«On ne peut comprendre, écrit Émile Ollivier, quand on n’a pas siégé
dans les assemblées, ces mouvements instantanés qui aux jours de crise
déplacent la majorité et la rejettent de l’avis qu’elle paraissait avoir
adopté avec passion à l’avis diamétralement opposé: toutes les
assemblées sont peuple.»
J’ai déjà rappelé comment, en retranchant certains mots dans la fameuse
dépêche d’Ems, Bismarck provoqua en France une explosion d’opinions qui
détermina la guerre. J’ai montré également comment une brusque explosion
d’opinions renversa le ministère Clemenceau.
Les explosions d’opinions peuvent être localisées à un groupe social,
mais elles n’ont alors d’influence que si ce groupe est assez fort. On
se souvient de la révolte récente d’une partie de la Champagne
entraînant l’incendie de plusieurs grandes maisons de fabricants
auxquels les vignerons reprochaient d’acheter au loin leurs produits.
Elle fut possible seulement parce que les révoltés se sentaient très
nombreux et connaissaient la faiblesse du gouvernement.
La plupart des révolutions modernes éclatent sous forme d’explosion.
Sans parler de celle du 4 Septembre, manifestation facilement explicable
par la nouvelle de nos désastres, il en est d’autres comme le
renversement de la monarchie portugaise, les émeutes de Berlin,
l’insurrection de Barcelone, la révolution turque, etc., qui se
déchaînèrent brusquement sous des influences fort légères. Sans doute,
des causes parfois profondes les préparèrent, mais l’étincelle qui les
alluma et se propagea comme une traînée de poudre fut sans motifs
immédiats importants.
Ce caractère instantané de toutes les révolutions populaires est
frappant. La très immense majorité des foules y prenant part agissent
par contagion mentale, sans avoir aucune idée des motifs qui les font
s’insurger. L’histoire de beaucoup de révolutions peut être écrite en
une seule page, toujours la même. Elle se résume dans le bref récit de
celle de 1830, à la suite des ordonnances de Charles X, raconté par M.
Georges Cain.
«L’explosion de colère qui souleva Paris fut terrible et instantanée. En
quelques heures, les barricades sortirent de terre, les attroupements
des protestataires armés se formèrent, les tambours battirent le rappel
de la garde nationale, les ouvriers et les étudiants descendirent dans
la rue, les élèves de l’École polytechnique forcèrent les portes et
prirent le commandement des bandes d’insurgés; tout Parisien se
transformait en militant. Tous se battaient aux cris de: «A bas Charles
X! A bas Polignac! A bas les ordonnances! Vive la Charte!» La presque
totalité des combattants ignorant absolument, d’ailleurs, ce que
comportait la Charte, et ce que contenaient les ordonnances!»
On remarquera que les mouvements révolutionnaires s’étendent très vite
par voie de contagion, bien au delà des classes pouvant y être
intéressées. Les marins des cuirassés qui se révoltèrent pendant la
révolution russe, par exemple, ne le firent évidemment que par
contagion. Il leur était, en effet, fort indifférent que la Russie
possédât un Parlement, ou que les paysans obtinssent le droit d’acheter
des terres.
Une caractéristique de toutes les révolutions est donc de se propager
rapidement à des classes qui, loin d’y avoir intérêt, n’ont souvent qu’à
y perdre. Les bourgeois, devenus révolutionnaires socialistes par simple
contagion, seraient assurés d’une ruine complète si le mouvement dont
ils se font les apôtres venait à triompher.
Ces explosions d’opinions populaires, fort dangereuses parce que la
raison est sans action sur elles, sont heureusement peu durables. Leur
résister directement ne fait que les exciter. Parmi les facteurs divers
des explosions de fureurs engendrées par l’affaire Dreyfus, un des plus
actifs fut l’obstination de l’état-major à braver l’opinion en
contestant l’évidence de certains documents. Une simple erreur
judiciaire n’aurait pas produit plus d’effet que tant d’autres, commises
quotidiennement, et bientôt on eût cessé d’y penser.
A côté d’événements aussi célèbres que ceux auxquels je viens de faire
allusion, se constatent facilement dans la vie journalière une foule de
petites explosions d’opinions, sans grande importance parce qu’elles
s’appliquent à des faits minuscules, mais dont le mécanisme de
propagation est toujours le même. Il suffit pour les engendrer de
trouver certains mots capables de déclancher des groupes de sentiments.
J’en fis moi-même l’expérience dans une circonstance très simple, mais
cependant typique.
Pour des raisons d’économie, la direction des Domaines avait décidé,
conformément à son droit strict, de mettre en vente la portion du parc
de Saint-Cloud connue administrativement sous le nom de bois de
Villeneuve-l’Étang. Vrai désastre pour la population de la banlieue dont
les promenades se réduisent chaque jour. Comment l’empêcher?
Les affiches officielles annonçant la vente étaient posées sur les murs,
et le public, ignorant le nom administratif de cette partie du parc de
Saint-Cloud, ne s’en émouvait aucunement.
Connaissant à ce moment les rapporteurs de la commission du budget,
j’essayai de les intéresser à la question. Ils me donnèrent de bonnes
paroles, mais les électeurs exigeaient d’eux trop de démarches pour leur
laisser le loisir de se préoccuper d’une question d’intérêt général. Les
jours passaient, et une semaine seulement séparait de la vente. Ayant
appris alors que l’unique acquéreur sérieux était un juif allemand, je
fis passer dans un grand journal une courte note intitulée: «_Vente du
parc de Saint-Cloud aux Allemands_». Formidable explosion! Une nuée de
reporters s’abattit sur la commune et les journaux publièrent de
fulgurants articles. Violemment interpellé à la Chambre, le ministre
compétent, qui ignorait d’ailleurs entièrement de quoi il s’agissait,
déclara renoncer à la vente dans le présent et dans l’avenir. Pour
obtenir ce résultat, trois mots avaient suffi. Ils faisaient partie de
ces formules évocatrices, susceptibles d’orienter dans une même
direction des sentiments individuels et de les transformer en une
volonté collective unanime.
LIVRE VIII
LA VIE DES CROYANCES
CHAPITRE I
CARACTÈRES FONDAMENTAUX D’UNE CROYANCE.
§ 1.--La croyance comme besoin irréductible de la vie mentale.
Dans le premier chapitre de cet ouvrage nous avons défini la croyance,
montré qu’elle est un simple acte de foi, expliqué en quoi elle diffère
de la connaissance et sommairement esquissé son rôle. Ces indications,
dont le but était de déterminer la nature des problèmes à résoudre, se
sont précisées par l’examen des diverses formes de logiques et des
facteurs de nos opinions. Nous allons maintenant les compléter en
étudiant la vie des croyances.
Les éléments constitutifs de notre existence se rattachent, nous le
savons, à trois groupes: vie organique, vie affective, vie
intellectuelle.
Le besoin de croire appartient à la vie affective. Aussi irréductible
que la faim ou l’amour, il est souvent aussi impérieux.
Constituant un besoin invincible de notre nature affective, la croyance
ne peut, pas plus qu’un sentiment quelconque, être volontaire et
rationnelle. L’intelligence ne la crée ni ne la gouverne.
Quels que soient la race, le temps considéré, le degré d’ignorance ou de
culture, l’homme a toujours manifesté la même soif de croire. La
croyance semble un aliment mental, aussi nécessaire à la vie de l’esprit
que les aliments matériels à l’entretien du corps. Le civilisé ne
saurait s’en passer plus que le sauvage.
Le doute universel de Descartes est une fiction de l’esprit. On traverse
quelquefois le scepticisme, on n’y séjourne guère. Le philosophe ne
croit pas aux mêmes choses qu’un ignorant, mais il en admet d’aussi peu
démontrées.
La différence entre la croyance et la connaissance a été nettement
marquée dès les débuts de cet ouvrage. On a vu que la première est un
acte de foi, élaboré dans l’inconscient, et n’exigeant aucune preuve,
alors que la seconde représente une création de la vie consciente
édifiée sur l’expérience et l’observation.
La connaissance instruit, et il n’y a pas de civilisation sans elle,
mais c’est surtout la croyance qui fait agir. S’il fallait attendre de
connaître avant d’agir, l’inaction serait longue.
Pendant des siècles, les croyances furent les seuls guides de
l’humanité. Elles lui fournirent, avec des explications faciles pour
tous les problèmes, un guide journalier de la conduite. Provisoires ou
éphémères, les croyances constituèrent toujours les grands mobiles
d’action des hommes.
Les croyances religieuses n’en forment qu’une partie. Le besoin de foi
ne fut nullement enfanté par les religions, c’est lui, au contraire, qui
les engendra. Les divinités ne font que fournir un objet à notre désir
de croire. Dès qu’il se détourne d’elles, l’homme se rejette sur une foi
quelconque: chimères politiques, sortilèges ou fétiches.
§ 2.--L’intolérance des croyances.
Un des caractères généraux les plus constants des croyances est leur
intolérance. Elle est d’autant plus intransigeante que la croyance est
plus forte. Les hommes dominés par une certitude ne peuvent tolérer ceux
qui ne l’acceptent pas.
Vérifiée à tous les âges, cette loi continue à s’exercer encore. On sait
à quel degré de fureur religieuse arrivent les croyants: athées ou
dévots. Les guerres de religion, l’Inquisition, la Saint-Barthélemy, la
révocation de l’édit de Nantes, la Terreur, les persécutions actuelles
contre le clergé, etc., en sont des exemples.
Les rares exceptions à cette loi sont d’une interprétation facile. Si
les Romains acceptèrent les divinités de tous les peuples étrangers,
c’est qu’elles formaient pour eux une hiérarchie d’êtres puissants qu’on
devait tâcher de se concilier par l’adoration.
Bien qu’animé de principes différents le Bouddhisme triomphant ne fut
pas davantage persécuteur. Enseignant l’indifférence au désir et
considérant les dieux et les êtres comme de vaines illusions sans
importance, il n’avait aucune raison d’être intolérant.
Ces exceptions s’expliquent donc d’elles-mêmes et ne contredisent
nullement la règle générale qu’une croyance est nécessairement
intolérante.
Les croyances politiques le sont au moins autant que les croyances
religieuses. On sait avec quelle ardeur les hommes de la Convention:
Hébertistes, Dantonistes, Robespierristes, etc., convaincus chacun de
posséder la vérité pure, supprimaient les ennemis supposés de leur foi.
Les sectateurs modernes de la déesse Raison sont aussi violents, aussi
intolérants, aussi altérés de sacrifices que leurs prédécesseurs. La
règle de tout vrai croyant sera toujours celle enseignée dans la Somme
de saint Thomas: «L’hérésie est un péché pour lequel on mérite d’être
exclu du monde par la mort.»
M. Georges Sorel prédit donc très justement que la première mesure du
socialisme triomphant serait de massacrer sans pitié tous ses
adversaires. Il n’aurait guère, d’ailleurs, d’autres moyens de se
maintenir pendant quelque temps.
En matière de croyance, l’intolérance et les violences qui
l’accompagnent ne sont pas des sentiments exclusivement populaires. Ils
apparaissent aussi développés, sinon davantage, chez les gens instruits,
et, en outre, sont plus durables. «J’ai parfois admiré, écrit Michelet,
la férocité des lettrés, ils arrivent à des excès de fureur nerveuse que
les hommes moins cultivés n’atteignent pas.»
§ 3.--L’indépendance des opinions. Rôle social de l’intolérance.
Examinée au seul point de vue de la raison, l’intolérance des croyances
semble insupportable. Pratiquement, elle l’est assez peu, car le besoin
d’indépendance permettant de se soustraire à une croyance commune est
tout à fait exceptionnel. Les servitudes du milieu social circonscrivent
étroitement les limites de l’indépendance sans qu’on s’en plaigne. Le
plus souvent, on ne les aperçoit même pas. Pour devenir vraiment libre,
il faudrait d’abord s’affranchir des influences du milieu en vivant
isolé.
Notre maximum d’indépendance possible ne consiste guère qu’à opposer
parfois un peu de résistance aux suggestions ambiantes. La grande masse
n’en oppose aucune et suit les croyances, les opinions et les préjugés
de son groupe. Elle y obéit, sans en avoir plus conscience que la
feuille desséchée entraînée par le vent.
Chez une élite fort restreinte seulement s’observe la faculté de
posséder quelquefois des opinions personnelles. Tous les progrès de la
civilisation sont dus évidemment à ces esprits supérieurs, mais on ne
peut souhaiter leur multiplication excessive. Impuissante à s’adapter de
suite à des progrès trop rapides et trop profonds, une société tomberait
vite dans l’anarchie. La stabilité nécessaire à son existence est
précisément établie grâce au groupe compact des esprits lents et
médiocres, gouvernés par des influences de traditions et de milieu.
Il est donc utile pour une société qu’elle se compose d’une majorité
d’hommes moyens, désireux d’agir comme tout le monde et conservant pour
guides les opinions et les croyances générales. Très utile aussi que les
opinions générales soient peu tolérantes, la peur du jugement des autres
constituant une des bases les plus sûres de notre morale.
La médiocrité d’esprit peut donc être bienfaisante pour un peuple,
surtout associée à certaines qualités de caractère. L’Angleterre l’a
instinctivement compris et c’est pourquoi, bien que ce pays soit un des
plus libéraux de l’univers, la libre pensée y fut toujours assez mal
vue.
§ 4.--Le paroxysme de la croyance. Les martyrs.
De l’opinion transitoire, simple ébauche de croyance, à la croyance
complète, dominant tout l’entendement, s’échelonnent des étapes assez
rarement franchies.
Elles le sont cependant à certaines époques. Alors, les impulsions
mystiques et les sentiments qu’elles font naître deviennent si puissants
que tous les freins sociaux, toutes les répressions des lois sont
incapables de les enrayer. C’est Polyeucte brisant les idoles, c’est le
martyr défiant ses bourreaux, le nihiliste jetant sa bombe dans une
foule, avec le chimérique espoir de tuer un principe.
Quand la croyance arrive à cette phase d’intensité, aucune digue ne lui
est opposable. Elle domine les intérêts les plus évidents, les
sentiments les plus chers et transforme en vérités éclatantes de
manifestes erreurs. Nul sacrifice ne coûte alors au croyant pour
défendre ou propager sa foi. Semblable aux suggestionnés étudiés par la
science moderne, il vit dans le domaine de l’hallucination pure.
De telles exaltations sont généralement préparées par des périodes
d’anarchie durant lesquelles se désagrègent les vieilles croyances et,
par conséquent, les sentiments étayés sur elles.
La mentalité des martyrs de tout ordre: politique, religieux ou social
est identique. Hypnotisés par la fixité de leur rêve, ils se sacrifient
avec joie pour assurer le triomphe de l’idée, sans même aucun espoir de
récompense dans ce monde ou dans l’autre. L’histoire des nihilistes et
des terroristes russes abonde en enseignements démonstratifs sur ce
dernier point. Ce n’est pas toujours l’espoir du ciel qui fait les
martyrs.
Le nombre de tels hallucinés n’est heureusement pas très considérable à
chaque époque. Devenus trop nombreux, ils bouleversent le monde.
Impuissantes, les persécutions ne font que rendre leur exemple
contagieux.
L’étude des martyrs relève surtout du domaine de la pathologie mentale.
Les hallucinés des croyances les plus variées présentent une telle
analogie, qu’après en avoir examiné deux ou trois, on connaît tous les
autres.
Les exemples que je vais citer ont simplement pour but de montrer que
devant l’auto-suggestion de la foi, non seulement toutes les opinions se
transforment, mais encore que s’évanouissent des sentiments aussi
puissants que la crainte, la pudeur et l’amour maternel.
L’histoire des martyrs est pleine de faits justifiant ces assertions.
Ils se ramènent comme type à l’exemple de _Vivia Perpetua_, vénérée par
les chrétiens sous le nom de sainte Perpétue, et qui vivait sous le
règne de Septime Sévère.
Fille d’un sénateur trois fois consul, président du Sénat de Carthage,
la belle et riche patricienne, secrètement convertie au christianisme,
préféra être exposée nue devant le peuple entier et dévorée vivante par
les bêtes féroces que de faire le simulacre de brûler un peu d’encens
sur l’autel du génie de l’Empereur.
Les croyants considèrent de tels actes comme preuves de la puissance de
leurs Dieux. Pure illusion, évidemment, puisque les martyrs furent aussi
nombreux dans toutes les religions et dans toutes les sectes politiques.
Comme exemples, entre des milliers d’autres, on peut citer ceux de la
religion babyste, développée en Perse, il y a environ soixante ans.
Le souverain régnant alors s’imagina pouvoir éteindre cette foi nouvelle
dans les supplices. Voici ce qu’il en advint:
«On vit s’avancer devant les bourreaux, rapporte Gobineau, des enfants
et des femmes, les chairs ouvertes sur tout le corps, avec des mèches
allumées, flambantes, fichées dans les blessures... Enfants et femmes
s’avançaient en chantant un verset qui dit: «En vérité nous venons de
Dieu et nous retournons à lui!» Leurs voix s’élevaient éclatantes
au-dessus du silence profond de la foule. Quand un des suppliciés
tombait, on le faisait relever à coups de fouet ou de baïonnette... il
se relevait, se mettait à danser et criait avec un surcroît
d’enthousiasme: «En vérité nous sommes de Dieu et nous retournons à
lui...» Quand on arriva au lieu de l’exécution, on proposa encore aux
victimes la vie pour leur abjuration. Un bourreau imagina de dire à un
père que s’il ne cédait pas, il couperait la gorge à ses deux fils sur
sa poitrine. C’étaient deux petits garçons, dont l’aîné avait quatorze
ans, et qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées,
écoutaient froidement le dialogue. Le père répondit, en se couchant
par terre, qu’il était prêt, et l’aîné des enfants, réclamant avec
emportement son droit d’aînesse, demanda à être égorgé le premier. On
vit des babys venir se dénoncer eux-mêmes: un disciple du Bâb suspendu
à ses côtés aux remparts de Tébriz n’avait qu’un mot à la bouche:
«Maître, es-tu content de moi?»
Les Skopsys en Russie, les Mormons en Amérique subirent de nos jours des
persécutions analogues, sans vouloir renoncer à leur foi.
Ces faits et tous ceux du même ordre sont très instructifs. Ils prouvent
la force de l’esprit mystique, capable de triompher de la douleur et de
dominer des sentiments considérés comme la base même de l’existence. Que
pourrait contre lui la raison?
Aussi n’est-ce pas avec des arguments rationnels qu’on soulève les
foules. Avec des croyances on les dominera toujours. Assez puissante
pour lutter contre la nature et l’asservir quelquefois, la raison ne
possède pas la force suffisante pour édifier des croyances ou triompher
d’elles.
Destructrices quelquefois, créatrices souvent, irrésistibles toujours,
les croyances constituent les plus formidables puissances de l’histoire,
les vrais soutiens des civilisations. Les peuples ne survécurent jamais
longtemps à la mort de leurs dieux.
CHAPITRE II
LES CERTITUDES DÉRIVÉES DES CROYANCES. NATURE DES PREUVES DONT SE
CONTENTENT LES CROYANTS.
§ 1.--Les certitudes dérivées des croyances.
Une croyance forte inspire des certitudes que rien n’ébranle. De telles
certitudes dérivent la plupart des grands événements historiques.
Mahomet avait la certitude que Dieu lui ordonnait de fonder une religion
nouvelle destinée à régénérer le monde, et il réussit à le bouleverser.
Pierre l’Ermite avait la certitude que Dieu voulait reprendre aux
infidèles le tombeau du Christ, et pour le reconquérir, des millions
d’hommes périrent misérablement. Luther avait la certitude que le pape
était l’Antéchrist, qu’il n’existait pas de purgatoire, et, au nom de
vérités de cet ordre, l’Europe fut mise à feu et à sang pendant
plusieurs siècles. Les prêtres de l’Inquisition avaient la certitude que
Dieu voulait voir brûler les hérétiques, et ils dépeuplèrent l’Espagne
avec leurs bûchers. Charles IX et Louis XIV avaient la certitude que le
créateur des mondes ne pouvait tolérer l’existence des protestants, et
pour les exterminer, le premier eut recours à la Saint-Barthélemy et le
second aux dragonnades.
La Convention avait la certitude qu’il fallait couper un grand nombre de
têtes pour assurer le bonheur du genre humain, et, comme conséquence,
elle provoqua des guerres et une dictature qui firent périr en Europe
trois millions d’hommes.
De nos jours, des milliers de bourgeois pénétrés de la certitude que le
socialisme régénérerait le monde, démolissent furieusement les dernières
colonnes qui soutiennent la société dont ils vivent.
Un des effets les plus sûrs de la certitude dérivée d’une croyance, est
de créer certains principes de morale plus ou moins provisoires, mais
fort puissants, autour desquels se constitue une conscience nouvelle
génératrice d’une nouvelle conduite.
L’histoire de la Révolution est pleine d’actes sanguinaires commis par
des individus jadis pacifiques, mais se croyant obligés d’obéir aux
impulsions de leur foi récente. Tels les massacreurs de Septembre qui,
les tueries terminées, réclamèrent une récompense nationale. Telles
encore les bandes qui ravagèrent la Vendée[10].
[10] Leur état d’esprit, dérivé de nouvelles croyances, est très bien
indiqué par ce fragment suivant d’une lettre du soldat Joliclerc
publiée par le _Temps_ du 26 octobre 1910: «Nous allons ravager le
département des Deux-Sèvres et de la Vendée. Nous allons y porter le
fer et la flamme; d’une main le fusil, de l’autre la torche. Hommes
et femmes, tout passera au fil de l’épée... Nous avons déjà brûlé
environ sept lieues de pays. Il y a des soldats qui ont déjà fait
leur fortune...»
Les certitudes mystiques et sentimentales s’accompagnent toujours du
besoin de les imposer. L’homme supporte difficilement, et dès qu’il est
le plus fort ne supporte jamais, que d’autres ne partagent pas ses
certitudes. Pour les imposer, il ne reculera pas devant la plus furieuse
tyrannie et de sanglantes hécatombes.
Les possesseurs de certitudes ont toujours ravagé le monde. Il est fort
redoutable pour une nation d’être menée par eux, et cependant, comme le
dit justement Ribot: «Le gouvernement d’un peuple, à certains moments de
son histoire, est aux mains de demi-fous.»
Qu’un homme puissant ait la certitude, comme le manifestait l’empereur
d’Allemagne dans un discours célèbre, de tenir son pouvoir de la
divinité, et on entrevoit où une telle certitude peut le conduire. Qu’il
s’imagine que son Dieu lui ordonne de faire la guerre aux incrédules
pour les châtier, et l’Europe peut être bouleversée. Elle le fut plus
d’une fois sous l’influence de convictions semblables.
§ 2.--Nature des preuves dont se contente l’esprit confiné dans le champ
de la croyance.
Une croyance est un acte de foi qui n’exige pas de preuves et d’ailleurs
n’est vérifiable le plus souvent par aucune. Si la foi s’imposait
seulement par des arguments rationnels, peu de croyances auraient pu se
former dans le cours des siècles.
Les arguments invoqués par les croyants semblent souvent enfantins à la
raison. Celle-ci n’a pas cependant qualité pour les juger, car ils
dérivent d’éléments mystiques ou affectifs échappant à son action. La
suggestion et la contagion mentale par lesquelles se propagent les
croyances sont indépendantes de la raison.
Aucun élément rationnel ne participant à la genèse des croyances, la
crédulité du croyant est infinie. Il ne s’imagine pas admettre les
choses sans preuves puisqu’il en invoque au contraire toujours; c’est
dans la nature des preuves dont il se contente qu’apparaît la profondeur
de sa crédulité.
La lecture des ouvrages sur les moyens de découvrir les sorciers,
décrits par de doctes magistrats qualifiés jadis d’éminents, est
extrêmement instructive à ce point de vue.