques par leurs colonnes,

égyptiennes ou plus souvent gothiques par leur couronnement, sont tout

ce qu’une maison peut être: hors américaines. Par leur masse compacte

et solide, elles rappellent surtout les vieux monuments romans ou

anglo-saxons de l’époque carolingienne, comme la tour d’Earl’s Barton,

par exemple, et rien n’est moins «nouveau-monde». Et en quoi l’arc de

triomphe élevé en l’honneur de l’amiral Dewey sur la cinquième avenue

diffère-t-il des arcs de Titus et de Constantin?

Pareillement, est-il un peuple plus particulier, plus puissamment

original et depuis plus longtemps que les républiques Sud-Africaines,

et les églises et les palais de Johannesburg ou de Pretoria

diffèrent-ils de ceux de Londres ou de Chicago? L’exemple des Boërs

défendant des palais à ordres grecs, et celui des Américains faisant

passer leurs troupes victorieuses sous l’arc de triomphe de Constantin

nous montrent assez que l’art ne suit pas nécessairement la marche

d’une civilisation, et qu’à certaines époques il est plus facile de

créer une patrie qu’un style ou de la défendre que de l’embellir.

Sans donc nous attarder aux postulats, jugeons donc le fait.

Interrogeons l’impression produite chez nous tous, dans tous les pays,

par les monuments de fer aperçus durant ces dernières années: aux

expositions, dans les villes, dans la campagne, sur les fleuves. Comme

nous nous sommes gardés soigneusement des suggestions intellectuelles,

gardons-nous des préjugés d’une habitude de vision, et nous avouerons

qu’on ne peut écarter, d’un mot, toute l’Esthétique du fer. Il y a

tout un ordre de monuments où nous reconnaîtrons la Beauté. Elle

est dans ces fermes admirables du pont Mirabeau ou du pont Alexandre

III,—dans ces branches de fer qu’une main puissante a courbées d’une

rive à l’autre pour donner passage à des peuples entiers en quête de

merveilles.

Rien n’est plus nouveau, mais rien n’est plus heureux que cette

substitution d’une fine trajectoire de fer au lourd et massif

établissement des ponts anciens, que nous étions accoutumés d’admirer.

Rien n’a changé davantage dans l’architecture que l’aspect d’un pont.

Mais rien n’a changé plus heureusement. Au temps où, dans les villes

ceinturées par leurs remparts, les maisons se serraient, sans perdre

un pouce de terrain, les unes contre les autres, comme un troupeau

qui a peur, le pont de pierre était une rue qui se continuait sur

l’eau. Mais, dans les temps modernes, les populations se desserrent,

débordent leurs murailles et, les débordant, les renversent. Elles

descendent des tours, elles font cercle autour de leurs monuments et

laissent la nature renaître, çà et là, en de carrées oasis. Elles ont

donc abandonné les ponts, qui ne sont plus qu’un lieu de passage. Les

anciens étaient en pierre, comme les maisons construites sur leurs

piles. Les nouveaux sont en fer, comme les trains qui filent sur leurs

voies. Le pont était une ville, entre les deux villes; on y bâtissait

des boutiques, on y édifiait des chapelles: on s’arrêtait pour y

danser, pour y loger, pour y coucher, pour y prier, pour mourir. On

y enfermait même les prisonniers et il n’est rien de plus banal dans

l’histoire que l’exemple du pont des Soupirs. Aujourd’hui l’on n’entend

plus trop parler de gens demeurant sur les ponts et, si la locution

populaire «coucher sous les ponts» subsiste, ce n’est pas pour porter

témoignage d’un goût contemporain, mais d’une fâcheuse nécessité.

Les questions esthétiques contemporaines · 第 3 / 16 段