Lulli, qui charmait nos pères, nous ennuie. La plupart des opéras, d’il
y a seulement cinquante ans, paraissent démodés. L’harmonie a de plus en
plus dominé la mélodie, et il faut maintenant, pour exciter des
sensibilités fatiguées, certaines dissonances que les anciens
compositeurs auraient considérées comme des fautes.
Les œuvres d’une époque, artistiques et littéraires surtout, permettent
seules de connaître la sensibilité de cette époque et ses variations.
C’est précisément parce qu’elles sont la véritable expression de la
sensibilité d’une époque, que les œuvres d’art sont datées facilement.
Pour la même raison elles sont beaucoup plus instructives que de
méthodiques livres d’histoire. L’historien juge le passé avec sa
sensibilité moderne. Son interprétation, forcément fausse, nous apprend
peu. Le moindre conte, roman, tableau, monument de l’époque considérée
est d’un enseignement autrement exact et intéressant.
Les sensibilités ne se transposent ni dans l’espace, ni dans le temps.
Une œuvre architecturale formée d’un mélange d’éléments d’époques
éloignées ou provenant de races différentes nous choquera
nécessairement, parce qu’issue de sensibilités dissemblables de la
nôtre.
Si, par suite de l’évolution de notre espèce, notre sensibilité se
transformait, toutes les œuvres du passé, les plus admirées aujourd’hui:
le Parthénon, les cathédrales gothiques, les grands poèmes, les
peintures célèbres seraient regardées comme des productions indignes de
fixer l’attention.
Ce n’est pas une vaine hypothèse. De Louis XIII au commencement du
dernier siècle, le gothique ne fut-il pas considéré comme un art
barbare, objet des malédictions des écrivains et des artistes, J.-J.
Rousseau notamment?
Une longue évolution ne serait même pas nécessaire pour amener les
peuples à dédaigner ce qu’ils admirent aujourd’hui. Il suffirait que
l’éducation persistât dans sa tendance actuelle spécialiste et technique
et que continuât l’ascension rapide au pouvoir des multitudes. Toutes
les formes de l’art ne représentent pour elles qu’un méprisable luxe. La
Commune, expression assez fidèle de l’âme populaire, n’hésita pas à
incendier les plus beaux monuments de Paris, tels que l’Hôtel de Ville
et les Tuileries. Uniquement par hasard le Louvre, avec ses collections,
échappèrent à ce vandalisme.
Quoi qu’il en soit de leur avenir, les œuvres du passé subsistent encore
et, seules, nous font connaître sa véritable histoire.
Sans ces éléments d’information, fournis par la littérature et l’art, la
sensibilité d’une époque resterait aussi inconnue que celle des
habitants de Jupiter. Nous pourrions déterminer seulement son
intellectualité, par l’étude des livres de science. Ces derniers sont en
effet généralement indépendants de la sensibilité de leurs auteurs. Un
roman est toujours daté, un traité de géométrie pure ne l’est pas. La
vieille géométrie d’Euclide, encore enseignée, pourrait être signée par
un mathématicien moderne. Son auteur la rédigea, en effet, avec des
éléments uniquement rationnels et où sa sensibilité n’eut aucune part.
L’intelligence sait mettre en évidence des vérités générales et
éternelles. La sensibilité crée des vérités particulières et
momentanées.
§ 3.--Les variations d’idéal et de croyances créées par les oscillations
de la sensibilité collective.
Quelle que soit la race, ou le temps considéré, le but constant de
l’activité humaine fut toujours la recherche du bonheur: il consiste, en
dernière analyse, je le répète encore, à poursuivre le plaisir et fuir
la douleur.
Sur cette conception fondamentale, les hommes tombèrent constamment
d’accord, les divergences portent seulement sur l’idée qu’on se fait du
bonheur et sur les moyens de le conquérir.
Ses formes sont diverses, mais le terme poursuivi identique. Rêves
d’amour, de richesse, d’ambition ou de foi, sont les puissants facteurs
d’illusions qu’emploie la nature pour nous conduire à ses fins.
Réalisation d’un désir présent ou simple espérance, le bonheur est
toujours un phénomène subjectif. Dès que les contours du rêve sont un
peu arrêtés dans l’esprit, nous le poursuivons avec ardeur.
Changer la conception du bonheur d’un individu ou d’un peuple,
c’est-à-dire son idéal, c’est changer du même coup sa conception de la
vie et, par suite, sa destinée. L’histoire n’est guère que le récit des
efforts accomplis par l’homme pour édifier un idéal, puis le détruire,
dès que, l’ayant atteint, il en découvre la vanité.
L’espoir de bonheur conçu par chaque peuple, et les croyances qui en
sont la formule constituèrent toujours le levier de sa puissance. Son
idéal naît, grandit et meurt avec lui et, quel qu’il soit, dote le
peuple qui l’accepte d’une grande force. Cette force est telle que
l’idéal agit, alors même qu’il promet peu de chose. On comprend le
martyr, pour qui le bûcher représentait la porte du ciel; mais quel
profit un légionnaire romain, un soldat de Napoléon pouvaient-ils
retirer de leurs chevauchées à travers le monde? La mort ou des
blessures. Leur idéal collectif était pourtant assez fort pour voiler
toutes les souffrances. Se sentir les héros de ces grandes épopées était
un idéal de bonheur, un paradis présent divinement enchanteur. Une
nation sans idéal disparaît vite de l’histoire.
CHAPITRE III
LES SPHÈRES DES ACTIVITÉS VITALES ET PSYCHOLOGIQUES.
LA VIE CONSCIENTE ET LA VIE INCONSCIENTE.
§ 1.--Les sphères des activités vitales et psychologiques.
Le but de cet ouvrage étant d’étudier la formation des opinions et des
croyances, il est nécessaire de connaître d’abord le terrain sur lequel
elles peuvent germer. Cette connaissance est d’autant plus utile qu’avec
les progrès de la science actuelle, les explications des anciens livres
de psychologie sont devenues bien illusoires.
Les phénomènes manifestés par les êtres vivants peuvent se ramener à
plusieurs catégories superposées aujourd’hui, mais qui se sont lentement
succédé dans le temps: 1º phénomènes vitaux (nutrition, respiration,
etc.); 2º phénomènes affectifs (sentiments, passions, etc.); 3º
phénomènes intellectuels (réflexion, raisonnement, etc.). Ces derniers
apparurent très tard dans l’histoire de l’humanité.
La vie organique, la vie affective et la vie intellectuelle constituent
ainsi trois sphères d’activités fort distinctes; mais bien que séparées
les unes des autres elles agissent sans cesse les unes sur les autres.
Il est impossible pour cette raison de comprendre les dernières sans
étudier la première. C’est donc très à tort que les psychologues
laissent de côté l’examen des phénomènes vitaux et l’abandonnent aux
physiologistes.
Nous montrerons leur rôle fondamental en étudiant dans une autre partie
de cet ouvrage les phénomènes régis par la logique biologique. Il ne
sera traité dans le présent chapitre que de cette étape primitive de la
vie psychique: l’activité inconsciente de l’esprit. Son importance est
prépondérante, car dans ce terrain se trouvent les racines de nos
opinions et de notre conduite.
§ 2.--La psychologie inconsciente et les sources de l’intuition.
Les sentiments n’entrent dans la conscience qu’après une élaboration
automatique accomplie dans cette très obscure zone de l’inconscient
qualifié aujourd’hui de subconsciente et dont l’exploration est à peine
commencée.
Les états intellectuels conscients étant les seuls facilement
accessibles, la psychologie n’en connut pas d’abord d’autres. Par des
voies indirectes, mais assez sûres, la science moderne a prouvé que les
phénomènes inconscients jouent dans la vie mentale un rôle souvent plus
important que les phénomènes intellectuels. Les premiers sont le
substratum des seconds. On peut comparer la vie intellectuelle à ces
petits îlots, sommets d’immenses montagnes sous-marines invisibles. Les
immenses montagnes représentent l’inconscient.
L’inconscient est en grande partie un résidu ancestral. Sa puissance
tient à ce qu’il représente l’héritage d’une longue série de générations
qui chacune y ajoutèrent quelque chose.
Son rôle, inconnu autrefois, est devenu si prépondérant aujourd’hui que
certains philosophes, W. James et Bergson notamment, y cherchent
l’explication de la plupart des phénomènes psychologiques.
Sous leur influence, a pris naissance un mouvement anti-intellectualiste
très marqué. Les adeptes de la nouvelle école finissent même par oublier
un peu que la logique rationnelle seule permit d’édifier les progrès
scientifiques et industriels, générateurs de nos civilisations.
Les recherches qui sont arrivées à doter le subconscient d’une telle
importance ne dérivent pas de spéculations pures, mais de certaines
expériences, accomplies d’ailleurs dans un autre but que celui de
soutenir des argumentations philosophiques. Je mentionnerai, parmi
elles, les études sur l’hypnotisme, la désagrégation morbide des
personnalités, le somnambulisme, les actes des médiums, etc. Le
mécanisme des effets observés demeure d’ailleurs ignoré. En matière de
psychologie inconsciente, aussi bien du reste que de psychologie
consciente, il faut le plus souvent se borner à de simples
constatations.
L’inconscient nous guide dans l’immense majorité des actes de la vie
journalière. Il est notre maître, mais un maître pouvant devenir
serviteur s’il est convenablement orienté. La pratique d’un métier ou
d’un art s’accomplissent aisément dès que l’inconscient, suffisamment
dressé, les dirige. Une morale sûre, c’est de l’inconscient bien dressé.
L’inconscient représente un vaste magasin d’états affectifs et
intellectuels constituant un capital psychique qui peut s’affaiblir,
mais ne meurt jamais tout entier.
S’il fallait même s’en rapporter à l’observation de certains états
pathologiques, on pourrait dire que les éléments entrés dans le domaine
de l’inconscient s’y maintiennent fort longtemps, sinon toujours. C’est
du moins, de cette façon seulement, que s’expliquent certains phénomènes
constatés chez des médiums ou des malades se mettant à parler des
langues qu’ils n’ont pas apprises, mais entendu parler pendant leur
jeunesse.
L’intuition, origine des inspirations, qui à un niveau exceptionnel
constituent le génie, sort tout entière d’un inconscient préparé par
l’hérédité et une culture convenable. Les inspirations du grand
capitaine remportant des victoires et dominant le destin, celles du
puissant artiste qui nous révèle la splendeur des choses, du savant
illustre qui en pénètre les mystères, apparaissent sous forme
d’éclosions spontanées, mais l’inconscient d’où elles naissent en avait
lentement élaboré la floraison.
Bien qu’ils puissent être provoqués par certaines représentations
mentales d’origine purement intellectuelle, les sentiments se forment
dans le domaine de l’inconscient. Leur lente élaboration peut avoir pour
terminaison des manifestations soudaines, éclatant comme un coup de
foudre, les conversions religieuses ou politiques, par exemple.
Les sentiments élaborés dans l’inconscient n’arrivent pas toujours à la
conscience ou n’y parviennent qu’après diverses excitations, et c’est
pourquoi nous ignorons parfois nos sentiments réels à l’égard des êtres
ou des choses qui nous entourent. Souvent même les sentiments, et par
conséquent les opinions et les croyances qui en résultent, sont tout à
fait différents de ceux que nous supposions. L’amour ou la haine
existent quelquefois dans notre âme, avant d’être soupçonnés. Ils se
révèlent seulement lorsque nous sommes obligés d’agir. L’action, en
effet, constitue le seul critérium indiscutable des sentiments. Agir,
c’est apprendre à se connaître. Les opinions formulées restent de vaines
paroles tant qu’elles n’ont pas l’acte pour sanction.
§ 3.--Les formes de l’inconscient. L’inconscient intellectuel et
l’inconscient affectif.
On peut, je crois, établir trois catégories distinctes dans le monde de
l’activité inconsciente.
Tout d’abord, se trouve l’inconscient organique qui régit tous les
phénomènes de la vie: respiration, circulation, etc. Stabilisé depuis
longtemps par des accumulations héréditaires, il fonctionne avec une
admirable régularité et complètement à notre insu, dirige la vie et nous
fait passer de l’enfance à la vieillesse et à la mort, sans que nous
puissions comprendre son action.
Au-dessus de l’inconscient organique se place l’inconscient affectif. De
formation plus récente, il est un peu moins stable, mais cependant
encore beaucoup. C’est pourquoi, si nous pouvons changer les sujets sur
lesquels s’exercent nos sentiments, notre action sur eux est très
faible.
Au sommet de cette échelle, se trouve l’inconscient intellectuel. Apparu
fort tard dans l’histoire du monde, il ne possède pas de profondes
racines ancestrales. Alors que l’inconscient organique et affectif ont
fini par créer des instincts transmis par l’hérédité, l’inconscient
intellectuel ne se manifeste encore que sous forme de prédispositions et
de tendances, et l’éducation doit le compléter à chaque génération.
L’éducation a beaucoup de prise sur l’inconscient intellectuel
précisément parce qu’il est moins fixé que les autres formes de
l’inconscient. Elle en exerce au contraire très peu sur les sentiments,
éléments fondamentaux de notre caractère, fixés depuis longtemps.
L’inconscient affectif est souvent un maître impérieux, indifférent aux
décisions de la raison. C’est pourquoi tant d’hommes très sages dans
leurs écrits et leurs discours deviennent, dans leur conduite, de
simples automates, disant ce qu’ils ne voudraient pas dire et faisant ce
qu’ils ne voudraient pas faire.
* * * * *
Il résulte des explications précédentes que l’intelligence n’est pas,
ainsi qu’on l’a cru longtemps, le facteur le plus important de la vie
mentale. L’inconscient élabore, et les résultats de cette élaboration
arrivent tout formés à l’intelligence, comme les mots qui se pressent
sur les lèvres de l’orateur.
La grande force de l’inconscient est de marquer d’une précision
particulière tout ce qu’il exécute. Aussi doit-on lui confier le plus de
fonctions possible. L’apprentissage d’un métier ou d’un art n’est
complet que lorsque des exercices répétés ont chargé l’inconscient de
l’exécution du travail à accomplir. L’éducation, je l’ai écrit ailleurs,
est l’art de faire passer le conscient dans l’inconscient.
Mais nos limites d’action sur l’inconscient ne sont pas très étendues.
La biologie moderne a banni depuis longtemps avec raison la finalité de
l’univers, et cependant les choses se passent souvent comme si elle
dominait leur enchaînement. Toutes nos explications rationnelles
laissent la nature pleine d’impénétrable. A en juger par les résultats,
il semblerait que l’inconscient--forme moderne de la finalité--abrite de
subtils génies désireux de nous aveugler en nous faisant sacrifier sans
cesse nos intérêts individuels à ceux de l’espèce. Les génies de la
finalité inconsciente sont sans doute de simples nécessités
sélectionnées et fixées par le temps.
Quoi qu’il en soit, l’inconscient nous domine souvent et nous aveugle
toujours. Ne le regrettons pas trop car une claire vision du sort à
venir rendrait l’existence bien misérable. Le bœuf ne brouterait plus
tranquillement l’herbe du chemin qui le conduit à l’abattoir, et la
plupart des êtres reculeraient d’horreur devant leur destinée.
CHAPITRE IV
LE MOI AFFECTIF ET LE MOI INTELLECTUEL.
§ 1.--Le moi affectif et le moi intellectuel.
En recherchant les motifs déterminants de nos opinions et de nos
croyances, nous verrons qu’elles sont régies par des formes de logiques
très distinctes bien que confondues jusqu’ici.
Avant d’aborder leur examen, j’insisterai sur une division fondamentale
des éléments psychiques qui domine toutes les autres. Ils se présentent
en effet sous deux formes bien différentes: les éléments affectifs, les
éléments intellectuels. Cette première classification, facilitera la
compréhension des chapitres qui seront consacrés aux diverses formes de
logiques.
La distinction entre le sentiment et la raison dut s’établir assez tard
dans l’histoire. Nos lointains ancêtres sentaient vivement, agissaient
beaucoup, mais raisonnaient très peu.
Lorsque, parvenu à une phase déjà avancée de son évolution, l’homme
tenta de philosopher, la différence entre les sentiments et la raison
apparut nettement.
Mais à une époque très récente seulement il devint évident que les
sentiments supposés régis par nos caprices, obéissaient à une logique
spéciale, absolument différente de la logique rationnelle.
L’ignorance de cette distinction est une des sources d’erreur les plus
fréquentes de nos jugements. Des légions de politiciens ont voulu fonder
sur des raisonnements ce qui ne peut l’être que sur des sentiments. Des
historiens aussi peu éclairés crurent pouvoir expliquer par la logique
intellectuelle des faits complètement étrangers à son influence. La
genèse des facteurs les plus importants de l’histoire, telle que la
naissance et la propagation des croyances, reste pour cette raison fort
peu connue.
D’illustres philosophes furent victimes de la même confusion entre la
logique affective et la logique rationnelle. Kant prétendait édifier la
morale sur la raison. Or, parmi ses sources diverses, la raison ne
figure presque jamais.
Le plus grand nombre des psychologues persiste encore dans les mêmes
errements. Ribot le fait très justement remarquer en parlant des
«incurables préjugés intellectualistes des psychologues voulant tout
ramener à l’intelligence, tout expliquer par elle. Thèse insoutenable,
car de même que physiologiquement la vie végétative précède la vie
animale qui s’appuie sur elle; de même psychologiquement la vie
affective précède la vie intellectuelle qui s’appuie sur elle».
Il était nécessaire, pour atteindre le but de cet ouvrage, de bien
insister sur cette différence entre l’affectif et le rationnel. La
négliger serait se condamner à ignorer toujours la genèse des opinions
et des croyances.
Tâche difficile, cependant, de délimiter nettement la séparation du
rationnel et de l’affectif. Les classifications indispensables dans
l’étude des sciences établissent forcément, dans l’enchaînement des
choses, des coupures que la nature ignore, mais toute science serait
impossible si nous n’avions pas appris à créer du discontinu dans le
continu.
La séparation entre l’affectif et l’intellectuel appartient à une
période avancée de l’évolution des êtres. Les phénomènes affectifs ayant
précédé les phénomènes intellectuels, il est probable que les seconds
sont sortis des premiers.
Les animaux possèdent des sentiments souvent aussi développés que les
nôtres, mais leur intelligence est beaucoup plus faible. C’est
uniquement par son développement que l’homme s’en distingue.
Les sentiments appartiennent à cette catégorie de choses connues de
chacun quoique malaisées à définir. On ne peut les interpréter en effet
qu’en termes intellectuels. L’intelligence sert à connaître, les
sentiments à sentir; or sentir et connaître sont des manifestations que
ne saurait exprimer un même langage. L’intelligence a pu se créer une
langue assez précise, mais celle des sentiments est très vague encore.
* * * * *
Le moi affectif et le moi rationnel, bien qu’agissant sans cesse l’un
sur l’autre, possèdent une existence indépendante. Le moi affectif
évoluant malgré nous et souvent contre nous, la vie, pour cette raison,
est pleine de contradictions. Il est possible quelquefois de refréner
nos sentiments, non de les faire naître ou disparaître.
C’est donc bien à tort que nous reprochons à un individu d’avoir changé.
Ce reproche sous-entend l’idée très fausse que l’intelligence peut
modifier un sentiment. Complète erreur. Quand l’amour, par exemple,
devient indifférence ou antipathie, l’intelligence assiste à ce
changement, mais n’en est pas cause. Les raisons qu’elle imagine pour
expliquer de tels revirements n’ont aucun rapport avec leurs vrais
motifs. Ces motifs, nous les ignorons.
Souvent même, nous ne connaissons pas mieux nos vrais sentiments que les
mobiles qui les font naître. «Fréquemment, dit Ribot, on s’imagine
ressentir pour une personne un attachement profond et solide (amour,
amitié); l’absence ou la nécessité d’une rupture en démontrent la réelle
fragilité. Inversement, l’absence ou la rupture nous révèlent une
profonde affection qui semblait tiède et proche de l’indifférence.»
Il est donc impossible, comme le fait justement remarquer le même
auteur, de juger avec le moi intellectuel la conduite du moi affectif.
Bien que la vie affective et la vie intellectuelle soient trop
hétérogènes pour être réductibles l’une à l’autre, on agit toujours sans
tenir compte de la différence qui sépare les sentiments de
l’intelligence. Tout notre système d’éducation latine en est une preuve.
La persuasion que le développement de l’intelligence par l’instruction
développe aussi les sentiments, dont l’association constitue le
caractère, est un des plus dangereux préjugés de notre université. Les
éducateurs anglais savent depuis longtemps que l’éducation du caractère
ne se fait pas avec des livres.
Le moi affectif et le moi intellectuel étant distincts il n’est pas
étonnant qu’une intelligence très haute puisse coexister avec un
caractère très bas[1]. Sans doute l’intelligence et l’instruction
montrant que certains actes malhonnêtes coûtent plus qu’ils ne
rapportent, on verra rarement un homme instruit pratiquer de vulgaires
cambriolages, mais s’il possède une âme de cambrioleur il la gardera
malgré tous ses diplômes, et l’utilisera dans des opérations aussi peu
morales mais moins dangereuses et d’un profit plus sûr.
[1] Parmi les nombreux exemples qu’en fournit l’histoire, un des plus
typiques est celui de l’illustre chancelier Bacon. Nul homme de son
temps ne posséda une intelligence aussi haute, mais bien peu
révélèrent une âme aussi basse. Il commença, dans l’espérance
d’obtenir un emploi de la reine Elisabeth, par trahir son unique
bienfaiteur, le comte d’Essex, qui eut la tête tranchée. Il dut
attendre, cependant, le règne de Jacques Ier pour obtenir sur la
recommandation du duc de Buckingham, qu’il trahit également bientôt,
la place de sollicitor général, puis de chancelier. Il s’y montra
plat courtisan et voleur impudent. Ses concussions furent telles
qu’il fallut le poursuivre. Vainement tenta-t-il d’attendrir ses
juges par une humble confession écrite dans laquelle il avouait ses
fautes, et «renonçait à toute défense.» Il fut condamné à la perte
de toutes ses places et à une prison perpétuelle.
Visible dans la plupart des individus, la distinction entre le moi
affectif et le moi intellectuel l’est également chez certains peuples.
Mme de Staël faisait remarquer que chez les Allemands le sentiment et
l’intelligence «paraissent n’avoir aucune communication; l’une ne peut
pas souffrir de bornes, l’autre se soumet à tous les jougs».
Dans les collectivités transitoires, la même distinction entre
l’affectif et l’intellectuel est plus facilement observable encore. Les
éléments qu’elles mettent en commun et qui dictent leurs actes, sont les
sentiments et jamais l’intelligence. J’en ai donné les raisons dans un
autre ouvrage. Il suffira de rappeler ici que l’intelligence, variant
considérablement d’un sujet à l’autre et n’étant pas comme les
sentiments contagieuse, ne peut jamais revêtir une forme collective. Les
individus d’une même race possèdent au contraire certains sentiments
communs fusionnés facilement lorsqu’ils sont en groupe.
Le moi affectif constitue l’élément fondamental de la personnalité. Très
lentement élaboré par des acquisitions ancestrales, il évolue chez les
individus et les peuples beaucoup moins vite que l’intelligence.