ne pourrait le surprendre puisque la puissance du Dieu qu’il invoque est
infinie. On voit dans la cathédrale d’Oviedo un coffret, qui, dit la
notice distribuée aux visiteurs, fut instantanément transporté de
Jérusalem à travers les airs. Il contient: «du lait de la mère de J.-C.;
les cheveux dont sainte Madeleine essuya les pieds du Sauveur, la verge
avec laquelle Moïse divisa la mer Rouge, le portefeuille de saint
Pierre, etc.»
Ce document, analogue à des milliers d’autres, montre à quel point le
fétichisme mystique est toujours vivant. Si nous considérons qu’il reste
indépendant de la qualité de son objet, nous mettrons dans la même
famille le gri-gri du nègre, la relique enfermée dans le coffret d’or
d’une majestueuse cathédrale et la corde de pendu. On doit les regarder
avec une sympathie indulgente, d’abord parce qu’ils sont des créateurs
d’espérance de bonheur, et ensuite parce qu’ils correspondent à certains
besoins indestructibles de l’esprit.
En suivant l’action de la logique mystique à travers tous les éléments
de l’existence sociale, nous la verrions s’exercer dans les arts, la
littérature, la politique et même jusque dans l’art de guérir. L’époque
littéraire, dite romantique, en est une manifestation. Les artistes
n’ont guère que des convictions mystiques. Les méthodes de l’analyse
rationnelle restent généralement ignorées d’eux.
Mais c’est en politique surtout qu’apparaît l’influence de l’esprit
mystique. Radicaux, anticléricaux, francs-maçons, et tous les sectaires
de nuances extrêmes, vivent en plein mysticisme. La classe ouvrière est
dominée également par un mysticisme intense.
Les régions où la science a pu pénétrer demeurant très limitées alors
que nos aspirations sont sans bornes, la logique mystique dominera sans
doute l’humanité longtemps encore.
Créatrice des lois, des coutumes, des religions, elle fit surgir toutes
les illusions qui guidèrent l’humanité jusqu’ici. Son pouvoir est assez
grand pour transformer l’irréel en réel. Sous son action, des millions
d’hommes connurent la joie, la douleur ou l’espérance. Tout idéal est
sorti de son sein.
Logique mystique, logique sentimentale et logique rationnelle
représentent trois formes de l’activité mentale irréductibles l’une à
l’autre. Inutile, par conséquent, de les mettre en conflit.
CHAPITRE V
LA LOGIQUE INTELLECTUELLE.
§ 1.--Les éléments fondamentaux de la logique intellectuelle.
La logique intellectuelle a fait l’objet d’écrits innombrables d’utilité
d’ailleurs médiocre. Si nous en parlons ici, c’est d’abord qu’elle joue
quelquefois un certain rôle dans la genèse des opinions, et ensuite,
pour bien préciser encore en quoi elle diffère des autres formes de
logiques étudiées dans les précédents chapitres.
Commençons par indiquer quelques-uns des éléments sur lesquels est fondé
l’exercice de la logique rationnelle: la volonté, l’attention et la
réflexion.
La volonté.--Elle est la faculté de se déterminer à un acte et comprend
généralement trois phases: délibération, détermination, exécution. Une
détermination s’appelle volition; une résolution se qualifie aussi de
décision.
La volonté est à la fois d’origine affective et rationnelle. D’origine
affective parce que tous les mobiles de nos actes ont un substratum
affectif. D’origine rationnelle parce que, grâce à l’attention et à la
réflexion, nous pouvons combiner dans l’esprit des représentations
mentales capables de s’annuler.
Contrairement à ce qu’enseigne la psychologie, nous dirons que la
volonté peut être consciente ou inconsciente. Les volontés inconscientes
sont même les plus fortes. Les animaux n’en possèdent pas d’autres, et
la plupart des hommes également.
Si l’on constate difficilement les formes inconscientes de la volonté,
c’est que la raison intervenant après coup pour expliquer les actes
accomplis, on s’imagine qu’elle les a dictés.
Descartes, suivi en cela par plusieurs philosophes modernes, faisait de
la volonté une sorte d’entité opposée à l’intelligence et constituant le
principe de nos croyances.
Croire, suivant lui, c’est donner ou refuser volontairement son
assentiment à une idée proposée par l’intelligence. Cette théorie, très
défendue encore, sera combattue dans cet ouvrage, où j’espère montrer
que la croyance n’est presque jamais volontaire.
Aristote se rapprochait beaucoup plus que Descartes des idées exposées
ici, lorsqu’il fondait sa psychologie sur la distinction entre les
facultés sensitives et les facultés intellectuelles. De leur combinaison
résultait pour lui la volonté. Elle serait ainsi un effet et non plus
une cause.
Aristote, on le voit, opposait la sensibilité à l’intelligence alors que
Descartes dressait devant elle la volonté.
Loin de représenter des subtilités vaines ces distinctions sont, au
contraire, importantes. La théorie, toujours prédominante, que la
croyance est volontaire et rationnelle repose sur des concepts analogues
à ceux de Descartes.
L’attention.--L’attention est l’acte par lequel, sous l’action d’un
excitant ou de la volonté, l’esprit se concentre sur un objet à
l’exclusion des autres, ou sur la représentation mentale de cet objet,
ou encore sur les idées qu’il fait naître.
L’attention permet d’éliminer des états de conscience étrangers et aussi
d’isoler du chaos des choses le sujet qui nous intéresse.
Divers auteurs considèrent l’attention comme une forme de la volonté.
Elle est sûrement sous la dépendance de la volonté, mais ne doit pas
être identifiée avec elle.
L’attention ne saurait être confondue davantage avec l’intelligence.
Elle n’est qu’un des éléments utilisés par cette dernière.
Les objets qui nous entourent impressionnent tous nos sens. Si nous les
percevions également, comme le fait l’objectif photographique par
exemple, le cerveau serait encombré d’images inutiles. Grâce à
l’attention, nous ne percevons les choses, que proportionnellement à nos
besoins, et pouvons concentrer sur un seul sujet toute notre capacité
intellectuelle sans la disséminer au hasard.
Les animaux sont capables d’attention, mais cette faculté est chez eux
toujours involontaire, alors que chez l’homme elle peut être volontaire.
De son développement résulte en grande partie notre puissance
intellectuelle. L’enfant, le sauvage possèdent très peu d’attention
volontaire. Plus l’homme est susceptible d’attention, et par conséquent
de réflexion, plus sa force intellectuelle est considérable. Un Newton
sans grande capacité d’attention n’est pas concevable. L’intuition
géniale qui apparaît brusquement, a toujours été précédée d’une
attention patiente et d’une longue réflexion.
La réflexion.--La naissance de la réflexion engendre chez l’homme la
faculté de raisonner. Elle est constituée par l’aptitude à ramener dans
l’esprit et fixer au moyen de l’attention les représentations mentales
dérivées des sensations ou des mots qui en sont les signes. On peut
alors les combiner, les comparer et former ainsi des jugements. Ils nous
font connaître non pas les choses en elles-mêmes, mais leurs rapports,
seul but accessible de la science.
L’aptitude à réfléchir implique toujours l’aptitude à l’attention.
Capacité d’attention faible comporte faculté de réflexion médiocre.
La réflexion permet de raisonner convenablement, à condition que les
logiques affective et mystique n’interviennent pas. Dès que les sujets
sur lesquels on veut raisonner tombent dans le champ de la croyance, la
réflexion perd son pouvoir critique.
§ 2.--Rôle de la logique rationnelle.
La logique rationnelle procède en associant par la réflexion, et suivant
le mécanisme précédemment indiqué, des représentations mentales ou les
mots qui les traduisent.
Elle fut considérée longtemps comme base de nos croyances. Nous
admettons au contraire que la logique rationnelle n’en a engendré
aucune. Son seul rôle possible est d’achever de les ébranler
lorsqu’elles ont été usées par le temps.
Mais si le rôle de la logique rationnelle est nul dans la genèse de la
croyance, il est capital au contraire dans la constitution de la
connaissance. Tout l’édifice des sciences et le colossal développement,
de l’industrie moderne qui en a été la conséquence, reposent sur elle.
On ne saurait donc exagérer sa puissance, mais il faut cependant savoir
reconnaître aussi les limites qu’elle n’a pas dépassées encore. Les
phénomènes de la vie et de la pensée lui demeurent toujours fermés. Son
domaine est celui de la matière brute, c’est-à-dire momentanément
stabilisée par la mort ou par le temps. Sur les phénomènes représentant
un écoulement constant comme la vie, elle n’a projeté que de très
incertaines lumières.
La science régnant visiblement sans rivale dans le domaine de la
connaissance, on a cru longtemps que la logique intellectuelle d’où elle
dérive servirait à expliquer la genèse et l’évolution des croyances.
Cette erreur a persisté pendant des siècles et la psychologie commence à
en sortir à peine.
L’observation aurait dû montrer cependant que les êtres agissent avant
de raisonner et de comprendre, et, par conséquent, qu’ils sont guidés
dans leurs actes par d’autres formes de logiques.
Pénétré de cette évidence, sur laquelle je reviens souvent parce qu’elle
est fort neuve encore, on reconnaît que la logique rationnelle joue un
rôle assez secondaire dans la vie des individus et des peuples.
Il n’est pas nécessaire de raisonner pour agir, et moins encore de
comprendre. Le plus modeste insecte agit comme il le doit, sans se
préoccuper de notre logique.
La compréhension et la raison sont des formes de l’activité des êtres
tout à fait indépendantes de l’action. Elles ne font souvent que
l’entraver en montrant trop ses dangers.
Grâce à leurs impulsions affectives et mystiques, les hommes les plus
ordinaires peuvent agir sans rien soupçonner de la genèse de leurs
actes. Inutile d’essayer sur eux des arguments d’ordre intellectuel.
Leur faible faculté de compréhension les fait considérer avec un mépris
catégorique tout ce qui les dépasse. Vouloir leur inculquer certaines
idées rationnelles serait imiter l’enfant cherchant à introduire une
orange dans un dé à coudre. Il faut savoir mesurer la capacité,
généralement restreinte, du dé cérébral des individus et des peuples
avant de chercher à y introduire quelques vérités rationnelles.
Le rôle de la logique rationnelle dans le gouvernement des peuples fut
toujours très faible et ne se manifeste guère que dans les discours. Ce
n’est pas, je le redis, la raison, mais le sentiment qui les émeut et
par conséquent qui les mène. Pour mouvoir, il faut émouvoir.
Nous montrerons bientôt que, dans la lutte entre la logique rationnelle
et la logique affective, la première est presque toujours vaincue. Les
psychologues arrivent à le reconnaître de plus en plus: «Supposer, écrit
Ribot, qu’une idée toute nue, toute sèche, qu’une conception abstraite
sans accompagnement affectif, semblable à une notion géométrique, ait la
moindre influence sur la conduite humaine est une absurdité
psychologique.»
L’heure est lointaine où le monde sera conquis par le raisonnement
philosophique. Il a toujours été, au contraire, jusqu’ici bouleversé par
des croyances méprisées de la logique rationnelle, mais qu’elle reste
impuissante à combattre.
§ 3.--Tardive apparition de la logique rationnelle. Elle n’est pas
l’œuvre de la nature, mais a été créée contre la nature.
J’ai déjà fait observer que la logique rationnelle était apparue la
dernière. Les autres formes de logiques suffirent à guider tous les
êtres, des âges géologiques presque jusqu’à nos jours.
La logique rationnelle n’est nullement œuvre de la nature, mais de
l’homme contre la nature. Grâce à cette création de son intelligence, il
subit de moins en moins les forces qui l’enveloppent et réussit chaque
jour davantage à les asservir. Ce fut là une capitale conquête.
Pour reconnaître que la logique rationnelle n’est pas un produit de la
nature, mais une création de l’homme contre la nature, il faut observer
que ses efforts consistent surtout à lutter contre les actions
naturelles.
Totalement indifférente au sort de l’individu, la nature ne s’occupe que
de celui de l’espèce. Devant elle tous les êtres sont égaux. L’existence
du plus pernicieux microbe est entourée d’autant de soins que celle du
plus grand génie.
Grâce à l’acquisition de la logique rationnelle, nous avons pu combattre
les lois féroces de l’univers et arriver parfois à en triompher.
Le véritable but de la science est cette lutte constante contre les
iniquités naturelles. Nous ne les subissons déjà plus que jusqu’aux
limites précises où s’arrête notre connaissance. Le jour où les
mécanismes des logiques biologique et affective seront connus, nous
saurons les dominer entièrement. L’homme aura alors la puissance
attribuée à ses anciens dieux.
La science n’en est pas évidemment encore là. Elle en reste même fort
loin. Quoique circonscrivant un peu plus chaque jour le fatal pouvoir de
la nature, nous sommes bien obligés de la subir en nous y adaptant.
Ce pouvoir immense est peut-être plus grand encore que la science ne le
suppose. Nous subissons la nature, mais ne subirait-elle pas elle-même,
suivant le mot attribué par Eschyle à Prométhée enchaîné sur son rocher,
les nécessités qui règlent le destin et auxquelles les dieux eux-mêmes
doivent obéir? La Philosophie n’est pas assez avancée pour répondre à de
telles questions.
LIVRE IV
LES CONFLITS DES DIVERSES FORMES DE LOGIQUES
CHAPITRE I
LE CONFLIT DES ÉLÉMENTS AFFECTIFS, MYSTIQUES ET INTELLECTUELS.
§ 1.--Les conflits des diverses logiques dans la vie journalière.
Les facteurs des opinions et des croyances sont interprétés par les
diverses formes de logiques que nous avons décrites. Étant différentes,
elles doivent entrer souvent en conflit. Comment se résout ce conflit?
En fait, il ne se manifeste qu’exceptionnellement. Dans la vie
journalière s’établit une sorte d’équilibre entre les impulsions
contraires des diverses logiques et suivant le temps, le milieu et le
moment, notre mentalité se laisse dominer par l’une ou par l’autre.
L’équilibre que nous venons d’indiquer n’est pas une fusion, mais une
superposition des diverses formes de logiques conservant chacune leur
action indépendante.
Cette superposition de logiques dissemblables, chez le même individu,
donne immédiatement la solution d’un problème toujours embarrassant.
Comment des esprits supérieurs, habitués à des méthodes scientifiques
rigoureuses, peuvent-ils accepter des croyances religieuses, politiques,
spirites, occultistes, etc., qui, devant la logique rationnelle dégagée
de tout élément étranger, ne supportent pas l’examen?
La réponse est, en réalité, bien simple.
Dans leurs conceptions scientifiques, ces esprits sont guidés par la
logique rationnelle. Dans leurs croyances, ils obéissent aux lois de la
logique mystique ou de la logique affective.
Un savant passe de la sphère de la connaissance à celle de la croyance,
comme il changerait de demeure. L’erreur dont il est souvent victime
consiste à vouloir appliquer aux interprétations des logiques mystique
ou affective les méthodes de la logique intellectuelle, afin de baser
scientifiquement ses croyances.
L’équilibre entre les diverses formes de logiques étant rompu, elles
entrent en lutte. Rarement, dans ce conflit, la logique rationnelle
l’emporte. Elle se laisse assez facilement torturer, d’ailleurs, pour se
mettre au service des plus enfantines conceptions. C’est pourquoi, en
matière de croyance, religieuse, politique ou morale, toute contestation
est inutile. Discuter rationnellement avec autrui une opinion d’origine
affective ou mystique n’a d’autre résultat que de l’exalter. La discuter
avec soi-même ne l’ébranle pas davantage, sauf quand elle est arrivée à
un degré d’usure lui ayant retiré sa force.
Les résultats d’une lutte entre la logique mystique et la logique
rationnelle ne sauraient mieux être mis en évidence que par l’exemple de
Pascal, examiné en détail dans un autre chapitre de cet ouvrage. Il
serait inutile d’y insister maintenant.
Nous nous bornerons donc, dans ce qui va suivre, à étudier le conflit
entre la logique affective et la logique rationnelle. La lutte est moins
inégale que dans le cas précédent, l’intelligence pouvant, par divers
artifices, non pas lutter directement contre les sentiments, mais
opposer des sentiments à des sentiments pour essayer de dominer ceux
qu’elle veut combattre.
§ 2.--Conflit des éléments affectifs et intellectuels. Action des idées
sur les sentiments.
Les sentiments qui nous mènent agissent beaucoup sur les idées, alors
que ces dernières agissent assez peu sur eux. L’idée n’est généralement
que la conclusion d’un sentiment dont l’évolution demeure inconsciente
et, par conséquent, ignorée.
C’est justement parce que cette vie des sentiments reste inconnue que
l’intelligence a une si faible action sur elle. Il suffit de nous
observer pour connaître à quel point nos facultés affectives évoluent en
dehors de notre volonté. Elles présentent une sorte de germination
lente, analogue à celle fort bien décrite par le poète philosophe Sully
Prudhomme, dans son célèbre sonnet le _Vase brisé_. Un mot, un geste,
presque insignifiants sur le moment, peuvent à la longue transformer
l’amitié en indifférence, quelquefois même en antipathie.
Le véritable rôle de l’intelligence sur l’agrégat de sentiments qui
forment le caractère est d’en isoler quelques-uns, les intensifier par
le moyen d’une représentation mentale soutenue, et les rendre ainsi
capables de dominer certaines impulsions. Elle peut arriver, par cette
prédominance d’un état affectif sur un autre, à élever l’individu
au-dessus de lui-même, au moins momentanément.
Grâce à son pouvoir d’associer les représentations mentales affectives
et intellectuelles, l’intelligence peut donc parfois utiliser des
sentiments, comme un architecte, avec les mêmes pierres, saura
construire des édifices divers.
Cette action de l’intelligence sur les sentiments n’est pas illimitée et
semble même assez restreinte. L’observation montre, en effet, que si ces
derniers sont très intenses, la première perd tout pouvoir. La puissance
de certains sentiments peut devenir telle, que, non seulement
l’intelligence, mais encore les intérêts les plus évidents de l’individu
restent sans influence. Nous en donnerons plusieurs exemples dans le
chapitre des croyances.
Si les sentiments ne se transforment pas directement en idées, ils sont
cependant des créateurs d’idées, évocatrices à leur tour d’autres
sentiments. C’est ainsi que tout en conservant leur indépendance, ces
deux sphères de l’activité mentale agissent constamment l’une sur
l’autre.
Les idées exercent donc, bien qu’indirectement, une action indéniable
sur notre vie individuelle et collective; mais, je le répète, leur rôle
n’est possible qu’à la condition de s’appuyer sur un substratum
affectif.
Les idées surgissant des sentiments, les luttes entre idées ne sont, en
réalité, que des luttes entre sentiments. Les peuples, qui semblent
combattre pour des idées, luttent pour les sentiments dont ces idées
dérivent.
Les états affectifs qui n’ont pas occasion de s’extérioriser perdent,
non leur existence, mais leur force, comme tous les organes sans usage.
Ainsi les fonctions, remplies jadis par les noblesses anglaise et
française, maintenaient des qualités de caractère qui disparurent avec
la cessation des fonctions. Ces classes sociales ayant perdu leurs
qualités morales, sans acquérir l’intelligence, qu’elles n’avaient pas
eu occasion d’exercer, devinrent inférieures aux classes dominées jadis.
Il était donc inévitable que l’influence de la noblesse, après avoir été
détruite en France par la Révolution, soit aujourd’hui très ébranlée en
Angleterre.
Cette loi, trop ignorée de nos éducateurs, qu’un sentiment non exercé
s’étiole, paraît d’une application générale. L’histoire des peuples en
fournit maints exemples. Nos instincts guerriers, si développés à
l’époque de la Révolution et de l’Empire, ont fini par faire place à un
pacifisme et un anti-militarisme chaque jour plus répandu, non seulement
dans les masses, mais encore chez les intellectuels. Il en résulte cet
étrange contraste: à mesure que les nations deviennent plus pacifiques,
leurs gouvernements ne cessent d’augmenter les armements.
La raison de cette apparente anomalie est simple. Les individus
obéissent à leur égoïsme personnel; alors que les gouvernants sont
obligés de se préoccuper de l’intérêt collectif. Mieux éclairés que les
foules et leurs rhéteurs, ils savent, par de séculaires expériences, que
toute nation qui s’affaiblit est bientôt envahie et pillée par ses
voisins[5]. Les nations modernes n’ont pas plus échappé à cette loi que
leurs devancières des civilisations antiques. Polonais, Turcs,
Égyptiens, Serbes, etc., n’ont évité les invasions destructives qu’en se
laissant dépouiller de tout ou partie de leurs territoires.
[5] Le chancelier de l’empire d’Allemagne a fort bien exprimé cette
vérité dans un discours prononcé en mars 1911 devant le Reichstag et
dont voici un extrait:
«La question du désarmement est, pour tout observateur sérieux,
insoluble, autant que les hommes resteront des hommes et les États
des États. _Quoi que fassent les faibles, ils seront toujours la
proie des forts._ Le peuple qui ne veut pas dépenser pour son
armement tombe au deuxième rang et un plus fort prend sa place.»
Comme l’a très bien fait remarquer le même homme d’État «les
dispositions d’où peuvent naître aujourd’hui la guerre ont leurs
racines dans des sentiments populaires qui se laissent influencer
facilement».
L’évolution ou mieux la transposition des sentiments, dont nous venons
de montrer quelques conséquences, s’opère sous des influences variées.
Le milieu social est une des plus importantes. Pour s’y adapter,
l’individu est forcé de laisser sommeiller certains états affectifs et
d’en utiliser d’autres que l’exercice fortifie constamment. Tel devrait
être le rôle d’une éducation bien entendue, c’est-à-dire soucieuse de
développer les qualités fondamentales du caractère, et notamment
l’initiative, le courage et la volonté, que d’autres sentiments naturels
peuvent contre-balancer. En s’opposant à l’initiative, la crainte des
responsabilités l’annule; entravé par l’égoïsme individuel, le
dévouement à l’intérêt collectif s’évanouit bientôt, etc.
§ 3.--Lutte des sentiments contre les sentiments. Les actions
inhibitrices.
Tous les primitifs: sauvages, animaux, etc., tendent constamment à
laisser agir leurs instincts. Cependant, dès que les premiers vivent en
tribu et que les seconds sont domestiqués, la nécessité leur apprend à
en refréner quelques-uns.
Ils n’y parviennent qu’en opposant un sentiment très fort,--crainte du
châtiment, espoir de la récompense, par exemple,--à un autre sentiment
dont on serait tenté de suivre les impulsions.
L’aptitude à dominer les impulsions affectives représente un élément
fondamental de la civilisation. Aucune vie sociale n’est possible sans
cette base essentielle de toute morale.
Les actions inhibitrices maintenues par la coutume, la morale et les
codes représentent non une lutte entre les sentiments et la raison,
mais, comme je l’ai montré, entre des sentiments divers que la raison
met en présence.
Les codes civils ou religieux ont toujours eu pour but principal
d’exercer une action inhibitrice sur les manifestations de certains
sentiments.
Toute civilisation implique gêne et contrainte. En apprenant, sous la
loi rigoureuse des premières obligations sociales, à maîtriser un peu
ses impulsions, le primitif se dégagea de l’animalité pure et atteignit
la barbarie. Forcé de se refréner davantage, il s’éleva jusqu’à la
civilisation. Cette dernière ne se maintient qu’autant que persiste la
domination de l’homme sur lui-même.
Pareille contrainte exige un effort de tous les instants. Il serait
presque impossible si des habitudes que l’éducation peut fixer ne
finissaient par le faciliter en le rendant inconscient.