observables chez les médiums, les extatiques, les sujets hypnotisés,
etc., font varier ces combinaisons et, par conséquent, engendrent, au
moins momentanément, chez le même individu, une personnalité
différente[2], inférieure ou supérieure à la personnalité ordinaire.
Nous possédons tous des possibilités d’action dépassant notre capacité
habituelle et que certaines circonstances viendront éveiller.
[2] L’action de certaines substances toxiques sur l’organisme peut
avoir aussi pour résultat de désagréger la personnalité. J’en ai
jadis publié, dans un journal de médecine, un curieux exemple qui
fut utilisé en Amérique par un romancier.
§ 3.--Les éléments fixateurs de la personnalité.
Les résidus ancestraux forment la couche la plus profonde et la plus
stable du caractère des individus et des peuples. C’est par leur moi
ancestral qu’un Anglais, un Français, un Chinois diffèrent si
profondément.
Mais à ces lointains atavismes se superposent des éléments engendrés par
le milieu social (caste, classe, profession, etc.), par l’éducation et
par bien d’autres influences encore. Ils impriment à notre personnalité
une orientation assez constante. C’est le moi un peu artificiel ainsi
formé que nous extériorisons chaque jour.
De tous les éléments formateurs de la personnalité, le plus actif, après
la race, est celui que détermine le groupement social auquel nous
appartenons. Coulées dans un même moule par les idées, les opinions, la
conduite semblables qui leur sont imposées, les individualités d’un
groupe: militaires, magistrats, prêtres, ouvriers, marins, etc.,
présentent nombre de caractères identiques.
Leurs opinions et leurs jugements sont généralement voisins, parce que
chaque groupe social étant très niveleur, l’originalité n’y est pas
tolérée. Quiconque veut se différencier de son groupe l’a tout entier
pour ennemi.
Cette tyrannie des groupes sociaux, sur laquelle nous reviendrons, n’est
pas inutile. Si les hommes n’avaient pas les opinions et la conduite de
leur entourage pour guide, où trouveraient-ils la direction mentale
nécessaire à la plupart? Grâce au groupe qui les encastre, ils possèdent
une façon d’agir et de réagir assez constante. Grâce à lui encore, les
natures un peu amorphes sont orientées et soutenues dans la vie.
Ainsi canalisés, les membres d’un groupe social quelconque possèdent,
avec une personnalité momentanée, ou durable, mais bien définie, une
puissance d’action que ne rêverait jamais aucun des individus qui le
composent. Les grands massacres de la Révolution ne furent pas des
œuvres individuelles. Leurs auteurs agissaient en groupes: Girondins,
Dantonistes, Hébertistes, Robespierristes, Thermidoriens, etc. Ces
groupes beaucoup plus que des individus se combattaient alors. Ils
devaient donc apporter dans leurs luttes la férocité furieuse et le
fanatisme borné, caractéristiques des manifestations collectives
violentes.
§ 4.--Difficulté de prévoir la conduite résultant d’un caractère
déterminé.
Notre moi étant variable, et dépendant des circonstances, jamais un
homme ne doit prétendre en connaître un autre. Il peut seulement
affirmer que les circonstances ne variant pas, la conduite de l’individu
observé ne changera guère. Le chef de bureau, rédigeant d’honnêtes
rapports depuis vingt ans, continuera sans doute à les rédiger avec la
même honnêteté, mais il ne faut pas trop l’affirmer. Des circonstances
nouvelles venant à surgir, une passion forte envahissant son
entendement, un danger menaçant son foyer, l’insignifiant bureaucrate
pourra devenir un scélérat ou un héros.
Les grandes oscillations de la personnalité s’observent presque
exclusivement dans la sphère des sentiments. Dans celle de
l’intelligence, elles sont très faibles. Un imbécile restera tel
toujours.
Les variations possibles de la personnalité, qui empêchent de connaître
à fond nos semblables, empêchent aussi de se connaître soi-même. L’adage
«_Nosce te ipsum_» des anciens philosophes constitue un irréalisable
conseil. Le moi extériorisé représente habituellement un personnage
d’emprunt mensonger. Il l’est, non pas seulement parce que nous nous
supposons beaucoup de qualités et ne reconnaissons guère nos défauts,
mais encore parce que si le moi contient une petite portion d’éléments
conscients, à la rigueur connaissables, il est, en grande partie, formé
d’éléments inconscients presque inaccessibles à l’observation.
Le seul moyen de découvrir son moi réel est, nous l’avons dit, l’action.
On ne se connaît un peu qu’après avoir observé sa conduite, dans des
circonstances déterminées. Prétendre savoir d’avance comment nous
agirons dans une situation donnée est fort chimérique. Le maréchal Ney
jurant à Louis XVIII de lui amener Napoléon dans une cage de fer était
de très bonne foi, mais il ne se connaissait pas. Un simple regard du
maître suffit à dissoudre sa résolution. L’infortuné maréchal paya de sa
vie l’ignorance de sa propre personnalité. Plus familier avec les lois
de la psychologie, Louis XVIII lui eût probablement pardonné.
Les théories exposées dans cet ouvrage relativement au caractère peuvent
parfois sembler contradictoires. D’une part, en effet, nous avons
insisté sur la fixité des sentiments qui forment le caractère, et de
l’autre montré les variations possibles de la personnalité.
Ces oppositions disparaissent en se remémorant les points suivants:
1º Les caractères sont formés d’un agrégat d’éléments affectifs
fondamentaux à peu près invariables, auxquels s’ajoutent des éléments
accessoires changeant facilement. Ces derniers correspondent aux
modifications que l’art de l’éleveur fait subir à une espèce sans
modifier pour cela ses caractères essentiels.
2º Les espèces psychologiques sont, comme les espèces anatomiques, sous
l’étroite dépendance de leur milieu. Elles doivent s’adapter à tous les
changements de ce milieu et s’y adaptent en effet quand ils ne sont ni
trop considérables, ni trop brusques.
3º Les mêmes sentiments peuvent paraître changer quand ils s’appliquent
à des sujets différents, et cependant leur nature réelle n’a subi aucune
modification. L’amour humain devenant amour divin dans certaines
conversions est un sentiment qui a changé de nom, mais pas de nature.
Toutes ces constatations ont un intérêt très pratique, puisqu’elles sont
à la base même de plusieurs problèmes modernes importants, celui de
l’éducation notamment.
Observant que cette dernière modifie l’intelligence, ou du moins la
somme des connaissances individuelles, on en a conclu qu’elle pouvait
modifier également les sentiments. C’était oublier entièrement que les
états affectifs et intellectuels n’ont pas une évolution parallèle.
Plus on approfondit le sujet, plus on est obligé de reconnaître que
l’éducation et les institutions politiques jouent un rôle assez faible
dans la destinée des individus et des peuples.
Cette doctrine, contraire d’ailleurs à nos croyances démocratiques,
semble parfois contredite aussi par les faits observés chez certains
peuples modernes et c’est ce qui l’empêchera toujours d’être admise
facilement.
Dans l’introduction qu’il a bien voulu écrire pour la traduction
japonaise[3] de mes ouvrages, un des plus éminents hommes d’État de
l’Extrême-Orient, le baron Motono, ambassadeur à Saint-Pétersbourg,
m’objecte plusieurs changements produits dans la mentalité japonaise par
l’influence des idées européennes. Je ne crois pas cependant qu’ils
prouvent une modification réelle de cette mentalité. Les idées
européennes sont simplement entrées dans l’armature ancestrale de l’âme
japonaise, sans modifier ses parties essentielles. La substitution de la
fronde au canon changerait complètement la destinée d’un peuple, sans
transformer pour cela ses caractères nationaux.
[3] Publiée par la Société qu’a fondée le comte Okuma, ministre des
affaires étrangères pour la traduction des plus célèbres ouvrages
classiques parus en Europe.
Il semble résulter de ce chapitre que les opinions et la conduite étant
déterminées par des causes assez étrangères à la volonté, notre liberté
serait très restreinte. Elle l’est en effet. Nous verrons cependant
qu’il est possible de lutter utilement contre les fatalités qui pèsent
sur nos sentiments et nos pensées.
LIVRE III
LES FORMES DIVERSES DE LOGIQUES RÉGISSANT LES OPINIONS ET LES CROYANCES
CHAPITRE I
CLASSIFICATION DES DIVERSES FORMES DE LOGIQUES.
§ 1.--Existe-t-il diverses formes de logiques?
La logique a été considérée jusqu’ici comme l’art de raisonner et de
démontrer. Mais, vivre c’est agir et ce n’est pas le plus souvent la
démonstration qui fait agir.
Nous montrerons dans ce chapitre et les suivants que les diverses
sphères d’activités vitale et psychologique, précédemment énumérées,
sont gouvernées par des formes de logiques différentes.
L’action constituant d’après nous le seul critérium d’une logique, nous
considérerons comme diverses les logiques conduisant à des résultats
dissemblables.
Dans un acte quelconque le psychologue ne doit rechercher isolément ni
le but poursuivi, ni les moyens employés, ni le succès ni l’insuccès.
Les seuls éléments l’intéressant sont les mobiles générateurs de cet
acte. Il y a des actions vertueuses ou criminelles, habiles ou
malhabiles, il n’y en a pas d’illogiques. Elles sont simplement issues
de logiques différentes et nulle ne peut servir exclusivement à juger
les autres.
La logique rationnelle, par exemple, est trop différente des logiques
mystique et affective pour pouvoir les interpréter ni même les
comprendre. Conduisant à des actes souvent opposés, elles doivent être
séparées. De même pour la logique collective et la logique affective.
Considérer comme diverses des logiques génératrices de résultats
dissemblables, est simplement appliquer la règle de classification qui
fait placer dans des catégories différentes les phénomènes trop
distincts pour être confondus.
§ 2.--Les cinq formes de logiques.
On peut, croyons-nous, établir cinq formes de logiques: 1º logique
biologique; 2º logique affective; 3º logique collective; 4º logique
mystique; 5º logique rationnelle. Nous nous bornerons maintenant à en
résumer brièvement les caractères, devant consacrer des chapitres
spéciaux à chacune d’elles.
Logique biologique.--Les motifs qui nous ont fait établir cette forme de
logique seraient trop longs à énumérer ici. Nous les donnerons dans le
chapitre consacré à son étude. Disons simplement maintenant que la
logique biologique, qui préside à l’entretien des êtres et à la création
de leurs formes, ne porte nulle trace d’influence de nos volontés, mais
produit des adaptations, dirigées dans un sens déterminé, par des forces
que nous ne connaissons pas. Elles semblent agir, ces forces, comme si
elles possédaient une raison supérieure à la nôtre et n’ont rien de
mécanique puisque leur action varie à chaque instant suivant le but à
remplir.
L’adjonction aux autres formes de logiques de la logique biologique, qui
domine de très haut la plupart des autres, ne fera que combler une
lacune dissimulée par les vieilles théories métaphysiques.
Logique affective.--Les psychologues connaissaient uniquement jadis la
logique rationnelle. Ils commencent à y ajouter la logique affective ou
des sentiments, absolument distincte de la logique rationnelle. Ces deux
formes de logiques diffèrent surtout en ceci que, les associations
intellectuelles peuvent être conscientes, tandis que celles des états
affectifs restent inconscientes. La logique affective dirige la plupart
de nos actions.
Logique collective.--Cette forme de logique ne doit pas être confondue
avec la précédente. Nous avons montré, voici bien des années déjà, que
l’homme en foule se conduit différemment de l’homme isolé. Il est donc
guidé par une logique spéciale, puisqu’elle implique l’existence
d’éléments observables seulement dans les foules.
Logique mystique.--Cette forme de logique est le résultat d’un état
particulier de l’esprit, dit mystique. Universel aux premiers temps de
l’humanité il paraît fort répandu encore. Pour les mentalités mystiques
l’enchaînement des choses n’a rien de régulier; il dépend d’êtres ou de
forces supérieures dont nous subissons simplement les volontés.
La logique mystique a déterminé et détermine toujours un grand nombre
des actes de l’immense majorité des hommes. Elle diffère, nous le
verrons, de la logique inconsciente des sentiments, non seulement parce
qu’elle est consciente et comporte une délibération, mais surtout parce
que son influence peut engendrer des actions diamétralement contraires à
celles que dicterait la logique affective.
Logique rationnelle.--Cette logique est l’art d’associer volontairement
des représentations mentales et de percevoir leurs analogies et leurs
différences, c’est-à-dire leurs rapports. Elle est à peu près la seule
dont se soient occupés les psychologues. Depuis Aristote, d’innombrables
livres lui ont été consacrés.
§ 3.--Coexistence des diverses formes de logiques.
Toutes les formes de logiques qui précèdent peuvent se superposer, se
fusionner ou se combattre chez les mêmes êtres. Suivant le temps et les
races, l’une d’elles arrive parfois à prédominer, mais sans jamais
éliminer entièrement les autres.
La logique affective conduisait un général athénien, jaloux de ses
rivaux, à leur déclarer la guerre. La logique mystique lui faisait
consulter les oracles sur la date utile des opérations à entreprendre.
La logique rationnelle guidait sa tactique. Pendant tous ces actes, la
logique biologique le faisait vivre.
L’étude qui va suivre, des diverses formes de logiques précédemment
énumérées, en fera mieux comprendre les caractères. Le lecteur ne devra
pas s’attendre à voir révéler leur mécanisme. Il est fort peu connu,
aussi bien d’ailleurs pour la logique rationnelle, la plus étudiée
cependant, que pour les autres.
L’existence des diverses formes de logiques n’est démontrée que par
leurs résultats. Elles représentent des postulats vérifiés seulement par
les conséquences qui en découlent. Les sciences les plus exactes, la
physique par exemple, sont obligées également de mettre à leur base de
pures hypothèses transformées en vérités probables quand leur nécessité
est démontrée.
Toutes les explications de la lumière, de la chaleur, de l’électricité,
c’est-à-dire la physique presque entière, reposent sur l’hypothèse de
l’éther. A cette substance totalement inconnue, il a fallu attribuer des
propriétés incompréhensibles et même inconciliables, telle par exemple
une rigidité supérieure à celle de l’acier, bien que les corps matériels
s’y meuvent sans difficulté. Un phénomène nouveau oblige les physiciens
à donner à l’éther des propriétés nouvelles souvent contraires à celles
déjà admises. C’est ainsi qu’après lui avoir supposé une densité
infiniment plus faible que celle des gaz, on lui en accorde maintenant
une des millions de fois supérieure à celle des plus lourds métaux.
Si l’étude de sciences aussi précises que la physique nécessite des
hypothèses, on ne saurait s’étonner de nous voir procéder de la même
façon dans une science beaucoup plus compliquée, la psychologie.
Le physicien n’affirme pas que l’éther existe. Il dit simplement que les
choses se passent comme si l’éther existait et que tout phénomène
resterait incompréhensible sans cette existence supposée.
Nous n’affirmons pas davantage qu’il existe des formes de logiques
constituant des entités distinctes, nous disons seulement qu’elles sont
nécessaires et que les choses se passent comme si elles existaient
réellement.
CHAPITRE II
LA LOGIQUE BIOLOGIQUE.
§ 1.--Rôle de la logique biologique.
Les phénomènes vitaux les plus simples en apparence, tels ceux observés
chez les êtres vivants constitués par une seule cellule, sont toujours
d’une extrême complication. Leurs manifestations dépendent
d’enchaînements rigoureux analogues à ceux auxquels on donne le nom de
logique, quand ils s’appliquent à des éléments intellectuels. Nul motif
de ne pas les désigner par le même terme.
La logique biologique régit tous les phénomènes de la vie organique. Les
actes accomplis par les diverses cellules du corps, en dehors de toute
participation consciente, n’ont aucun caractère de fatalité mécanique et
varient suivant les nécessités journalières. Ils semblent guidés par une
raison particulière très différente de la nôtre et souvent beaucoup plus
sûre. Pour le montrer, il suffira de rappeler ce que j’ai écrit à ce
sujet, dans mon livre sur _l’Évolution de la Matière_:
«Les édifices atomiques qu’arrivent à fabriquer des cellules
microscopiques comprennent non seulement les plus savantes opérations de
nos laboratoires: éthérification, oxydation, réduction, polymérisation,
etc., mais beaucoup d’autres plus difficiles que nous ne saurions
imiter. Par des moyens insoupçonnés, les cellules vitales construisent
ces composés compliqués et variés: albuminoïdes, cellulose, graisses,
amidon, etc., nécessaires à l’entretien de la vie. Elles savent
décomposer les corps les plus stables comme le chlorure de sodium,
extraire l’azote des sels ammoniacaux, le phosphore des phosphates, etc.
«Toutes ces œuvres si précises, si admirablement adaptées à un but, sont
dirigées par des forces dont nous n’avons aucune idée et qui agissent
exactement comme si elles possédaient une clairvoyance bien supérieure à
notre raison. L’œuvre qu’elles accomplissent à chaque instant de
l’existence, plane très au-dessus de ce que peut réaliser la science la
plus avancée.
«Le savant capable de résoudre avec son intelligence les problèmes
résolus à toute heure par les humbles cellules d’une infime créature,
serait tellement supérieur aux autres hommes qu’on pourrait le
considérer comme un dieu.»
Les actes de la vie biologique montrent la nécessité où ils se trouvent
de varier sans cesse. Qu’un corps inutile ou dangereux soit introduit
dans l’organisme, il sera neutralisé ou rejeté. L’élément utile est, au
contraire, expédié à des organes différents et subit des transformations
physiques très savantes. Ces milliers de petites opérations partielles
s’enchevêtrent sans se nuire, parce qu’elles sont orientées avec une
précision parfaite. Dès que la rigoureuse logique directrice des centres
nerveux s’arrête, c’est la mort.
Ces centres nerveux constituent donc ce que l’on pourrait appeler des
centres de raisonnement biologique. Ils dirigent la vie et la protègent
en créant suivant les circonstances des éléments de défense variés.
Comme le dit très justement le Dr Bonnier: «Mieux qu’aucun
physiologiste, aucun médecin, ils savent ce qui convient à l’organe
malade. Réveiller leur torpeur quand elle se produit est le seul rôle
possible de la science la plus avancée».
Lorsqu’une cellule évolue vers une certaine forme, lorsque l’animal
régénère entièrement un organe amputé, avec nerfs, muscles et vaisseaux,
nous constatons que la logique biologique crée pour ces accidents
imprévus, une série de phénomènes qu’aucun effort de la logique
rationnelle ne saurait imiter ni même comprendre.
C’est encore la logique biologique qui enseigne à l’oiseau le mécanisme
du vol et comment il doit le modifier suivant les circonstances. De
longs siècles furent nécessaires à l’homme pour que sa logique
rationnelle lui permît de l’imiter un peu.
Cette précision des actes vitaux, leur adaptation journalière à des
conditions constamment changeantes, leur aptitude à défendre l’organisme
contre les atteintes imprévues du monde extérieur, nous ont fait
considérer l’expression, logique biologique, comme nécessaire[4].
[4] L’adaptation constante à des éléments toujours variables, la
précision des méthodes employées par les organes agissant sous
l’influence de la logique biologique sont nettement marquées dans le
tableau du Dr. S. Artault, que je résume un peu, de la lutte de
l’organisme contre les microbes.
«Deux armées sont en présence: l’une dans son enceinte fortifiée
(_l’organisme_), l’autre qui vient l’investir (_bactéries_, etc.).
Dès que les premiers ouvrages de défense sont enlevés, et que
l’ennemi a pénétré par quelque brèche dans la place, le général en
chef (_centre sympathique_) commence par faire à ses troupes une
distribution de stimulants (_opsonines_). Ainsi mises en appétit,
les troupes (_leucocytes_) se portent sur le point attaqué; c’est
alors le combat corps à corps, la destruction des envahisseurs, dont
les cadavres sont dévorés sur place (_phagocytose_). Le général
organise alors la défense territoriale, en dispersant ses vétérans
aguerris et avertis, qui réduisent à néant toute tentative nouvelle
de cet ennemi connu (_immunisation_).
«Mais parfois la lutte se prolonge, les troupes locales plus ou
moins fatiguées, se replient ou cantonnent sur place. Alors l’armée
d’investissement restée aussi sur ses positions, leur envoie des
bordées d’obus asphyxiants (_toxines_, _antigènes_). Le plus
souvent, sous cette attaque insidieuse, les tissus ripostent par une
décharge de produits qui anéantissent ou neutralisent les premiers
(_antitoxines_, _anticorps_).»
La logique biologique règle la durée de l’individu et celle de l’espèce
à laquelle il appartient. La vie individuelle est très éphémère; celle
de l’espèce beaucoup plus longue, mais non éternelle, puisqu’aucune des
espèces géologiques dont nous retrouvons les débris, n’a subsisté
jusqu’à nos jours. Elles furent précédées et suivies par d’autres, de
durée également limitée.
Les espèces semblent disparaître lorsque, trop stabilisées par un lourd
héritage ancestral, elles ne peuvent plus s’adapter aux variations de
milieu. Cette histoire du monde végétal et animal fut aussi celle de
bien des peuples.
L’enfance d’une espèce, d’un individu ou d’un peuple se caractérise par
une plasticité excessive lui permettant de s’adapter à toutes les
variations de milieu. Sa vieillesse s’accompagne au contraire d’une
rigidité empêchant l’adaptation.
On comprend donc, facilement, que les transformations de milieu capables
de faire évoluer un être aux débuts de son existence, le fassent périr à
son déclin. Et ceci nous explique pourquoi les peuples trop vieux
disparaissent lorsqu’ils ne peuvent plus changer.
Si la logique biologique se bornait à régler les fonctions de la vie,
nous pourrions à la rigueur en négliger l’étude. Mais elle tient aussi
sous son domaine d’importants facteurs des opinions, des croyances et
par conséquent de la conduite.
Les sentiments ayant la vie pour soutien, on conçoit que la logique
biologique non seulement influence la logique affective, mais puisse
sembler parfois se confondre avec elle. Toutes deux n’en demeurent pas
moins nettement séparées, la vie biologique étant simplement le terrain
sur lequel la vie affective vient germer.
Il reste donc inexplicable que les psychologues ignorent la logique
biologique. Elle est la plus importante de toutes les formes de logiques
parce que la plus impérieuse. Quand elle commande, les autres obéissent.
§ 2.--La logique biologique et les instincts.
Les différences des logiques biologique et affective sont révélées
encore par l’étude des phénomènes variés, confondus habituellement sous
le nom d’instinct. Bergson a raison de séparer l’instinct de
l’intelligence, mais il n’a que partiellement raison. Une foule
d’instincts sont des habitudes intellectuelles ou affectives accumulées
par l’hérédité. Pour les phénomènes biologiques, non seulement les plus
simples comme la faim et l’amour, mais encore ceux fort compliqués
observés chez les insectes, la séparation avec l’intelligence semble
complète.