parfois sur les hommes les plus réfléchis. En présence d’un phénomène
incompréhensible, l’esprit se satisfait en inventant une formule.
Ignorant tout du mystère de la vie, incapables de dire pourquoi le gland
devient chêne, comment les êtres se transforment, les savants acceptent
des formules tenant lieu d’explications. Les progrès des sciences
obligent à en changer souvent. L’adaptation a remplacé le principe
vital. L’inaccessible électron s’est substitué au non moins inaccessible
atome. Ces mots plaqués sur de l’inconnu accordent une satisfaction
suffisante à notre besoin d’explications.
Les mots évoquent des images mentales, mais les images figurées sont
plus puissantes encore. J’ai montré, dans ma _Psychologie politique_,
quelle action considérable avaient eue les affiches illustrées dans les
dernières élections anglaises. Elles précisent les sentiments en
arrêtant leurs contours. Les industriels et les éditeurs emploient
chaque jour ce procédé pour frapper l’attention.
Les gouvernants eux-mêmes ont fini par utiliser le rôle psychologique
des images dans la genèse des opinions. Devant l’abaissement rapide des
engagements volontaires dans la cavalerie, un psychologue militaire
avisé eut, il y a quelques années, l’idée de faire apposer partout des
affiches illustrées en couleurs représentant des cavaliers élégants,
accomplissant diverses sortes d’exercices. Au-dessous figurait
l’énumération des avantages accordés aux engagés et rengagés. Les
résultats furent tels que, dans plusieurs régiments, les colonels
durent, faute de place, refuser les engagements.
§ 5.--Les illusions.
Tracer le rôle des illusions dans la genèse des opinions et des
croyances serait refaire l’histoire de l’humanité.
De l’enfance à la mort, l’illusion nous enveloppe. Nous ne vivons que
par elle et ne poursuivons qu’elle. Illusions de l’amour, de la haine,
de l’ambition, de la gloire, toutes ces formes diverses d’un bonheur
sans cesse espéré, maintiennent notre activité. Elles nous abusent sur
nos sentiments aussi bien que sur ceux des autres, et nous voilent les
duretés du sort.
Les illusions intellectuelles sont relativement rares, les illusions
affectives journalières. Elles s’accroissent de ce fait que nous
persistons toujours à vouloir interpréter rationnellement des sentiments
souvent encore ensevelis dans les ténèbres de l’inconscient. L’illusion
affective persuade parfois que nous aimons des êtres et des choses en
réalité indifférents. Elle laisse croire aussi à la perpétuité de
sentiments que l’évolution de notre personnalité condamne à bientôt
disparaître.
Toutes ces illusions font vivre et embellissent la route conduisant à
l’abîme éternel. Ne regrettons pas qu’elles soient si rarement soumises
à l’analyse. La raison ne réussit à les dissoudre qu’en paralysant du
même coup d’importants mobiles d’action. Pour agir il ne faut pas trop
savoir. La vie est pleine d’illusions nécessaires.
Les motifs de ne pas vouloir se multiplient avec les discussions des
causes du vouloir. On flotte alors dans l’incohérence et l’hésitation.
«Tout voir et tout comprendre, écrivait Mme de Staël, est une grande
raison d’incertitude». Une intelligence possédant le pouvoir, attribué
aux dieux, d’embrasser d’un coup d’œil le présent et l’avenir, ne
s’intéresserait plus à rien et ses mobiles d’action seraient paralysés
pour toujours.
Ainsi envisagée, l’illusion apparaît comme le vrai soutien de
l’existence des individus et des peuples, le seul sur lequel on puisse
toujours compter. Les livres de philosophie l’oublient parfois un peu.
§ 6.--La nécessité.
Au-dessus des fantaisies des despotes ou des législateurs, légiférant
sans trêve pour réformer la société, règne un maître souverain: la
Nécessité. Insoucieuse de nos délibérations elle représente le destin
antique auquel les dieux eux-mêmes devaient se soumettre.
Le désaccord entre les prescriptions de législateurs aveugles et les
nécessités qui gouvernent les choses s’accentue chaque jour. La société
française actuelle vit malgré ses lois et non par ses lois.
L’illusion du pouvoir absolu qu’ils s’imaginent posséder enlève aux
législateurs le sens des possibilités. Il leur suffit qu’une chose
paraisse juste, pour devenir possible.
Mais tôt ou tard la nécessité écarte de son bras de fer toutes les
chimères. Dès que son action se fait sentir, les plus solides théories
humanitaires s’évanouissent. On en trouvera un frappant exemple dans les
mesures féroces édictées en Australie contre des grèves menaçant
l’existence de ce pays et le conduisant à la ruine. Son gouvernement
était cependant composé de socialistes avancés[7].
[7] «Voici, écrit le _Petit Temps_ du 26 mars 1911, à quelles mesures
draconiennes le gouvernement dut recourir: la grève et même
l’excitation à la grève sous quelque forme que ce fût furent
déclarées non plus délits, mais crimes passibles d’une amende de
2,500 francs et par-dessus le marché, de travaux forcés pour un an.
La police reçut le droit de pénétrer partout où elle soupçonnait des
conciliabules en faveur d’une grève criminelle; elle put saisir tous
les documents qui paraissaient la concerner, moyen facile de
désorganiser les caisses de grève en s’emparant des comptes de leurs
trésoriers; on alla jusqu’à menacer d’impliquer dans les poursuites
quiconque se risquait à souscrire un secours en faveur des familles
de grévistes; en quelques jours les agitateurs furent maîtrisés et
les plus enragés d’entre eux en prison.»
La nécessité représente sans doute la synthèse des forces ignorées qui
nous mènent et dont nous commençons seulement à savoir combattre
quelques-unes.
Quoique très brève, l’énumération des facteurs d’opinions et de
croyances précédemment exposée suffit à prouver combien sont lourdes les
fatalités dont l’âme humaine est chargée.
La nature semble avoir voulu canaliser étroitement nos sentiments, nos
pensées et par conséquent notre conduite. L’élite des penseurs parvenus
dans le cours des âges à conquérir quelque liberté, en maîtrisant un peu
les forces invisibles qui nous régissent, demeura toujours très
restreinte. A en juger par son histoire il ne faut pas regretter,
peut-être, que l’humanité ait possédé si peu d’indépendance.
CHAPITRE III
POURQUOI LES OPINIONS DIFFÈRENT ET POURQUOI LA RAISON NE RÉUSSIT PAS A
LES RECTIFIER.
§ 1.--Différences de mentalités créant des différences d’opinions.
Sur tous les sujets où une démonstration scientifique rigoureuse est
impossible, les divergences d’opinions surgissent innombrables. Basées
principalement sur des éléments affectifs ou mystiques, elles dépendent
uniquement de réactions individuelles que le milieu, le caractère,
l’éducation, l’intérêt, etc., modifient sans cesse.
Mais ces variations laissent cependant subsister des orientations
générales, poussant toujours les mêmes individus vers certains groupes
d’opinions. D’où dérivent ces pôles d’orientation divers?
On le découvre en constatant qu’un peuple n’est pas seulement formé
d’individus, différenciés par l’éducation, le caractère, etc., mais
surtout par des héritages ancestraux dissemblables.
A ses débuts une société se compose d’êtres peu différenciés. Ils n’ont
guère d’autre mentalité que celle de leur tribu.
Les facteurs d’évolution et de sélection agissant bientôt, les individus
se séparent graduellement. Alors que les uns progressent très vite, les
autres avancent d’une marche inégale, et restent à des étapes
différentes de la même route.
Il en résulte qu’à une certaine période de son évolution une société
contient des représentants de toutes les phases qu’elle a successivement
franchies. La mentalité de chacun d’eux ne dépassant pas celle de
l’époque qu’ils synthétisent ne saurait s’adapter à une autre période.
En perfectionnant les hommes, la civilisation ne les a donc pas
transformés également. Loin de marcher vers l’égalité comme nos
illusions démocratiques actuelles tâchent de le persuader, ils tendent
au contraire vers une inégalité croissante. L’égalité, qui fut la loi
des premiers âges, ne saurait être celle du présent et moins encore de
l’avenir.
Donc, par le seul fait de son ascension progressive, la civilisation a
réalisé l’œuvre d’un magicien ressuscitant au même moment, sur le même
sol, des hommes des cavernes, des seigneurs féodaux, des artistes de la
Renaissance, des ouvriers et des savants modernes.
Que peuvent avoir de commun les éléments du peuple formé d’un mélange
aussi hétérogène? Ils arrivent rapidement, sans doute, à parler en
apparence la même langue, mais les mots éveillent en eux des idées, des
sentiments et par conséquent des opinions tout à fait dissemblables.
La tâche ardue des gouvernements modernes est de faire vivre, sans trop
de désaccords, tous ces héritiers de mentalités si différentes et par
conséquent si inégalement adaptées à leur milieu. Inutile de songer à
les niveler. Ce n’est possible ni par les institutions ni par les lois,
ni même par l’éducation.
Une des grandes erreurs de notre temps est de croire que l’éducation
égalise les hommes. Elle les utilise mais ne les égalise jamais. Nombre
de politiciens ou d’universitaires, chargés de diplômes, possèdent une
mentalité de barbares et ne peuvent donc avoir pour guide dans la vie
qu’une âme de barbare.
Sur ces mentalités très différentes agiront fort inégalement les
rectificateurs d’opinions dont nous allons examiner maintenant la
valeur.
§ 2.--Les éléments de rectification des opinions.
Les opinions n’ont pas généralement la fixité des croyances. Elles sont
même souvent si mobiles que leur rectification semblerait facile. Or le
contraire s’observe.
Les deux méthodes de rectification des opinions se présentant tout
d’abord à l’esprit sont la raison et l’expérience.
Sur la croyance solidement constituée le rôle de la raison, nous le
savons, est nul. Nous allons voir maintenant que si elle s’exerce
parfois sur les opinions ordinaires, son action, sauf naturellement en
matière scientifique, est bien faible. Nous constaterons également que
la reconnaissance implicite de l’insuffisance de la raison pour éclairer
nos jugements, a engendré les deux régimes politiques auxquels se
ramènent tous les gouvernements des peuples, depuis les origines de
l’histoire.
Mais si la raison est insuffisante à rectifier nos opinions, que
reste-t-il alors pour discerner la vérité dans une foule de questions
morales, politiques et sociales?
Je montrerai dans le prochain chapitre que nous ne possédons qu’un seul
moyen efficace: l’Expérience. Examinons d’abord le rôle attribué à la
raison.
§ 3.--Rôle de la raison dans la formation des opinions et des décisions
importantes.
Dans toutes les opinions scientifiques ou techniques l’action de la
raison est prépondérante. L’erreur de la plupart des psychologues et des
philosophes consiste à croire que son rôle est le même dans le domaine
des opinions ordinaires.
Les idéologues des divers partis ont toujours prétendu baser leurs
opinions sur des raisons. Les conventionnels lui élevaient des statues
et les rhéteurs modernes prétendent légiférer en son nom.
L’observation prouve malheureusement--il faut le répéter toujours--que
la raison exerce aussi peu d’influence dans la vie des peuples que dans
notre conduite journalière. Taine fait justement remarquer que «si nous
avions besoin de croire que les crocodiles sont des dieux, demain sur la
place du Carrousel on leur élèverait un temple».
Non seulement on l’élèverait, mais le jour même surgirait une légion de
professeurs et d’avocats subtils pour justifier cette déification par
des arguments rationnels. La raison s’est constamment mise avec
obéissance au service de nos impulsions affectives et mystiques les
moins défendables.
En fait, les opinions journalières sont édifiées, non pas toujours
contre la raison, mais indépendamment de toute raison. Nous fiant aux
impulsions mystiques et affectives qui les engendrent, leur exactitude
nous paraît certaine et nous ne tolérons pas qu’on la conteste. Il est
visible cependant que si une raison sûre était le véritable facteur de
nos opinions, il n’en existerait jamais qu’une seule sur chaque sujet.
Dans les matières scientifiques dont toutes les données sont connues, il
en est toujours ainsi. Impossible de différer sur la formule d’une
parabole, la loi de la gravitation, la trajectoire d’une planète. Les
divergences apparaissent seulement dans les théories, parce qu’elles
sont de simples interprétations et qu’alors la logique rationnelle se
laisse parfois influencer par des éléments affectifs ou mystiques.
Dès que l’on s’écarte de la science pure, c’est-à-dire qu’on passe du
domaine de la connaissance dans celui de la croyance, la divergence des
opinions sur tous les sujets devient au contraire une loi constante.
Elle se manifeste même sur ceux où la raison seule, semblerait-il,
devrait parler, les décisions juridiques par exemple.
Nous allons utiliser ces cas typiques pour montrer combien il est
difficile à la logique rationnelle de se soustraire aux influences
affectives et mystiques.
Établissons d’abord une classification entre les hommes appelés à en
juger d’autres.
Au plus bas échelon se trouvent les esprits dont l’opinion se forme
uniquement sous l’action de la logique affective. Les échelons les plus
élevés seront composés de mentalités presque exclusivement influençables
par les arguments de la logique rationnelle.
A la première des catégories précédentes appartiennent les jurés de
Cours d’assises. Par leur nombre, ils constituent des foules et en
possèdent les caractères.
Les arguments rationnels exercent donc peu de prise sur eux. On oriente
leurs convictions en agissant sur leurs sentiments. Une femme coupable
d’un crime grave, mais entourée d’enfants en pleurs réclamant leur mère,
est assurée de l’indulgence. La jolie femme qui, dans un accès de
jalousie amoureuse, a tué son amant, en est plus assurée encore. Un jury
anglais la ferait pendre, un jury français l’acquitte à peu près
constamment. C’est même un de ces cas où l’influence de la race dans la
genèse des opinions se manifeste nettement.
Un peu au-dessus de cette catégorie dominée par la sentimentalité pure,
se trouvent les juges des tribunaux de première instance. Ils sont assez
jeunes encore pour que les arguments d’ordre affectif puissent les
émouvoir. Le prestige d’un avocat célèbre les impressionne toujours. On
peut cependant les influencer aussi par des preuves rationnelles, mais
seulement si ces dernières n’ont pas à lutter contre des intérêts
personnels. L’espoir de l’avancement, les pressions politiques, exercent
parfois une influence prépondérante sur leurs opinions. Ils rendent des
jugements assez incertains puisque les magistrats de Cours d’appel en
réforment près du tiers. Ils se trompent donc à peu près une fois sur
trois.
Les magistrats de Cours d’appel forment un échelon supérieur de la
classification précédente. Plus âgés et plus instruits, ils sont moins
subordonnés à la logique affective qu’à la logique rationnelle.
Au sommet enfin apparaissent les juges de la Cour de cassation.
Vieillis, un peu décrépits, n’ayant plus rien à espérer, dépouillés de
toute sentimentalité, aussi indifférents à l’intérêt individuel qu’à la
pitié, ils ignorent les cas particuliers et restent confinés dans le
droit strict. Nul avocat n’essaierait d’invoquer un argument sentimental
devant eux. La preuve rationnelle seule peut les toucher. Les
méticuleuses précisions de la loi les dominent entièrement. Elle est
devenue pour eux une sorte d’entité mystique, isolée des hommes. Cet
excès de rationalisme n’est pas sans danger, car le droit, équitable au
moment où il vient d’être fixé, cesse bientôt de l’être par suite de
l’évolution sociale qui le dépasse rapidement. C’est alors qu’on doit
savoir l’interpréter afin de préparer sa transformation, comme le font
quelques magistrats dont les arrêts forment une jurisprudence, fille de
nouvelles coutumes et mère de lois nouvelles. Le duel est ainsi passé de
l’état de crime à celui de délit non poursuivi; l’adultère entraînant
jadis des années de prison pour les coupables et jugé par le code comme
un crime si grave que le mari était excusé de tuer sa femme, a fini par
être rangé avec les délits tellement secondaires, qu’un nouveau projet
de loi propose de ne le punir que d’une insignifiante amende.
Nous venons de montrer que même chez des hommes instruits, généralement
impartiaux et étrangers aux passions, les opinions sur des sujets bien
définis étaient souvent erronées. La raison s’est donc montrée
insuffisante à les éclairer.
Si au lieu de ces hommes choisis, nous considérions des réunions, telles
que les assemblées parlementaires, dont les membres sont le plus souvent
dominés par des intérêts individuels, des théories préconçues et des
passions politiques, nous constaterions que le rôle de la raison dans
leurs décisions est à peu près nul. Les arguments rationnels proposés
quelquefois, ils ne les entendent même pas. Les votes sont uniquement
guidés par les intérêts de leur parti ou par ceux des électeurs qu’ils
doivent ménager.
Sans doute la raison est constamment invoquée dans les assemblées
parlementaires, mais elle est, en vérité, le plus mince des facteurs
capables de les influencer. Les rares meneurs qui réussissent parfois à
modifier le vote d’une réunion politique savent bien qu’ils n’agiront
pas avec des raisons, mais uniquement en faisant vibrer des sentiments
violents. Certaines formules mystiques habilement maniées sont d’un
effet très sûr.
§ 4.--Rôle de la raison dans la formation des opinions journalières.
Nous venons de voir le faible rôle de la raison dans les décisions
importantes prises par diverses catégories d’hommes choisis. Dans les
opinions journalières, son action est bien moins efficace encore. On
constate sans cesse en effet des opinions divergentes sur des sujets où
la raison semblerait devoir conduire à des conclusions identiques.
Ces divergences se conçoivent parfaitement quand on connaît le rôle des
éléments mystiques et affectifs dans la formation de nos opinions.
Les divergences d’opinion ne résultent pas, comme nous le supposons
quelquefois, des inégalités d’instruction de ceux qui les manifestent.
Elles se constatent, en effet, chez des individus d’intelligence et
d’instruction voisines. On peut s’en convaincre en parcourant les
réponses faites aux grandes enquêtes collectives ayant pour but
d’éclairer certaines questions bien définies.
Parmi les innombrables exemples fournis par la lecture de leurs comptes
rendus, j’en mentionnerai seulement un très typique, publié dans
l’_Année psychologique_ de M. Binet.
Voulant se renseigner sur les effets de la réduction du programme de
l’histoire de la philosophie dans les lycées, il envoya un questionnaire
à tous les professeurs chargés de cet enseignement. Les réponses furent
nettement contradictoires, les uns déclarant désastreux ce que les
autres affirmaient excellent. «Comment se fait-il, conclut M. Binet avec
mélancolie, qu’une réforme qui désole un professeur paraisse excellente
à un de ses collègues? Quelle leçon pour eux sur la relativité des
opinions humaines, même chez des personnes compétentes!»
Des contradictions du même ordre se sont invariablement manifestées sur
tous les sujets dans tous les temps. Pour arriver à l’action, l’homme
dut cependant choisir entre ces opinions contraires. Comment opérer un
tel choix, la raison étant impuissante à le déterminer?
Deux méthodes seulement ont été découvertes jusqu’ici: accepter
l’opinion de la majorité ou celle d’un seul choisi pour maître. De ces
deux méthodes dérivent tous les régimes politiques.
Assurément, les quelques voix de majorité, ou même la majorité
considérable obtenue par une opinion, ne la fera pas supérieure à
l’opinion contraire. L’avis d’un seul, obligatoirement imposé, ne sera
pas toujours non plus le meilleur. Le choix de l’une ou l’autre méthode
est pourtant nécessaire pour sortir des indécisions entravant la volonté
d’agir. Les philosophes eux-mêmes n’ont pu en découvrir d’autres.
Les opinions d’un esprit éminent sont généralement très supérieures à
celles d’une collectivité, mais si l’esprit n’est pas éminent, ses
décisions pourront être fort dangereuses. L’histoire de l’Allemagne et
de la France depuis cinquante ans fournit de nombreuses preuves des
avantages et des inconvénients de ces deux méthodes: la tyrannie
individuelle et la tyrannie collective.
CHAPITRE IV
LA RECTIFICATION DES OPINIONS PAR L’EXPÉRIENCE.
§ 1.--L’expérience dans la vie des peuples.
Nous venons de voir comment sur la plupart des sujets, autres que les
questions scientifiques, la logique rationnelle ne donnant que des
indications incertaines, on a dû se résigner à prendre pour guide
l’opinion de la majorité ou celle d’un seul individu choisi pour maître.
L’acceptation d’une opinion ne suffisant pas à la transformer en vérité,
comment réussir à découvrir son exacte valeur?
Elle n’est mise en évidence que par l’expérience, méthode de
vérification lente et coûteuse, qui ne s’applique pas d’ailleurs à tous
les sujets. Sur les croyances solidement constituées notamment, son
impuissance est aussi grande que celle de la raison.
Sur les opinions collectives, certaines opinions politiques par exemple,
elle finit par agir, mais à la condition d’être très frappante et très
répétée.
La vie des peuples prouve la nécessité de ces répétitions frappantes.
Des entassements de ruines et des torrents de sang sont parfois
nécessaires pour que l’âme d’une race s’assimile certaines vérités
expérimentales.
Souvent même n’en profite-t-elle pas bien longtemps, car en raison de la
faible durée de la mémoire affective, les acquisitions expérimentales
d’une génération servent peu à une autre.
Depuis les origines du monde toutes les nations constatent que
l’anarchie se termine invariablement par la dictature, et cependant
cette éternelle leçon ne leur profite guère. Des faits répétés montrent
que les persécutions sont le meilleur moyen de favoriser l’extension
d’une croyance religieuse, et pourtant ces persécutions continuent sans
trêve. L’expérience enseigne encore que céder perpétuellement à des
menaces populaires est se condamner à rendre tout gouvernement
impossible et nous voyons néanmoins les politiciens oublier chaque jour
cette évidence. L’expérience a montré également que, pour des raisons
psychologiques très sûres, tout produit fabriqué par l’État dépasse
toujours les prix de l’industrie privée, et malgré cette preuve les
socialistes obligent l’État à monopoliser constamment quelque
fabrication nouvelle.
Les expériences n’agissent rapidement, je l’ai dit plus haut, que si
elles sont très frappantes. En voici un récent et remarquable exemple.
Tous les psychologues, tous les économistes, tous les commerçants
avaient prédit que le rachat de l’Ouest et sa gérance par l’État
constitueraient une opération fort coûteuse. Simplement coûteuse, le
public s’en serait à peine aperçu, mais l’administration Étatiste de
cette ligne produisit en quelques mois une telle accumulation
d’épouvantables catastrophes et de morts horribles, que la leçon de
l’expérience a été immédiatement comprise. Personne aujourd’hui
n’oserait réclamer le rachat de nouvelles lignes.
§ 2.--Difficulté de saisir les facteurs générateurs de l’expérience.