Cette thèse paraît au premier abord contredite par l’histoire. Il

semblerait qu’à certains moments naissent instantanément des sentiments

nouveaux fort différents, de ceux antérieurement observés. Belliqueuse à

une époque, une nation se montre pacifique plus tard. Le besoin

d’égalité succède à l’acceptation de l’inégalité. Le scepticisme

remplace la foi ardente. Nombreux sont les exemples du même genre.

Leur analyse montre que ces créations de sentiments nouveaux sont de

simples apparences. En réalité, ils existaient, sans se manifester; les

variations de milieux ou les circonstances n’ont fait que modifier leur

équilibre. Tel sentiment d’abord refréné devient prépondérant à une

époque et domine d’une façon plus ou moins durable les autres états

affectifs. L’homme en société est bien forcé de plier ses sentiments aux

nécessités successives que les circonstances et surtout l’ambiance

sociale lui imposent. Des exemples de ces transformations apparentes

seront donnés dans un prochain chapitre.

Les sentiments semblent parfois changer alors qu’ils n’ont fait que

s’appliquer à des sujets différents. L’espérance mystique guidant

l’ouvrier moderne vers les fumeuses tavernes où des apôtres d’un

évangile nouveau lui promettent un paradis prochain est le même

sentiment qui conduisait ses pères dans les vieilles cathédrales où,

derrière les vapeurs de l’encens, s’ouvraient les portes d’or de

lumineuses régions pleines d’une félicité éternelle.

§ 2.--Les diverses manifestations de la vie affective. Émotions,

sentiments, passions.

Les manifestations de la vie affective sont indifféremment désignées par

les auteurs sous les noms d’émotions ou de sentiments. Je crois plus

commode pour leur description de les répartir en trois classes:

émotions, sentiments, passions.

L’émotion est un sentiment instantané plus ou moins éphémère. Elle naît

d’un phénomène brusque: accident, annonce d’une catastrophe, menace,

injure. La colère, la peur, la terreur, etc., en sont des exemples.

Le sentiment représente un état affectif durable, tel que l’avarice, la

bienveillance, etc.

La passion est constituée par des sentiments ayant acquis une grande

intensité et pouvant momentanément en annuler d’autres: haine, amour,

etc.

Tous ces états affectifs correspondent à des variations physiologiques

de notre organisme. Nous n’en connaissons que certains effets généraux:

rougeur du visage, altération de la circulation, etc.

Une modification physique ou chimique des cellules nerveuses et les

sentiments qu’elle engendre représentent une relation dont les termes

ultimes seuls sont connus. La transformation en sentiment ou en pensée

d’un processus chimique organique est complètement inexplicable

maintenant.

Sentiments et émotions varient suivant l’état physiologique du sujet ou

l’influence de divers excitants: café, alcool, etc...

Le sentiment le plus simple est toujours très complexe, mais dès qu’il

devient irréductible à un autre par l’analyse, nous devons, pour la

facilité du langage, le traiter comme s’il était simple. Le chimiste lui

aussi, qualifie de corps simples ceux qu’il ne sait pas décomposer.

Les psychologues parlent quelquefois de sentiments intellectuels. Ce

terme, dit Ribot: «désigne des états affectifs agréables ou mixtes qui

accompagnent l’exercice des opérations de l’intelligence».

Je ne saurais admettre cette théorie qui confond une cause avec son

effet. Un sentiment peut être produit par des influences aussi diverses

que l’action d’un aliment agréable, ou celle d’une découverte

scientifique, mais il reste toujours un sentiment. Tout au plus peut-on

dire que nos idées ont un équivalent émotionnel. Les chiffres eux-mêmes

en auraient un, comme le fait justement observer Bergson: «Les

marchands, dit-il, le savent bien, et au lieu d’indiquer le prix d’un

objet par un nombre rond de francs, ils marqueront le chiffre

immédiatement inférieur, quittes à intercaler ensuite un nombre

suffisant de centimes».

Le sentiment devenu prépondérant et persistant prend, nous l’avons dit,

le nom de passion. Les psychologues n’ont réussi encore ni à les

définir, ni à les classer. Spinoza en admettait trois: le désir, la joie

et la tristesse, d’où il déduisait toutes les autres. Descartes en

admettait six primitives: l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la

joie et la tristesse. Ce sont là évidemment pures formes de langage,

impuissantes à rien expliquer et ne résistant pas à la discussion.

Une passion peut naître brusquement, comme un coup de foudre, ou par une

lente incubation. Constituée, elle domine toute la vie affective, et

aussi la vie intellectuelle. La raison est généralement sans action sur

elle et ne fait que se mettre à son service.

On sait à quel point les passions transforment nos opinions et nos

croyances, nous aurons à y revenir bientôt.

Les grandes passions sont d’ailleurs rares. Éphémères le plus souvent,

elles disparaissent aussitôt atteint l’objet convoité. Dans la passion

amoureuse, cette règle est assez constante. Les amours célèbres ont

généralement eu pour héros des êtres que les circonstances empêchaient

de trop se rencontrer.

Les passions qui durent longtemps sont des passions constamment

ravivées, les haines politiques par exemple.

La passion disparaît le plus souvent par simple extinction, mais

quelquefois par voie de transformation, et alors se modifient en même

temps les opinions qu’elle avait fait naître.

«L’amour humain, fait observer Ribot, peut se transformer en amour divin

ou inversement... L’amour déçu a peuplé les cloîtres... Le fanatisme

religieux peut se changer en fanatisme politique et social. Ignace de

Loyola était un paladin qui se mit au service de J.-C.».

Quand l’intelligence réussit à exercer une influence inhibitrice sur la

passion, cette dernière n’était pas bien forte. L’intelligence ne peut

guère agir contre une passion qu’en opposant la représentation mentale

d’un sentiment à un autre. La lutte existe alors, non pas entre

représentations intellectuelles et représentations affectives, mais

uniquement entre des représentations affectives mises en présence par

l’intelligence.

§ 3.--La mémoire affective.

La mémoire des sentiments existe comme celle de l’intelligence, mais à

un degré beaucoup moindre. Le temps l’affaiblit très vite.

L’infériorité habituelle de la mémoire affective sur la mémoire

intellectuelle est généralement considérable. La persistance de cette

dernière est telle quand on l’exerce que, pendant des siècles, des

ouvrages volumineux tels que les Védas ou les chants d’Homère, furent

transmis de génération en génération à l’aide seulement de la mémoire. A

l’époque où les livres étaient rares et coûteux, au XIIIe siècle par

exemple, les étudiants savaient retenir les cours qui leur étaient

dictés. Atkinson assure «que si les classiques chinois venaient à être

détruits aujourd’hui, plus d’un million de Chinois pourraient les

reconstituer de mémoire».

Si la mémoire des sentiments était aussi tenace que la mémoire

intellectuelle, le souvenir persistant de nos douleurs rendrait la vie

insupportable.

A la théorie du peu de durée de la mémoire affective, on pourrait

objecter la persistance des haines de classes et de races perpétuées

durant de longues générations. Cette durée apparente n’est qu’un

renouvellement incessant produit par des causes toujours répétées. Une

haine non entretenue ne subsiste pas. Celle des Allemands contre les

Français aurait disparu depuis longtemps, si les journaux germaniques ne

l’attisaient sans cesse. L’aversion des Hollandais pour les Anglais, qui

leur prirent jadis leurs colonies, persiste seulement parce que des

faits nombreux, notamment la guerre contre les colons hollandais du

Transvaal, viennent la raviver et parce que la Hollande se croit

toujours menacée.

L’alliance russe et l’entente franco-anglaise montrent avec quelle

rapidité des peuples, jadis ennemis, oublient les haines non

entretenues. Lorsque l’Angleterre devint notre amie, nous n’étions

pourtant pas loin de la terrible humiliation de Fachoda.

Cette notion essentielle du peu de durée de la mémoire affective

explique bien des phénomènes de la vie des peuples. Il ne faut guère

compter sur leur reconnaissance, mais on ne doit pas non plus trop

redouter leur haine.

§ 4.--Les associations affectives et intellectuelles.

Nous étudierons quelques éléments caractéristiques de l’intelligence

dans le chapitre de cet ouvrage consacré à l’examen de la logique

rationnelle. On ne les mentionne ici que pour montrer comment

s’associent et s’influencent les éléments rationnels et affectifs.

L’intelligence est surtout caractérisée par la capacité à réfléchir d’où

découle celle de raisonner, c’est-à-dire de saisir, en suivant certaines

règles, les rapports visibles ou cachés des choses.

Les enchaînements de la logique affective ont également leurs lois.

S’exerçant dans une région inconsciente elles ne parviennent dans le

conscient que sous forme de résultats.

Notre vie psychique se composant d’une partie affective et d’une partie

intellectuelle, comment ces deux sphères agissent-elles l’une sur

l’autre?

Nos représentations mentales peuvent être d’ordre affectif ou d’ordre

intellectuel. Il est parfois possible de se représenter des sentiments

disparus, mais beaucoup moins que les idées intellectuelles.

On sait que, d’après la théorie associationniste, les idées peuvent

s’associer suivant deux procédés différents: 1º associations par

ressemblance; 2º associations par contiguïté.

Dans les associations par ressemblance, l’impression actuelle ravive les

impressions antérieures analogues. Dans les associations par contiguïté,

l’impression nouvelle en fait revivre d’autres éprouvées en même temps,

mais sans analogie entre elles.

Les états affectifs paraissent s’associer entre eux comme les états

intellectuels. Ils s’associent également à ces derniers, en sorte que

l’apparition des uns peut évoquer celle des autres.

La différence entre les associations affectives et les associations

intellectuelles est caractérisée par ce fait que les associations

affectives se faisant le plus souvent d’une façon inconsciente,

échappent à notre action.

Nous verrons bientôt comment, malgré leur distinction de nature, le moi

affectif et le moi intellectuel peuvent, grâce aux associations qui

viennent d’être indiquées, s’influencer.

CHAPITRE V

LES ÉLÉMENTS DE LA PERSONNALITÉ. COMBINAISONS DE SENTIMENTS FORMANT LE

CARACTÈRE.

§ 1.--Les éléments du caractère.

Le caractère est constitué par un agrégat d’éléments affectifs auxquels

se superposent, en s’y mêlant fort peu, quelques éléments intellectuels.

Ce sont toujours les premiers qui donnent à l’individu sa véritable

personnalité.

Les éléments affectifs étant nombreux, leur association formera des

caractères variés: actifs, contemplatifs, apathiques, sensitifs, etc.

Chacun d’eux agira différemment sous l’action des mêmes excitants.

Les agrégats constitutifs du caractère peuvent être fortement ou, au

contraire, faiblement cimentés. Aux agrégats solides correspondent les

individualités fortes qui se maintiennent malgré les variations de

milieu et de circonstances. Aux agrégats mal cimentés correspondent les

mentalités molles, incertaines et changeantes. Elles se modifieraient à

chaque instant sous les influences les plus légères, si certaines

nécessités de la vie quotidienne ne les orientaient comme les berges

d’un fleuve canalisent son cours.

Si stable que soit le caractère, il reste toujours lié cependant à

l’état de nos organes. Une névralgie, un rhumatisme, un trouble

intestinal, transforment la gaieté en mélancolie, la bonté en

méchanceté, la volonté en nonchalance. Napoléon malade à Waterloo

n’était plus Napoléon. César dyspeptique n’eût sans doute pas franchi le

Rubicon.

Les causes morales agissent aussi sur le caractère ou tout au moins sur

son orientation. A la suite d’une conversion, l’amour profane deviendra

amour divin. Le clérical fanatique et persécuteur finira parfois en

libre penseur tout aussi fanatique et non moins persécuteur.

Les opinions et les croyances étant moulées sur notre caractère, suivent

naturellement ses variations.

Il n’existe, je l’ai déjà montré, aucun parallélisme entre le

développement du caractère et celui de l’intelligence. Le premier

semble, au contraire, tendre à s’affaiblir à mesure que la dernière se

développe. De grandes civilisations furent détruites par des éléments

intellectuellement inférieurs, doués de volonté forte.

Les esprits hardis et décidés ignorent les obstacles signalés par

l’intelligence. La raison ne fonde pas les grandes religions et les

puissants empires. Dans les sociétés brillantes par l’intelligence, mais

de caractère faible, le pouvoir finit souvent par tomber entre les mains

d’hommes bornés et audacieux. J’admets volontiers, avec Faguet, que

l’Europe, devenue pacifiste, sera conquise «par le dernier peuple resté

militaire et relativement féodal». Ce peuple-là réduira les autres en

esclavage et fera travailler à son profit des pacifistes chargés

d’intelligence, mais dénués de l’énergie que donne la volonté.

§ 2.--Les caractères collectifs des peuples.

Chaque peuple possède des caractères collectifs, communs à la plupart de

ses membres, ce qui fait des diverses nations de véritables espèces

psychologiques. Ces caractères créent chez elles, nous le verrons

bientôt, des opinions semblables sur un certain nombre de sujets

essentiels.

Les caractères fondamentaux d’un peuple n’ont pas besoin d’être

nombreux. Bien fixés ils tracent sa destinée. Considérons les Anglais,

par exemple. Les éléments orientant leur histoire peuvent être résumés

en peu de lignes: culte de l’effort persistant qui empêche de reculer

devant l’obstacle et de considérer un malheur comme irrémédiable;

respect religieux des coutumes et de tout ce qui est validé par le

temps; besoin d’action et dédain des vaines spéculations de la pensée,

mépris de la faiblesse, sentiment très intense du devoir, contrôle sur

soi-même envisagé comme qualité essentielle et entretenu soigneusement

par une éducation spéciale.

Certains défauts de caractère, insupportables chez les individus,

deviennent des vertus quand ils sont collectifs, l’orgueil par exemple.

Ce sentiment est fort différent de la vanité, simple besoin de briller

en public et exigeant des témoins, alors que l’orgueil n’en demande

aucun. L’orgueil collectif fut un des grands stimulants de l’activité

des peuples. Grâce à lui, le légionnaire romain trouvait une récompense

suffisante à faire partie d’un peuple dominant l’univers. L’inébranlable

courage des Japonais, dans leur dernière guerre, provenait d’un orgueil

semblable.

Ce sentiment est, en outre, une source de progrès. Dès qu’une nation est

convaincue de sa supériorité, elle porte à son maximum les efforts

nécessaires pour la maintenir.

Le caractère et non l’intelligence différencie les peuples et crée entre

eux des sympathies ou des antipathies irréductibles. L’intelligence est

de même espèce pour tous. Le caractère offre, au contraire, de fortes

dissemblances. Des peuples distincts étant diversement impressionnés par

les mêmes choses se conduiront naturellement de façons différentes dans

des circonstances paraissant identiques. Qu’il s’agisse, d’ailleurs, de

peuples ou d’individus, les hommes sont toujours plus divisés par les

oppositions de leur caractère que par celles de leurs intérêts ou de

leur intelligence.

§ 3.--Évolution des éléments du caractère.

Les sentiments fondamentaux formant la trame du caractère évoluent très

lentement dans le cours des âges, comme le prouve la persistance des

caractères nationaux. Les agrégats psychologiques qui les constituent

sont aussi stables que les agrégats anatomiques.

Mais, autour des caractères fondamentaux, se trouvent, comme pour toutes

les espèces vivantes, des caractères secondaires pouvant varier suivant

le moment, le milieu, etc.

Ce sont surtout--je l’ai fait remarquer dans le précédent chapitre--les

sujets sur lesquels les sentiments s’exercent qui changent. L’amour de

la famille, puis de la tribu, de la cité et enfin de la patrie sont des

adaptations d’un sentiment identique à des groupements différents, et

non la création de sentiments nouveaux. L’internationalisme et le

pacifisme représentent les dernières extensions de ce même sentiment.

Il y a un siècle à peine, le patriotisme allemand était inconnu,

l’Allemagne restait divisée en provinces rivales. Si le pangermanisme

actuel constitue une vertu, cette vertu n’est que l’extension de

sentiments anciens à des catégories d’individus nouvelles.

Les états affectifs sont choses si stables que leur simple adaptation à

des sujets nouveaux exige d’immenses efforts. Pour acquérir, par

exemple, un peu,--très peu--cette forme d’altruisme, qualifiée de

tolérance, il fallut, dit justement M. Lavisse: «que des martyrs

mourussent par milliers dans des supplices, et que le sang coulât en

fleuve sur des champs de bataille».

C’est un grand danger pour un peuple de vouloir créer, au moyen de la

raison, des sentiments contraires à ceux fixés par la nature dans son

âme. Semblable erreur pèse sur nous depuis la Révolution. Elle a

engendré le développement du socialisme qui prétend changer le cours

naturel des choses et refaire l’âme des nations.

N’objectons pas à la fixité des sentiments, les brusques transformations

de personnalité observées parfois. Tels la prodigalité devenant avarice,

l’amour changé en haine, le fanatisme religieux en fanatisme

irréligieux, etc. Ces revirements constituent simplement l’adaptation de

mêmes sentiments à des sujets différents.

Bien des causes diverses, les nécessités économiques, par exemple,

peuvent aussi déplacer nos sentiments sans pour cela les changer.

Ces influences économiques sont puissantes. La diffusion de la

propriété, par exemple, a pour conséquence l’abaissement de la natalité,

par suite de l’égoïsme familial du propriétaire, peu soucieux de voir

diviser son bien. Si tous les citoyens d’un pays devenaient

propriétaires, la population diminuerait probablement dans d’énormes

proportions.

Les sentiments constituant le caractère ne peuvent subir de changement

d’orientation sans que la vie sociale soit bouleversée. Guerres de

religions, croisades, révolutions, etc., résultent de pareils

changements.

Et si, actuellement, l’avenir apparaît très sombre, c’est que les

sentiments des classes populaires tendent à subir une orientation

nouvelle. Sous la poussée des illusions socialistes, chacun, de

l’ouvrier au professeur, est devenu mécontent de son sort et persuadé

qu’il mérite une autre destinée. Tout travailleur se croit exploité par

les classes dirigeantes et rêve de s’emparer de leurs richesses au moyen

d’un coup de force. Dans le domaine de l’affectif, les illusions ont une

puissance qui les rend fort dangereuses parce que la raison ne les

influence pas.

CHAPITRE VI

LA DÉSAGRÉGATION DU CARACTÈRE ET LES OSCILLATIONS DE LA PERSONNALITÉ.

§ 1.--Les équilibres des éléments constitutifs du caractère.

Nous venons de dire que la stabilité des agrégats formant le caractère

est aussi grande que celle des agrégats anatomiques. Les premiers

peuvent cependant, comme les seconds, subir des troubles morbides divers

et même une désagrégation complète.

Ces phénomènes qui ne ressortent pas exclusivement du domaine de la

pathologie ont, sur la formation des opinions et des croyances, une

influence considérable. La genèse de certains faits historiques est à

peu près incompréhensible sans la connaissance des transformations que

peut accidentellement subir le caractère.

Nous verrons, dans un autre chapitre, que les mobiles créateurs de nos

opinions, de nos croyances et de nos actes, sont comparables à des poids

posés sur les deux plateaux d’une balance. Le plus chargé fléchit

toujours.

En réalité, les choses ne se passent pas si simplement. Les poids,

représentés par les motifs, peuvent s’altérer sous l’influence de

troubles divers modifiant les combinaisons qui forment le caractère.

Alors, notre sensibilité change, nos échelles de valeurs se déplacent,

l’orientation de la vie devient différente. La personnalité est

renouvelée.

De telles variations s’observent surtout lorsque, le milieu social

venant à changer brusquement, l’équilibre établi entre les éléments

affectifs et ce milieu éprouve une perturbation notable.

La notion d’équilibre entre le milieu qui nous enveloppe et les éléments

qui nous composent est capitale. Nullement spéciale à la psychologie,

elle domine la chimie, la physique et la biologie. Un être quelconque,

matière brute ou matière vivante, résulte d’un certain état d’équilibre

entre son milieu et lui. Le second ne saurait changer sans que se

transforme aussitôt le premier. Une barre d’acier rigide peut, sous

l’influence d’une modification de milieu convenable, devenir une légère

vapeur.

Le degré d’aptitude à la dissociation des agrégats psychiques formant le

caractère dépend de la stabilité de ces derniers comme aussi de

l’importance des changements de milieu auxquels ils sont soumis. Elle

variera également suivant les impressions antérieurement subies. Les

observations faites sur les agrégats anatomiques le sont aussi sur les

agrégats psychologiques. La diminution de sensibilité des premiers à

l’influence de certaines actions extérieures par des procédés divers

s’appelle, on le sait, l’immunisation. L’étude future de la pathologie

des caractères comprendra aussi celle de leur immunisation.

Le véritable homme d’État possède l’art, encore mystérieux, de savoir

modifier au besoin l’équilibre des éléments du caractère national en

faisant prédominer ceux utiles aux nécessités du moment.

§ 2.--Les oscillations de la personnalité.

Les considérations précédentes tendent à montrer que notre personnalité

peut devenir assez variable. Elle dépend, en effet, on vient de le voir,

de deux facteurs inséparables, l’être lui-même et son milieu.

Prétendre que notre personnalité est mobile et parfois susceptible de

grands changements choque un peu les idées traditionnelles sur la

stabilité du moi. Son unité fut pendant longtemps un dogme indiscuté.

Trop de faits sont venus prouver combien elle était fictive.

Notre moi est un total. Il se compose de l’addition d’innombrables moi

cellulaires. Chaque cellule concourt à l’unité du moi comme chaque

soldat à l’unité d’une armée. L’homogénéité des milliers

d’individualités qui la composent résulte seulement d’une communauté

d’action que de nombreuses causes peuvent détruire.

Inutile d’objecter que la personnalité des êtres semble généralement

assez stable. Si elle ne varie guère, en effet, c’est que le milieu

social reste à peu près constant. Qu’il vienne à se modifier

brusquement, comme en temps de révolution, et la personnalité d’un même

individu pourra se transformer entièrement. C’est ainsi qu’on vit,

pendant la Terreur, de bons bourgeois réputés par leur douceur devenir

des fanatiques sanguinaires. La tourmente passée et, par conséquent,

l’ancien milieu reprenant son empire, ils retrouvèrent leur personnalité

pacifique. Depuis longtemps, j’ai développé cette théorie et montré que

la vie des personnages de la Révolution était incompréhensible sans

elle.

De quels éléments se compose le moi dont la synthèse constitue notre

personnalité? La psychologie reste muette sur ce point. Sans prétendre

préciser beaucoup, nous dirons que les éléments du moi résultent d’un

résidu de personnalités ancestrales, c’est-à-dire créés par toute la

série de nos existences antérieures. Le moi, je le répète, n’est pas une

unité, mais le total des millions de vies cellulaires dont l’organisme

est formé. Elles peuvent enfanter de nombreuses combinaisons.

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