Bibliothèque de Philosophie scientifique
Dr GUSTAVE LE BON
Les Opinions
et
les Croyances
GENÈSE--ÉVOLUTION
Trois ordres de vérités nous guident. Les vérités affectives,
les vérités mystiques, les vérités rationnelles. Issues de
logiques différentes elles n’ont pas de commune mesure.
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
1911
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède et la Norvège.
PRINCIPALES PUBLICATIONS DU Dr GUSTAVE LE BON
1º VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE
Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par
l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).
Voyage au Népal, avec nombreuses illustrations, d’après les
photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration
(publié par le _Tour du Monde_).
L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier:
Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II:
Développement des sociétés. (_Épuisé._)
Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
Grand in-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
(Flammarion.)
La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
cartes et 11 planches en couleurs, d’après les photographies et
aquarelles de l’auteur. (Firmin-Didot.) (_Épuisé._)
Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. 2e
édition. (_Épuisé._)
Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)
(_Épuisé._)
Lois psychologiques de l’évolution des peuples. In-18. 9e édition.
Psychologie des foules. 1 vol. in-18. 15e édition.
Psychologie du Socialisme. 1 vol. in-8º. 6e édition.
Psychologie de l’Éducation. 1 vol. in-18. 13e mille.
Psychologie politique. 1 vol. in-18. 6e mille.
Les Opinions et les Croyances. 1 vol. in-18.
2º RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de recherches sur divers
alcaloïdes nouveaux que la fumée du tabac contient. (_Épuisé._)
La Vie.--Traité de physiologie humaine.--1 volume in-8º illustré de 300
gravures. (_Épuisé._)
Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie
des sciences.)
Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du
volume du crâne. (Mémoire couronné par l’_Académie des sciences_ et par
la _Société d’Anthropologie_ de Paris.) In-8º. (_Épuisé._)
La Méthode graphique et les Appareils Enregistreurs, contenant la
description de nouveaux instruments de l’auteur. 1 vol. in-8º, avec 63
figures dessinées au laboratoire de l’auteur. (_Épuisé._)
Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.
in-18. (Gauthier-Villars.)
L’équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 3e
édition. 1 vol. in-8º, avec 73 figures et un atlas de 200 photographies
instantanées. (_Épuisé._)
Mémoires de Physique. Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes
hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._)
L’Évolution de la Matière, avec 63 figures. 21e mille.
L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 10e mille.
L’Évanouissement de la Matière. 1 brochure in-18. (Librairie du _Mercure
de France_.)
Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
Danois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani, Japonais,
etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1911,
by ERNEST FLAMMARION.
A mon cher Ami
GABRIEL HANOTAUX
ANCIEN MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
A l’historien éminent
dont la pénétrante sagacité sait découvrir
sous la trame des faits visibles
les forces invisibles qui les déterminent.
GUSTAVE LE BON.
Les Opinions et les Croyances
Genèse. Évolution
LIVRE I
LES PROBLÈMES DE LA CROYANCE ET DE LA CONNAISSANCE
CHAPITRE I
LES CYCLES DE LA CROYANCE ET DE LA CONNAISSANCE.
§ 1.--Les difficultés du problème de la croyance.
Le problème de la croyance, parfois confondu avec celui de la
connaissance, en est cependant fort distinct. Savoir et croire sont
choses différentes n’ayant pas même genèse.
Des opinions et des croyances, dérivent, avec la conception de la vie,
notre conduite, et par conséquent la plupart des événements de
l’histoire. Elles sont comme tous les phénomènes régies par certaines
lois, mais ces lois ne sont pas déterminées encore.
Le domaine de la croyance a toujours semblé hérissé de mystères. C’est
pourquoi les livres sur la croyance sont si peu nombreux alors que ceux
sur la connaissance sont innombrables.
Les rares tentatives faites pour élucider le problème de la croyance
suffisent d’ailleurs à montrer combien il a été peu compris. Acceptant
la vieille opinion de Descartes, les auteurs répètent que la croyance
est rationnelle et volontaire. Un des buts de cet ouvrage sera
précisément de montrer qu’elle n’est ni volontaire, ni rationnelle.
La difficulté du problème de la croyance n’avait pas échappé au grand
Pascal. Dans un chapitre sur l’art de persuader, il remarque justement
que les hommes: «sont presque toujours emportés à croire, non par la
preuve mais par l’agrément.» «Mais, ajoute-t-il: la manière d’agréer est
bien sans comparaison plus difficile, plus subtile, plus utile et plus
admirable; aussi, si je n’en traite pas, c’est parce que je n’en suis
pas capable; et je m’y sens tellement disproportionné que je crois la
chose absolument impossible.»
Grâce aux découvertes de la science moderne, il nous a semblé possible
d’aborder le problème devant lequel avait reculé Pascal.
Sa solution donne la clef de bien des questions importantes. Comment,
par exemple, s’établissent les opinions et les croyances religieuses ou
politiques, pourquoi rencontre-t-on simultanément chez certains esprits,
avec une intelligence très haute des superstitions très naïves? Pourquoi
la raison est-elle si impuissante à modifier nos convictions
sentimentales? Sans une théorie de la croyance, ces questions et
beaucoup d’autres restent insolubles. La raison seule ne pourrait les
expliquer.
Si le problème de la croyance a été si mal compris des psychologues et
des historiens, c’est parce qu’ils ont tenté d’interpréter avec les
ressources de la logique rationnelle des phénomènes qu’elle n’a jamais
régis. Nous verrons que tous les éléments de la croyance obéissent à des
règles logiques, très sûres, mais absolument étrangères à celles
employées par le savant dans ses recherches.
* * * * *
Dès mes premières études historiques, ce problème m’avait hanté. La
croyance m’apparaissait bien le principal facteur de l’histoire, mais
comment expliquer des faits aussi extraordinaires que les fondations de
croyances déterminant la création ou la chute de puissantes
civilisations?
Des tribus nomades, perdues au fond de l’Arabie, adoptent une religion
qu’un illuminé leur enseigne, et grâce à elle fondent en moins de
cinquante ans un empire aussi vaste que celui d’Alexandre, illustré par
une splendide éclosion de monuments merveilleux.
Peu de siècles auparavant, des peuples demi-barbares se convertissaient
à la foi prêchée par des apôtres venus d’un coin obscur de la Galilée et
sous les feux régénérateurs de cette croyance, le vieux monde
s’écroulait pour faire place à une civilisation entièrement nouvelle,
dont chaque élément demeure imprégné du souvenir du Dieu qui l’a fait
naître.
Près de vingt siècles plus tard, l’antique foi est ébranlée, des étoiles
inconnues surgissent au ciel de la pensée, un grand peuple se soulève,
prétendant briser les liens du passé. Sa foi destructrice, mais
puissante, lui confère, malgré l’anarchie où cette grande Révolution le
plonge, la force nécessaire pour dominer l’Europe en armes et traverser
victorieusement toutes ses capitales.
Comment expliquer cet étrange pouvoir des croyances? Pourquoi l’homme se
soumet-il soudainement à une foi qu’il ignorait hier, et pourquoi
l’élève-t-elle si prodigieusement au-dessus de lui-même? De quels
éléments psychologiques surgissent ces mystères? Nous essaierons de le
dire.
Le problème de l’établissement et de la propagation des opinions, et
surtout des croyances, a des côtés si merveilleux que les sectateurs de
chaque religion invoquent sa création et sa diffusion comme preuve d’une
divine origine. Ils font remarquer aussi que ces croyances sont adoptées
malgré l’intérêt le plus évident de ceux qui les acceptent. On comprend
aisément, par exemple, le christianisme se propageant facilement chez
les esclaves et tous les déshérités auxquels il promettait un bonheur
éternel. Mais quelles forces secrètes pouvaient déterminer un chevalier
romain, un personnage consulaire, à se dépouiller de leurs biens et
risquer de honteux supplices, pour adopter une religion nouvelle
repoussée par les coutumes, méprisée par la raison et interdite par les
lois?
Impossible d’invoquer la faiblesse intellectuelle des hommes qui se
soumettaient volontairement à un tel joug puisque, de l’antiquité à nos
jours, les mêmes phénomènes s’observent chez les esprits les plus
cultivés.
Une théorie de la croyance ne peut être valable qu’en apportant
l’explication de toutes ces choses. Elle doit surtout faire comprendre
comment des savants illustres et réputés par leur esprit critique
acceptent des légendes dont l’enfantine naïveté fait sourire. Nous
concevons facilement qu’un Newton, un Pascal, un Descartes, vivant dans
une ambiance saturée de certaines convictions, les aient admises sans
discussion, de même qu’ils admettaient les lois inéluctables de la
nature. Mais comment, de nos jours, dans des milieux où la science
projette tant de lumière, les mêmes croyances ne se sont-elles pas
désagrégées entièrement? Pourquoi les voyons-nous, quand par hasard
elles se désagrègent, donner immédiatement naissance à d’autres
fictions, tout aussi merveilleuses, ainsi que le prouve la propagation
des doctrines occultistes, spirites, etc., parmi d’éminents savants? A
toutes ces questions nous devrons également répondre.
§ 2.--En quoi la croyance diffère de la connaissance.
Essayons d’abord de préciser ce qui constitue la croyance et en quoi
elle se distingue de la connaissance.
Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente qui nous force à
admettre en bloc une idée, une opinion, une explication, une doctrine.
La raison est étrangère, nous le verrons, à sa formation. Lorsqu’elle
essaie de justifier la croyance, celle-ci est déjà formée.
Tout ce qui est accepté par un simple acte de foi doit être qualifié de
croyance. Si l’exactitude de la croyance est vérifiée plus tard par
l’observation et l’expérience, elle cesse d’être une croyance et devient
une connaissance.
Croyance et connaissance constituent deux modes d’activité mentale fort
distincts et d’origines très différentes. La première est une intuition
inconsciente qu’engendrent certaines causes indépendantes de notre
volonté, la seconde représente une acquisition consciente édifiée par
des méthodes exclusivement rationnelles, telles que l’expérience et
l’observation.
Ce fut seulement à une époque avancée de son histoire, que l’humanité
plongée dans le monde de la croyance découvrit celui de la connaissance.
En y pénétrant, on reconnut que tous les phénomènes attribués jadis aux
volontés d’êtres supérieurs se déroulaient sous l’influence de lois
inflexibles.
Par le fait seul que l’homme abordait le cycle de la connaissance,
toutes ses conceptions de l’univers furent changées.
Mais dans cette sphère nouvelle il n’a pas encore été possible de
pénétrer bien loin. La science constate chaque jour que ses découvertes
restent imprégnées d’inconnu. Les réalités les plus précises recouvrent
des mystères. Un mystère, c’est l’âme ignorée des choses.
De telles ténèbres la science est encore pleine et, derrière les
horizons atteints par elle, d’autres apparaissent, perdus dans un infini
qui semble reculer toujours.
Ce grand domaine, qu’aucune philosophie n’a pu éclairer encore, est le
royaume des rêves. Ils sont chargés d’espérances que nul raisonnement ne
saurait détruire. Croyances religieuses, croyances politiques, croyances
de tout ordre y trouvent une puissance illimitée. Les fantômes redoutés
qui l’habitent sont créés par la foi.
Savoir et croire resteront toujours choses distinctes. Alors que
l’acquisition de la moindre vérité scientifique exige un énorme labeur,
la possession d’une certitude n’ayant que la foi pour soutien n’en
demande aucun. Tous les hommes possèdent des croyances, très peu
s’élèvent jusqu’à la connaissance.
Le monde de la croyance possède sa logique et ses lois. Le savant a
toujours vainement tenté d’y pénétrer avec ses méthodes. On verra dans
cet ouvrage pourquoi il perd tout esprit critique en pénétrant dans le
cycle de la croyance et n’y rencontre que les plus décevantes illusions.
§ 3.--Rôles respectifs de la croyance et de la connaissance.
La connaissance constitue un élément essentiel de la civilisation, le
grand facteur de ses progrès matériels. La croyance oriente les pensées,
les opinions et par conséquent la conduite.
Jadis supposées d’origine divine, les croyances étaient acceptées sans
discussion. Nous les savons aujourd’hui issues de nous-mêmes et
cependant elles s’imposent encore. Le raisonnement a généralement aussi
peu de prise sur elles que sur la faim ou la soif. Élaborée dans les
régions subconscientes que l’intelligence ne saurait atteindre, une
croyance se subit et ne se discute pas.
Cette origine inconsciente et par suite involontaire des croyances les
rend très fortes. Religieuses, politiques ou sociales, elles ont
toujours joué un rôle prépondérant dans l’histoire.
Devenues générales, elles constituent des pôles attractifs autour
desquels gravite l’existence des peuples et impriment alors leur marque
sur tous les éléments d’une civilisation. On qualifie clairement cette
dernière en lui donnant le nom de la foi qui l’a inspirée. Civilisation
bouddhique, civilisation musulmane, civilisation chrétienne, sont des
appellations très justes.
C’est qu’en devenant centre d’attraction, la croyance devient aussi
centre de déformation. Les éléments divers de la vie sociale:
philosophie, arts, littérature, se modifient pour s’y adapter.
Les seules vraies révolutions sont celles qui renouvellent les croyances
fondamentales d’un peuple. Elles ont toujours été fort rares. Seul,
ordinairement, le nom des convictions se transforme. La foi change
d’objet, mais ne meurt jamais.
Elle ne pourrait mourir, car le besoin de croire constitue un élément
psychologique aussi irréductible que le plaisir ou la douleur. L’âme
humaine a horreur du doute et de l’incertitude. L’homme traverse parfois
des phases de scepticisme, mais n’y séjourne jamais. Il a besoin d’être
guidé par un _credo_ religieux, politique ou moral qui le domine et lui
évite l’effort de penser. Les dogmes détruits sont toujours remplacés.
Sur ces nécessités indestructibles, la raison est sans prise.
L’âge moderne contient autant de foi que les siècles qui l’ont précédé.
Dans les temples nouveaux, se prêchent des dogmes aussi despotiques que
ceux du passé et comptant d’aussi nombreux fidèles. Les vieux _credo_
religieux qui asservissaient jadis la foule sont remplacés par des
_credo_ socialistes ou anarchistes aussi impérieux et aussi peu
rationnels, mais qui ne dominent pas moins les âmes. L’église est
remplacée souvent par le cabaret, mais les sermons des meneurs mystiques
qui s’y font entendre sont l’objet de la même foi.
Et si la mentalité des fidèles n’a pas beaucoup évolué depuis l’époque
lointaine où, sur les rives du Nil, Isis et Hathor attiraient dans leurs
temples des milliers de fervents pèlerins, c’est qu’au cours des âges
les sentiments, vrais fondements de l’âme, gardent leur fixité.
L’intelligence progresse, les sentiments ne changent pas.
Sans doute la foi en un dogme quelconque n’est généralement qu’une
illusion. Il ne faut pas la dédaigner pourtant. Grâce à sa magique
puissance, l’irréel devient plus fort que le réel. Une croyance acceptée
donne à un peuple une communauté de pensée génératrice de son unité et
de sa force.
Le domaine de la connaissance étant très différent de celui de la
croyance, les opposer l’un à l’autre est une tâche vaine, bien que
journellement tentée.
Dégagée de plus en plus de la croyance, la science en demeure cependant
très imprégnée encore. Elle lui est soumise dans tous les sujets mal
connus, les mystères de la vie ou de l’origine des espèces par exemple.
Les théories qu’on y accepte sont de simples articles de foi, n’ayant
pour eux que l’autorité des maîtres qui les formulèrent.
* * * * *
Les lois régissant la psychologie de la croyance ne s’appliquent pas
seulement aux grandes convictions fondamentales laissant une marque
indélébile sur la trame de l’histoire. Elles sont applicables aussi à la
plupart de nos opinions journalières sur les êtres et les choses qui
nous entourent.
L’observation montre facilement que la majorité de ces opinions n’ont
pas pour soutiens des éléments rationnels, mais des éléments affectifs
ou mystiques, généralement d’origine inconsciente. Si on les voit
discutées avec tant d’ardeur, c’est précisément parce qu’elles sont du
domaine de la croyance et formées de la même façon. Les opinions
représentent généralement de petites croyances plus ou moins
transitoires.
Ce serait donc une erreur de croire qu’on sort du champ de la croyance
en renonçant à des convictions ancestrales. Nous aurons occasion de
montrer que le plus souvent on s’y est enlizé davantage.
Les questions soulevées par la genèse des opinions étant du même ordre
que celles relatives à la croyance doivent être étudiées de la même
façon. Souvent distinctes dans leurs effets, croyances et opinions
appartiennent cependant à la même famille, alors que la connaissance
fait partie d’un monde complètement différent.
* * * * *
On voit la grandeur et la difficulté des problèmes abordés dans cet
ouvrage. J’y ai rêvé bien des années sous des cieux divers. Tantôt en
contemplant ces milliers de statues élevées depuis 80 siècles à la
gloire de tous les dieux qui incarnèrent nos rêves. Tantôt perdu parmi
les piliers gigantesques des temples aux architectures étranges,
reflétés dans les eaux majestueuses du Nil ou édifiés sur les rives
tourmentées du Gange. Comment admirer ces merveilles sans songer aux
forces secrètes qui les firent surgir d’un néant d’où aucune pensée
rationnelle n’aurait pu les faire éclore?
Les hasards de la vie m’ayant conduit à explorer des branches assez
variées de la science pure, de la psychologie et de l’histoire, j’ai pu
étudier les méthodes scientifiques qui engendrent la connaissance et les
facteurs psychologiques générateurs des croyances. La connaissance et la
croyance, c’est toute notre civilisation et toute notre histoire.
CHAPITRE II
LES MÉTHODES D’ÉTUDE DE LA PSYCHOLOGIE.
Pour se constituer, la psychologie recourut successivement à plusieurs
méthodes. Nous n’aurons pas à les utiliser dans l’étude des opinions et
des croyances. Leur simple résumé montrera qu’elles ne pouvaient fournir
que bien peu d’éléments d’information à nos recherches.
Méthode d’introspection.--La plus ancienne méthode psychologique, la
seule pratiquée pendant longtemps, fut celle dite de l’introspection.
Enfermé dans son cabinet d’études et ignorant volontairement le monde
extérieur, le penseur réfléchissait sur lui-même et avec les résultats
de ses méditations fabriquait de gros livres. Ils ne trouvent plus de
lecteurs aujourd’hui.
Le dernier siècle vit naître des méthodes plus scientifiques sans doute,
mais non pas plus fécondes. En voici l’énumération.
Méthode psychophysique.--A ses débuts, cette méthode qui introduisait
des mesures physiques en psychologie semblait posséder un grand avenir,
mais on découvrit rapidement combien son champ était limité. Ces mesures
ne portaient que sur des phénomènes élémentaires: vitesse de l’agent
nerveux, temps nécessaire pour les mouvements réflexes, relation
logarithmique entre l’excitation et la sensation, etc. Il s’agissait, en
réalité, d’opérations physiologiques dont la psychologie ne put tirer
qu’un très faible parti.
Méthode des localisations cérébrales.--Elle consistait à chercher
l’altération des fonctions psychologiques correspondantes à certaines
lésions nerveuses artificiellement provoquées. On crut pouvoir établir
ainsi une foule de localisations. Elles sont presque entièrement
abandonnées aujourd’hui, même celles qui parurent d’abord les mieux
établies, telles que les centres du langage et de l’écriture.
Méthode des tests et des questionnaires.--Cette méthode obtint longtemps
un grand succès et les laboratoires, dits de psychologie, sont encore
remplis des instruments destinés à mesurer toutes les opérations
supposées être en relation avec l’intelligence. On édita même quantité
de questionnaires auxquels voulurent bien se soumettre quelques hommes
illustres. Celui publié sur Henri Poincaré, par un des derniers adeptes
de cette méthode, suffirait à montrer quel minime appoint la psychologie
en peut tirer. Elle est actuellement complètement délaissée.
Méthode basée sur l’étude des altérations pathologiques de
l’intelligence.--Cette méthode, la dernière, est certainement celle qui
a fourni le plus de documents sur l’activité psychologique inconsciente,
le mysticisme, l’imitation, les désagrégations de la personnalité, etc.
Quoique très restreinte, elle a été féconde.
Bien que nouvelle dans son application, la psychologie pathologique ne
demeura pas ignorée des grands dramaturges comme Shakespeare. Leur
puissant génie d’observation les amenèrent à découvrir des phénomènes
que la science ne devait préciser que plus tard. Lady Macbeth est une
hallucinée, Othello un hystéro-épileptique, Hamlet un alcoolique hanté
par des phobies, le roi Lear un maniaque mélancolique, victime de folie
intermittente. Il faut reconnaître d’ailleurs que si tous ces illustres
personnages avaient été des sujets normaux au lieu de posséder une
psychologie altérée et instable, la littérature et l’art n’auraient pas
eu à s’occuper d’eux.
Méthode basée sur la psychologie comparée.--Très récente encore, cette
méthode s’est bornée jusqu’ici à l’étude des instincts et de certaines
réactions élémentaires qualifiées de tropismes. Elle paraît cependant
devoir constituer une des méthodes de l’avenir.
Pour comprendre les phénomènes psychiques des êtres supérieurs, il faut
étudier d’abord ceux des créatures les plus inférieures. Cette évidence
n’apparaît pourtant pas encore aux psychologues qui prétendent établir
une distinction irréductible entre la raison de l’homme et celle des
êtres placés au-dessous de lui. La nature ne connaît pas de telles
discontinuités et nous avons dépassé l’époque où Descartes considérait
les animaux comme de purs automates.
Cette étude est d’ailleurs hérissée de difficultés. On constate chaque
jour davantage que les sens des animaux et, par suite, leurs sensations,
diffèrent des nôtres. Les éléments qu’ils associent, la façon dont ils
les associent, doivent aussi sans doute être distincts.
La psychologie des animaux, même supérieurs, est encore à ses débuts.
Pour les comprendre, il faut les regarder de très près, et c’est une
peine qu’on ne prend guère.
Nous apprendrions vite à les deviner, cependant, par un examen attentif.
J’ai jadis consacré plusieurs années à leur observation. Les résultats
en ont été exposés dans un mémoire sur la psychologie du cheval, publié
dans la _Revue philosophique_. J’en déduisis des règles nouvelles pour
son dressage. Ces recherches me furent très utiles pour la rédaction de
mon livre sur la Psychologie de l’éducation.
Méthode adoptée dans cet ouvrage pour l’étude des opinions et des
croyances.--L’énumération précédente permet de pressentir qu’aucune des
méthodes psychologiques classiques, ni les enquêtes, ni la
psychophysique, ni les localisations, ni la psychopathologie même ne
peuvent rien apprendre de la genèse et de l’évolution des opinions et
des croyances. Nous devions donc recourir à d’autres méthodes.
Après avoir étudié le terrain réceptif des croyances: intelligence,
sentiments, subconscience, etc., nous avons analysé les diverses
croyances religieuses, politiques, morales, etc., et examiné le rôle de
chacun de leurs facteurs déterminants. L’histoire pour le passé, les
faits de chaque jour pour le présent, fournissent les éléments de cette
étude.
Mais la généralité des grandes croyances appartiennent au passé. Le
point le plus frappant de leur histoire, est l’absurdité évidente des
dogmes au point de vue de la raison pure. Nous expliquerons leur
adoption en montrant que dans le champ de la croyance, l’homme le plus
éclairé, le savant le mieux familiarisé avec les méthodes rigoureuses de
laboratoire, perd tout esprit critique et admet sans difficulté des
miracles merveilleux. L’étude des phénomènes occultistes fournira sur ce
point des démonstrations catégoriques. Nous verrons des physiciens
illustres prétendre avoir dédoublé des êtres vivants et vécu avec des
fantômes matérialisés, un professeur de physiologie célèbre évoquer les
morts et s’entretenir avec eux, un autre, non moins éminent, assurer
avoir vu un guerrier casqué sortir du corps d’une jeune fille avec des
organes complets, comme le prouvait l’état de sa circulation et l’examen
des produits de sa respiration.
Tous ces phénomènes et d’autres de même ordre nous prouveront que la
raison est impuissante contre les croyances les plus erronées.
Mais pourquoi l’esprit qui pénètre dans le champ de la croyance y
manifeste-t-il, quelle que soit sa culture, une crédulité illimitée?
Pour le découvrir, nous avons été conduits à élargir le problème et à
rechercher l’origine des actes des divers êtres vivants, de l’animal le
plus inférieur à l’homme.
Il nous est alors apparu clairement que les explications classiques
n’étaient si insuffisantes ou si nulles que par l’obstination des
auteurs à vouloir appliquer les méthodes de la logique rationnelle à des
phénomènes qu’elle ne régit pas. Dans les opérations complexes de la
vie, comme dans les réflexes inconscients, vraie source de notre
activité, apparaissent des enchaînements particuliers indépendants de la
raison et que ne sauraient définir des termes aussi imprécis que celui
d’instinct.
Continuant à creuser ces questions, nous avons été amenés à reconnaître
diverses formes de logiques, inférieures ou supérieures, suivant les
cas, à la logique rationnelle, mais toujours différentes d’elle.
Et c’est ainsi qu’à la logique rationnelle, connue de tout temps, à la
logique affective, étudiée depuis quelques années, nous avons ajouté
plusieurs formes nouvelles de logiques qui peuvent se superposer ou
entrer en conflit et donner à notre mentalité des impulsions
différentes. Celle régissant le domaine de la connaissance n’a aucun
rapport avec celle qui engendre les croyances. C’est pourquoi le savant
le plus éclairé pourra manifester des opinions contradictoires,
rationnelles ou irrationnelles, suivant qu’il sera dans le cycle de la
connaissance ou dans celui de la croyance.
Ce n’est pas à la psychologie classique qu’il était possible de demander
des explications sur toutes ces questions. Les plus éminents
psychologues modernes, William James notamment, en sont réduits à
constater: «la fragilité d’une science qui suinte la critique
métaphysique à toutes ses articulations»... «Nous en sommes encore,
écrit-il, à attendre la première lueur qui doit pénétrer l’obscurité des
réalités psychologiques fondamentales». Sans admettre tout à fait avec
l’illustre penseur que les livres de psychologie contiennent uniquement:
«une enfilade de faits grossièrement observés, quelques discussions
querelleuses et bavardes de théories», il faut bien reconnaître après
lui que la psychologie classique ne renferme pas: «une seule loi, une
seule formule dont nous puissions déduire une conséquence, comme on
déduit un effet de sa cause».
C’est donc sur un terrain très encombré en apparence, très vierge en
réalité, que nous allons tenter de construire une théorie de la
formation et de l’évolution des opinions et des croyances.
LIVRE II
LE TERRAIN PSYCHOLOGIQUE DES OPINIONS ET DES CROYANCES
CHAPITRE I
LES GRANDS RESSORTS DE L’ACTIVITÉ DES ÊTRES. LE PLAISIR ET LA DOULEUR.
§ 1.--Rôles du plaisir et de la douleur.
Le plaisir et la douleur sont le langage de la vie organique et
affective, l’expression d’équilibres satisfaits ou troublés de
l’organisme. Ils représentent les moyens employés par la nature pour
obliger les êtres à certains actes sans lesquels le maintien de
l’existence serait impossible.
Plaisir et douleur sont donc les indices d’un état affectif antérieur.
Ce sont des effets, comme les symptômes pathologiques sont les
conséquences d’une maladie.
La faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur constitue la
sensibilité. La vie affective et psychique des êtres dépend tout entière
de cette sensibilité.
Le langage des organes, traduit par le plaisir et la douleur, est plus
ou moins impérieux, suivant les nécessités à satisfaire. Il en existe,
comme la faim, qui n’attendent pas.
La faim est la douleur la plus redoutée; l’amour, le plaisir le plus
recherché, et l’on peut répéter, avec le grand poète Schiller, que la
machine du monde se soutient par la faim et l’amour.
Les autres variétés du plaisir et de la douleur sont des mobiles, moins
puissants parce que moins intenses. C’est bien à tort que Schopenhauer
soutenait: «qu’on peut ramener à trois tous les principes qui font agir
l’homme, l’égoïsme, la méchanceté et la pitié».
Dans ces dernières années, quelques philosophes, William James
notamment, ont contesté le rôle du plaisir et de la douleur comme
mobiles de notre activité. «Ils n’interviennent aucunement, par exemple,
dit ce dernier, dans les manifestations de nos émotions. Qui fronce le
sourcil pour le plaisir de froncer le sourcil? On ne respire pas pour le
plaisir.»
Cette argumentation n’est pas heureuse. Certes, on ne respire pas pour
le plaisir, mais la douleur qu’entraînerait la cessation de respirer
oblige rigoureusement à cette fonction. On ne fronce pas les sourcils
par plaisir, mais par suite d’un mécontentement qui constitue déjà une
forme de la douleur.
§ 2.--Caractères discontinus du plaisir et de la douleur.
Le plaisir et la douleur ne connaissent pas la durée. Leur nature est de
s’user rapidement, et par conséquent de n’exister qu’à la condition
d’être intermittents. Un plaisir prolongé cesse vite d’être un plaisir
et une douleur continue s’atténue vite. Sa diminution peut même, par
comparaison, devenir un plaisir.
Le plaisir n’est donc plaisir qu’à condition d’être discontinu. Le seul
plaisir un peu durable est le plaisir non réalisé, ou désir.
Le plaisir n’est guère connaissable que par sa comparaison avec la
douleur. Parler de plaisir éternel est un non-sens, comme l’avait
justement observé Platon. Les dieux ignorant la douleur ne peuvent pas,
suivant lui, éprouver de plaisir.
La discontinuité du plaisir et de la douleur représente la conséquence
de cette loi physiologique que le changement est la condition de la
sensation. Nous ne percevons pas des états continus, mais des
différences entre des états simultanés ou successifs. Le tic tac de la
plus bruyante horloge finit à la longue par ne plus être entendu et le
meunier ne sera pas réveillé par le bruit des roues de son moulin, mais
par leur arrêt.
C’est en raison de cette discontinuité nécessaire que le plaisir
prolongé n’est bientôt plus du plaisir, mais quelque chose de neutre ne
pouvant redevenir vivace qu’après avoir été perdu. Le bonheur
paradisiaque rêvé par les croyants serait bientôt sans attrait pour eux,
à moins de passer alternativement du paradis à l’enfer.
Le plaisir est toujours relatif et lié aux circonstances. La douleur
d’aujourd’hui devient le plaisir de demain et inversement. Douleur, pour
un homme ayant abondamment dîné, d’être condamné à manger des croûtes de
pain desséché; plaisir, pour le même individu abandonné plusieurs jours
sans aliments dans une île déserte.
La sagesse populaire dit avec raison que chacun prend son plaisir où il
le trouve. Le plaisir de l’ouvrier buvant et vociférant au cabaret
diffère sensiblement de celui de l’artiste, du savant, de l’inventeur,
du poète composant leurs œuvres. Le plaisir de Newton découvrant les
lois de la gravitation, fut sans doute plus vif que s’il avait hérité
des nombreuses femmes du roi Salomon.
L’importance du rôle de la sensibilité au plaisir et à la douleur
apparaît nettement si l’on essaie d’imaginer ce que pourrait être
l’existence d’un de ces purs esprits, tels que les sectateurs de
plusieurs religions les supposent.
Dépourvus de sens et, par conséquent, de sensations et de sentiments,
ils resteraient indifférents au plaisir et à la douleur et ne
connaîtraient aucun de nos mobiles d’action. Les plus angoissantes
souffrances d’individus jadis chéris par eux, ne sauraient les émouvoir.
Ils n’éprouveraient donc nul besoin de communiquer avec eux. L’existence
de tels êtres, on ne la conçoit même pas.
§ 3.--Le désir comme conséquence du plaisir et de la douleur.
Le plaisir et la douleur engendrent le désir. Désir d’atteindre le
plaisir et d’éviter la douleur.
Le désir est le principal mobile de notre volonté et, par suite, de nos
actes. Du polype à l’homme, tous les êtres sont mus par le désir.
Il inspire la volonté, qui ne peut exister sans lui, et dépend de son
intensité. Le désir faible engendre naturellement une volonté faible.
Il ne faut pas cependant confondre volonté et désir, comme le firent
plusieurs philosophes, tels que Condillac et Schopenhauer. Tout ce qui
est voulu est évidemment désiré, mais on désire bien des choses qu’on
sait ne pouvoir vouloir.
La volonté implique délibération, détermination et exécution, états de
conscience qui ne s’observent pas dans le désir.
Le désir établit l’échelle de nos valeurs, variable d’ailleurs, avec le
temps et les races. L’idéal de chaque peuple est la formule de son
désir.
Un désir qui envahit tout l’entendement transforme notre conception des
choses, nos opinions et nos croyances. Spinoza l’a dit justement: nous
jugeons une chose bonne, non par jugement, mais parce que nous la
désirons.
La valeur des choses n’existant pas en elle-même, est déterminée par le
seul désir et proportionnellement à l’intensité de ce désir.
L’estimation variable des objets d’art en fournit la preuve journalière.
Père de tout effort, maître, souverain des hommes, générateur des dieux,
créateur de tout idéal, le désir ne figure pourtant pas aux Panthéons
antiques. Seul, le grand réformateur Bouddha comprit que le désir est le
vrai dominateur des choses, le ressort de l’activité des êtres. Pour
délivrer l’humanité de ses misères et la conduire au perpétuel repos, il
tenta de supprimer ce grand mobile de nos actions. Sa loi soumit des
millions d’hommes, mais ne triompha pas du désir.
C’est, en effet, que l’homme ne saurait vivre sans lui. Le monde des
idées pures de Platon pourrait posséder la beauté sereine qu’il rêvait,
contenir les modèles éternels des choses: n’étant pas vivifié par le
souffle du désir, il ne nous intéresserait pas.
§ 4.--Le plaisir en perspective. L’espérance.
L’espérance est fille du désir, mais n’est pas le désir. Elle constitue
une aptitude mentale qui nous fait croire à la réalisation d’un désir.
On peut désirer une chose sans l’espérer. Tout le monde désire la
fortune, très peu l’espèrent. Les savants désirent découvrir la cause
première des phénomènes, ils n’ont aucun espoir d’y arriver.
Le désir se rapproche quelquefois de l’espérance au point de se
confondre avec elle. A la roulette, je désire et j’espère gagner.
L’espérance est une forme de plaisir en expectative qui, dans sa phase
actuelle d’attente, constitue une satisfaction souvent plus grande que
celle produite par sa réalisation.
La raison en est évidente. Le plaisir réalisé est limité en quantité et
en durée, alors que rien ne borne la grandeur du rêve créé par
l’espérance. La puissance et le charme de l’espérance est de contenir
toutes les possibilités de plaisir.
Elle constitue une sorte de baguette magique transformant toute chose.
Les réformateurs ne firent jamais que substituer une espérance à une
autre.
§ 5.--Le régulateur du plaisir et de la douleur. L’habitude.
L’habitude est le grand régulateur de la sensibilité, elle engendre la
continuité de nos actes, émousse le plaisir et la douleur et nous
familiarise avec les fatigues et les plus durs efforts. Le mineur
s’habitue si bien à sa pénible existence, qu’il la regrette quand l’âge
de la retraite le condamne à vivre au soleil.
L’habitude, régulateur de la vie individuelle, est aussi le vrai soutien
de la vie sociale. On peut la comparer à l’inertie qui s’oppose, en
mécanique, aux variations de mouvement. Le difficile pour un peuple est
d’abord de se créer des habitudes sociales, puis de ne pas trop s’y
attarder. Quand le joug des habitudes s’est appesanti longtemps sur lui,
il n’en peut plus sortir que par des révolutions violentes. Le repos
dans l’adaptation que constitue l’habitude ne doit pas se prolonger.
Peuples vieillis, civilisations avancées, individus âgés tendent à trop
subir le joug de la coutume, c’est-à-dire de l’habitude.
Inutile de disserter longuement sur son rôle. Il a frappé tous les
philosophes et est devenu un dogme de la sagesse populaire.
«Qu’est-ce que nos principes naturels, dit Pascal, sinon nos principes
accoutumés? Et dans les enfants; ceux qu’ils ont reçus de la coutume
de leurs pères... une différente coutume donnera d’autres principes
naturels.
La coutume est une seconde nature qui détruit la première.
La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues; elle
incline l’automate qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense... C’est
elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les turcs, les
païens, les métiers, les soldats, etc. Enfin, il faut avoir recours à
elle quand une fois l’esprit a vu où est la vérité.
... Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de
l’habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait
croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance,
en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que
par la force de la conviction... ce n’est pas assez.»
L’existence d’un individu ou d’un peuple serait instantanément paralysée
si, par un pouvoir surnaturel, il était soustrait à l’influence de
l’habitude. C’est elle qui nous dicte chaque jour ce que nous devons
dire, faire et penser.
§ 6.--Le plaisir et la douleur considérés comme les certitudes
psychologiques fondamentales.
Les philosophes ont tenté d’ébranler toutes nos certitudes et de montrer
que nous ne connaissions du monde que des apparences.
Mais nous posséderons toujours deux grandes certitudes, que rien ne
saurait détruire: le plaisir et la douleur. Toute notre activité dérive
d’elles. Les récompenses sociales, les paradis et les enfers créés par
les codes religieux ou civils se basent sur l’action de ces certitudes
dont la réalité évidente ne peut être contestée.
Dès que se manifeste la vie, apparaissent le plaisir et la douleur. Ce
n’est pas la pensée, mais la sensibilité qui nous révèle notre moi. En
disant: «Je sens, donc je suis», au lieu de: «Je pense, donc je suis,»
Descartes eût été plus près de la vérité. Sa formule, ainsi modifiée,
s’applique à tous les êtres et non plus seulement à une fraction de
l’humanité.
De ces deux certitudes on pourrait tirer toute une philosophie pratique
de la vie. Elles fournissent une réponse sûre à l’éternelle question si
répétée depuis l’_Ecclésiaste_: pourquoi tant de travail et tant
d’efforts, puisque la mort nous attend, et que notre planète se
refroidira un jour?
Pourquoi? Parce que le présent ignore l’avenir et que dans le présent la
Nature nous condamne à rechercher le plaisir et fuir la douleur.
L’ouvrier courbé sur son labeur, la sœur de charité qu’aucune plaie ne
révolte, le missionnaire torturé par les sauvages, le savant poursuivant
la solution d’un problème, l’obscur microbe s’agitant au fond d’une
goutte d’eau, tous obéissent aux mêmes stimulants d’activité: l’attrait
du plaisir, la crainte de la douleur.
Aucune activité n’a d’autre mobile. On ne saurait même en imaginer de
différents. Seuls les noms peuvent varier. Plaisirs esthétiques,
guerriers, religieux, sexuels, etc., sont des formes diverses du même
ressort physiologique. L’activité des êtres s’évanouirait si
disparaissaient les deux certitudes qui sont leurs grands mobiles: le
plaisir et la douleur.
CHAPITRE II
LES VARIATIONS DE LA SENSIBILITÉ COMME ÉLÉMENTS DE LA VIE INDIVIDUELLE
ET SOCIALE.
§ 1.--Limites des variations de la sensibilité au plaisir et à la
douleur.
L’introduction du quantitatif dans l’étude des phénomènes physiques est
la première étape de leurs progrès. Tant que nous n’avions pas de
thermomètre pour mesurer la température, il fallait se contenter
d’appréciations individuelles variables d’un sujet à l’autre.
Les progrès réalisés dans le domaine du rationnel ne l’ont pas encore
été dans celui de l’affectif. Nous ignorons le thermomètre capable de
mesurer exactement les variations de la sensibilité ou la grandeur d’un
sentiment.
Il semble pourtant, malgré les apparences, que notre sensibilité au
plaisir et à la douleur ne puisse osciller que dans d’assez étroites
limites. Cette assertion n’est pas d’ailleurs une simple hypothèse
dénuée de preuves.
Elle a pour soutiens, outre des observations psychologiques faiblement
contestables, les expériences des physiologistes. Ces dernières ont
montré que les sensations ne peuvent grandir indéfiniment, et possèdent
une limite supérieure au-dessus de laquelle l’augmentation d’une
excitation reste sans effet. Il y a aussi une limite inférieure
au-dessous de laquelle l’excitation n’est plus produite.
Dans le champ où les excitations sont perceptibles, la sensation ne
croît pas proportionnellement à l’intensité de l’excitation qui la
provoque. Pour que la sensation augmente en progression arithmétique, il
faut que l’excitation croisse en proportion géométrique.
D’après Fechner, la sensation grandit suivant le logarithme de
l’excitation. Ainsi, pour doubler la sensation produite par une
excitation, celle d’un instrument de musique, par exemple, il faudrait
décupler le nombre des instruments; pour la tripler, on devrait
centupler ce nombre.
Soit un orchestre de dix exécutants jouant du même instrument. Pour
doubler l’intensité sonore, il faudra élever à cent (chiffre dont le
logarithme est 2) le nombre des instruments. Pour tripler la même
sensation, il faudrait le porter à mille (dont le logarithme est 3).
Appliquées au plaisir et à la douleur, ces notions montrent que
l’excitation doit être considérablement augmentée pour accroître un peu
l’effet produit.
Les chiffres précédents ne sauraient évidemment avoir rien d’absolu et
ils n’indiquent que le sens général du phénomène. Dans un sentiment
entrent des éléments beaucoup plus complexes que dans une sensation.
Notre seul but a été de montrer combien est limitée l’étendue des
oscillations possibles de notre sensibilité au plaisir et à la douleur.
Et comment pourrait-il en être autrement? Les organismes subissent avec
lenteur toutes les adaptations, mais sont incapables de supporter de
brusques variations. Aussi possèdent-ils des agents régulateurs destinés
à éviter ces variations. A l’état normal, la température du corps ne
varie que de quelques dixièmes de degré, si intense que soit le froid ou
la chaleur extérieure. Des oscillations atteignant 2 ou 3 degrés ne
s’observent que dans des maladies graves et ne se maintiennent jamais
longtemps sans entraîner la mort. Chaque organisme possède un niveau
d’équilibre dont il ne peut guère s’écarter.
Il est aussi une autre loi, celle de la non-accumulation des sensations,
qui joue, dans notre vie sensitive, un rôle considérable, bien que
souvent oublié.
On sait que certains corps, telle une plaque photographique, jouissent
de la propriété d’accumuler les petites impressions successives qui les
frappent. Des impressions faibles, mais suffisamment répétées,
produisent sur eux, à la longue, le même résultat qu’une impression
forte, mais courte. La plaque photographique peut, avec une pose
suffisante, reproduire des étoiles à jamais invisibles pour l’œil,
précisément parce que la rétine ne possède pas la propriété d’accumuler
les petites impressions.
Ce qui est vrai pour l’œil l’est également pour les formes diverses de
notre sensibilité. D’une façon générale, mais comportant cependant des
exceptions, elle ne peut accumuler les impressions. Ces dernières,
disséminées dans le temps, ne s’additionnent pas.
Supposons, pour fixer les idées, qu’un accident de chemin de fer fasse
périr trois cents personnes. Notre sensibilité sera très vivement
affectée. Les colonnes des journaux abonderont en détails terrifiants.
Les souverains échangeront des télégrammes de condoléances.
Imaginons au contraire la mort de ces trois cents personnes produite par
une série de petits accidents répartis dans l’espace d’une année. Notre
sensibilité n’ayant pas accumulé les émotions légères produites par
chaque accident, l’effet final sera à peu près nul.
Il est heureux qu’il en soit ainsi. Si l’organisme se trouvait construit
de façon à accumuler les petites douleurs, la vie deviendrait vite
insupportable.
§ 2.--Les oscillations de la sensibilité individuelle et leur rôle dans
la vie sociale.
Nous venons de voir que les variations possibles de la sensibilité n’ont
ni grande étendue, ni longue durée. Mais l’observation journalière
montre que, dans ces limites restreintes, elle oscille perpétuellement.
Santé, maladie, milieu, événements, etc., la modifient sans cesse. Elle
peut être comparée au lac dont un vent léger ride la surface, sans
soulever des vagues bien hautes.
Ces variations constantes expliquent pourquoi nos goûts, nos idées et
nos opinions changent fréquemment. Elles s’exagèrent encore lorsque les
coutumes et croyances ancestrales qui limitent les oscillations de la
sensibilité tendent à s’évanouir. L’instabilité devient alors la règle.
Certains facteurs des opinions peuvent également limiter les
oscillations de la sensibilité. Telle la contagion mentale, créatrice de
modes capables de stabiliser un peu notre mobilité. Les sensibilités
collectives, momentanément fixées, se traduisent alors en œuvres
diverses qui sont le miroir d’une époque.
Très affinée par certaines excitations répétées, la sensibilité finit
par s’intellectualiser un peu. L’esprit complète ce que devait autrefois
préciser une accumulation de détails. Comparez, par exemple, les lourds
dessins de Daumier à ces sobres esquisses modernes, où n’a été gardé que
le trait saillant des personnages, laissant à l’œil le soin de les
compléter. De même, en littérature, les longues descriptions de paysages
sont remplacées aujourd’hui par quelques lignes brèves, mais
évocatrices.