Nul besoin d’une psychologie bien savante pour prédire ce résultat.

Comment supposer, qu’ayant agi une première fois sur l’opinion populaire

par tous les moyens à la disposition du gouvernement, on pourrait à

quelques mois de distance obtenir des résultats différents? Les

ministres le supposaient sans doute en se basant sur la mobilité bien

connue des foules, mais ils oubliaient leur fixité sur certaines

questions fondamentales. Or, c’était justement sur ces points essentiels

que les électeurs devaient voter. Ils correspondaient à des tendances

traditionnelles irréductibles des diverses fractions du peuple anglais.

L’âme collective ne peut être dirigée qu’en la pénétrant. J’ai bien des

fois montré à quel point la plupart de nos hommes d’État en ignorent le

mécanisme. La loi récente sur les retraites ouvrières l’a une fois de

plus montré. Ils comprennent encore moins l’âme collective d’autres

peuples, comme le prouvent les idées d’assimilation imposées à nos

colonies.

§ 3.--La puissance de l’opinion populaire avant l’âge moderne.

L’action des opinions populaires devenue prépondérante aujourd’hui,

s’est également exercée aux divers temps de l’histoire. On ne l’aperçoit

pas toujours, parce que la chronique des nations n’a guère été, pendant

longtemps, que celle des souverains. Tous les actes de leurs règnes

semblaient des créations de leurs volontés.

Bien qu’oubliées des livres, les influences populaires furent cependant

considérables. Quand après avoir terminé l’histoire des rois on

s’occupera de celle des peuples, il apparaîtra clairement que les foules

furent les vraies créatrices d’événements mémorables: croisades, guerres

de religion, massacre de la Saint-Barthélemy, révocation de l’édit de

Nantes, Restauration monarchique et napoléonienne, etc. Aucun despote

n’aurait jamais eu la puissance d’ordonner la Saint-Barthélemy, et,

malgré son absolu pouvoir, Louis XIV n’aurait pu révoquer l’édit de

Nantes.

Sans vouloir entrer ici dans les détails et en me bornant comme exemple

au dernier des événements que je viens de citer, je ferai remarquer que

Louis XIV ne l’ordonna que poussé par la volonté générale.

«Il n’y eut rien de plus populaire, écrit justement Faguet, que la

révocation de l’édit de Nantes; ce fut une mesure de souveraineté

nationale, ce fut une mesure d’oppression de la minorité par la

majorité, ce fut une mesure éminemment démocratique.»

La plupart des événements créés par les foules sont généralement ceux

qui jouèrent le plus funeste rôle dans l’histoire. Les catastrophes

d’origine populaire furent heureusement peu nombreuses, grâce à l’action

des élites qui, si faible aujourd’hui, réussissait alors, le plus

souvent, à limiter les caprices et les fureurs du nombre.

§ 4.--Les progrès actuels des influences collectives dans la genèse des

opinions et leurs conséquences.

L’action grandissante du pouvoir des foules étant un des facteurs

inévitables de la vie moderne, il faut savoir le subir. Pascal s’y

résignait déjà: «Pourquoi suit-on la pluralité? Est-ce parce qu’ils ont

plus de raison? Non, mais plus de force».

Et par le fait seul que la puissance a été conférée au nombre, ou tout

au moins à ceux qui conduisent le nombre, que le nombre est persuadé

qu’étant tout il peut tout, il s’ensuit que les flatteurs de ce pouvoir

nouveau se multiplient chaque jour pour le servir. Législateurs et

ministres sont devenus ses esclaves.

Les hommes politiques sont bien petits aujourd’hui devant les

mugissements populaires. Les plus pondérés cèdent en tremblant. Ils

n’hésiteront jamais, comme on le vit avec stupeur à Brest, à signer des

manifestes en faveur d’un anarchiste antipatriote, candidat au

Parlement, si de bas comités électoraux le leur ordonnent.

Cette servilité fut du reste la loi de tous les âges. Qu’un peuple

aspire à la liberté, ce qui lui arrive rarement, ou se rue vers la

servitude, tendance beaucoup plus fréquente, il trouvera toujours des

professeurs et des avocats pour donner une forme intellectuelle à ses

impulsions, si dangereuses qu’elles puissent être.

Les opinions des foules dictent aujourd’hui aux législateurs les lois

qu’ils doivent voter, et, comme ces lois correspondent à des fantaisies

éphémères et non à des nécessités, leur résultat final est de

désorganiser la vie industrielle, sociale et économique du pays. Quant

aux gouvernants, ils se bornent à suivre les mouvements de l’opinion, se

sentant impuissants à les diriger, et laissent ainsi s’accumuler des

ruines.

On le constate maintenant chaque jour. La dernière grève des inscrits

maritimes, qui faillit anéantir le commerce de l’Algérie, en a fourni un

bien lamentable exemple.

Dès qu’une grève maritime se manifeste, la navigation étant réservée à

la marine française, l’Algérie se trouve en état de blocus, et ses

marchandises pourrissent dans ses ports. En 1904, les communications

furent ainsi interrompues trois mois; en 1907, un mois; en 1909, deux

mois. Pour remédier à ce blocus il suffisait de suspendre momentanément

le monopole des pavillons, de façon à permettre aux bâtiments étrangers

un commerce au moins provisoire entre la France et l’Algérie. Afin de se

ménager la clientèle électorale des inscrits maritimes, on préféra faire

perdre des millions à l’Algérie.

Devant cette passivité résignée, cette obéissance à leurs ordres, les

foules deviennent chaque jour plus impérieuses. Les freins qui les

maintenaient étant détruits, elles obligent parfois leurs représentants

à légiférer au mépris de toute équité comme l’auraient fait des barons

féodaux.

Il faudrait entrer dans trop de détails pour montrer comment se sont

graduellement désagrégées les actions inhibitrices qui modéraient jadis

les fantaisies et les fureurs des foules, et comment a été amené leur

état de révolte permanente. Cet esprit de rébellion résulte avant tout

de la notion, qu’il suffit de menacer et, au besoin, saccager, comme à

Narbonne et en Champagne, pour être obéi.

Nombreux sont les faits mettant en évidence les phases de cette lente

évolution de l’âme populaire, et montrant quels changements de mentalité

parvinrent à ébranler des principes de droit séculaire, considérés comme

indestructibles. Je me bornerai à citer comme exemple, la genèse d’une

loi, d’aspect inoffensif et humanitaire à ses débuts, mais dont le

résultat final fut la suspension momentanée de la vie nationale, par

suite de la grève des cheminots.

Depuis longtemps, les compagnies payaient à leurs employés des retraites

souvent supérieures à celles des fonctionnaires. D’après les chiffres

donnés à la Chambre, alors que les ouvriers mineurs ont un maximum de

pension de 360 francs, les instituteurs 1.100 francs, les professeurs de

collège 1.385 francs, celles des chefs de gare et des mécaniciens

peuvent atteindre et dépasser 3.500 francs. L’orateur qui donnait ces

chiffres à la tribune ajoutait que ce n’est pas la situation des

employés des compagnies qui demanderait à être améliorée.

Rien de plus évident, mais comme les cheminots peuvent devenir de bons

agents électoraux, et d’ailleurs faisaient entendre, dans les journaux

qu’ils inspirent, de violentes menaces, les législateurs crurent très

simple d’user de leur souveraineté absolue pour leur donner

satisfaction. Ils s’empressèrent donc de voter une énorme augmentation

de retraites, payables naturellement par les actionnaires des

compagnies. Peu de despotes auraient osé employer ce procédé et déclarer

ainsi à des actionnaires: il me plaît de réduire vos maigres dividendes

pour faire des pensions à une catégorie d’agents dont j’ai besoin.

Obéissez et payez.

Les chemins de fer, étant entreprises privées, sont liés par des

contrats qu’un seul des contractants n’a pas le droit de briser. Cette

vérité eût fait réfléchir des législateurs moins aveuglés par la théorie

de la souveraineté de l’État représentant les foules. Il ne se trouva

pourtant, au Sénat, qu’un seul sénateur, M. Raymond Poincaré, pour

montrer le caractère odieux d’une intervention ayant pour but de

dépouiller une classe de citoyens au profit d’une autre. «C’est, dit-il,

le fait du Prince dans ce qu’il a de plus arbitraire. Nous légiférons

pour l’avenir; on nous demandera demain de légiférer, sinon pour le

passé, du moins pour le présent... Où irons-nous, Messieurs, je me le

demande? Nous résisterons sans aucun doute, mais combien, le jour venu,

serons-nous à résister?»

Pas beaucoup, certes, car l’éminent homme d’État, après avoir fort bien

montré les redoutables dangers du projet du Gouvernement, n’en a pas

moins voté pour lui, contribuant ainsi à violer des principes de droit

fondamentaux.

Encouragés par le succès de leurs menaces, les employés de chemins de

fer exigèrent immédiatement des augmentations de traitement

considérables. Les compagnies, ayant essayé de résister, il en résulta

finalement la désastreuse grève des cheminots qui désorganisa tous nos

réseaux.

Ce n’est là d’ailleurs qu’un commencement. Les ouvriers auxquels on

propose des pensions de deux ou trois cents francs ne s’en contentent

plus depuis qu’ils ont constaté que, par des violences, leurs collègues

des chemins de fer en obtenaient deux ou trois mille. A la suite du vote

du Sénat, les demandes de retraites proportionnelles commencèrent

naturellement à pleuvoir: cantonniers, ouvriers des arsenaux, des mines,

des tabacs réclamèrent énergiquement. Mais tout cela est l’avenir, un

redoutable avenir, que les préoccupations électorales peuvent seules

empêcher d’apercevoir. Quel sinistre aveuglement!

On a vu, par la révolte récente de plusieurs villes d’un département,

révolte accompagnée de pillage et d’incendies, les progrès de la

violence des classes populaires quand on refuse de leur obéir

instantanément.

Le but poursuivi se dessine chaque jour plus nettement. Il consiste à

tâcher de dépouiller ceux qui possèdent. Cet idéal, constamment prêché

par les meneurs, est au fond de toutes les revendications.

En attendant, les législateurs sanctionnent servilement les mesures que

la foule exige. Ils ont perdu le sens des possibilités et des réalités.

Les plus dures expériences ne les éclairent pas. Ils s’imaginent marcher

ainsi vers le progrès et la liberté, tandis que leurs votes nous mènent

vers la servitude, la décadence et tous les despotismes qui en sont la

suite.

§ 5.--Influence des collectivités dans la stabilisation de certains

éléments sociaux.

Le rôle destructeur des opinions des foules, n’est qu’une des faces de

leur action. Sous la mobilité populaire apparente, existe, nous l’avons

dit, un esprit traditionaliste assez difficile à détruire. Grâce à lui

les foules retournent facilement au passé.

Le côté conservateur de l’âme populaire s’observe surtout dans les

groupes sociaux: classes, congrès, corporations, syndicats, académies,

etc.

L’action de ces groupes homogènes est souvent fort différente de celle

des foules hétérogènes dont nous nous sommes occupé plus haut. Ni

destructive, ni créatrice elle stabilise, en raison de l’autorité du

nombre, des opinions nouvelles créées par des élites et fixe ainsi pour

quelque temps certains éléments importants des civilisations: langues,

arts, modes, croyances, théories scientifiques même.

L’action individuelle est certainement capitale, et le génie, sa plus

belle floraison, est toujours personnel; cependant ses créations ne

peuvent pleinement s’épanouir qu’après être devenues collectives. Sans

les chercheurs solitaires, il n’y aurait jamais eu ni civilisation, ni

progrès, mais l’œuvre individuelle n’acquiert toute sa puissance que par

son absorption dans l’âme collective.

CHAPITRE III

LA DISSOLUTION DE L’AME INDIVIDUELLE DANS L’AME COLLECTIVE.

§ 1.--Désagrégation actuelle des grandes collectivités en petits

groupements.

Après s’être péniblement dégagée, par un lent travail séculaire, de la

collectivité, l’âme individuelle tend à y retourner actuellement, sous

une forme imprévue, fort différente de celle imaginée par certains

théoriciens politiques, rêvant un nivellement général des conditions et

des fortunes sous la direction de l’État.

A côté des théories socialistes, et bientôt contre elles, se

développaient de petits groupes nettement séparés les uns des autres par

leurs opinions et leurs intérêts. Cette désagrégation d’une société en

fragments sans liens communs constitue ce qu’on a nommé le mouvement

syndicaliste.

Loin de rester, comme le socialisme, l’œuvre de théoriciens purs,

étrangers aux réalités, il représente une création spontanée due à des

nécessités économiques qui se sont imposées partout, ainsi que le prouve

sa généralisation, sous des formes diverses, chez des peuples de

mentalités distinctes. Les seules différences sont que le syndicalisme,

révolutionnaire dans certains pays, reste pacifique dans d’autres.

L’évolution industrielle qui a engendré ce mouvement conduit les grandes

patries modernes à se subdiviser en petites patries, ne respectant que

leurs lois propres, et méprisant celles de la collectivité générale qui

les contient.

L’union provisoire de ces divers groupes, malgré des intérêts distincts,

les a doués d’une force assez puissante pour faire prévaloir souvent

leurs volontés.

Cette force, chacun en constate facilement les résultats, mais on

s’aperçoit beaucoup moins en général, que l’union momentanée de tous ces

groupes ne saurait durer. Dès que l’ancien bloc social aura été

entièrement dissous en petits fragments solidement constitués, leurs

divergences d’intérêts les conduira fatalement à des luttes incessantes.

Si chaque groupe est en effet composé d’éléments homogènes, ayant des

intérêts et des opinions identiques, il se trouve en conflit avec

d’autres groupes, aussi puissants, mais d’intérêts nettement opposés.

On peut dès maintenant pressentir ces futures luttes, entre intérêts

contraires, par l’histoire des anciennes républiques italiennes, celles

de Sienne et de Florence notamment. Gouvernées par des syndicats

ouvriers, leurs dissensions intestines ensanglantèrent pendant des

siècles toutes les cités où ils furent maîtres.

N’objectons pas qu’il s’agit de temps très anciens. Les grandes lois

sociales ne sont pas nombreuses et se répètent toujours.

Les luttes de groupes ne font que commencer, parce que le pouvoir

central, puissant encore, refrène leurs rivalités, mais ce pouvoir perd

de plus en plus son action. Dès qu’il l’aura tout à fait perdue on verra

les conflits des groupements collectifs se manifester d’abord contre

lui, comme à Narbonne, puis entre eux, comme en Champagne, où les

syndicats rivaux de deux départements d’intérêts contraires se sont

âprement combattus.

Pillages, incendies, massacres seront alors, comme ils le furent

toujours, les manifestations inévitables des colères populaires devant

la moindre résistance à leurs volontés, lorsqu’aucun frein ne les

retient plus.

* * * * *

Nous ne nous sommes pas autant écarté du problème de la genèse des

opinions et des croyances que le précédent exposé pourrait le faire

croire. Comment comprendre l’unité d’opinions d’un groupe sans avoir

déterminé d’abord sous quelles influences il s’est formé?

Dans les chapitres consacrés à l’étude des opinions individuelles, nous

avons souvent eu peine à préciser, parmi les facteurs pouvant agir, ceux

qui jouent un rôle prépondérant. Rien n’est plus aisé, au contraire,

pour des groupes très homogènes, très circonscrits, tels que ceux dont

on vient d’indiquer la formation.

Ils sont en effet composés d’individus ne possédant d’autres opinions

que celles de leur petit milieu. Pour conserver sa force, le groupe est

obligé de ne tolérer aucune dissidence. Par l’opinion d’un de ses

membres, on connaît celle de tous les autres.

Le problème de la genèse des opinions et des croyances, encore compliqué

aujourd’hui, se simplifiera donc considérablement quand ne sera plus

tolérée que l’opinion du groupe dans lequel on se trouvera confiné.

L’indépendance des idées deviendra alors de plus en plus impossible.

Que les sociétés futures tombent sous le joug du socialisme, du

syndicalisme, ou des despotes, engendrés par les anarchies nées de ces

doctrines, elles n’en seront pas moins mentalement asservies.

§ 2.--Comment l’âme individuelle est sortie de l’âme collective et

comment elle y retourne.

L’évolution moderne tend, nous venons de le voir, à désagréger les

sociétés en petits groupes distincts, possédant des sentiments, des

idées et des opinions identiques, c’est-à-dire une âme commune. Inutile

de discuter sur la valeur de cette évolution, les raisons ne changeant

pas les choses.

Mais sans juger les faits, on peut du moins chercher à les interpréter.

Or, il est aisé de montrer que cette fusion des âmes individuelles en

âmes collectives constitue un retour à des phases extrêmement lointaines

de l’histoire observées encore à l’état de survivance chez les peuples

primitifs inférieurs.

Ces peuples primitifs se composent toujours en effet de petits groupes

nommés tribus, momentanément alliés, souvent en guerre. Le rôle de

l’individu s’y montre très faible, parce que l’âme individuelle n’est

pas dégagée encore. Ils n’ont qu’une âme collective, et c’est pourquoi

tous les membres d’une même tribu sont considérés comme responsables des

actes d’un seul.

La connaissance de cette notion caractéristique est indispensable pour

comprendre le droit usuel de tous les primitifs ou même de

demi-civilisés, les Annamites par exemple. Un administrateur

d’Indo-Chine, M. Paul Giran, fait justement remarquer que le droit

collectif de ce pays paraît incompréhensible aux magistrats européens

qu’on y envoie parce qu’ils tiennent pour une indiscutable évidence que

seul l’auteur d’un délit en est responsable. L’idée qu’une personne

étrangère à un crime puisse, du fait de ce crime, subir une peine

quelconque, leur paraît monstrueuse.

Elle ne l’est cependant pas pour l’Annamite. Dans de nombreux cas, les

parents appartenant au groupe familial du coupable sont exécutés. Et

pourquoi? Pour la raison psychologique indiquée plus haut, que les

éléments de chaque groupe social n’étant pas différenciés, sont

considérés comme n’ayant qu’une âme collective. Ce principe est général

puisqu’il régit le communisme politique, religieux ou social de tous les

peuples à leurs débuts.

Le droit primitif ne distinguant pas la personnalité individuelle, non

encore différenciée, de son groupe, punit le groupe tout entier ou un

fragment quelconque de ce groupe. Comment les codes qui ne traduisent

que la coutume pourraient-ils en décider autrement?

Le condamné ne proteste nullement, d’ailleurs, contre un tel droit,

inique pour le civilisé, mais équitable pour l’homme, imprégné du

sentiment très net de son étroite solidarité avec un groupe dont il ne

se croit pas séparable.

Les Européens eux-mêmes reviennent à ce droit primitif en temps de

guerre, quand ils fusillent les otages, en s’appuyant sur le principe de

la responsabilité collective. Ils semblent destinés à y retourner d’une

façon plus générale encore, si les sociétés continuent à se désagréger

en groupes, comme ceux étudiés plus haut.

La non-différenciation psychologique des divers membres d’une tribu,

chez les primitifs, s’accompagne aussi d’une non-différenciation

anatomique. J’ai jadis prouvé, par des recherches faites sur des

milliers de crânes, que l’homogénéité anatomique d’un peuple est

d’autant plus grande qu’on remonte plus haut vers ses origines, et qu’à

mesure qu’il progresse les crânes de ses divers membres se différencient

davantage. Ce fait est à rapprocher des observations des voyageurs

montrant que tous les membres d’une tribu sauvage se ressemblent

étonnamment et que les sexes eux-mêmes sont à peine distincts.

L’âme collective des primitifs, les peuples civilisés la possèdent

également. Mais des âmes individuelles en limitent l’influence. La

première constitue ce que nous avons appelé l’âme de la race. Elle se

manifeste surtout dans les grandes circonstances intéressant la destinée

du peuple tout entier. L’âme individuelle se manifeste au contraire dans

les moindres circonstances habituelles de la vie quotidienne. Cette

superposition des âmes individuelles à l’âme collective est, je l’ai dit

déjà, un phénomène analogue à celui observé chez tous les êtres dont les

espèces possèdent, avec les caractères généraux du genre auquel ils

appartiennent, ceux spéciaux à chaque espèce.

On ne recherchera pas ici au prix de quels efforts séculaires l’âme

individuelle s’est lentement dégagée de l’âme collective, où l’intérêt

social tendait à la maintenir, par l’action puissante des croyances

religieuses, du milieu, des coutumes, des traditions et des lois.

Exposer cette succession d’efforts serait refaire l’histoire. Une

pareille étude nous apprendrait que, dans la suite des temps, le nombre

d’hommes ayant réussi à se dégager du poids énorme de l’âme collective

fut toujours assez rare. Elle nous montrerait aussi que l’humanité leur

doit tous les progrès accomplis pendant son lent essor. Elle nous dirait

enfin que les sociétés qui ont vécu par eux se sont toujours cependant

dressées contre eux. S’ils furent tolérés quelquefois, aux périodes de

transition, ce ne fut jamais pour longtemps. Les mouvements socialistes

et syndicalistes actuels représentent de nouvelles phases de la

perpétuelle tentative des sociétés pour unifier les hommes et les

maintenir dans les mêmes opinions, les mêmes croyances et la même

conduite.

* * * * *

Le plus important des faits exposés dans ce chapitre est le commencement

de désagrégation des sociétés actuelles en petits groupes indépendants,

réciproquement hostiles, cherchant à s’isoler de plus en plus et enlever

ainsi aux nations leur unité. L’âme individuelle, qui avait mis des

siècles à se dégager un peu de l’âme collective, y retourne

actuellement.

Nous assistons donc à ce phénomène singulier, de peuples civilisés

tendant à remonter vers une mentalité inférieure qui fut celle des

premiers âges. Les grandes luttes de l’avenir seront moins souvent entre

peuples différents qu’entre les groupes constitués au sein de chacun

d’eux.

La dissolution de l’âme individuelle dans l’âme collective d’un groupe

est sans doute une force pour ce groupe, mais ne constitue sûrement pas

un progrès, ni pour la société ni pour les individus. On ne devient une

personnalité puissante qu’en s’évadant de l’âme collective.

LIVRE VII

LA PROPAGATION DES OPINIONS ET DES CROYANCES

CHAPITRE I

L’AFFIRMATION, LA RÉPÉTITION, L’EXEMPLE ET LE PRESTIGE.

§ 1.--L’affirmation et la répétition.

Le rôle des facteurs énumérés dans ce chapitre ayant déjà été étudié

dans plusieurs de mes ouvrages, je me bornerai à résumer brièvement leur

action.

L’affirmation et la répétition sont des agents fort puissants de

création et de propagation d’opinions. L’éducation est en partie basée

sur eux. Les politiciens et les meneurs de toute nature en font un usage

journalier. Affirmer, puis répéter, représente même le fond principal de

leurs discours.

L’affirmation n’a pas besoin de s’appuyer sur une preuve rationnelle

quelconque, elle doit seulement être brève, énergique et

impressionnante. On peut considérer comme type de ces trois qualités, le

manifeste suivant, reproduit récemment dans plusieurs journaux.

Qui produit le blé, c’est-à-dire le pain pour tous? Le paysan! Qui

fait venir l’avoine, l’orge, toutes les céréales? Le paysan! Qui élève

le bétail pour procurer la viande? Le paysan! Qui élève le mouton pour

procurer la laine? Le paysan! Qui produit le vin, le cidre, etc.? Le

paysan! Qui nourrit le gibier? Le paysan!

Et pourtant, qui mange le meilleur pain, la meilleure viande? Qui

porte les plus beaux habits? Qui boit le bordeaux et le champagne? Qui

profite du gibier? Le bourgeois!

Qui s’amuse et se repose à volonté? Qui prend tous ses plaisirs? Qui

fait des voyages d’agrément? Qui se met à l’ombre l’été, à côté d’un

bon feu l’hiver? Le bourgeois!

Les opinions et les croyances · 第 11 / 21 段