Qu’il y ait exagération dans la force myologique,—tant mieux, ce sera

Michel Ange! dans la fraîcheur et la beauté du sang,—tant mieux, ce

sera Rubens! dans le mystère du clair-obscur,—tant mieux, ce sera

Rembrandt! exagération dans l’analyse subtile, inquiète des moindres

frémissements d’indéfinissables teintes rompues sous la lumière,—tant

mieux ce sera Watteau! exagération dans l’importance donnée au trait

sobre et juste,—tant mieux, ce sera Ingres! exagération dans les jeux

splendides mais fugitifs du soleil et de l’atmosphère chargée de

vapeurs humides,—tant mieux, ce sera Turner! Et dans chacune de ces

qualités spécifiques, même exagérées, de ces expressions esthétiques,

même outrées, il y aura une source de beauté. Car plus on développe et

l’on pousse à l’extrême une vertu _propre à l’Art_, plus on fait un

chef-d’œuvre dans cet Art.

On voit donc bien la différence: insistance dans le symbolisme, dans

la suggestion, c’est-à-dire dans les qualités morales ou sociales de

l’Art,—source de ridicule.

Insistance dans l’harmonie, la précision, la délicatesse, le mouvement,

qualités spécifiques de l’Art,—source de beauté.

Qu’est-ce à dire, sinon que nous possédons là, le signe, la pierre de

touche nécessaire pour juger les œuvres d’art et que les qualités

à considérer, avant tout, dans l’Art, sont évidemment celles qui

ne peuvent jamais y être trop marquées, être trop puissantes, être

trop ressenties. Celles, au contraire, qui deviennent facilement des

défauts: symboles, prédictions morales et sociales, enseignements

historiques, sont des qualités purement accessoires, ou ne sont pas des

qualités du tout.

Envisageons, maintenant, les deux hypothèses les plus simples: une

œuvre d’art nous plaît, une œuvre d’art nous déplaît.

Ceci nous plaît.... Oui, mais pour combien de temps? Ne vous est-il

jamais arrivé de changer de sentiment sur un édifice, sur un tableau,

sur un costume, sur un opéra? Une toilette qui plaisait il y a vingt

ans, plaît-elle autant aujourd’hui? Une symphonie, une «romance»

qui vous parut pénétrante la première fois que vous l’entendîtes,

n’a-t-elle pas un peu perdu de charme la centième fois que la meilleure

_diva_ l’a restituée à vos oreilles? Et, cependant, si vous avez

aimé les _Pèlerins d’Emmaüs_ de Rembrandt, il y a vingt ans, il y a

trente ans, les aimerez-vous moins aujourd’hui que vous les connaissez

mieux? Vous les aimerez davantage et davantage vous aimerez une belle

symphonie de Beethoven! Il y a donc des goûts dont on change et il y a

des goûts dont on ne change pas. Il y a donc des œuvres qui plaisent

du premier coup et qui déplaisent à la longue et il y en a d’autres

qui, à la longue, plaisent davantage et dont le charme se dégage

indéfiniment. Ce n’est donc pas tout de savoir si une œuvre d’art nous

plaît: il faut encore savoir à quoi elle plaît en nous: si c’est à un

goût passager fait de curiosités éphémères, ou bien si elle répond à ce

qu’il y a de plus profond en nous et de plus sincère, de plus naïf dans

notre admiration et de plus permanent dans notre humanité.

Or qu’est-ce qui peut nous égarer un instant et nous tromper sur la

spontanéité de notre joie et sur la fidélité ou la durée de notre

adhésion?—Bien des choses, et les plus sages d’entre nous, les mieux

avertis, les plus artistes peuvent s’y tromper. Voici Ingres, par

exemple. «Un jour, raconte un de ses biographes,—c’était à l’époque de

son premier voyage en Italie,—Ingres s’était épris, avec la passion

qu’il apportait en toutes choses, des fresques de Luca Signorelli,

dans la cathédrale d’Orvieto. Malgré les incorrections de détail et

les bizarreries d’un style aussi peu conforme encore au style des

chefs-d’œuvre prochains de la Renaissance, que dépourvu de la beauté

antique, ces peintures, qu’il voyait pour la première fois, lui

apparaissaient comme de vrais modèles, dignes de la plus minutieuse

étude. Il voulait se les approprier tous, s’installer dans l’église,

au moins pour une semaine, avec l’élève qui l’accompagnait alors, et

ne quitter la place que lorsqu’il aurait dessiné jusqu’à la dernière

figure, recueilli jusqu’au moindre élément d’information. Le lendemain,

en effet, il accourt armé de son portefeuille et de ses crayons, et le

voilà au travail.... Au bout d’une heure, l’enthousiasme de ses paroles

et de ses regards avait cessé. Il ne disait plus mot, détournait la

tête, s’agitait à tout moment sur sa chaise et comme son élève, étonné

de ces distractions et de ce silence, lui demandait s’il admirait moins

ce qu’il avait sous les yeux.... «Oh! si fait! répondit Ingres: c’est

beau, c’est très beau, mais... c’est laid, c’est très laid! Et puis,

tenez, moi, je suis un Grec.... Allons-nous-en!»—Quelques instants

après, il quittait Orvieto, oubliant aussi volontiers Luca Signorelli,

qu’il s’était passionné pour lui, la veille.»

Qu’est-ce à dire? Qu’Ingres ne fût pas sincère? Il était sincère.

Qu’il fût dominé par l’habitude? Son premier mouvement avait été, au

contraire, le goût de la nouveauté. Que, sincère et libre, il n’eut pas

une connaissance suffisante de son métier? Qui l’aura?... Ou cela ne

veut-il pas dire plutôt qu’il n’avait pas éprouvé assez son impression

et qu’il ne suffit pas d’avoir bon goût, d’être libre, de savoir le

métier: il faut encore éprouver son impression.

Il faut, d’abord, se demander si l’enthousiasme que nous ressentons

est un enthousiasme positif ou s’il est négatif, c’est-à-dire si nous

aimons une œuvre d’Art, une mode, une apparition vivante pour la vision

qu’elle nous apporte ou pour celle dont elle nous débarrasse, pour sa

beauté nouvelle que nous admirons ou bien simplement pour sa réaction

contre un idéal vieilli que nous n’admirons plus. Celui qui a dit:

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?

était évidemment prêt à admirer une œuvre d’art pour cela seul qu’elle

échapperait à l’obsession de l’Antiquité. Constamment, en effet,

un succès n’est dû qu’à un besoin de réaction. Par réaction contre

le Réalisme, on se jette dans le Symbolisme le plus suggestif. Par

réaction contre le Symbolisme qui signifie trop de choses, on se jette

dans l’Impressionnisme qui n’en signifie plus assez. Par réaction

contre l’Impressionnisme, où nous allons nous jeter? Assurément dans

quelque «manière», dont la première qualité sera de restituer une chose

que l’Impressionnisme aura proscrite. C’est là le secret de certains

engouements qui, autrement, seraient inexplicables. «Les femmes, à

l’église, a écrit Mme de Girardin, ont toujours l’air de prier contre

quelqu’un.» On peut dire, qu’en Art, les grands succès qu’on fait,

passagèrement, à une école sont faits _contre_ une autre école, dont on

est fatigué.

Plus tard, lorsque le besoin de réaction est satisfait, on revient à un

sentiment plus juste; le goût s’exerce plus librement. Or ces besoins

de réaction, qui influencent notre jugement, ne sont pas les mêmes

selon les générations. Ils sont contradictoires. Ils font osciller la

balance tantôt trop d’un côté, tantôt trop de l’autre. Ce n’est qu’à la

longue que la moyenne s’établit: la _Moyenne_,—c’est-à-dire le jugement

du goût personnel, de votre goût, seulement de votre goût libéré de la

Mode, de votre goût sans réaction, de votre goût positif, universel

et permanent. C’est vers cette moyenne qu’il faut tendre si l’on veut

juger, à fond et pour l’avenir, d’une œuvre d’Art.

De même qu’il faut prendre garde que le sentiment soit trop passager,

il faut prendre garde qu’il soit trop personnel, trop individuel,

comme, par exemple, le souvenir d’un pays que l’on a vu sous une

impression de joie intérieure, la figuration d’une idée qu’on a faite

la compagne de sa vie ou d’un fait qui est entré dans notre destinée.

De ce nombre, sont la plupart des sujets historiques passionnants pour

les gens d’un seul pays, d’une seule époque et souvent d’une seule

opinion, mais indifférents à tous les autres. Un sujet, par exemple,

qui intéresse vivement certains Anglais est celui de John Knox prêchant

devant les Lords de la Congrégation le 10 juin 1550. Toutes les fois

qu’on peindra ce sujet, en Angleterre, on est sûr de soulever un vif

enthousiasme. C’est que de cette prédication date une ère de réformes

et de persécutions pour l’église anglicane. Pour nous, qui n’avons

pas les mêmes raisons d’être émus, si nous allons à la _National

Gallery_ et si nous voyons le _John Knox_ de Wilkie, nous ne prenons

garde qu’à la façon dont il est peint, et comme il l’est fort mal,

nous n’éprouvons aucune émotion. Les autres, un Turc, un Russe, feront

de même. Et, même en Angleterre, lorsque John Knox sera tout à fait

oublié, ce tableau ne fera plus d’impression à personne.—Tandis que les

galeries de Florence, de Venise, de Cologne, de Bruges, d’Amsterdam,

sont pleines de tableaux dont les sujets sont oubliés depuis longtemps:

scènes d’histoire, dont le récit est indéchiffrable; légendes, dont

l’intention nous échappe; mythes, dont le sens est perdu; miracles,

dont on ne trouve pas trace dans les vies des Saints; portraits enfin,

portraits de femmes inconnues dont le nom a duré moins que le sourire,

portraits d’enfants dont on n’a jamais su le nom, comme ceux de Murillo

à Munich, et qui, cependant, après trois siècles écoulés, oubliés de

tous et de tous inconnus, enchantent encore les imaginations les plus

diverses et les plus lointaines.

Il peut donc y avoir à notre impression des causes très différentes

et assez faciles à démêler: les unes toutes personnelles, toutes

locales, qui tiennent seulement au _sujet_, les autres universelles

qui ne tiennent qu’à la manière dont le sujet est traité. Ce sont ces

dernières seules qui comptent,—non pas quand il s’agit de prendre du

plaisir à l’Art, mais quand on veut en juger. Assurément s’il s’agit

d’y prendre du plaisir, rien ne nous en donnera un si subtil ni si

particulier que ce que nous croirons y découvrir tout seuls ou ce qui

nous semblera y avoir été mis pour nous seuls. Mais s’il s’agit de

porter sur cette œuvre un jugement qui soit compris par les autres, ou

de comprendre celui que les autres ont porté, alors il faut laisser

tomber ce qui dans notre impression est le plus individuel, le plus

personnel, et, au contraire, en recueillir ce qu’il y a en elle de plus

altruiste, de plus universel.

Qu’est-ce donc qui est le plus universel? Qu’est-ce qui émeut toutes

les âmes artistes? C’est la beauté spécifique de l’Art: c’est ou la

qualité de la sensation colorée, ou celle de la ligne, ou celle de

la densité ou du relief, ou celle de la puissance et de la souplesse

de mouvement. Il n’est pas besoin pour les ressentir d’être de tel

pays, de telle époque, de telle condition sociale. C’est la langue

universelle parlée par tous, entendue par tous. Si ces qualités-là y

sont, l’œuvre qui nous a plu est belle.

Envisageons maintenant la seconde hypothèse: l’œuvre nous déplaît. Cela

suffit, pensez-vous peut-être comme William Morris qui disait: «Ce qui

est laid, c’est ce qu’on n’aime pas». Non, cela ne suffit pas. Encore

faut-il savoir à quoi elle déplaît en nous, si c’est réellement à notre

goût, à notre sentiment esthétique: si elle contrarie notre vision

directe de la nature ou de la vie, ou bien si ce ne serait pas à une

idée préétablie, à une habitude prise, à une éducation reçue, à une

formule, à un type que nous avons accoutumé d’admirer et auquel nous

rapportons, inconsciemment, tout ce que nous voyons de nouveau. Par

exemple, sir George Beaumont entre un jour dans l’atelier de Constable,

qui venait d’achever un paysage, le regarde en connaisseur qu’il était

et lui dit: «Oui, c’est très bien,... mais je ne vois pas votre petit

_arbre brun_.... Où allez-vous mettre votre petit _arbre brun_?» Or il

n’y avait pas de petit arbre brun dans le coin de nature interprété

par Constable, mais, à cette époque, il était entendu qu’il fallait

toujours, au premier plan, un petit arbre brun, ou une souche, ou une

racine noire. C’était une habitude entrée tellement dans la vision des

amateurs, que s’ils ne voyaient pas le premier plan pourvu de ce sombre

appendice, ils ne reconnaissaient pas un signe des tableaux de maîtres,

et ils étaient choqués.

C’est cette habitude, cette intoxication, pourrait-on dire, du

brun, du noirâtre, de la couleur ambrée qui a fait repousser les

impressionnistes quand ils ont paru. On s’est écrié: «Qu’est-ce que

ces ombres violettes? Les ombres ne sont pas violettes! Les ombres

sont brunes.» Sans entrer, pour le moment, dans l’examen des théories

impressionnistes, on peut dire que les ombres ne sont certainement

pas, au moins en plein air, brunes comme on les peignait avant eux.

Ce n’était nullement une loi de nature: c’était une simple habitude

prise à regarder les tableaux jaunis et noircis des maîtres. Et, alors,

devant des essais beaucoup plus justes, on était choqué, on criait au

scandale. «Le terreux et l’olive, dit Delacroix, ont tellement dominé

leur couleur que la nature est discordante à leurs yeux avec ses tons

vifs et hardis.»

Comment donc s’y prendre, quand une œuvre imprévue, une technique

nouvelle vient étonner la vision que les œuvres anciennes nous

ont donnée de la nature? Comment discerner si c’est une tentative

légitime, une vision juste,—ou une gageure, une erreur ou une folie?

Tout simplement en le demandant au modèle lui-même, à la grande

inspiratrice: en consultant la Nature et en lui comparant, en

collationnant, pour ainsi dire, avec elle, l’interprétation nouvelle

qu’on veut nous en imposer. On dit: Tous les goûts sont dans la Nature.

Soit. Mais toutes les nouveautés y sont aussi. «Le réalisme, dit

Delacroix, est la grande ressource des novateurs, dans les temps où

les écoles alanguies, pour réveiller les goûts blasés du public, en

sont venues à tourner dans le cercle de leurs inventions. Le retour

à la Nature est proclamé, un matin, par un homme qui se donne pour

inspiré.» C’est la loi de toutes les révolutions esthétiques. Il faut

donc y retourner aussi pour juger d’un nouvel effort. D’ailleurs, quand

paraît un mot nouveau, une expression inconnue, que faisons-nous pour

en juger? Par exemple, le mot: _ensoleiller_, le mot: _papillonner_,

le mot: _mondial_? Irons-nous comparer l’expression nouvelle à celles

qui existent déjà et voir si elle leur ressemble? Ou n’irons-nous pas

plutôt la comparer à la pensée et voir si elle la rend? Devrons-nous

chercher dans un dictionnaire et, si nous ne l’y trouvons pas,

dire: c’est une expression mauvaise; il ne faut pas l’accepter! Ou

ne devrons-nous pas chercher dans la pensée si la nuance que rend le

mot y existe, et si cette nuance existe et si l’on n’a pour la rendre

encore aucun mot, ne dirons-nous pas qu’il est légitime de l’employer?

Or comparer l’expression nouvelle à la pensée, en littérature, c’est,

en Art, comparer la vision nouvelle à la Nature,—qui est peut-être une

pensée infinie.

Ainsi, pour juger d’une œuvre d’art, d’une forme nouvelle dans la vie,

un seul guide: le goût.

Mais le goût libéré des associations d’idées et de l’habitude.

Or le goût ne se libère des idées que s’il s’attache aux qualités

spécifiques de l’art, parce que, seul, il peut les sentir.

Il ne se libère de l’habitude que s’il se retrempe dans la

contemplation de la Nature parce que, seule, elle contient toute

nouveauté.

Juger avec son goût; le goût s’exerçant sur les qualités spécifiques;

ces qualités étant considérées dans leur rapport avec la Nature;—toute

la méthode pour juger d’une œuvre d’art ne serait-elle pas là?

IV

Telle est la méthode appliquée dans les essais qui vont suivre. Dans

aucun d’eux, l’auteur ne prend parti contre le goût instinctif de la

foule; mais dans tous, il essaie de libérer ce goût des habitudes

de la vision et de le mettre en garde contre les sophismes du

raisonnement. Si l’on condamne, de prime abord, la forme grêle des

ponts métalliques, il demande un second examen. Il examine si ce n’est

point l’accoutumance aux formes massives de la pierre qui nous empêche

d’admirer la fine trajectoire du fer. Si l’on refuse de voir dans les

meilleures œuvres de Monet ou de Sisley des effets justes rendus avec

puissance, le lecteur est simplement sollicité d’observer s’il ne

s’est point fait les yeux aux tonalités chaudes et cuites des anciens

paysagistes,—et si, en s’efforçant de voir la nature avec des yeux

neufs, en considérant les champs par le plein soleil, il ne retrouve

pas plutôt les tons de Claude Monet que ceux de Claude Lorrain. Et,

ainsi, la beauté de certaines choses nouvelles apparaît, pour peu qu’on

laisse décider le goût, sans l’obsession des modèles anciens et des

souvenirs.

Mais, d’autre part, l’auteur ne pousse pas si loin la méfiance

de cette obsession ou de ces souvenirs qu’elle le détourne de son

instinct, lorsqu’il s’élève avec persistance contre une chose nouvelle.

Si donc, sacrifiant son goût instinctif et son impression sensorielle

à quelque raisonnement, le lecteur se croit tenu d’admirer le vêtement

géométrique moderne ou les maisons de rapport de vingt étages, «parce

qu’il n’y a pas de formes laides en soi» et «dont l’Art ne puisse

tirer parti»,—ou s’il condamne, malgré qu’il les trouve belles,

certaines photographies de tout point semblables à des mezzo-tintes

ou à des fusains, «parce que la nature n’y est pas vue à travers un

tempérament»,—l’auteur demande la permission d’examiner ce que valent

ces deux propositions philosophiques:—s’il est bien vrai que l’Art

ait jamais tiré parti de la laideur géométrique ou s’il est bien sûr

qu’il n’y ait point, dans certaines photographies, «intervention d’un

tempérament». Car ce sont là des arrêts justiciables de la critique

la plus rationnelle, puisque le goût, l’instinct naturel y est plutôt

contrarié que suivi et que, seule, une opération de la raison en a

décidé.

Quant au reste, quant à ce qui ne relève pas de la critique historique,

c’est la Nature seule qu’il faut consulter. Elle seule est toujours

belle, ou,—si le mot de beauté éveille une idée de perfection

plastique trop restreinte et trop anthropomorphe,—elle seule est

toujours, en tous ses détails, et à toutes ses heures, une joie pour

le sentiment profond qui veille en nous. A ce sentiment esthétique, ou

à cette sensation, qui ne se définit guère que parce qu’il n’est pas

et qui ne s’explique pas plus à celui qui l’ignore que les sensations

de la faim ou de la soif à qui ne les a jamais ressenties, constamment

il faut en appeler. Il est juge suprême de l’Art, parce qu’il en jouit

et en souffre suprêmement. Combien l’éprouvent, je ne pourrais le

dire, mais comme un culte commun, il unit à travers l’espace, devant

les mêmes œuvres, des êtres qui s’ignorent et, à travers le temps, des

êtres qui se succèdent, par les mêmes émotions subtiles ressenties

et les mêmes colères, et les mêmes douleurs et les mêmes joies

éprouvées. S’il est des «questions esthétiques contemporaines», c’est

pour ceux-là seulement d’entre nous, pour qui il y a des joies et des

douleurs esthétiques, et toute la science ou la raison du monde ne nous

servirait de rien sans cette joie ou cette douleur, pour les éclaircir,

ou seulement pour les éprouver.

PREMIÈRE PARTIE

L’ESTHÉTIQUE DU FER

L’ESTHÉTIQUE DU FER

Réssuscitons par la pensée le printemps de l’année 1900. C’est l’année

de l’Exposition universelle.

Les oiseaux migrateurs qui passent en cette saison sur Paris voient le

long du fleuve qu’ils connaissent un spectacle qu’ils ne connaissaient

pas. L’ensemble de la ville n’a pas changé. C’est bien toujours la

même mer grise de pierres où traînent des vapeurs, où s’enfoncent

des paquets d’herbes, où émergent çà et là les nefs des cathédrales

et les bouées noires et dorées des dômes dans le flottement des

ombres violettes qui suivent la course des nuages. Mais ce qui est

nouveau, c’est l’entassement d’une multitude de toits, sur des rives

ordinairement vides, et ce qui est étrange, c’est leur diversité.

La plupart de ces toits, l’oiseau migrateur les connaît et, s’il est de

ceux qui y suspendent leur nid, il en sait le degré d’hospitalité. Mais

il ne les a jamais vus ensemble. Il est accoutumé à trouver, après les

toits pointus en bois ou en ardoises des régions pluvieuses, le toit

de tuiles des climats tempérés, puis le dôme et la terrasse des pays

chauds, mais non pas avant d’avoir traversé les montagnes qui partagent

les bassins, ni suivi les vallées où s’étagent les vignes, ni passé la

mosaïque bleue et or de la mer et des îles et vu se presser les têtes

rondes des orangers et la garde montante des cyprès.

Ici, en planant, dans un coup d’ailes, il aperçoit, aussi serrés les

uns contre les autres que des chapeaux dans une foule, tous les toits

que séparent d’ordinaire de longues journées de voyage à travers les

climats changeants: chapeaux plats, chapeaux ronds, chapeaux de paille,

casques d’or, pyramides à écailles de bois disposées pour le glissement

des neiges; terrasses faites pour goûter la fraîcheur des soirs, dômes

d’Orient, piles d’abat-jour, toits relevés à leurs bouts comme des

souliers à la poulaine, pigeonniers du moyen âge, taillis de couteaux

du Soudan, tas de grosses bûches des toupas ou des isbas; tous les jets

des flèches et tous les bouillonnements des coupoles, depuis la pomme

byzantine jusqu’à la poire d’or moscovite. Voilà ce qu’un migrateur au

printemps de l’année 1900 pouvait voir en passant.

Mais pendant l’hiver qui précéda l’Exposition, ce qu’il eût aperçu

était plus étrange encore. Au premier abord, en voyant la fourmilière

des ouvriers s’acharner à ces constructions hémisphériques tout au bord

de l’eau et avec des matériaux qui, de haut, ressemblaient beaucoup à

de fines bûches, il les eût pris pour un peuple de castors au travail.

Au bout de quelques instants, à mieux considérer ces édifices, il les

aurait crus construits par des oiseaux. On eût dit en effet des nids

gigantesques posés sur les deux bords d’un ruisseau: nids formés d’un

inextricable fouillis de baguettes entremêlées avec une incomparable

adresse, que peut seule surpasser celle du loriot ou de la rousserole;

nids feutrés sinon du coton des fleurs de peuplier, de toiles

d’araignées ou de mousse, du moins de chanvre ou d’étoupe mêlés à du

plâtre, c’est-à-dire de _staff_; nids tressés de tiges de fer comme ce

nid qu’on peut voir à Soleure, pays d’horlogers, et que les oiseaux ont

construit avec des ressorts de montres.

L’armature fine, délicate, nouvelle de tous ces monuments,

l’ingéniosité de ces nids ou de ces treillis de fer, impondérables

à l’œil quand ils étaient nus, insoupçonnables dès qu’ils furent

revêtus, armature commune de tous ces organismes si différents, tel fut

assurément le plus grand prodige de l’Exposition de 1900.

Devant cette végétation de fer de plus en plus touffue et envahissante,

nous reconnaissons la marche sûre et les fortes prises de la science.

Et quand, par hasard, cette armature, débarrassée de tous les matériaux

qui la cachent, veut se suffire à elle-même et apparaît seule à nos

regards, comme dans l’intérieur de quelques palais et dans le nouveau

pont jeté sur la Seine, quand nous voyons se réaliser au seuil du

siècle nouveau le vœu de ce poète du XVI^e siècle:

Une maison d’archal composée en réseaux,

ce n’est plus seulement de l’admiration pour la Science, mais ce sont

des inquiétudes pour l’Art.

Inquiétudes mêlées d’espérances, car, dans l’agglomération de toutes

ces formules de bois, de pierre, ou reproduisant exactement les formes

du bois et de la pierre, le seul rameau nouveau, qui s’ajoute au vieil

arbre touffu et confus de l’architecture universelle, est un rameau de

fer. Que faut-il partager de ces inquiétudes? Jusqu’où faut-il aller de

ces espérances? C’est ce que les exemples mis depuis quelques années

sous nos yeux nous permettent peut-être de déterminer.

CHAPITRE I

Comment juger d’une architecture nouvelle?

§ 1.

Comment en jugerons-nous? Avec notre goût. Car, pour juger d’une forme

nouvelle, nous devons nous garer de deux suggestions: l’une que nous

fournit la pure habitude, l’autre que nous inspire le raisonnement pur;

la première ayant façonné notre goût, jusqu’à le rendre hostile à toute

forme nouvelle, et le second nous faisant défier de cette habitude,

jusqu’à l’abdication complète de notre goût. Les deux manières de

juger sont fatales, car elles entravent également l’indépendance du

seul sentiment qui nous permette d’éprouver la beauté: le sentiment

esthétique, alors que la raison ne doit servir qu’à écarter du sujet

les entreprises de la raison même et assurer le libre exercice du goût.

Les questions esthétiques contemporaines · 第 2 / 16 段