Le journal anglais _Commentator_ écrivait récemment, à propos de la

psychologie politique: «Il naîtra peut-être, un jour, un livre

merveilleux sur l’art de persuader. Si on suppose que la psychologie

arrive à être une science aussi avancée que la géométrie et la

mécanique, il sera possible de prédire les effets d’un argument sur

l’esprit de l’homme aussi sûrement que nous pouvons prédire maintenant

une éclipse de lune. Une psychologie développée à ce point possédera une

série de règles permettant de convertir un individu à une opinion

quelconque. Le mécanisme d’un esprit sera alors comparable à une machine

à écrire, où il suffit d’appuyer sur un levier pour voir sortir

immédiatement la lettre demandée. Une science aussi puissante, et, par

conséquent, aussi dangereuse, deviendrait nécessairement un monopole du

gouvernement».

On peut admettre théoriquement l’existence de cette science future, dont

les grands hommes d’État et les meneurs connaissent déjà quelques

fragments, mais le pouvoir de la créer complètement appartiendra

sûrement à une humanité d’intelligence fort supérieure à la nôtre.

La raison en est évidente. Un des problèmes les plus difficiles de

l’astronomie, et dont elle n’a pu donner encore qu’une solution

partielle, est celui dit des trois corps, impliquant la détermination

des trajectoires de trois mobiles agissant simultanément les uns sur les

autres. Or, les éléments psychologiques pouvant entrer dans une

détermination sont non seulement en nombre bien plus considérable, mais

encore leur action varie suivant la sensibilité de chacun.

Si les prévisions de la conduite des êtres ne sont pas cependant

toujours impossibles, c’est que dans l’agrégat complexe des sentiments

formant le caractère, se trouvent souvent des éléments prépondérants qui

orientent les autres. Tels l’avarice, l’égoïsme, l’amour-propre,

l’orgueil, etc. Les hommes ainsi dominés sont les plus faciles à manier,

car on sait sur quelle touche affective il faut frapper. Un individu

bien équilibré et n’offrant aucune note dominante, est, au contraire,

peu aisé à pénétrer et à conduire.

Tous les facteurs que nous énumérerons n’entrent pas dans la genèse

d’une opinion. Tel agissant sur l’un restera sans action sur l’autre. Ce

qui passionne un peuple laissera indifférent le peuple voisin.

En fait, la formation de la plupart des opinions comprend assez peu de

facteurs. La race, le milieu et la contagion pour les grandes croyances,

les impressions et l’intérêt personnel pour les opinions journalières

suffisent. Nous sommes obligés cependant d’en étudier d’autres et de les

mettre presque sur le même plan, parce que si tous n’agissent pas

toujours, il n’en est aucun qui ne puisse, à un moment donné,

intervenir.

§ 2.--Le caractère.

Sur le fond commun des caractères de races se superposent les caractères

variables des individus. Leur rôle dans la genèse des opinions et des

croyances est considérable. Le philosophe le plus sage n’échappe pas à

leur influence. Ses doctrines optimistes ou pessimistes résultent de son

caractère, beaucoup plus que de son intelligence. W. James assure donc,

avec raison, que «l’histoire de la philosophie est, dans une grande

mesure, celle du conflit des tempéraments humains. Cette différence

particulière des tempéraments, ajoute-t-il, est toujours entrée en ligne

de compte dans le domaine de la littérature, de l’art, du gouvernement

et des mœurs, tout autant que dans celui de la philosophie. S’agit-il

des mœurs: nous y rencontrons, d’une part, les gens qui font des façons,

et de l’autre ceux qui n’en font pas. S’agit-il du gouvernement: il y a

les autoritaires, et il y a les anarchistes. En littérature, il y a les

puristes ou les gens épris du style académique, et il y a les

réalistes».

Pénétrés de cette influence du caractère individuel sur les opinions,

nous concevrons aisément pourquoi certains hommes sont conservateurs et

d’autres révolutionnaires.

Ces derniers tendent toujours à se révolter, uniquement par tempérament,

contre ce qui les entoure, quel que soit l’ordre des choses établi. Ils

se recrutent généralement chez des caractères dont la stabilité

ancestrale a été dissociée par des influences diverses. Ils ne sont

plus, par conséquent, adaptés à leur milieu. Beaucoup d’entre eux

appartiennent à la grande famille des dégénérés qui relèvent surtout du

domaine de la pathologie. Devenus inadaptés à l’état social, ils lui

sont nécessairement aussi hostiles que le sauvage plié de force à une

civilisation.

L’armée des révolutionnaires se recrute surtout, aujourd’hui, dans cette

foule de dégénérés, dont l’alcoolisme, la syphilis, le paludisme, le

saturnisme, etc., peuplent les grandes cités. C’est un résidu dont les

progrès de la civilisation grossissent chaque jour le nombre. Un des

plus redoutables problèmes de l’avenir sera de soustraire les sociétés

aux furieuses attaques de cette armée d’inadaptés.

Leur rôle dans l’histoire fut parfois considérable, car leur faculté de

persuasion s’exerce puissamment sur l’âme des peuples. Des demi-aliénés

comme Pierre l’Ermite et Luther ont bouleversé le monde.

§ 3.--L’idéal.

L’idéal d’un peuple détermine un grand nombre de ses opinions et de ses

croyances. Il représente la synthèse de ses aspirations communes, de ses

besoins et de ses désirs. Cette synthèse est déterminée par sa race, son

passé et bien d’autres facteurs dont je n’ai pas à m’occuper maintenant.

J’ai montré ailleurs sa force et fait voir qu’il ne peut être ébranlé

sans que le soient aussi les fondements de l’édifice social soutenu par

lui. Si tant d’hommes sont hésitants aujourd’hui dans leurs opinions,

leurs croyances et obéissent aux impulsions les plus contraires, c’est

qu’avec une intelligence parfois très haute, ils n’ont plus qu’un idéal

très faible.

La puissance des fanatiques tient précisément à ce qu’ils obéissent

rigoureusement à leur idéal dangereux. On peut l’observer aujourd’hui

pour l’idéal socialiste, le seul qui séduise encore les multitudes. Il

pèse sur toute notre vie nationale et engendre une foule de lois

destructives de sa prospérité.

Un idéal n’est donc nullement une conception théorique, dont on puisse

négliger l’action. Devenu général, il exerce une influence prépondérante

dans les moindres détails de la vie. Ceux-là mêmes qui ignorent son

influence la subissent.

Croyances religieuses, morales ou politiques n’acquièrent de pouvoir

qu’après s’être concrétisées dans un idéal universellement accepté.

Quand ce dernier s’adapte aux nécessités et aux possibilités du moment,

il détermine la grandeur d’une nation. Contraire au cours naturel des

choses, il provoque sa décadence.

§ 4.--Les besoins.

Les besoins figurent parmi les grands générateurs de nos opinions, de

notre conduite et de toute l’évolution sociale. La faim est le plus

puissant d’entre eux. Elle conduisit nos lointains ancêtres des

primitives cavernes à l’aurore de la civilisation et la très immense

majorité des hommes ne travaille que pour la satisfaire. C’est elle qui,

chassant les barbares de leurs steppes, les précipita sur Rome et

changea le cours de l’histoire. De nos jours, son rôle n’est pas

moindre. On a dit, avec raison, que le socialisme est une question

d’estomac.

Les progrès de la civilisation ajoutent sans cesse des besoins nouveaux

à la liste déjà longue des anciens. Besoins de se nourrir, de se

reproduire et de se vêtir, besoins religieux, besoins moraux, besoins

esthétiques et bien d’autres, sont tous des expressions des nécessités

biologiques et affectives, qui nous mènent et que maintiennent les deux

grands facteurs irréductibles de l’activité des êtres, le plaisir et la

douleur.

Créer des besoins nouveaux dans les foules, c’est susciter des opinions

nouvelles. Les hommes d’État éminents savent provoquer des besoins

utiles à leur pays. Celui de l’unité de l’Allemagne, et plus tard d’une

puissante marine de guerre furent des besoins artificiellement imposés.

L’évolution scientifique de l’industrie engendre chaque jour des besoins

nouveaux devenus bientôt, comme les chemins de fer et le téléphone, des

nécessités indispensables. Malheureusement ces besoins ont grandi plus

vite que les moyens de les satisfaire. Ils représentent une des sources

du mécontentement qui développe le socialisme.

Ils sont aussi le vrai motif des armements de plus en plus ruineux de

l’Europe. Les besoins des peuples ayant considérablement grandi et la

lutte pour l’existence devenant de plus en plus âpre, chacun a le secret

espoir de s’enrichir aux dépens de ses voisins. Le Germain d’il y a

cinquante ans, modeste mangeur de choucroute, était pacifique, parce que

sans désirs. Ses besoins ayant soudain augmenté, il est devenu guerrier

et menaçant. Sa population s’accroissant en outre rapidement et devant

bientôt dépasser le chiffre que le pays peut nourrir, le moment approche

où, sous un prétexte quelconque, et même sans d’autre prétexte que le

droit du plus fort, l’Allemagne envahira, pour vivre, les nations

voisines. Cette seule raison pouvait la décider aux écrasantes dépenses

nécessaires pour accroître sa marine et son armée.

§ 5.--L’intérêt.

Il ne sera pas nécessaire d’insister sur le rôle de l’intérêt dans la

formation de nos opinions. C’est un sujet sur lequel chacun est fixé.

La plupart des choses peuvent être considérées à des points de vue fort

différents: intérêt général ou intérêt particulier notamment. Notre

attention, concentrée naturellement sur le côté qui nous est profitable,

empêche d’apercevoir les autres.

L’intérêt possède, comme la passion, le pouvoir de transformer en vérité

ce qui lui est utile de croire. Il est donc souvent plus fort que la

raison, même sur des questions où elle semblerait devoir être l’unique

guide. En économie politique, par exemple, les convictions sont

tellement inspirées par l’intérêt personnel qu’on peut généralement

savoir d’avance, suivant la profession d’un individu, s’il est partisan

ou non du libre échange.

Les variations d’opinions suivent naturellement les variations

d’intérêt. En matière politique, l’intérêt personnel constitue le

principal facteur. Tel ayant énergiquement combattu à un certain moment

l’impôt sur le revenu, le défendra non moins énergiquement plus tard

s’il espère devenir ministre. Les socialistes enrichis finissent

généralement en conservateurs et les mécontents d’un parti quelconque se

transforment facilement en socialistes.

L’intérêt sous toutes ses formes n’est pas seulement générateur

d’opinions. Aiguillonné par des besoins trop intenses, il affaiblit vite

la moralité. Le magistrat avide d’avancement, le chirurgien en présence

d’une opération inutile mais fructueuse, l’avoué qu’enrichira des

complications de procédure qu’il pourrait éviter, verront rapidement

leur morale fléchir si des besoins impérieux de luxe stimulent leur

intérêt. Ces besoins peuvent constituer, chez les natures supérieures,

un élément d’activité et de progrès, mais chez des natures médiocres ils

engendrent souvent, au contraire, une dégénérescence mentale accentuée.

L’intérêt moral est fréquemment un facteur d’opinions aussi puissant que

l’intérêt matériel. L’amour-propre blessé, par exemple, fait naître des

haines intenses et toutes les opinions qui en découlent. La haine des

bourgeois de la Révolution contre la noblesse et leurs sanguinaires

vengeances, provenaient surtout d’humiliations jadis éprouvées. Marat se

vengeait de son ancienne situation sociale. Hébert, libelliste du _Père

Duchesne_, qui fit couper tant de têtes, fut d’abord ardent royaliste.

Ayant assez vécu pour être pourvus de places, ou de titres sous

l’Empire, ils fussent devenus sans doute, comme tant de leurs émules, de

fervents conservateurs.

§ 6.--Les passions.

Les sentiments fixes et à forme obsédante qualifiés de passions

constituent, eux aussi, de puissants facteurs d’opinions, de croyances

et, par conséquent, de conduite. Certaines passions contagieuses

deviennent, pour cette raison, facilement collectives. Leur action est

alors irrésistible. Elles précipitèrent bien des peuples les uns contre

les autres aux divers âges de l’histoire.

Les passions peuvent exciter notre activité, mais elles altèrent le plus

souvent la justesse des opinions, en empêchant de voir les choses comme

elles sont et d’en comprendre la genèse. Si les livres d’histoire

fourmillent d’erreurs, c’est que, le plus souvent, les passions en ont

dicté le récit. On ne citerait guère, je crois, d’historien ayant

impartialement raconté la Révolution.

Le rôle des passions est, nous le voyons, très considérable sur nos

opinions et, par suite, sur la genèse des événements. Ce ne sont pas,

malheureusement, les plus recommandables qui ont exercé le plus

d’action. Kant a dû constater la grande force sociale des pires

passions. La méchanceté serait, selon lui, un puissant levier du progrès

humain. Il semble malheureusement bien certain que si les hommes avaient

suivi les préceptes de l’Évangile «Aimez-vous les uns les autres», au

lieu d’obéir à celui de la Nature qui leur dit de se détruire les uns

les autres, l’humanité végéterait encore au fond des primitives

cavernes.

CHAPITRE II

LES FACTEURS EXTERNES DES OPINIONS ET DES CROYANCES.

(La suggestion, les premières impressions, le besoin d’explications, les

mots et les images, les illusions, la nécessité, etc.)

§ 1.--La suggestion.

La grande majorité de nos opinions et de nos croyances, politiques,

religieuses et sociales sont le résultat de suggestions.

«Ce terme suggestion, écrit James, désigne le pouvoir qu’exercent les

idées sur les croyances et la conduite.»

Cette définition semble peu correcte. La suggestion est, en réalité, le

pouvoir de persuasion exercé non seulement par des idées, mais par une

cause quelconque: affirmation, prestige, etc. Les idées seules et

surtout le raisonnement ont, au contraire, une vertu suggestive très

faible.

Convaincre n’est nullement suggérer. Une suggestion fait obéir. Un

raisonnement peut persuader, mais n’oblige pas à céder.

Les modes de suggestion sont très variés: milieu, livres, journaux,

discours, action individuelle, etc. La parole représente un des plus

actifs. Parler c’est déjà suggérer, affirmer c’est suggérer davantage,

répéter l’affirmation avec passion, c’est porter à son maximum l’action

suggestive.

Les effets de la suggestion sont d’une intensité fort variable. Elle

s’étend depuis l’action légère du vendeur, cherchant à nous faire

acquérir une marchandise, jusqu’à celle exercée par l’hypnotiseur sur le

névropathe, obéissant aveuglément à toutes ses volontés. En politique,

l’hypnotiseur s’appelle meneur. Son influence est considérable.

Les effets d’une suggestion dépendent de l’état mental du sujet qui la

reçoit. Sous une influence passionnelle intense: haine, amour, etc.,

rétrécissant le champ de sa conscience, il sera très suggestionnable et

ses opinions se transformeront facilement.

L’esprit le plus éminent n’est pas soustrait à la suggestion. Jules

Lemaître, dans ses conférences sur Fénelon, nous a montré l’illustre

prélat dominé par une névropathe, Mme Guyon, qui, l’ayant pris d’abord

pour directeur, devint rapidement sa directrice. Elle réussit à lui

faire admettre l’exactitude de ses rêveries sur l’absurde dogme du

quiétisme professant l’indifférence au salut et aux actes. Fénelon fut

si complètement suggestionné qu’il n’hésita pas à soumettre cette

doctrine à un congrès d’évêques présidé par Bossuet. Ce dernier

découvrit bien vite la suggestion exercée sur l’illustre prélat. «Je me

retirai, dit-il, étonné de voir un si bel esprit dans l’admiration d’une

femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les

illusions si palpables, et qui faisait la prophétesse.» Les personnes au

courant de l’histoire contemporaine n’éprouveront pas le même

étonnement. Des affaires retentissantes (Humbert, Dupray de la Mahérie,

etc.) ont prouvé que des banquiers habiles, des avocats et des hommes

d’affaires retors pouvaient être suggestionnés au point d’abandonner

leur fortune entre les mains de vulgaires escrocs, n’ayant pour eux que

leur puissance fascinatrice.

Cette fascination est une irrésistible forme de suggestion. On la subit

comme l’oiseau celle du serpent. Il est incontestable que certains

êtres, d’ailleurs fort rares, possèdent un pouvoir de fascination

s’exerçant même sur les animaux, comme ont pu l’observer toutes les

personnes s’occupant de dressage. Plusieurs crimes eurent pour origine

cette action fascinatrice. La fameuse comtesse Tarnowska suggérait sans

difficulté des meurtres à ses adorateurs. Sa puissance était telle qu’on

dut sans cesse changer les carabiniers qui l’accompagnaient et les

gardes de sa prison.

Des exemples analogues peuvent être rapprochés de faits présentés par

certains médiums ou des fakirs suggérant à ceux qui les entourent la

croyance en des phénomènes ne possédant aucune existence. Des savants

illustres furent ainsi victimes des suggestions exercées par le célèbre

médium Eusapia, ainsi que je le montrerai dans une autre partie de cet

ouvrage.

Le rôle des foules devenant de plus en plus prépondérant et ces foules

n’étant guère influençables que par suggestion, l’influence des meneurs

s’accroît chaque jour. Un gouvernement prétendu populaire, n’est en

réalité qu’une oligarchie de meneurs dont l’influence tyrannique se

manifeste à tout instant. Ils ordonnent des grèves, obligent les

ministres à leur obéir et imposent des lois absurdes.

Leur pouvoir de suggestion est assez grand pour forcer les foules à une

obéissance servile. A la dernière fête annuelle du personnel de la

Compagnie d’Orléans, son directeur fit remarquer que ses employés

s’étaient mis en grève au moment précis où il venait d’accepter toutes

leurs demandes d’amélioration. «Cependant, ajoute-t-il, la grève eut

nécessairement une cause. Oui, elle eut une cause: elle fut l’œuvre d’un

petit noyau d’agitateurs dont le procédé, toujours le même, consiste à

remplacer l’argument par la menace, par l’injure et par l’outrage.»

L’action de ces meneurs n’avait rien de dissimulé, puisque dans ce même

discours sont reproduits des passages de leurs articles. Une psychologie

plus sûre eût fait comprendre au directeur l’action suggestive de ces

entraîneurs et il l’aurait paralysée en les expulsant de sa Compagnie.

L’exemple est non seulement un frein énergique, mais encore un moyen de

suggestion puissant. Étant d’ordre affectif, la suggestion ne peut être

combattue que par la suggestion. Céder aux meneurs comme on le fait sans

cesse, fortifie leur influence.

§ 2.--Les premières impressions.

Les premières impressions sont celles ressenties tout d’abord en

présence d’un être, d’un événement, d’un objet inconnus.

L’élaboration d’un jugement étant lente et pénible, on se contente

généralement des premières impressions, c’est-à-dire des suggestions de

l’intuition pure.

Les femmes, les enfants, les primitifs et beaucoup d’hommes très

civilisés même, se fient entièrement à leurs premières impressions.

Dans certains éléments de la vie sociale, les impressions s’associent

quelquefois à des raisonnements. Mais il en est d’autres, les sujets

artistiques et littéraires notamment, où nos premières impressions

restent à peu près les seuls guides. Et comme elles dépendent d’une

sensibilité toujours variable, les concepts dérivés d’elles se

transforment facilement. On les voit, en effet, différer avec les

époques, les individus et les races. Les premières impressions produites

par les mêmes choses sur un baron féodal, un pasteur calviniste, un

lettré, un homme du peuple, un savant, etc., ne peuvent évidemment avoir

rien de commun.

Sur les questions de science pure, qui échappent généralement au domaine

de l’affectif, ces divergences s’observent peu, parce que les jugements

ne se forment pas sous l’influence des impressions premières. Canalisée

par d’indiscutables évidences notre sensibilité est alors obligée

d’accepter ce qui parfois la choque le plus.

Nos premières impressions sont parfois subitement détruites par des

impressions contraires, mais il arrive aussi qu’elles soient assez

fortes pour ne disparaître que lentement par simple usure. Les jugements

fondés sur elles persistent alors très longtemps.

Les impressions premières devraient être considérées comme de vagues

indications, toujours à vérifier. S’y abandonner sans examen, ainsi

qu’on le fait trop souvent, condamne à traverser la vie dans l’erreur.

Elles n’ont, en effet, pour soutiens que des sympathies et des

antipathies instinctives que n’éclaire aucune raison.

Et c’est pourtant sur d’aussi fragiles bases que s’édifient le plus

souvent nos conceptions du juste et de l’injuste, du bien et du mal, de

la vérité et de l’erreur.

§ 3.--Le besoin d’explications.

Aussi irréductible que le besoin de croire, le besoin d’explications

accompagne l’homme du berceau à la tombe. Il a contribué à créer ses

dieux et détermine journellement la genèse d’un grand nombre d’opinions.

Ce besoin intense se satisfait aisément. Les plus rudimentaires réponses

suffisent. La facilité avec laquelle il est contenté fut l’origine d’un

grand nombre d’erreurs.

Toujours avide de certitudes définitives l’esprit humain conserve

longtemps les opinions fausses fondées sur le besoin d’explications et

considère comme ennemis de son repos ceux qui les combattent.

Le principal inconvénient des opinions, basées sur des explications

erronées, est que les tenant pour définitives on n’en cherche plus

d’autres. S’imaginer connaître les raisons des choses est un moyen sûr

de ne pas les découvrir. L’ignorance de notre ignorance a retardé les

progrès des sciences pendant de longs siècles et les restreint

d’ailleurs encore.

La soif d’explications est telle qu’on en a toujours trouvé pour les

phénomènes les moins compréhensibles. L’esprit est plus satisfait

d’admettre que Jupiter lance la foudre que de s’avouer ignorant des

causes qui la font éclater. Plutôt que de confesser son ignorance de

certains sujets, la science elle-même se contente souvent d’explications

analogues.

§ 4.--Les mots, les formules et les images.

Les mots et les formules sont de grands générateurs d’opinions et de

croyances. Puissances redoutables, ils ont fait périr plus d’hommes que

les canons.

La force des mots tient à ce qu’ils évoquent les groupes de sentiments

qui leur ont été longtemps associés. J’ai montré dans d’autres ouvrages

leur rôle fondamental en politique[6].

[6] Dans un article du 29 janvier 1911, le journal _Le Temps_

s’exprimait à ce propos de la façon suivante:

«Dans les ouvrages si profonds qu’il a consacrés à l’étude de la

psychologie politique et sociale, le Dr Gustave Le Bon a signalé

avec une sagacité rare l’influence qu’exerce sur les foules et sur

les assemblées, parlementaires ou autres, la magie des mots. La

Chambre vient de l’éprouver une fois de plus. Depuis quelques jours,

elle s’est vue sous le charme d’un superbe projet de

«décentralisation». C’est à propos de l’organisation des retraites

ouvrières et paysannes qu’a retenti, à la tribune, la grande formule

évocatrice des idées de simplification administrative.»

La puissance évocatrice de certaines formules est considérable sur une

assemblée. C’est avec des mots que les politiciens éveillent des

sentiments. Président du conseil et paraissant alors tout-puissant, M.

Clemenceau fut instantanément renversé par un mot qui réveilla, chez les

membres du Parlement, les sentiments d’humiliation subis à l’époque de

Fachoda. Son successeur faillit succomber pour la même cause. Une phrase

très juste, mais malheureuse parce qu’elle était l’évocation

d’inquiétantes images, provoqua dans l’auditoire des hurlements

d’indignation devant lesquels il manqua d’être renversé.

Certains mots, comme le fit exactement observer à ce propos M. Barrès,

ont une sonorité mystique. Jouissent de cette propriété les termes

favoris des politiciens: capitalisme, prolétariat, etc.

Les opinions et les croyances · 第 8 / 21 段