Mais si des expériences aussi visibles que la précédente peuvent

transformer l’opinion, il ne s’en suit pas que les facteurs générateurs

de ces expériences soient facilement compris. En ce qui concerne par

exemple les accidents dont je viens de parler, le ministre des Travaux

Publics n’a nullement aperçu les causes secrètes d’une anarchie

impossible à nier. Obligé de reconnaître que les nombreuses catastrophes

dues à des collisions de trains provenaient surtout de l’indiscipline

d’un personnel n’observant plus les règlements, il crut y remédier par

la révocation du Directeur du réseau. Son successeur n’eut d’autre

ressource, pour diminuer les accidents, que de réduire considérablement

le nombre des trains et leur vitesse, moyen assurément peu glorieux,

mais sûr.

Qu’aurait-il pu d’ailleurs contre des effets provoqués par des causes

étrangères à son action? Ni octroyer à l’administration de l’État une

capacité industrielle qu’elle ne possède pas, ni davantage créer chez

les employés, excités par d’ambitieux entraîneurs, la discipline, le

zèle, le respect des règlements indispensables à leur profession.

Comment, écrivait le _Temps_, avoir un personnel de choix dans un

réseau dont les politiciens d’arrondissement n’ont voté le rachat que

pour y caser leurs protégés et s’y faire une clientèle? Comment

obtenir une stricte soumission de ces cheminots, dont toutes les

incartades sont immédiatement excusées et couvertes par un groupe de

députés démagogues?

En attendant, concluait le même journal, l’État, qui patauge si

misérablement sur son propre réseau, serait sage de laisser les

compagnies exploiter les leurs en toute liberté et de ne point leur

imposer des abus dont il a vu chez lui les désastreuses conséquences.

Vain espoir, l’État, c’est-à-dire les politiciens qui pèsent sur lui, ne

cesse de persécuter les compagnies, de les accabler de charges et

d’encourager l’indiscipline et les réclamations de leurs agents.

Mais la fatalité des choses dominant les discours, a donné une nouvelle

leçon expérimentale qui finira sûrement par être comprise.

Il y a quelques années, j’avais prédit dans un article de revue que le

résultat des despotiques interventions Étatistes serait de faire tomber

rapidement la valeur des actions des compagnies, c’est-à-dire un des

éléments les plus stables de la richesse publique parce qu’il est

réparti dans le plus grand nombre de mains. Cette prédiction s’est

réalisée rapidement. La plupart des actions ont subi une baisse énorme,

atteignant pour le Lyon, près de 17 p. 100. Les actions de cette

compagnie, cotées en février 1909 1.385 francs à la Bourse, tombaient à

1.150 francs en février 1911. Il faudra que la chute soit plus profonde

encore et surtout que ses répercussions se manifestent nettement pour

que cette leçon expérimentale profite.

Les mêmes causes produisant généralement les mêmes effets, ne nous

étonnons pas de rencontrer dans notre marine militaire une anarchie

identique à celle constatée plus haut dans le réseau de l’État.

Le récent travail du rapporteur du budget de la marine en fournit

l’indiscutable preuve.

«De 1891 à 1906, dit-il, l’Allemagne a dépensé pour sa marine 2.508

millions, tandis que la France en dépensait 3.809. Cependant, malgré

cette différence de 1.300 millions, l’Allemagne était parvenue à

former une flotte sensiblement supérieure à celle de la France. Ces

chiffres condamnaient notre administration.

L’opinion publique restait indifférente. Pour l’émouvoir, et par

contre-coup pour agiter la Chambre, il fallait plus que des mots: des

accidents, des catastrophes, du sang! Après le _Sully_, le _Chanzy_,

la _Nive_, la _Vienne_, c’est le _Farfadet_ et le _Lutin_ qui coulent.

Sur la _Couronne_, des canons éclatent, des servants sont éventrés; à

Toulon, une de nos plus belles unités, l’_Iéna_, entre en éruption

comme un volcan. Après ce dernier et terrible revers, il ne devient

plus possible d’accuser le hasard seul: une enquête s’imposait.

Stupéfaite et émue, l’opinion publique apprit que malgré les centaines

de millions qui lui avaient été consacrés, la marine manquait non

seulement de navires de guerre puissants, mais encore de canons, de

munitions, d’approvisionnements et de bassins de radoub. Elle sut

qu’après un seul combat, même très court, aucune place, aucun port ne

pourrait ravitailler une escadre, ni en charbon, ni en projectiles.

Ce n’est pas l’argent qui nous a fait défaut. Nous en avons eu _plus

qu’il n’en fallait pour égaler l’Allemagne_!

Ces constatations, conclut le rapporteur, sont accablantes[8].»

[8] Extrait du rapport publié par le _Temps_ du 25 février 1911.

Accablantes en effet. Malheureusement, il n’y a aucune chance d’espérer

que les causes multiples ayant engendré de tels résultats: indiscipline

croissante des ouvriers des arsenaux sous l’influence d’excitations

journalières, désorganisation complète des services, produite par les

ingérences politiques et les rivalités de fonctionnaires qui se

jalousent, influences socialistes obligeant l’État à se charger de

constructions que l’Allemagne confie à des industries privées etc.,

puissent disparaître.

Dans les cas précédents, les résultats des expériences se sont montrés

rapidement. Mais il arrive parfois qu’ils se manifestent avec lenteur.

La destruction presque instantanée de la flotte russe par les grands

cuirassés japonais et l’impuissance des torpilleurs ont été nécessaires

pour faire comprendre la faute énorme commise il y a quelques années en

abandonnant la construction des cuirassés pour les remplacer par une

flotte de petits croiseurs et de torpilleurs reconnus inutiles

maintenant. Des centaines de millions furent ainsi gaspillés. Notre pays

resta sans défense, jusqu’au jour où l’erreur ayant été

expérimentalement démontrée, il fallut se décider à entreprendre la

construction d’une nouvelle flotte.

Si l’expérience est souvent indispensable pour vérifier la valeur des

opinions, c’est que la plupart de ces dernières se forment en ne tenant

compte que des éléments superficiels des choses. Dans le cas qui vient

d’être cité, on pouvait, par des raisonnements subtils basés sur

quelques apparences, prouver que les torpilleurs économiques

détruiraient facilement les grands cuirassés ruineux. L’abandon de ces

derniers semblait donc rationnel.

Les conséquences lointaines de mesures d’apparences rationnelles ne sont

visibles qu’à des esprits pénétrants, et ce ne sont pas souvent eux qui

gouvernent. J’ai montré dans ma _Psychologie politique_ combien furent

finalement nuisibles nombre de lois paraissant dictées par d’excellentes

raisons. L’expérience prouva même que la plupart de ces lois

draconiennes agissaient, généralement, d’une façon exactement contraire

aux intérêts de ceux qu’elles voulaient protéger.

Comme type des résultats ainsi obtenus, un des plus curieux a été fourni

récemment par la ville de Dijon. Les hasards de la cécité populaire y

ayant fait élire une municipalité socialiste, ces braves gens

s’imaginèrent favoriser les ouvriers en remplaçant l’octroi par de

lourdes taxes frappant seulement les détenteurs supposés de la richesse.

D’inévitables répercussions se manifestèrent en très peu de temps, et,

loin de diminuer, le prix de la vie augmenta considérablement pour les

travailleurs. Les socialistes apprirent ainsi expérimentalement, mais

aux dépens de leurs administrés, que les lois économiques dédaignées,

quand on ne les comprend pas, rendront toujours impossible

l’établissement d’une taxe quelconque sur une classe unique de citoyens.

Par voie d’incidence elle se répartit bientôt sur toutes les autres et

ce n’est pas celui contre lequel a été voté l’impôt qui le paie.

* * * * *

Les leçons de l’expérience étant le plus souvent très nettes, pourquoi

tant d’hommes politiques, auxquels l’intelligence ne manque pas

toujours, les comprennent-ils si peu?

C’est que, je l’ai dit déjà, l’expérience reste à peu près sans action

sur la croyance. Or, les conceptions politiques des partis avancés

n’étant plus des opinions, mais bien des croyances, ont pour soutien ces

éléments mystiques et affectifs dont nous avons montré l’irrésistible

force.

La raison, invoquée sans cesse par les politiciens, n’exerce pas plus

d’influence sur eux que sur les dévots d’aucune foi. Des certitudes

exclusivement mystiques ou sentimentales dictent leur conduite. Ils sont

maîtres de leurs discours, mais non des invisibles suggestions qui les

font naître.

Connaissant ainsi la genèse secrète d’opinions qui ne possèdent de

rationnel que l’apparence, on ne saurait s’indigner contre

l’incompréhension de leurs auteurs. Des vérités, éclatantes pour des

esprits guidés par une logique rationnelle dégagée de tout élément

étranger, resteront toujours inaccessibles aux hommes que la simple

croyance conduit. Ils sont inaccessibles à la raison, à l’observation et

à l’expérience.

LIVRE VI

LES OPINIONS ET LES CROYANCES COLLECTIVES

CHAPITRE I

LES OPINIONS FORMÉES SOUS DES INFLUENCES COLLECTIVES.

(La race, le milieu, la coutume, les groupes sociaux, etc.)

§ 1.--Influence de la race sur les croyances.

Les influences collectives ont une part prépondérante dans la genèse

d’un grand nombre d’opinions et constituent leurs véritables

régulateurs.

L’immense majorité des hommes ne possède guère que des opinions

collectives. Les plus indépendants eux-mêmes professent généralement

celles des groupes sociaux auxquels ils appartiennent. Nous l’avons dit

déjà, et allons le montrer plus clairement encore, par l’examen

successif du rôle des influences collectives dans la genèse de nos

opinions et de nos croyances: race, milieu, coutume, groupe social, etc.

Examinons d’abord l’influence de la race.

Des observations plusieurs fois séculaires prouvent que les peuples

chargés d’un long passé présentent une grande communauté d’opinions et

de croyances sur certains sujets fondamentaux. Elle résulte de la

formation d’une âme nationale. Cette âme étant variable d’un peuple à un

autre, les mêmes événements éveilleront chez chacun d’eux des réactions

différentes.

Il n’existe plus guère aujourd’hui de races pures au sens

anthropologique de ce terme, mais lorsque des peuples de même origine ou

d’origines diverses, sans être trop éloignées, ont été soumis pendant

plusieurs siècles aux mêmes croyances, aux mêmes institutions, aux mêmes

lois, et parlent la même langue, ils constituent ce que j’ai appelé

ailleurs une race historique. Cette race possède alors en morale, en

religion, en politique et sur une foule de sujets, un ensemble d’idées,

de sentiments communs, tellement fixés dans les âmes, que tout le monde

les accepte sans les discuter.

L’âme d’un peuple n’est donc pas une conception métaphysique, mais une

réalité très vivante. Elle est formée d’une stratification atavique, de

traditions, d’idées, de modes de penser, de préjugés même. De leur

solidité dépend la force d’une nation.

Des hommes simplement réunis par une conquête violente constituent un

agrégat transitoire, non cimenté et facilement dissociable parce qu’ils

ne possèdent pas encore une âme nationale.

Tant qu’elle n’aura pas été acquise ils resteront une poussière de

barbares. Détruire les influences du passé dans l’âme d’un peuple eut

toujours pour résultat invariable de le ramener à la barbarie.

Les divergences d’opinions chez un peuple, possédant une âme nationale

très forte, portent seulement sur des sujets peu importants. Devant un

grand intérêt en jeu, l’accord devient unanime. Les Anglais en donnèrent

un frappant exemple dans la guerre du Transvaal. Les défaites

humiliantes et répétées des troupes britanniques, vaincues par de

simples paysans boers, fournissaient aux journaux de l’opposition une

excellente occasion d’attaquer le ministère. Aucun n’y songea. L’âme

nationale ne l’aurait pas permis.

Cette âme collective de la race ne se manifeste d’ailleurs que lorsqu’il

s’agit d’intérêts généraux considérables. Elle n’entrave nullement

l’existence d’âmes individuelles très vivaces, de même qu’en histoire

naturelle, les caractères distincts de chaque espèce ne les empêchent

pas de posséder également ceux du genre auquel ils appartiennent.

Nous verrons que les éléments constituants des races primitives, n’étant

pas encore différenciés, n’ont qu’une âme collective. C’est seulement

chez des races très évoluées que les caractères individuels se

superposent aux caractères collectifs.

Il a été remarqué plus haut que la formation d’une âme commune était

possible seulement chez des peuples d’origines peu dissemblables. S’ils

l’étaient trop, aucune fusion ne pourrait s’opérer. Ne possédant pas la

même âme, chaque individu est impressionné différemment par les choses

extérieures, et il ne saurait, par conséquent, exister d’opinions

communes sur aucun sujet. Les Tchèques et les Hongrois en Autriche, les

Irlandais en Angleterre, etc., illustrent l’exactitude de cette loi. La

prétention d’imposer nos codes aux indigènes de nos colonies prouve

qu’elle est peu comprise.

Les croisements de races très différentes modifient les influences

ancestrales, mais ils enlèvent en même temps aux individus toute

stabilité mentale. Un peuple de métis est ingouvernable. L’anarchie où

vivent les républiques latines de l’Amérique en est la preuve.

L’héritage mental du passé se stabilisant à mesure qu’un peuple

vieillit, ce qui était une force pour lui, finit à la longue par

constituer une faiblesse. Son adaptation à des progrès nouveaux devenant

de plus en plus difficile, sa pensée et ses opinions sont de moins en

moins libres. Il y a lutte journalière entre le conscient que la raison

gouverne, et les impulsions ancestrales qui lui échappent. Les

révolutions violentes par lesquelles les peuples essaient quelquefois

alors de se soustraire au joug opprimant d’un passé trop lourd, sont

sans action durable. Elles peuvent détruire les choses, mais modifient

très peu les âmes. C’est ainsi que les opinions et les croyances de la

vieille France pèsent d’un irrésistible poids sur la nouvelle. Les

façades seules ont changé.

§ 2.--Influence du milieu social et des groupes sociaux.

Le milieu social exerce sur nos opinions et notre conduite une action

intense. Il engendre à notre insu des inférences inconscientes qui nous

dominent constamment. Les livres, les journaux, les discussions, les

événements d’une époque créent une ambiance qui, bien qu’invisible, nous

oriente. Elle contient les germes de conceptions artistiques,

littéraires, scientifiques ou philosophiques que le génie condense

quelquefois en synthèses lumineuses.

Les opinions suscitées par le milieu social sont tellement fortes, que

l’individu obligé de quitter ce milieu est également forcé de changer

d’opinions. Un parfait socialiste révolutionnaire devient aisément un

conservateur étroit dès son arrivée au pouvoir. On sait avec quelle

facilité Napoléon transforma en ducs, chambellans et barons, les

farouches conventionnels qui n’avaient pas encore eu le temps de se

couper réciproquement la tête.

Le milieu social agit d’une façon générale, mais ce qui agit surtout

c’est le groupe auquel nous appartenons.

D’opinions et de croyances individuelles, déduites de nos propres

observations et de nos raisonnements, nous en avons généralement fort

peu. La plupart des hommes ne possèdent que celles du groupe: caste,

classe, secte, parti, profession auxquels ils appartiennent et les

adoptent en bloc.

Chaque classe d’un peuple: ouvriers, magistrats, politiciens, professent

donc les opinions fondamentales de leur groupe professionnel. Elles sont

le critérium de leurs jugements. Ils tiennent les choses pour vraies ou

fausses suivant qu’elles sont conformes ou non aux opinions de ce

groupe. Chacun forme une sorte de tribu fermée, possédant des opinions

communes si acceptées qu’elles ne se discutent même pas. Qui n’adopte

pas les idées de son groupe n’y saurait vivre.

L’évolution actuelle vers le socialisme et le syndicalisme augmente tous

ces groupes, notamment ceux par lesquels l’État administre ses

monopoles. Ils se jalousent férocement, et rien n’existe de commun entre

eux qu’une cascade d’inimitiés et de mépris. Aucune solidarité ne les

reliant, il en résulte une désorganisation progressive des services

chaque jour plus nombreux assumés par l’État. C’est une des causes

profondes, quoique des moins signalées, de la décadence des monopoles

Étatistes, et notamment, de notre marine de guerre. J’en ai fourni les

preuves, dans un précédent ouvrage, et montré que le simple passage d’un

monopole entre les mains de l’État est un désastre pour les finances.

Les dissentiments d’opinions entre les groupes fonctionnarisés qui, sous

le bénéfice de l’anonymat, sont les vrais maîtres du pays, apparaissent

peu au public. Les opinions des groupements ouvriers sont au contraire

trop bruyantes pour passer inaperçues. Leurs haines à l’égard des autres

classes tendent à devenir de puissants facteurs de l’évolution politique

actuelle.

S’imaginant, sur l’affirmation de leurs meneurs, être les créateurs

uniques de la richesse, ils ne soupçonnent aucunement le rôle du capital

et de l’intelligence. Se considérant beaucoup plus les compatriotes des

ouvriers étrangers que des bourgeois français, ils sont devenus

internationalistes et anti-militaristes. Leur vraie patrie est le groupe

des gens de leur métier, à quelque nation qu’ils appartiennent.

§ 3.--Influence de la coutume.

La coutume, forme de l’habitude, fait la force des sociétés et des

individus. Elle les dispense d’avoir à réfléchir sur chaque cas qui se

présente pour se former une opinion.

Le milieu, la contagion et l’éducation maintiennent en nous la coutume.

Les lois ne font que la sanctionner et sont puissantes seulement quand

elles fixent une coutume déjà existante.

Le rôle de la coutume, dont j’ai déjà parlé dans un autre chapitre à

propos de l’habitude, a été fort bien étudié depuis longtemps, notamment

par Montaigne, et il suffira de reproduire ce qu’écrivait ce philosophe:

C’est, à la vérité, une violente et traistresse maistresse d’eschole

que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le

pied de son auctorité: mais, par ce doulx et humble commencement,

l’ayant rassis et planté avec l’ayde du temps, elle nous descouvre

tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons

plus la liberté de haulser seulement les yeulx.

... Mais on descouvre bien mieulx ses effects aux estranges

impressions qu’elle faict en nos âmes, où elle ne trouve pas tant de

résistance... Les loix de la conscience, que nous disons naistre de

nature, naissent de la coustume; chacun, ayant en vénération interne

les opinions et mœurs approuvées et reçeues autour de luy, ne s’en

peult desprendre sans remors, ny s’y appliquer sans applaudissement.

Quand ceulx de Crète vouloient, au temps passé, mauldire quelqu’un,

ils prioient les dieux de l’engager en quelque coustume... les

communes imaginations que nous trouvons en crédit autour de nous, et

infuses en nostre âme par la semence de nos pères, il semble que ce

soyent les générales et naturelles: par où il advient que ce qui est

hors les gonds de la coustume, on le croit hors les gonds de la

raison; Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souvent!...

C’est par l’entremise de la coustume que chascun est content du lieu

où nature l’a planté; et les sauvages d’Escosse n’ont que faire de la

Touraine, ny les Scythes, de la Thessalie... l’usage nous desrobe le

vray visage des choses...

Nous allons examiner maintenant les caractéristiques spéciales, la

valeur et l’influence des opinions collectives dont nous venons

d’indiquer la genèse.

CHAPITRE II

LES PROGRÈS DE L’INFLUENCE DES OPINIONS COLLECTIVES ET LEURS

CONSÉQUENCES.

§ 1.--Les caractéristiques des opinions populaires.

L’action de plus en plus considérable des foules dans la vie politique

donne une grande importance à l’étude des opinions populaires.

Interprétées par une légion d’avocats, de professeurs, qui les

transposent et en dissimulent la mobilité, l’incohérence et le

simplisme, elles restent assez mal connues. Aujourd’hui, le peuple

souverain est aussi adulé que le furent jadis les pires despotes. Ses

passions basses, ses appétits bruyants, ses plus inintelligentes

aspirations suscitent des admirateurs. Pour les politiciens, serviteurs

de la plèbe, les faits n’existent pas, les réalités n’ont aucune valeur,

la nature doit se plier à toutes les fantaisies du nombre.

L’âme populaire, déjà étudiée par nous dans d’autres ouvrages, a pour

principale caractéristique d’être entièrement dominée par des éléments

affectifs et mystiques. Aucun argument rationnel ne pouvant refréner

chez elle les impulsions créées par ces derniers, elle y obéit

immédiatement.

Le côté mystique de l’âme des foules est souvent plus développé encore

que son côté affectif. Il en résulte un besoin intense d’adorer quelque

chose: dieu, fétiche, personnage ou doctrine.

Ce besoin s’épanche aujourd’hui vers la foi socialiste, religion

nouvelle dont le pouvoir surnaturel doit régénérer les hommes.

Le mysticisme populaire fut observé d’ailleurs à tous les âges. Quand il

ne se manifesta pas dans les croyances religieuses, il régna dans les

conceptions politiques. L’histoire de la Révolution le montre à chaque

page.

Le point le plus essentiel peut-être de la psychologie des foules est,

je le répète, l’impuissance de la raison sur elles. Les idées capables

d’influencer les multitudes ne sont pas des idées rationnelles, mais des

sentiments exprimés sous forme d’idées.

De telles vérités devraient être banales depuis longtemps. Cependant la

conduite des politiciens de race latine montre qu’ils ne les comprennent

pas encore. Ils ne se dégageront de l’anarchie qu’après les avoir

comprises.

§ 2.--Comment, sous la mobilité des opinions populaires, persiste une

certaine fixité.

Parmi les caractéristiques des opinions populaires, on en rencontre

deux, la mobilité et la stabilité, d’aspect contradictoire.

La mobilité paraît leur loi, et elle l’est en effet, mais semblable aux

vagues de l’océan surmontant des eaux tranquilles, cette mobilité de

surface cache des éléments très stables. On les découvre sous toutes les

variations dont notre histoire offre depuis un siècle le tableau.

Derrière la mobilité constante de la foule, derrière ses fureurs, ses

enthousiasmes, ses violences et ses haines génératrices de tant de

bouleversements, persistent des instincts conservateurs tenaces. Les

foules latines les plus révolutionnaires restent très conservatrices,

très traditionalistes. C’est pourquoi les régimes brisés par elles sont

bientôt restaurés sous de nouveaux noms.

Cette double tendance, révolutionnaire dans les actes, conservatrice

dans les sentiments, échappe généralement aux meneurs de foules. Aussi

ne les entraînent-ils jamais bien longtemps dans le même sens.

Sur les opinions politiques journalières, et surtout sur les sentiments

pour les personnes, on fait osciller facilement l’âme populaire. Sur sa

mentalité fondamentale, le temps seul peut agir.

Un des exemples montrant le mieux à la fois l’incompréhension générale

de l’âme populaire, et la fixité cachée sous sa mobilité, est fourni par

une récente expérience du Gouvernement anglais. Le Parlement élu après

dissolution ne lui ayant pas donné, à propos de la réforme de la Chambre

des Lords, une majorité suffisante, il crut, par une campagne énergique,

pouvoir obtenir des foules anglaises les députés dont il avait besoin,

et la Chambre fut de nouveau dissoute. Malgré la plus violente pression,

les mêmes députés furent renommés. Avant la dissolution, la majorité

gouvernementale était de 124 voix. Après les nouvelles élections, de 126

voix. Tout cet effort énorme aboutissait à un insignifiant déplacement

de deux voix.

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