Son influence est si puissante qu’elle nous oblige parfois à admirer des

choses sans intérêt et qui sembleront même quelques années plus tard

d’une extrême laideur. Ce qui nous impressionne dans une œuvre d’art,

est bien rarement l’œuvre en elle-même, mais l’idée que les autres s’en

font, et c’est pourquoi sa valeur commerciale subit d’énormes

changements.

On voit souvent la mode imposer d’invraisemblables choses et se

manifester dans celles aussi abstraites, et d’ailleurs aussi illusoires,

que la création d’une langue, la réforme de l’orthographe, etc.

Lorsque le _Volapük_ parut vers 1880, la mode lui créa un tel succès

qu’en moins de dix ans il existait 280 clubs et 25 journaux

volapükistes. A Paris seulement, on comptait 14 cours de volapük. Les

grands magasins en organisaient pour leur personnel.

Puis la mode changea, et si brusquement, qu’on ne trouverait plus

peut-être aujourd’hui un seul individu connaissant le volapük. Il fut

remplacé par l’_Esperanto_ qui, après un succès semblable, commence à

céder la place à une autre langue: l’_Ido_. Ces créations continueront

sans doute jusqu’au jour où l’on découvrira que la constitution d’une

langue est œuvre collective très lente et jamais improvisation

personnelle.

Les variations de la mode s’exerçant sur tous les sujets, et notre

sensibilité se modifiant sans cesse sous des influences diverses, on

peut dire que notre façon de penser et surtout de traduire nos

impressions se modifie rapidement.

Il y a loin par exemple des écrivains et des artistes de 1830 à ceux

d’aujourd’hui. Un récent article du _Gaulois_ marquait très bien une des

phases de ces variations fréquentes.

Il est en train, disait l’auteur, de se former un nouveau public, très

curieux à suivre dans ses goûts et dans ses manifestations, que ne

contentent plus ni les romans purement romanesques, ni les ouvrages de

vulgarisation historique, ni les fictions plus ou moins habiles mêlées

d’aventures et d’hypothèses. Il faut à ce nouveau public de la

réalité, de la précision, et il lui faut aussi de l’idéal. Si je

dessinais ses limites, je dirais qu’elles vont de ceux qui lisent les

poèmes documentés de Maurice Mæterlink à ceux qui étudient ou

parcourent les si curieux travaux de Gustave Le Bon, Dastre, etc... Il

y a là une tendance nettement indiquée vers les recherches originales,

vers le groupement et la synthèse des connaissances qu’a accumulées le

siècle dernier. J’y démêle aussi la palpitation d’un néo-spiritualisme

bien moderne, un effort pour s’évader hors du matérialisme et même

hors de la fatalité.

Que des livres assez ardus sur la valeur de la science et la

constitution de l’univers atteignent en peu de temps à des dix et

douze éditions, voilà ce qu’on n’aurait jamais imaginé il y a vingt

ans; voilà ce qui suppose l’arrivée à la lecture de nouvelles couches

ivres de curiosité et de philosophie. Il ne s’agit pas de manuels; il

s’agit de tomes assez compacts, exigeant un effort soutenu et un

commencement de culture générale. Par la presse, par la fréquentation,

par l’ambiance, par la diffusion des idées, chacun de nous est devenu,

sans s’en douter, un petit encyclopédiste.

La mode est assurément d’origine affective, mais non dégagée d’éléments

rationnels et pour le montrer je vais choisir précisément une de ses

manifestations les plus capricieuses en apparence: le vêtement féminin.

Nous verrons que les caprices en sont étroitement circonscrits.

§ 2.--Les règles de la mode.--Comment elle est mélangée d’éléments

affectifs et d’éléments rationnels.

Il peut sembler singulier de parler de règles pour une chose aussi

mobile que la mode, mais si elle comporte, comme expression d’éléments

affectifs, la fantaisie, celle-ci est soumise à des éléments rationnels

qui l’orientent.

Cette double origine de la mode est générale, qu’il s’agisse de

littérature, d’art, d’architecture, de mobilier, de costume, etc. Les

transformations d’un sujet soumis à autant de fluctuations que le

vêtement féminin rendront cette double origine plus démonstrative

encore.

Les éléments rationnels rencontrés dans la mode féminine sont

conditionnés par les nécessités économiques, les découvertes, les

besoins nouveaux, les préoccupations du moment, etc.

On observe notamment ces influences dans les changements de costumes

imposés par l’usage de l’automobile. Avec la vie plus rapide, la femme

dut se masculiniser extérieurement pour suivre l’homme dans ses courses

vertigineuses sur les grandes routes. Le costume tailleur, d’abord

réservé à certains sports, se généralisa dans tout ce qu’il avait de

commode et de seyant. Quant aux autres robes, les manches larges des

corsages devinrent étroites pour glisser facilement dans les jaquettes.

Mais alors l’œil se trouva choqué par le buste ainsi rétréci. Pour

corriger ce défaut et parce qu’une transformation en appelle une autre,

on en vint à diminuer l’ampleur des jupes afin de laisser les épaules

plus larges en affinant la silhouette, modification qui conduisit à

supprimer les poches, puis les jupons. La femme, dans son besoin de

sentir autour d’elle une atmosphère de désir, souligna cette simplicité

de mise par un collant excessif. Elle montra tout ce qu’il était

possible et laissa deviner le reste. Jupons, dentelles et lingerie

cédèrent la place aux dessous dits «combinaisons» préservant de la

poussière et du froid.

Rationnelle aussi, cette mode si singulière au premier abord, de faire

pour l’hiver les toilettes de ville en mousseline de soie. Elle résulta

du chauffage central maintenant dans les appartements une température

élevée et fut possible même dehors grâce aux longs manteaux de fourrure.

La mode descendant comme toujours des classes élevées aux couches

inférieures, la petite bourgeoise, se servant d’autos en location pour

ses courses, adopta toutes ces transformations. Elle s’enveloppa de

manteaux de fourrure économique et dans son intérieur, grâce aux poêles

à combustion lente, put vêtir, elle aussi, des robes légères.

Nous venons de montrer les éléments rationnels qui entrent dans la

genèse de la mode. Indiquons maintenant ses éléments affectifs.

Rappelons tout d’abord que la mode, comme le langage et les religions,

est une création collective et non individuelle. Nul ne peut donc

l’imposer. On croit généralement, très à tort, que ce sont les

couturières, les actrices, les mannequins sur les champs de courses qui

la créent. Certains grands couturiers essayèrent, voici quelques années,

de rééditer la crinoline, et n’y réussirent pas davantage que récemment

pour la jupe-culotte.

Les prétendus créateurs de modes ne font en réalité que traduire des

tendances devenues un désir général, conséquence de certains besoins,

certaines idées, certaines préoccupations du moment.

Les modes sont évidemment très variables d’une saison à l’autre, mais

les fantaisies de leurs créateurs ne peuvent se mouvoir que dans d’assez

étroites limites. La mode plaît quand elle frappe, mais ce qui frappe

n’a de succès qu’à la condition de ne pas trop s’éloigner de la mode

précédente. Les étapes de transformation sont toujours successives,

l’œil ne s’adaptant que lentement aux nouveautés, de même qu’il se

fatigue très vite des choses vues longtemps.

Les raisons précédentes expliquent pourquoi une mode trop originale n’a

qu’une durée éphémère. Elle doit s’imposer graduellement. Les robes

amples d’il y a trente ans ne sont devenues les robes collantes

d’aujourd’hui que fort lentement.

La mode est si puissante sur les femmes qu’elles supportent pour lui

obéir les plus terribles gênes, telle l’obligation, il y a quelques

années, de tenir constamment soulevée d’une main une robe à traîne et,

de l’autre, le sac destiné à renfermer le contenu de l’ancienne poche;

tel encore le supplice de la marche produit par les robes dites

entravées, accepté de longs mois. Sur ce point, les civilisées

rejoignent les sauvages supportant la torture d’un anneau passé dans le

nez pour obéir à la mode.

Cette obéissance à la mode est une des preuves catégoriques de la

puissance de la contagion mentale.

La femme la plus indépendante, la plus énergique, la plus ardente à

réclamer tous les droits n’osera jamais prendre celui de porter une robe

courte lorsque la mode en impose une longue, ni mettre une poche à sa

jupe quand la mode l’interdit, ni encore boutonner son corsage par

devant quand les autres femmes le boutonnent par derrière. La mode ne

connaît pas de révoltées, l’extrême pauvreté seule peut lui ravir des

esclaves. Aucun des dieux du passé ne fut plus respectueusement obéi.

CHAPITRE IV

LES JOURNAUX ET LES LIVRES.

§ 1.--Influence des livres et des journaux.

Les journaux et les livres exercent sur la naissance et la propagation

des opinions une influence immense, quoique inférieure à celle des

discours.

Les livres agissent beaucoup moins que les journaux, la foule ne les

lisant guère. Certains cependant furent assez puissants par leur

influence suggestive pour provoquer la mort de milliers d’hommes. Telles

les œuvres de Rousseau, véritable bible des chefs de la Terreur, telle

encore _La case de l’Oncle Tom_, qui contribua beaucoup à la sanglante

guerre de Sécession en Amérique.

D’autres ouvrages comme _Robinson Crusoé_ et les romans de Jules Verne

exercèrent une grande influence sur les opinions de la jeunesse et

déterminèrent beaucoup de carrières.

Cette puissance des livres était surtout considérable quand on en lisait

peu. La lecture de la bible au temps de Cromwell créa en Angleterre un

nombre immense de fanatiques. On sait qu’à l’époque où fut écrit _Don

Quichotte_, les romans de chevalerie exerçaient une action si

pernicieuse sur toutes les cervelles que les souverains espagnols

avaient fini par en interdire la vente.

Aujourd’hui, l’influence des journaux est bien supérieure à la puissance

des livres. Incalculables sont les personnes n’ayant jamais eu d’autres

opinions que celles de leur journal.

La suggestion des feuilles quotidiennes se manifeste jusque dans

beaucoup de grands événements modernes. Il est assez généralement

reconnu maintenant que la guerre des États-Unis avec l’Espagne fut

l’œuvre de quelques journalistes. Si, par une hypothèse dont la

réalisation n’est peut-être pas impossible, un banquier assez riche

achetait tous les journaux d’un pays, il en serait le vrai maître et

provoquerait à volonté la paix ou la guerre. On voit déjà les financiers

acheter la totalité des bulletins de la Bourse de tous les journaux,

dans le but de lancer les affaires destinées à drainer sérieusement

l’épargne à leur profit.

Aucun gouvernement n’ignorant cette puissance souveraine de la presse,

le rêve de chaque politicien est de posséder un journal répandu. Les

chanceliers de l’Empire allemand popularisèrent la plupart de leurs

entreprises avec des journaux entretenus par eux et destinés à

suggestionner l’opinion.

La crédulité des lecteurs à l’égard des assertions de leur journal est

prodigieuse. Toute annonce prometteuse trouve un public pour y croire.

Les mêmes tromperies peuvent se répéter indéfiniment avec le même

succès, tant subsiste, dans beaucoup d’âmes, une foi mystique en

l’inespérable. Il y a quelque temps, on arrêta un escroc offrant dans

ses annonces de prêter sans garantie de l’argent à n’importe qui. Tenir

une telle promesse eût évidemment entraîné pour lui une ruine rapide.

Cependant, en quelques mois, avec les simples versements des frais

d’enquête réclamés, il gagna plus de cinquante mille francs sans avoir

bien entendu prêté un centime. Un pareil fait serait trop banal pour

être intéressant si les perquisitions du juge d’instruction n’avaient

dévoilé parmi les dupes nombre d’hommes, que leur culture supérieure ou

leur profession, aurait dû mettre à l’abri d’une pareille crédulité. Y

figuraient en effet: des percepteurs, des officiers supérieurs, des

commissaires de police, des avocats, des notaires, des juges de paix,

des conseillers de préfecture et même un juge d’instruction! Rien ne

démontre mieux la puissance suggestive des journaux.

§ 2.--La persuasion par la publicité.

Pour déterminer avec plus de précision et au moyen d’exemples concrets

l’influence énorme des journaux sur la genèse des opinions, il ne sera

pas inutile d’entrer dans quelques détails relatifs au maniement des

annonces.

Cette étude, qui commence à peine à tenter les psychologues, met en

évidence des procédés certains pour agir sur l’opinion. Nous y

retrouverons d’ailleurs les grands facteurs déjà décrits dans cet

ouvrage.

La publicité, sous forme d’annonces, est un des principaux moyens de

persuasion collective de l’âge moderne. Son action sur les ventes

commerciales éclaire le mécanisme qui détermine l’opinion de l’acheteur.

Les Américains, ayant réussi à dégager nettement quelques-unes des

règles psychologiques de la publicité, sont devenus maîtres en cette

matière. On évalue à près de 500 millions par an les sommes retirées par

les grands journaux des États-Unis de leur publicité. Un des plus

répandus touche à lui seul 15 millions par an.

Les industriels américains consacrent beaucoup d’argent aux annonces

parce qu’ils en ont expérimentalement constaté l’influence. M. Arren,

auteur d’un livre sur cette matière, cite un simple marchand de

stylographes dépensant annuellement 500.000 francs de publicité, et il

assure que le fabricant d’un certain savon a sacrifié, en quarante ans,

60 millions de francs aux annonces.

Toutes ces dépenses ont pour but, naturellement, de créer chez le client

une conviction capable de le transformer en acheteur. L’affirmation et

la répétition sont les facteurs principaux de la genèse de cette

conviction. L’affirmation seule ne suffit pas, et c’est pourquoi une

marque nouvelle n’est adoptée qu’au bout d’un certain temps. L’annonce

doit être répétée souvent. Alors seulement le nom du produit se présente

spontanément à l’esprit, le jour où l’on en a besoin.

Il est indispensable aussi de varier l’aspect de l’annonce, autrement

son action s’émousserait par l’usage. Les projections lumineuses,

d’abord très efficaces, ont fini par être sans résultats.

La simple répétition d’une formule brève n’est utile que pour un produit

déjà connu. Elle agit alors par une sorte d’obsession, mais pour un

produit nouveau, on sera nécessairement obligé d’énumérer toutes ses

qualités.

S’il s’agit d’une innovation complète qui forcerait le client à changer

ses habitudes, la simple répétition de l’annonce est elle-même

insuffisante, le mécanisme de la répétition étant moins fort que celui

de l’habitude. Il deviendra utile alors de distribuer des échantillons

du produit. Tel est le cas de la publicité médicale qui se fait surtout

par l’envoi d’échantillons aux docteurs.

A ce procédé de la vue directe de l’objet, se rattachent les expositions

des magasins, et la collaboration de mannequins envoyés par les grands

couturiers sur les champs de courses, revêtus des plus riches modèles de

la saison.

La difficulté de lutter contre l’habitude, qui combat l’influence

psychologique de l’annonce, est très bien illustrée par l’histoire de

l’adaptation des pneumatiques aux voitures. Les loueurs ayant refusé

leur achat, l’inventeur en distribua gratuitement à une petite

compagnie. Le succès fut si rapide que non seulement cette compagnie fit

fortune, mais que, devant les réclamations des clients, toutes les

autres se virent obligées de munir à grands frais leurs véhicules des

caoutchoucs dédaignés d’abord.

Le rêve des faiseurs d’annonces est d’obtenir que les clients conservent

leur nom et leur adresse. Pour y parvenir ils les impriment sur des

objets usuels: papier buvard, porte-allumettes, couvertures de livres,

de journaux, de revues, etc. Les Américains considèrent qu’un des

meilleurs moyens d’arriver à ce résultat est d’envoyer aux acheteurs

éventuels des catalogues artistiquement illustrés et contenant parfois

même un roman signé d’un nom connu. Ce procédé, excellent mais fort

coûteux, commence à peine à être employé en France.

Une des règles constantes de la publicité est qu’un produit, si ancien

et connu soit-il, voit sa vente diminuer dès que cesse la publicité le

concernant. La faiblesse de la mémoire affective, déjà signalée dans cet

ouvrage, en est sans doute la cause.

L’illustration joue un grand rôle dans la publicité. Nous avons parlé

plus haut de l’action exercée par les affiches illustrées lors des

dernières élections anglaises et dans le recrutement des volontaires

pour notre cavalerie.

La méthode comparative par l’image est d’un usage encore meilleur. S’il

s’agit par exemple d’une eau prétendant faire repousser les cheveux, le

client est montré d’un côté chauve, et de l’autre muni d’une chevelure

abondante après emploi du produit.

Les financiers lanceurs d’affaires utilisent les mêmes procédés de

publicité que les industriels, mais souvent sur une bien plus grande

échelle. Parfois même, la bienveillance de la totalité des journaux est

achetée. Pour le tout petit nombre de ceux dont il est impossible

d’obtenir des éloges, on se procure au moins leur silence. Cette double

opération a toujours été pratiquée pour les nombreuses émissions des

emprunts russes.

* * * * *

Dégageant des observations précédentes les éléments psychologiques qui

les déterminent, nous les trouverons ramenées aux facteurs déjà étudiés

comme jouant un rôle fondamental dans la genèse des opinions:

affirmation, répétition, prestige, suggestion et contagion.

Les détails dans lesquels nous sommes entrés sur la psychologie de

l’annonce peuvent sembler un peu spéciaux. Ils contiennent en réalité

les éléments essentiels de ce grand art de persuader, d’où dérive la

domination des individus et des peuples et la fondation des croyances.

CHAPITRE V

LES COURANTS ET LES EXPLOSIONS D’OPINIONS.

§ 1.--Les courants d’opinions et leur création.

En dehors des opinions particulières à chaque groupe social, il existe à

certains moments des tendances générales, communes à la plupart des

groupes. Provoquées par les livres, les journaux, les discours,

l’enseignement, etc., elles constituent ce qu’on appelle des courants

d’opinions.

Ils ne se manifestent avec force que dans les cas exceptionnels et

deviennent alors très puissants.

Ces courants, rarement soutenus par des éléments rationnels, sont

presque toujours d’origine affective ou mystique. Ils naissent et se

propagent sous les mêmes influences: suggestion produite par une

impression forte ou une accumulation rapide de petites impressions, puis

contagion mentale.

A mesure que se désagrègent les étais du passé et par conséquent notre

stabilité mentale héréditaire, la puissance des courants d’opinions

grandit chaque jour. Nous en avons subi beaucoup depuis un siècle:

bonapartisme, boulangisme, dreyfusisme, nationalisme, et bien d’autres.

Il faut souvent de grands événements pour les déterminer. La bataille

d’Iéna chez les Allemands, la guerre de 1870 chez les Français, furent

nécessaires pour créer des courants d’opinions, capables d’imposer le

service militaire obligatoire universel. Un courant d’opinions analogue,

résultant de succès maritimes éclatants, pouvait seul permettre au

gouvernement japonais d’accroître de plus d’un milliard par an les

dépenses de sa marine de guerre.

L’homme d’État supérieur sait enfanter ou orienter les courants

d’opinions nécessaires. L’homme d’État médiocre se borne à les suivre.

Les tyrans les plus redoutés ne furent jamais assez forts pour lutter

longtemps contre des courants d’opinions. Juvénal remarque que Domitien

put abattre impunément des personnages illustres, mais «qu’il périt

lorsque les savetiers commencèrent à avoir peur de lui».

Napoléon lui-même redoutait les courants d’opinions. «L’opinion

publique, disait-il, à Sainte-Hélène, est une puissance invincible,

mystérieuse, à laquelle rien ne résiste; rien n’est plus mobile, plus

vague et plus fort; et toute capricieuse qu’elle est, elle est cependant

juste, beaucoup plus souvent qu’on ne pense.»

Les grands hommes d’État consacrèrent toujours beaucoup de soins à créer

ou à détourner les courants d’opinions. Bismarck mit de longues années à

constituer le mouvement populaire capable de préparer la guerre qui

devait engendrer l’unité allemande, l’unité de langue n’ayant pas suffi

à l’établir. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que ce fut par une action

continue sur l’opinion au moyen des journaux[9], brochures et discours,

que les hommes d’État allemands l’amenèrent à accepter les sacrifices

énormes, nécessités par la création d’une grande marine de guerre. Les

principales réformes anglaises depuis un siècle, tel l’établissement du

libre-échange, furent obtenues en déchaînant des courants d’opinions.

[9] L’office des affaires étrangères d’Allemagne a un crédit annuel de

1.300.000 francs pour agir sur les grands journaux européens.

Parmi les facteurs générateurs de ces courants, il faut citer surtout

les journaux quotidiens, les brochures, les discours, les conférences,

les congrès. L’extension du socialisme en France et en Allemagne a été

provoquée par de pareils moyens. Ils agissent surtout quand ils ont pour

soutiens des besoins nouveaux, des sentiments nouveaux, des aspirations

nouvelles.

Les courants d’opinions politiques plus importants que tous les autres,

en raison de leur répercussion sur les évènements, ne sont pas les seuls

à considérer.

Les mouvements d’opinions déterminent aussi la pensée d’une époque. Les

arts, la littérature, les sciences même subissent leur action. A la base

de ces mouvements, se trouvent invariablement le prestige de certaines

théories ou de certains hommes, puis cet élément fondamental de la

propagation des croyances auquel il faut revenir toujours: la contagion

mentale.

Les écrivains, les penseurs, les philosophes et malheureusement aussi

les politiciens, contribuent, chacun dans leur sphère, à créer les

courants d’opinions qui orientent la civilisation d’une époque.

Le rôle de créateur et directeur de mouvements d’opinions appartient aux

hommes d’État dans toutes les questions intéressant la vie extérieure

d’un pays. Leur tâche est fort difficile. Ils doivent avoir en effet une

mentalité assez développée pour que la logique rationnelle leur serve de

guide et cependant agir sur les hommes par des influences affectives et

mystiques étrangères à la raison, mais seules capables de les entraîner.

Ces grands éléments moraux qu’il faut savoir manier, resteront longtemps

encore les plus puissants facteurs aptes à diriger les peuples. Ils ne

créent pas les navires et les canons, mais, comme l’a dit l’amiral Togo:

«Ils sont l’âme des navires et des canons».

Les influences irrationnelles provoquant les mouvements d’opinions

changent sans cesse, suivant la lumière variable qui baigne les choses.

On doit savoir les deviner si l’on veut les dominer et ne pas oublier

qu’une opinion quelconque universellement acceptée constituera toujours

pour la foule une vérité.

§ 2.--Les explosions d’opinions.

Une explosion d’opinions est une orientation instantanée et violente

d’émotions dans le même sens.

Des événements espacés sur une longue période de temps amènent rarement

de telles explosions. Il faut pour les déterminer l’influence

d’événements sensationnels brusques, ou l’action de certains mots, émis

par des personnages influents, capables de déclancher des groupes

entiers de sentiments.

Les grands héros de l’histoire: Pierre l’Ermite, Jeanne d’Arc, Mahomet,

Luther, Napoléon, etc., ne furent pas les seuls promoteurs de ces

explosions dont quelques-unes ébranlèrent le monde. Sur une moindre

échelle, chaque jour on en voit naître: l’exécution de Ferrer, soulevant

Paris, par exemple, ou un phénomène imprévu comme la première traversée

de la Manche par un aviateur, qui frappa vivement l’Europe entière.

Les opinions et les croyances · 第 13 / 21 段