Qui se nourrit mal? Qui boit rarement du vin? Qui travaille sans

discontinuer? Qui se brûle l’été et se gèle l’hiver? Qui a bien des

misères et bien des peines? Le paysan!

Suffisamment répétée, l’affirmation finit par créer d’abord une opinion

et plus tard une croyance.

La répétition est le complément nécessaire de l’affirmation. Répéter

souvent un mot, une idée, une formule, c’est les transformer fatalement

en croyance. Du fondateur de religion au marchand de nouveautés, firent

usage de la répétition tous les hommes se proposant d’en persuader

d’autres.

Son pouvoir est tel qu’on finit soi-même par croire aux paroles

répétées, et par accepter les opinions qu’habituellement on exprime.

Prié par le Sénat de prendre des mesures pour la défense de la

République, le grand Pompée ne cessait de répéter que César

n’attaquerait pas Rome et, remarque Montesquieu, «parce qu’il l’avait

dit tant de fois, il le redisait toujours». La conviction formée dans

son esprit par ces répétitions, l’empêcha d’avoir recours aux moyens qui

lui auraient permis de protéger Rome et conserver sa tête, au moins

pendant quelque temps.

L’histoire politique est pleine de convictions formées ainsi par

répétitions. Avant 1870, nos généraux et nos hommes d’État ne cessaient

de répéter que les armées allemandes étaient très inférieures aux

nôtres. A force de le répéter, ils le crurent fermement. On sait ce

qu’il nous en coûta.

Le politicien ayant adopté des opinions, simplement parce qu’elles lui

sont utiles finit, à force de les soutenir, par y croire assez pour ne

plus pouvoir ensuite s’en débarrasser facilement, lorsqu’il devient

profitable d’en changer. L’habitude de louer la vertu eût peut-être fini

par rendre Tartufe un homme vertueux.

Les convictions fortes peuvent ainsi sortir de convictions faibles ou

même simplement simulées. «Faites tout comme si vous croyiez, disait

Pascal, cela vous fera croire.»

Le rôle de l’affirmation et de la répétition dans la formation des

opinions et des croyances ne saurait être exagéré. Il est à la base de

leur existence. Si les résultats obtenus par nos orateurs politiques

actuels sont parfois bien médiocres, c’est qu’ils manquent un peu trop

d’un élément dont nous montrerons plus loin la force: le prestige.

L’éloquence parlementaire, écrit un ancien député M. Gérard Varet,

n’est ni une critique de témoignage comme au Palais, ni une

dissertation comme à la Sorbonne. La foule répugne invinciblement à

l’effort de la réflexion, au souci de démontrer et de prouver: elle

veut l’affirmation tranchante, le dogme impérieux et décisif. Et ce

dogme elle le veut dans le sens de ses désirs, sourde aux critiques,

avide de flatterie, ivre du sentiment de son irresponsabilité.

L’orateur qui la connaît va droit en elle, aux sentiments

élémentaires, aux instincts primitifs: orgueil, colère, envie,

espérance. Il crie les misères imméritées, les iniquités, les

réparations, invoque les ambitions messianiques, les rêves

paradisiaques. Une harangue de tribuns, c’est un torrent de lyrisme,

c’est une imprécation ou un hymne.

§ 2.--L’exemple.

L’exemple est une forme puissante de la suggestion, mais pour agir

réellement il doit être impressionnant. Dans l’éducation, un seul

exemple frappant est plus retenu que de faibles exemples longtemps

multipliés.

J’ai eu occasion de vérifier ce principe en dressant des chevaux

difficiles. Une impression forte quoique unique, telle qu’une certaine

application très douloureuse de l’éperon, agit beaucoup plus rapidement

que de faibles actions, souvent répétées.

Cette influence des exemples frappant vivement l’imagination, se

manifesta nettement aux dernières grandes manœuvres militaires de 1910.

Les aéroplanes y répétèrent leurs opérations habituelles sans autre

exercice nouveau que le port d’une dépêche, mais cet exemple de

l’utilité supposée de l’aéroplane en temps de guerre, détermina de suite

le gouvernement à créer solennellement un corps d’aviateurs et le

ministre de la guerre à déclarer que l’aviation constituait une nouvelle

arme à ajouter aux trois autres: l’infanterie, l’artillerie et la

cavalerie.

En politique, la suggestion de l’exemple sur la formation et la

propagation des opinions est décisive. Le succès de certains candidats

socialistes a dirigé une foule de jeunes professeurs vers les pires

formes de la doctrine. M. Bourdeau l’a fort bien montré dans les lignes

suivantes:

Tandis qu’en Allemagne la jeunesse universitaire, la jeunesse

bourgeoise, intelligente et lettrée, jadis attirées vers le

socialisme, s’en éloignent aujourd’hui et reviennent à des sentiments

de patriotisme exclusif et exalté, si bien que la social-démocratie

allemande ne fait pour ainsi dire plus de recrues parmi elles; en

France au contraire, c’est une mode de s’enrôler parmi les étudiants

collectivistes et internationalistes. L’exemple vient de haut, des

agrégés de philosophie, des normaliens. L’École Normale se transforme

en une pépinière du socialisme.

§ 3.--Le prestige.

Les traités de logique décrivent minutieusement les divers éléments de

formation d’un jugement. Ils ont oublié cependant la contagion et le

prestige. Or, ce sont précisément ceux qui déterminent la très immense

majorité de nos opinions.

Devant consacrer un chapitre à la contagion mentale, je n’étudierai

maintenant que le prestige. Cette étude sera sommaire, ayant déjà traité

le sujet dans d’autres ouvrages.

Sans doute, on nous enseigne au collège que le principe d’autorité,

partie fondamentale du prestige, a été remplacé par l’expérience et

l’observation, mais la fausseté d’une telle assertion est facile à

montrer.

Même en laissant de côté les opinions religieuses, politiques et

morales, où le raisonnement n’intervient guère, pour ne tenir compte que

des opinions scientifiques, on constate qu’elles ont, bien souvent, pour

seule base l’autorité de celui qui les énonce et se propagent par simple

contagion.

Il ne saurait d’ailleurs en être autrement. La plus grande partie des

expériences et observations scientifiques étant trop compliquées pour

être répétées, force est de croire sur parole le savant qui les énonce.

L’autorité du maître est souveraine aujourd’hui, tout comme au temps où

régnait Aristote. Elle devient même de plus en plus omnipotente à mesure

que la science se spécialise davantage.

La généralité des opinions que l’éducation nous inculque ayant

uniquement l’autorité pour base, nous nous habituons facilement à

admettre, sans difficulté, une opinion défendue par un personnage

auréolé de prestige.

Sur les sujets techniques de notre profession, nous sommes capables de

jugements assez sûrs. Pour tout le reste, nous n’essayons même pas de

raisonner, préférant admettre, les yeux fermés, les opinions qu’un

personnage ou un groupe doué de prestige nous impose.

En fait, la destinée, qu’on soit homme d’État, patron, artiste, écrivain

ou savant, dépend surtout de la quantité de prestige possédée et, par

conséquent, du degré de suggestion inconsciente qu’on peut créer. C’est

la domination mentale qu’un homme exerce qui détermine son succès. Le

parfait imbécile réussit cependant quelquefois, car, n’ayant pas

conscience de son imbécillité, il n’hésite jamais à affirmer avec

autorité, or l’affirmation énergique et répétée possède du prestige. Le

plus vulgaire des camelots, affirmant fortement la supériorité

imaginaire d’un produit, exerce du prestige sur la foule qui l’entoure.

En revenant sur ce sujet dans la partie de cet ouvrage consacrée à

l’étude expérimentale des croyances, nous montrerons par des exemples

frappants que, même chez des savants éminents, le prestige est souvent

un des facteurs les plus sûrs d’une conviction. Pour les esprits

ordinaires, il l’est toujours.

Créateur d’opinions et maître des volontés, le prestige est une

puissance morale supérieure aux puissances matérielles. Les sociétés

sont fondées sur lui beaucoup plus que sur la force. Revenu presque seul

de l’île d’Elbe, Napoléon, grâce à son prestige, reconquit la France en

quelques jours. Devant son auréole, les canons du roi restèrent

silencieux et ses armées s’évanouirent.

Cette influence fut si colossale qu’elle s’exerçait même sur ses

ennemis. Marie-Caroline, fille de Marie-Thérèse et femme d’un Bourbon,

qui aurait dû exécrer cet ennemi redoutable pour elle, l’admirait comme

un Dieu. Voici ce qu’elle en écrivait dans une lettre:

«C’est le plus grand homme que les siècles aient produit. Sa force,

son énergie, son esprit de suite, son activité, son talent lui ont

acquis mon admiration. Heureux le pays qui aurait un pareil souverain!

Chez celui-ci tout est grand... Je voudrais la chute de la République,

mais la conservation de Buonaparte... S’il mourait, on devrait le

réduire en poudre et en donner une dose à chaque souverain, deux à

chacun de leurs ministres!»

La part du prestige dans la puissance des souverains fut toujours

immense. «Il faudrait, dit justement Pascal, avoir une raison bien

épurée pour ne pas regarder comme un autre homme le grand seigneur

environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires...»

Même à notre âge de nivellement démocratique, le prestige a conservé sa

force et les rois modernes agissent sagement en ne le laissant pas

effleurer.

«Tous ceux qui assistèrent aux funérailles du roi d’Angleterre, écrivait

le correspondant d’un important journal, M. Nozière, furent frappés de

la grande impression que fit sur la foule l’empereur d’Allemagne. Il

s’avançait au milieu des souverains et il s’imposait à l’attention de

tous. Guillaume a le sentiment d’être sur la terre le chevalier de Dieu.

Quand il exprime cette idée, on ne peut s’empêcher de sourire. Mais

cette conviction lui prête une majesté singulière et dont la foule

demeure étonnée. C’est, actuellement, le monarque le plus dramatique.»

Le besoin d’adoration des foules les rend vite esclaves des individus

exerçant sur elles du prestige. Elles adorèrent frénétiquement tous

leurs dominateurs.

Ce n’est jamais en les flattant que l’on peut conserver son prestige.

Elles recherchent des flatteurs mais les méprisent, bientôt. Longtemps

encore se vérifiera l’antique adage:

Poignez vilain, il vous oindra,

Oignez vilain, il vous poindra.

Toute la discipline militaire est fondée sur le prestige des chefs. Une

ignorance déconcertante de la psychologie des foules ayant fait

complètement oublier aujourd’hui ce principe, on s’imagine remplacer la

discipline par la persuasion. Il est recommandé aux officiers de n’être

plus pour les soldats que des frères aînés, tâchant d’obtenir

l’obéissance par des raisonnements. L’inférieur accepte très volontiers

ces théories, mais méprise fort les chefs qui les pratiquent et ceux-ci

perdent graduellement toute autorité. Que deviendra l’armée quand ils

l’auront entièrement perdue?

L’anarchie actuelle résulte en partie de ce que la mollesse des classes

dirigeantes les a dépouillées de leur prestige. Les rois, les peuples,

les individus, les institutions, tous les éléments de la vie sociale en

un mot, sont condamnés à périr dès qu’ils n’exercent plus de prestige.

On peut facilement résumer en quelques lignes l’action des divers

facteurs de propagation des opinions et des croyances énumérés dans ce

chapitre. Sans le prestige aucune n’aurait pu naître, sans l’affirmation

aucune n’aurait pu s’imposer, sans l’exemple et la répétition aucune

n’aurait subsisté.

CHAPITRE II

LA CONTAGION MENTALE.

§ 1.--Les formes de la contagion mentale.

La contagion mentale constitue un phénomène psychologique dont le

résultat est l’acceptation involontaire de certaines opinions et

croyances.

Sa source étant inconsciente, elle s’opère sans qu’aucun raisonnement ou

réflexion y participe. On l’observe chez tous les êtres, de l’animal à

l’homme, principalement lorsqu’ils sont en foule.

Son action est immense, elle domine l’histoire.

La contagion mentale représente en effet l’élément essentiel de la

propagation des opinions et des croyances. Sa force est souvent assez

grande pour faire agir l’individu contre ses intérêts les plus évidents.

Les récits innombrables de martyrs, de suicides, de mutilations, etc.,

déterminés par contagion mentale en fournissent des preuves.

Toutes les manifestations de la vie psychique peuvent être contagieuses

mais ce sont, en particulier, les émotions qui se propagent de cette

façon. Les idées contagieuses sont des synthèses d’éléments affectifs.

Dans la vie ordinaire, la contagion peut être limitée par l’action

inhibitrice de la volonté, mais si une cause quelconque: changement

violent de milieu en temps de révolution, excitations populaires, etc.,

viennent la paralyser, la contagion exercera facilement son influence et

pourra transformer des êtres pacifiques en guerriers hardis, de placides

bourgeois en farouches sectaires. Sous son influence, les mêmes

individus passeront d’un parti dans un autre, et apporteront autant

d’énergie à réprimer une révolution qu’à la fomenter.

La contagion mentale ne s’exerce pas seulement par le contact direct des

individus. Les livres, les journaux, les nouvelles télégraphiques, de

simples rumeurs même, peuvent la produire.

Plus les moyens de communication se multiplient, plus les volontés se

pénètrent et se contagionnent. Nous sommes liés davantage chaque jour à

ceux qui nous entourent. La mentalité individuelle revêt facilement une

forme collective.

De toutes les variétés de contagion mentale qui nous étreignent, une des

plus puissantes est, je l’ai déjà montré, celle du groupe social dont

nous faisons partie. Aucune volonté n’essaie de s’y soustraire. Il dicte

même le plus souvent nos opinions et nos jugements sans que nous nous en

apercevions.

§ 2.--Exemples divers de contagion mentale.

Les sentiments, bons ou mauvais, sont contagieux et c’est pourquoi le

rôle de l’entourage dans l’éducation offre tant d’importance. «Dis-moi

qui tu hantes, je te dirai qui tu es» est un très juste proverbe.

A la contagion mentale par exemple est due la formation d’une foule de

jeunes criminels chassés de l’usine par des lois prétendues

humanitaires. Sans autre occupation désormais que de flâner dans la rue,

ils y entrent en relations avec des camarades dérobant aux étalages de

menus objets et bientôt les imitent. L’importance de ces vols augmente

graduellement et des associations sont formées pour imiter des bandes

célèbres. Le rôdeur de hasard devient bientôt un voleur professionnel

dont la vie s’écoulera de prison en prison. Il acceptera d’autant plus

facilement sa destinée qu’aucune action inhibitrice ne viendra limiter

les effets de la contagion. Les magistrats sont, en effet, pleins

d’indulgence pour tous les criminels et de bons philanthropes, un peu

imbéciles, leur font construire d’élégantes prisons bien chauffées et

pourvues de tout le confort moderne.

La contagion criminelle se produit très souvent aussi, grâce aux récits

d’assassinats sensationnels racontés par les journaux. Le célèbre Jack

l’éventreur eut de nombreux imitateurs dans plusieurs villes

d’Angleterre.

Les faits démontrant la contagion mentale sont si manifestes qu’il

semblerait inutile d’y insister. Mais la fameuse mesure, décidée en

conseil des ministres, d’introduire les apaches dans l’armée, prouve à

quel point les gouvernants l’ignorent. Le plus modeste des psychologues

aurait appris à ces médiocres hommes d’État combien cette résolution

serait désastreuse et qu’il faudrait y renoncer bientôt. C’est ce qui

arriva en effet.

Des diverses émotions, la plus contagieuse peut-être, est la peur. On

connaît son rôle capital, dans la vie des individus et des peuples. Si

elle n’a pas suffi à créer les dieux, comme le soutenait Lucrèce, son

influence fut manifeste dans leur genèse.

Aussi puissante qu’au début de l’histoire, elle crée les paniques qui

font perdre les batailles et peut même conduire ses victimes au suicide.

La terreur de la dernière comète qui devait, disait-on, rencontrer la

terre, amena plusieurs personnes à se tuer.

Elle ne dirige pas seulement les individus et les foules, mais encore

les politiciens qui les mènent. Dans ma _Psychologie politique_, j’ai

montré que la peur fut l’origine d’un grand nombre de lois, votées

depuis vingt ans, et dont les funestes effets se déroulent chaque jour.

On peut dire que dans les temps troublés le fantôme de la peur règne

souverainement sur les assemblées politiques et détermine leurs opinions

et leurs votes. Il provoqua les plus féroces mesures de la Convention.

C’est sous les griffes de la peur que Carrier faisait périr ses victimes

dans d’affreux supplices et que Fouquier-Tinville les envoyait par

centaines à l’échafaud.

La plupart des émotions sont aussi contagieuses que la peur. Les vrais

orateurs le savent bien. Le vote de la Chambre qui renversa le ministère

Clemenceau en quelques minutes, fut, je l’ai déjà rappelé, le résultat

d’une émotion contagieuse qu’un orateur de l’opposition sut provoquer.

Les expressions, gestes et mouvements de la physionomie traduisant les

sentiments: colère, bienveillance, méchanceté, gaieté, etc., sont

également contagieux. Il est sage, quand on sollicite une faveur, de

prendre une mine souriante au lieu d’un air contraint. On a ainsi la

chance de disposer à la bienveillance par contagion celui qui vous

écoute.

§ 3.--Puissance de la contagion mentale.

La contagion mentale est un phénomène absolument général, observable

aussi bien chez les animaux que chez l’homme. Un cheval a-t-il un tic,

dans une écurie, tous les autres l’acquièrent bientôt. Si l’un des

chiens d’une meute aboie, les autres l’imitent aussitôt. Quand un mouton

fuit, tous les moutons le suivent.

La contagion mentale peut être assez forte, je le disais plus haut, pour

l’emporter sur l’instinct de la conservation et conduire l’individu à

sacrifier sa vie. On a souvent répété l’histoire des quinze invalides se

pendant au même crochet d’un couloir et celle des soldats qui se

suicidèrent dans la même guérite.

Les faits de ce genre sont innombrables. J’en emprunte quelques-uns au

Dr Nass:

Qu’un suicide sensationnel soit raconté par la presse dans tous ses

détails, bientôt il sera répété, avec le même art, par quelques

déséquilibrés. Au lendemain de l’affaire Syveton on a noté plusieurs

asphyxies volontaires par le gaz.

... C’est surtout en Russie, pays de mysticisme, que les épidémies

d’auto-homicide ont causé d’immenses ravages... Au temps des

persécutions religieuses, les prophètes prêchaient le suicide par le

feu. Une seule fois 600 personnes périrent du même coup dans les

flammes. Un historien des religions russes estime à 20.000 le nombre

des victimes de 1673 à 1691. M. Stohoukine cite un cas où un bûcher

dévora 2.500 individus qui se sacrifiaient dans l’espoir d’un monde

meilleur.

Des exemples du même ordre se continuent de nos jours. C’est par

contagion mentale que se propagent en Russie les skopsy qui se

soumettent à une castration volontaire et une autre secte dont les

membres se font enterrer vivants.

La contagion mentale est assez puissante pour créer dans l’esprit une

représentation quelconque. Elle engendrera donc facilement l’apparence

d’une maladie qui à la longue pourra devenir maladie réelle. Un savant

chirurgien des hôpitaux, le Dr Picqué, a rapporté récemment qu’à la

suite d’un cas de mort par appendicite, 15 officiers sur 25 que comptait

un détachement s’alitèrent en présentant tous les symptômes classiques

de l’appendicite. On les guérit par suggestion.

§ 4.--Influences de la contagion dans la propagation des croyances

religieuses et politiques.

Les réflexions précédentes font aisément pressentir le rôle de la

contagion mentale sur la propagation des opinions et des croyances.

D’une façon générale et sans qu’on ait à citer beaucoup d’exceptions,

les croyances religieuses et politiques se répandent surtout par voie de

contagion, notamment dans les foules. Elle s’exerce d’autant plus

énergiquement que la foule est plus nombreuse. Une croyance faible sera

très vite renforcée par la réunion des individus qui la partagent.

Grâce à la puissance de la contagion, la valeur rationnelle de la

croyance propagée est sans importance. La contagion s’exerçant sur

l’inconscient, la raison n’y prend aucune part.

De la foule, elle s’élève souvent à ceux placés au-dessus d’elle; il ne

faut donc pas s’étonner que les croyances les plus absurdes et les plus

funestes puissent trouver des défenseurs parmi les gens éclairés.

Nombreux sont les exemples analogues à celui de ce maître des requêtes

au Conseil d’État qui défendait les grèves de fonctionnaires au moment

où celle des postiers menaçait la France d’un désastre.

Par voie de contagion, bourgeois, lettrés, professeurs, etc., finissent

toujours par subir plus ou moins l’influence des opinions populaires. La

contagion mentale peut donc asservir toutes les intelligences. De même

que la contagion par les microbes, elle n’épargne que des natures fort

résistantes et peu nombreuses.

Les grands mouvements religieux de l’histoire furent toujours le

résultat de la contagion mentale. Son action ne s’exerça jamais

davantage qu’à notre époque, d’abord, parce qu’avec le progrès des idées

démocratiques le pouvoir tombe de plus en plus entre les mains des

foules, ensuite parce que la diffusion rapide des moyens de

communication permet aux mouvements populaires de se répandre presque

instantanément. On sait avec quelle rapidité se propagèrent les grèves

des postiers et des cheminots, les révolutions de Russie, de Turquie et

de Portugal.

Les gouvernements affaiblis sont impuissants contre la contagion. Non

seulement ils ont pris l’habitude de céder à toutes les injonctions

populaires, mais encore ces injonctions sont immédiatement appuyées par

des légions d’intellectuels que la contagion mentale, renforçant les

impulsions de leurs intérêts, amène à considérer comme équitables les

plus iniques revendications. Les fantaisies extravagantes des multitudes

deviennent pour eux des dogmes aussi respectables que l’étaient jadis,

pour les courtisans des monarchies absolues, les volontés de leur

maître.

Les opinions propagées par contagion ne se détruisent qu’au moyen

d’opinions contraires propagées de la même façon. Appliquée par des

hommes d’État, cette règle de psychologie leur permettrait, grâce aux

moyens dont ils disposent, de combattre la contagion par la contagion.

Ce dernier point nous écartant un peu de notre sujet, nous n’insisterons

pas davantage ici. Si ce chapitre a été bien compris, le lecteur possède

une des clefs principales du mécanisme de la propagation des opinions et

des croyances, c’est-à-dire des facteurs fondamentaux de l’histoire.

CHAPITRE III

LA MODE.

§ 1.--Influence de la mode dans tous les éléments de la vie sociale.

Les variations de la sensibilité sous l’influence des modifications du

milieu, des besoins, des préoccupations, etc., créent un esprit public

qui varie d’une génération à une autre et même plusieurs fois dans

l’espace d’une génération. Cet esprit public, rapidement étendu par

contagion mentale, détermine ce qu’on appelle la mode. Elle est un

puissant facteur de propagation de la plupart des éléments de la vie

sociale, de nos opinions et de nos croyances.

Le costume n’est pas seul soumis à ses volontés. Le théâtre, la

littérature, la politique, les arts, les idées scientifiques même, lui

obéissent et c’est pourquoi certaines œuvres ont un fond de ressemblance

qui permet de parler du style d’une époque.

En raison de son action inconsciente, on subit la mode sans même s’en

apercevoir. Les esprits les plus indépendants ne s’y soustraient guère.

Bien rares, les artistes, les écrivains, osant produire une œuvre trop

distante des idées du jour.

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