Ne disaient jamais la messe sans passer la main sur la nappe pour
s'assurer qu'on n'avait pas mis dessous quelque grimoire.
J'ai eu plaisir à le rencontrer tout-à-l'heure. C'est un bon compère et
une bonne bouteille à l'occasion ne lui fait pas peur.
Je sais que vous le voyez souvent. Et pourtant c'est un bout de chemin
de la cure jusqu'ici.
--Rien n'a changé, vous avez remis tout en place, tous ces vieux livres
eux-mêmes. Il n'y a que ce Christ qui n'est pas beau.
--Vous avez fait une bonne acquisition au prix que l'on m'a dit.
Hé, hé! Les biens nationaux ont du bon.
SYGNE, _avec intention_.--C'est à vous que je dois celui-ci.
LE BARON TURELURE.--Je comprends ce que vous voulez dire.
Et je sais tout ce qu'on a raconté sur moi, mais c'est faux.
Ce qui est vrai est bien assez. Je les ai fait tuer par amour de la
patrie dans le pur enthousiasme de mon cœur!
J'étais jeune alors et innocent, et solide sur mes deux jambes.
Il faut comprendre pour juger. Ah, c'était du sang que j'avais dans les
veines et du sec!
Pas ce pâle jus de citrouille, mais de l'eau-de-vie bouillante telle
qu'elle sort de l'alambic et de la poudre à canon,
Plein de colère, plein d'idées, et le cœur sec comme une pierre à fusil!
Puis ce biscaïen qui m'a cassé la patte m'a fait comprendre bien des
choses.
Ces bons religieux! Ma foi, je ne leur en veux pas, et les voilà grâce
à moi qui entrent dans la gloire et le calendrier,
Ni plus ni moins que Saint Eloi et Saint Stapin qui guérit le mal au
ventre, dont on voit les images au mur chez le maréchal et le sabotier,
Eclairés tout-à-coup par la flamme qui jaillit sous le soufflet, par le
feu d'une pipe qu'on allume avec un brin de fagot.
Cela vaut mieux que de faire bêtement son salut en mangeant des
épinards à l'huile de noix! (Quelle saleté!)
--Et je vois encore notre précepteur quand il montait au lutrin.
Le sceptre au poing, ruisselant d'or, pareil au Dieu Apollon, et
marchant dans sa majesté.
Et moi j'aurai ma place dans la légende comme le préfet Olibrius.
Voilà! Ils reposent tous maintenant le long du mur entre les potirons
et les artichauts de Jérusalem.
SYGNE.--Vous me faites horreur.
LE BARON TURELURE.--Je le sais. C'est sur ce sentiment que notre amitié
est fondée.
SYGNE.--Mais il n'y a pas d'amitié.
LE BARON TURELURE.--Il y a un intérêt réciproque.
SYGNE.--Mais vous êtes l'image de ce que je hais.
LE BARON TURELURE.--Image pathétique et endommagée!
SYGNE.--Vous pouvez me cacher votre âme tout au moins.
LE BARON TURELURE.--Comment alors me la guérirez-vous!
SYGNE.--L'os est cassé et mes simples ne vous remettront pas ensemble.
LE BARON TURELURE.--Vous avez ce devoir cependant de me bien faire.
SYGNE.--Un devoir envers vous?
LE BARON TURELURE.--Qu'est-ce qu'une génération? Ne suis-je pas né
votre serf et le fils de votre servante?
Voici combien de temps que mon sang sert le vôtre?
Et vous, ne ferez-vous rien pour moi?
SYGNE.--Vous êtes le préfet et je suis votre administrée.
LE BARON TURELURE.--Je suis le préfet et je fais mon devoir de préfet.
Mais je suis un infirme aussi, de ces mauvais qui ont leur idée et qui
ne veulent rien entendre.
SYGNE.--Il est juste que vous soyez infirme et malheureux.
LE BARON TURELURE.--Cela n'est pas juste alors que vous êtes là.
SYGNE.--Quel devoir ai-je envers vous?
LE BARON TURELURE.--Celui de toute votre race envers la mienne.
SYGNE.--Est-ce nous qui avons rompu le lien?
LE BARON TURELURE.--C'est vous, c'est nous. Nous vous servions et vous
ne serviez plus à rien.
SYGNE.--Qu'avez-vous donc à me demander?
LE BARON TURELURE.--Je suis le fils de votre mère Suzanne. Ne soyez pas
si dure avec moi!
Voilà que je reviens à mon coin de terre comme un blaireau à la patte
cassée et les autres «bêtes fausses.»
Je le vois, il y a d'autres rapports entre les hommes que d'essayer
d'avoir le meilleur l'un de l'autre et de payer ses contributions.
Comme les choses de la nature se prêtent assistance et si certaines
plantes pour certains êtres seulement ont une vertu médicinale,
Pourquoi les hommes l'un vers l'autre n'auraient-ils pas un ordre
naturel?
N'est-ce pas là une de vos idées? Vous voyez que je sais écouter.
SYGNE.--Encore un peu et vous voilà royaliste.
LE BARON TURELURE.--Eh là! Je pense à bien des choses.
L'empereur joue sa chance. Tout cela n'est pas sain et raisonnable.
Cet empire qu'il a entassé, c'est un butin. Cela n'a ni forme, ni
mesure, ni sens.
Et le voilà maintenant en Russie! décrétant sur la Comédie Française du
haut de la Montagne-aux-moineaux!
--Vous savez que le Pape s'est échappé de sa résidence?
SYGNE.--Que sait-on ici dans nos bois?
LE BARON TURELURE.--Enlevé, la chose est claire. Cueilli comme un
baiser! comme une jeune fille par un dragon. C'est un coup impudent.
Il y a certaine main que je reconnais là.
Que m'importe! Les gens de Paris sont affolés, qu'ils se débrouillent!
Ce n'est pas chez moi que le vieillard a pu se réfugier.
SYGNE.--Puisse le Saint Père échapper à ses ennemis!
LE BARON TURELURE.--Ainsi soit-il! Mais à tout hasard, j'ai donné
quelques petits ordres.
SYGNE.--Il ne tombera pas dans vos mains.
LE BARON TURELURE.--Tant pis. Il pourrait tomber plus mal.
SYGNE.--Cette police vous plaît?
LE BARON TURELURE.--Non pas, mais il faut faire ce qu'on fait.
SYGNE.--Vous vous croyez fort et fin, parce que vous prenez le vent et
le courant.
Mais celui-là seul est solide qui s'appuie sur les choses permanentes.
LE BARON TURELURE.--Et quoi de plus permanent que le changement même.
SYGNE.--C'est en lui que nous fondons notre espérance.
LE BARON TURELURE.--Ce qui est mort...
SYGNE.--... Fait vie.
LE BARON TURELURE.--Mais la vie n'y rentrera pas.
SYGNE.--Ce devoir ne meurt pas que les hommes ont l'un envers l'autre.