L’étude de certaines formes d’instincts est extrêmement difficile. Pour

y jeter quelque lumière il faut délaisser toutes les idées de la

psychologie classique.

On doit admettre, en effet, que par des procédés inconnus mais

indéniables puisque nous les constatons, les créatures les plus

inférieures peuvent agir dans certains cas comme le ferait l’homme guidé

par une raison très haute.

Et cette raison n’apparaît pas seulement chez des êtres relativement

élevés, tels que les insectes, mais dans un organisme aussi primitif que

celui de ces monocellulaires, sans sexe et sans forme, qui marquent

l’aurore de la vie. Une amibe, c’est-à-dire un simple globule de

protoplasma, voulant s’emparer d’une proie, exécute des actes adaptés au

but à remplir, et variant suivant les circonstances, comme si cette

ébauche d’être pouvait effectuer certains raisonnements. En constatant

les soins minutieux pris par certains insectes pour protéger les œufs

d’où sortiront des larves d’une forme très différente de la leur et que

le plus souvent ils ne verront jamais, Darwin déclarait: «qu’il est

infructueux de spéculer sur ce sujet».

Les lois de la logique biologique demeurent incompréhensibles

assurément, mais nous devons soigneusement en constater les effets pour

montrer qu’ils ne sont nullement conditionnés par cette sorte de force

aveugle à laquelle on applique le terme d’instinct.

Rien de plus clairvoyant, au contraire, que les enchaînements de la

logique biologique. Son mécanisme reste ignoré, mais le sens de son

effort est accessible. Il a toujours pour but de créer chez l’individu

les moyens nécessaires soit à sa perpétuité, soit à son adaptation aux

conditions extérieures.

Ces moyens sont d’une ingéniosité qui nous dépasse. De nombreux

naturalistes, Blanchard, Fabre, etc., ont montré la perfection des actes

des insectes, comme aussi leur discernement et leur aptitude à changer

de conduite avec les circonstances. Ils savent, par exemple, modifier la

qualité des matières alimentaires préparées pour leurs larves, suivant

qu’elles doivent être mâles ou femelles. Certains insectes nullement

carnivores, mais dont les larves ne peuvent se nourrir que de proies

vivantes, les paralysent, de façon qu’elles puissent attendre sans se

décomposer l’éclosion des êtres qui les dévoreront. Déterminer une

paralysie semblable serait une opération difficile pour un anatomiste

exercé. Elle n’embarrasse cependant jamais l’insecte. Il sait attaquer

les seuls coléoptères dont les centres nerveux moteurs soient rapprochés

jusqu’à se toucher, ce qui permet de provoquer la paralysie d’un seul

coup d’aiguillon. Parmi le nombre immense des coléoptères, deux groupes

seulement, les Charançons et les Buprestes, remplissent ces conditions.

Fabre reconnaît qu’à l’instinct général de l’insecte le dirigeant dans

les actes immuables de son espèce se superpose quelque chose «de

conscient et de perfectible par l’expérience. N’osant appeler cette

aptitude rudimentaire intelligence, titre trop élevé pour elle, je

l’appellerai, dit-il, discernement.»

Ce que Fabre qualifie «discernement» produit des résultats

qu’atteindrait bien difficilement le savant le plus habile. Aussi est-il

obligé de conclure que: «l’insecte nous émerveille et nous épouvante par

sa haute lucidité».

De nombreux faits de même ordre observés chez les fourmis et les

abeilles par un savant académicien, Gaston Bonnier, l’ont conduit à

attribuer aux insectes une faculté appelée par lui le raisonnement

collectif.

Il montre les abeilles obéissant rigoureusement aux injonctions

décrétées par le «comité directeur de la ruche», et variables suivant

les renseignements rapportés par les chercheuses, déléguées tous les

matins dans les environs. Parti de la ruche avec tel ou tel ordre,

l’insecte l’exécute ponctuellement. Si, par exemple, le comité l’envoie

chercher de l’eau dans un bassin, vainement répandrait-on à côté des

gouttes de sirop ou de miel, l’insecte n’y touchera pas. Ceux préposés à

la récolte du nectar ne s’occuperont pas de recueillir le pollen, etc.

L’organisation sociale de ces petits êtres est rigoureusement réglée.

Une ruche, dit le même auteur, «offre un exemple parfait de la

constitution égalitaire du socialisme d’État. Ni amour, ni dévouement,

ni pitié, ni charité; tout est immolé à la société et à sa conservation

par un travail incessant. Pas de gouvernement, pas de chefs, une

discipline sans subordination. C’est l’idéal du collectivisme réalisé.»

Ces faits, multipliés par l’observation, embarrassent de plus en plus

les adeptes de la vieille psychologie rationaliste. On avait autrefois,

pour les interpréter, un mot précieux, l’instinct; mais il faut bien

constater que sous ce vocable usé s’abrite tout un ordre de phénomènes

profondément inconnus.

Jadis, l’instinct était considéré comme une sorte de faculté immuable,

accordée par la nature aux animaux au moment même de leur formation,

pour les guider à travers les actes de la vie, comme le berger mène son

troupeau. Descartes jugeait les animaux de simples automates et cet

automatisme merveilleux lui paraissait très simple.

Les animaux ayant été mieux étudiés, il fallut reconnaître la

variabilité de ces instincts prétendus immuables. L’abeille, par

exemple, sait parfaitement transformer sa ruche dès que cela devient

nécessaire. Dans une note intitulée _Gradation et perfectionnement de

l’instinct chez les guêpes solitaires d’Afrique_, insérée dans les

comptes rendus de l’Académie des sciences du 19 octobre 1908, M. Roubaud

montre entre les espèces du genre _synagris_ «des différences des plus

remarquables, à ce point qu’on y peut suivre les étapes principales

d’une évolution insoupçonnée de l’instinct des solitaires vers celui des

guêpes sociales». Les nids d’abord solitaires, avant de se rapprocher,

représentent sans doute la forme primitive des colonies de guêpes

sociales.

Les faits observés chez les insectes, se constatent également chez des

animaux supérieurs. Ils sont capables d’actes qui impliqueraient une

science élevée, si la logique rationnelle devait les dicter. Tel par

exemple l’emmagasinement d’une provision de force vive pour s’élever

dans l’air sans travail. Ce résultat est réalisé par beaucoup d’oiseaux:

hirondelles, faucons, etc., qui, en poursuivant leurs proies, descendent

d’une grande hauteur. Ils replient alors leurs ailes, se laissent tomber

suivant une trajectoire parabolique et utilisent, pour remonter dans

l’atmosphère, la force vive créée par leur chute. Elle est considérable,

étant représentée par la moitié du produit de la masse par le carré de

sa vitesse. L’oiseau sait aussi capter l’énergie qu’il trouve dans les

courants d’air descendants, et s’adapter immédiatement par des

mouvements appropriés aux changements brusques de direction du vent.

Le terme de logique biologique, que nous avons créé, ne saurait

assurément constituer une explication, mais il a du moins l’avantage de

montrer que tous les actes, prétendus instinctifs, des animaux doivent

être soustraits à ce domaine des forces aveugles où l’on avait essayé de

les enfouir jusqu’ici.

Renoncer aux explications purement mécaniques comme celles de Descartes,

c’est comprendre en même temps qu’il existe une sphère immense de la vie

psychique, complètement inexplorée, et dont nous entrevoyons à peine

l’existence.

* * * * *

Les faits qui précèdent semblent un peu éloignés du but de cet ouvrage.

Ils en constituent cependant une partie essentielle.

Lorsque nous étudierons les facteurs de nos opinions et de nos

croyances, nous ne devrons pas oublier que sous la surface des choses se

cache un monde de forces inaccessibles à notre raison, plus puissantes

que cette raison et qui souvent la conduisent.

Restant dans le domaine des vérités abordables, nous résumerons ce

chapitre, en disant que la logique biologique précéda toutes les autres

et que la vie aurait été impossible sans elle. Si son action s’arrêtait,

notre planète redeviendrait un morne désert, en proie aux forces

aveugles de la nature, c’est-à-dire aux forces non organisées encore.

CHAPITRE III

LA LOGIQUE AFFECTIVE ET LA LOGIQUE COLLECTIVE.

§ 1.--La logique affective.

On a su distinguer depuis longtemps dans l’âme humaine la sphère du

sentiment et celle de la raison. Depuis une époque récente seulement, on

parle de la logique des sentiments.

Avant d’arriver à différencier la logique intellectuelle et celle des

sentiments, il fallait d’abord reconnaître que la vie affective possède

une existence autonome indépendante de la vie intellectuelle.

Cette dernière apparut fort tard dans l’histoire du monde, alors que

l’existence affective et la logique qu’elle implique ont guidé les êtres

vivants depuis les âges géologiques. Tous ont senti avant de connaître.

Conduits seulement par la logique biologique et la logique affective,

les animaux ont parfaitement vécu et rempli leur destinée. Une simple

poule sait élever ses poussins, les diriger, leur apprendre à se

nourrir, les protéger contre leurs ennemis. Ces opérations sont un peu

méprisées des psychologues, qui s’évitent ainsi les efforts nécessaires

pour les comprendre.

Lorsqu’on ne connaissait que la logique rationnelle, tous nos jugements

paraissaient d’origine purement intellectuelle. Il en est ainsi dans les

questions scientifiques, mais bien rarement dans les sujets usuels

formés au cours de la vie journalière. Le plus souvent alors, c’est la

logique affective qui leur sert de base et devient ainsi notre vrai

guide.

On constate de plus en plus l’exactitude de cette proposition

fondamentale à mesure que l’influence des éléments affectifs est mieux

comprise. Dans ce domaine éclairé par des lumières qui ne sont pas

celles de la raison, les choses s’enchaînent suivant des règles

rigoureuses très étrangères à notre logique rationnelle.

Abandonnée jusqu’ici aux fantaisies des romanciers et des poètes, la

logique affective est destinée à jouer un rôle prépondérant dans la

psychologie de l’avenir. Comme le dit très justement Ribot, «la place

des influences affectives dans la vie psychique est la première. La

connaissance apparaît non comme une maîtresse, mais comme une servante.»

§ 2.--Comparaison de la logique affective et de la logique rationnelle.

Les caractères respectifs de la logique rationnelle et de la logique

affective vont être mis en évidence par leur comparaison.

La logique rationnelle régit le cycle de l’activité mentale consciente.

La logique affective domine celui de l’activité mentale inconsciente.

Les enchaînements de la logique affective étant inconscients,

l’évolution de nos sentiments reste peu accessible. Nous sommes maîtres

de notre vie intellectuelle, non de notre vie affective. Sympathie et

antipathie se réfrènent mais ne se commandent pas.

Logique affective et logique rationnelle sont trop distinctes pour avoir

une commune mesure. Il est donc impossible, je l’ai dit déjà, d’exprimer

exactement les éléments affectifs en termes intellectuels. La logique

rationnelle ne saurait ni comprendre, ni traduire, ni juger les actes

dictés par la logique des sentiments.

Les mots par lesquels nous essayons de représenter les sentiments les

traduisent fort mal. Ils n’y parviennent un peu que par voie

d’association. L’habitude de lier les sentiments au son de certains mots

donne à ces derniers le pouvoir d’évoquer des représentations mentales

affectives.

La musique, véritable langage des sentiments, les évoque beaucoup mieux

que les mots, mais, faute de précision, elle ne permet que des relations

très vagues entre les êtres.

La logique affective ignorant la logique rationnelle, impose le plus

souvent une résolution avant que cette dernière ait fini de délibérer.

La première ne tient compte ni des raisons, ni des contradictions, ni

des principes.

La logique rationnelle s’appuie sur des éléments objectifs tirés de

l’expérience et de l’observation. Ces éléments sont constitués par des

faits précis, isolés, susceptibles de mesure. La logique sentimentale

n’a pour soutiens que des éléments subjectifs formés en nous-mêmes et

dont aucune mesure ne permet d’apprécier exactement la valeur. Les

représentations mentales conscientes que crée la logique affective

demeurent pour cette raison toujours imprécises.

Dans la logique rationnelle, les idées peuvent s’associer suivant

certaines règles universellement admises. Dans la logique affective, les

sentiments se groupent généralement en dehors de notre volonté et selon

un mécanisme précis mais mal connu. Tout au plus pouvons-nous dire que

certains sentiments en font surgir d’autres qui se combinent avec eux.

La douleur engendre la tristesse, l’amour crée la joie, la colère le

désir de la vengeance, etc.

En raison de leur caractère objectif, les règles de la logique

rationnelle sont appliquées de la même façon par tous les hommes arrivés

à un certain degré de culture. C’est pourquoi, sur les sujets

scientifiques, ils finissent toujours par s’accorder. La logique

affective varie au contraire d’un sujet à un autre parce que les

sentiments des individus sont fort différents. Dans tous les domaines

qu’elle régit: croyances religieuses, morales, politiques, etc.,

l’accord est, pour cette raison, impossible.

Les règles de la logique affective ne pouvant être universelles comme

celles de la logique rationnelle, un traité de logique affective vrai

pour un individu ou une certaine catégorie d’individus ne le serait pas

pour les autres. Un livre de logique rationnelle possède au contraire

une valeur invariable pour tous.

Les considérations précédentes montrent que les mêmes choses envisagées

du point de vue de la logique intellectuelle ou de la logique affective,

apparaissent nécessairement différentes. L’erreur générale est de

vouloir juger avec la raison des phénomènes régis par la logique des

sentiments.

Bien que les lois de la logique affective soient très peu connues,

l’expérience a enseigné certaines règles empiriques souvent utilisées

par les grands orateurs. Sans perdre leur temps à enchaîner des raisons

capables tout au plus de convaincre sans faire agir, ils éveilleront

progressivement des émotions, s’ingénieront à les varier, sachant fort

bien que la sensibilité produite par un excitant déterminé s’épuise

vite. Par des gradations habiles, des mots évocateurs, des gestes, des

intonations, ils forment l’atmosphère sentimentale où leurs conclusions

pourront être acceptées.

Les sentiments constituant les vrais mobiles de nos actions, il est tout

naturel que leur logique nous conduise. En soulevant les passions des

hommes, on change leur conduite. En subjuguant les cœurs, on contraint

les volontés.

La seule utilité de la logique rationnelle pour un orateur consiste à

créer des cadres lui permettant d’ordonnancer ses discours.

Les éléments affectifs interviennent perpétuellement dans nos

conceptions du monde et sont à la base de nos idées morales,

religieuses, politiques et sociales. Les vérités scientifiques

elles-mêmes en sont imprégnées dans leurs théories.

La logique affective ne nous gouverne pas heureusement toujours. Par un

mécanisme que nous étudierons bientôt, la logique intellectuelle réussit

à dominer quelquefois ses impulsions.

Domination peu facile d’ailleurs, puisque après des accumulations de

siècles elle est faible encore. On voit néanmoins le chemin parcouru en

constatant par l’étude des sauvages ce que furent les primitifs dominés

par la sentimentalité pure.

Ces primitifs, sur lesquels la logique intellectuelle est sans prise,

obéissent à toutes leurs impulsions. Dès que la faim les pousse, ils se

précipitent sur leur proie. Inspirés par la haine, ils se ruent sur leur

ennemi. Telle était l’existence des premiers hommes que les philosophes

de la Révolution nous offraient pour modèles.

§ 3.--La logique collective.

La logique affective est un des soutiens de la logique collective. Nous

n’étudierons pas maintenant cette dernière, devant nous en occuper dans

le chapitre consacré aux opinions et aux croyances collectives.

Nous rappellerons seulement que logique affective et logique collective

ne peuvent être confondues, la dernière ne se manifestant que dans les

foules et pouvant provoquer des actes contraires à ceux inspirés par la

logique affective.

* * * * *

On verra plus loin comment l’âme collective momentanément créée par une

foule représente un agrégat très spécial où l’impossible n’existe pas,

où la prévoyance est ignorée, où la sensibilité apparaît toujours

hypertrophiée et où la logique rationnelle est entièrement dépourvue

d’action.

Nous venons de montrer dans ce chapitre, que la logique affective

constitue, avec la logique mystique qui va être étudiée maintenant, le

vrai mobile de nos actes. Pour agir, il faut d’abord sentir. Dès que

nous avons senti, cette logique intervient.

Son influence domina tous les âges. Très tard seulement, l’homme apprit

à se soustraire un peu à sa puissance. L’heure n’a pas sonné encore où

la logique rationnelle dominera la logique affective au lieu d’être

dominée par elle.

CHAPITRE IV

LA LOGIQUE MYSTIQUE.

§ 1.--Les caractéristiques de la logique mystique.

La logique rationnelle est une logique consciente qui apprend à

raisonner, délibérer, faire des démonstrations et des découvertes.

La logique des sentiments est une logique inconsciente, source

habituelle de notre conduite et dont les enchaînements échappent le plus

souvent à l’action de l’intelligence.

La logique mystique, dont nous allons nous occuper maintenant,

correspond à une étape supérieure de la vie mentale. Les animaux ne la

connaissent pas, alors qu’ils possèdent un grand nombre de nos

sentiments.

Inférieure à la logique rationnelle, phase d’évolution plus élevée

encore, la logique mystique a joué cependant un rôle prépondérant dans

l’histoire des peuples par les croyances qu’elle engendra. Elle est

l’origine d’interprétations, étrangères à la raison, sans doute, mais

qui constituèrent de puissants mobiles d’action. Si la logique

rationnelle avait remplacé jadis la logique mystique, le cours de

l’histoire eût changé.

Ainsi que la logique affective, la logique mystique accepte les

contradictions, mais n’est pas inconsciente comme la première et

implique souvent une délibération.

Le critérium qui nous a servi à classer les diverses formes de la

logique, l’action, montre nettement la distinction entre la logique

mystique et la logique affective. Cette dernière, en effet, inspire

souvent des actes contraires à nos intérêts les plus évidents, que ne

dicterait jamais la logique des sentiments. L’histoire politique des

peuples en contient de nombreux exemples, et leur histoire religieuse

davantage encore.

Sans doute, dans des cas analogues à ceux auxquels je fais allusion et

où l’on voit s’évanouir des états affectifs aussi forts que la pudeur et

l’amour maternel, il est possible d’objecter que cet évanouissement peut

résulter de la simple substitution d’un sentiment à un autre. Mais

quelle est alors la cause de cette substitution?

Il ne faut assurément pas la chercher dans la logique rationnelle, car

aucune raison ne conseillerait des actes semblables. Il faut la chercher

moins encore dans la logique affective. On doit donc forcément invoquer

un mécanisme psychologique différent. C’est ce mécanisme qui constitue

la logique mystique.

En examinant son rôle dans l’histoire de la civilisation, nous verrons

apparaître plus clairement encore les divergences qui la séparent de la

logique affective.

Dans la logique mystique, les causes naturelles--les seules acceptées

par la logique rationnelle--sont remplacées par les volontés

capricieuses d’êtres ou de forces supérieures intervenant dans tous nos

actes et qu’il faut redouter et se concilier.

La logique mystique régna exclusivement dans la phase primitive de

l’humanité, et malgré les progrès de la logique rationnelle, son

influence est très vivante encore.

Le pouvoir de la logique mystique s’observe surtout chez des esprits

qu’on a justement qualifiés de mystiques, terme qui nous a servi à

définir leur logique.

La mentalité mystique se révèle par l’attribution à un être, à un objet

déterminé ou à une puissance ignorée, d’un pouvoir magique indépendant

de toute action rationnelle.

Les conséquences de cette mentalité varieront suivant les esprits. Pour

les uns elle servira de soutien à des croyances religieuses définies,

aux contours précisés sous forme de divinités. Pour d’autres, les forces

supérieures demeureront vagues mais également puissantes. L’esprit

mystique se manifestera alors par une superstition quelconque. Un athée

peut être aussi mystique qu’un parfait dévot. Il l’est même souvent

davantage.

On fait preuve d’esprit mystique en attribuant à une amulette, un

nombre, une eau miraculeuse, un pèlerinage, une relique, certaines

propriétés surnaturelles. Il se manifeste encore en supposant à telle ou

telle institution politique ou sociale le pouvoir de transformer les

hommes.

Le mysticisme change sans cesse de forme, mais il garde pour fond

immuable le rôle attribué à des pouvoirs mystérieux. Le temps qui fait

varier l’objet du mysticisme le laisse intangible.

Indifférent à toute critique, le mysticisme engendre chez ses adeptes

une crédulité illimitée. Beaucoup d’hommes qui se qualifient de libres

penseurs parce qu’ils rejettent les dogmes religieux, croient fermement

aux pressentiments, aux présages, à la puissance magique de la corde de

pendu ou du nombre treize. Pour eux, le monde est peuplé de choses

portant bonheur ou malheur. Pas de joueurs dont la conviction sur ce

point ne soit solidement établie.

La foi du mystique étant sans bornes, aucune absurdité rationnelle ne

peut le choquer. Il est imperméable à la raison, à l’observation et à

l’expérience. L’insuccès de ses prévisions ne lui prouve rien, les

puissances surnaturelles invoquées étant par définition capricieuses et

ne subissant aucune loi.

A mesure que l’homme se civilise, l’esprit mystique, universel chez tous

les sauvages, se circonscrit graduellement et se localise à certains

sujets. Pour ces derniers, la mentalité du civilisé ne se distingue

guère de celle du primitif, car aucun argument scientifique n’ébranle

leur foi. Ce fait d’observation contribuera à nous faire saisir la

genèse des croyances occultistes adoptées par certains savants éminents.

Les progrès de la raison seront sans doute impuissants à ébranler le

mysticisme car il aura toujours pour refuge le domaine de l’au delà

inabordable à la science. Les esprits curieux de cet au delà sont

naturellement innombrables.

§ 2.--Le mysticisme comme base des croyances.

C’est dans le mysticisme que germent les croyances religieuses et toutes

celles qui, sans porter ce nom, revêtent les mêmes formes, certaines

croyances politiques notamment.

Les conséquences de la logique mystique s’observent surtout chez les

sauvages. Dénués de toute notion de lois naturelles, ils vivent dans un

monde peuplé d’esprits qu’on doit sans cesse conjurer. Derrière chaque

réalité visible, ils supposent toujours une puissance invisible qui la

détermine.

Chez l’homme civilisé, les croyances sont moins rudimentaires parce que

la notion de lois nécessaires lui est imposée par toute son éducation.

Il ne saurait les nier mais admet cependant que des prières peuvent

déterminer les puissances surnaturelles à en arrêter l’action. La

logique mystique et la logique rationnelle subsistent ainsi parfois

simultanément dans le même esprit sans se pénétrer.

Les opinions et les croyances · 第 5 / 21 段