_Même décor qu'au premier acte. L'après-midi du même jour. Le soleil
entre gaiement dans la pièce._
_SYGNE, TURELURE. C'est un grand homme légèrement boiteux; le nez
étroit et très busqué se dégageant du front sans aucun rentrant, un peu
à la manière des béliers._
_Le café est servi sur une petite table._
LE BARON DE TURELURE.--Ce bon café n'a pas poussé sur un chêne et voilà
un coquin de sucre qui est trop blanc pour ne pas venir de chez les
nègres.
SYGNE.--Excusez-moi. Vous m'avez prise au dépourvu. Je n'ai pas eu le
temps de me procurer de la mélasse et de la chicorée.
LE BARON TURELURE, _buvant son café_.--Vous êtes excusée!
_Pensivement, faisant chauffer un petit verre d'eau-de-vie dans le
creux d'une large main. (Il flaire de temps en temps l'eau-de-vie et ne
la boit pas. Il ne prendra qu'une seule gorgée de café.)_
Heureux terme d'un repas excellent.
Que me parlez-vous d'une réception improvisée? Peste!
Quel ordinaire, en ce pays perdu!
Ma mère a laissé d'honorables élèves à vos fourneaux.
Pauvre femme! Il y avait longtemps que je n'avais goûté de sa cuisine.
SYGNE.--Ma chère Suzanne!
LE BARON TURELURE.--Vous m'excuserez de ne pas m'attendrir?
Toute la haine qu'elle avait pour son mari, la sainte femme l'avait
reportée sur moi.
Général, préfet, baron, ah mon Dieu, cela ne l'éblouissait guère!
Cette fille d'un garde-chasse épousant un braconnier, le premier feu
jeté, cela devait mal finir.
Le moment venu, nous avons pris parti chacun de notre côté.
Et me voilà, gardant à la fois l'amour de l'ordre et l'instinct de la
précaution,
_(Il aspire l'air légèrement)_
Avec le nez du chien de chasse qui reconnaît son gibier.
SYGNE.--Monsieur le préfet, c'est donc en partie de police que vous
êtes venu chez moi aujourd'hui?
LE BARON TURELURE.--Quelle horreur! Est-ce qu'on entend rien de fâcheux
de Coûfontaine?
Tout est calme dans nos bois comme au temps des moines.
Pas de diligences culbutées, pas d'histoires de réfractaires. On dirait
que votre présence est une protection pour le pays.
_(Il clôt un œil)_
Evidemment cette tournée n'est qu'un prétexte. On ne peut rien vous
cacher.
Mais ce que j'ai à vous dire est diablement pointilleux. Laissez-moi le
temps d'amener cela. Comment dire? C'est une espèce de conseil, quoi,
que je viens vous demander.
Et je revois toujours avec sensibilité ces lieux où j'ai passé mes
jeunes ans.
SYGNE.--Monsieur le Préfet,
Je ne vous retrouve pas en moinillon, les mains dans les manches et la
tête dans le capuchon.
LE BARON TURELURE.--C'est un habit commode.
Je me vois encore une nuit récitant matines avec un grand diable de
lièvre que je venais de prendre au collet accroché tout chaud sous mon
scapulaire.
Cela me changeait du maigre claustral.
Quelles bonnes chasses j'ai faites la nuit dans tous ces bois à l'affût
avec mon vieux mousqueton! On ne me fera pas la barbe, j'en connais
tous les passages.
Oui. Le maître des novices était vieux et j'avais une voix de trompette
et bonne grâce au lutrin.
Pourtant j'ai fait ma coulpe ici même plus d'une fois aux pieds du père
abbé.
SYGNE.--Suzanne ne me parlait jamais de vous.
LE BARON TURELURE.--C'était son idée que je fusse moine. Il paraît que
j'avais je ne sais quoi à réparer.
Mon père l'épouvantait avec ses manières de vieux loup blanc, de «bête
fausse» comme disent les gens, et sa façon de guérir les entorses en
faisant une croix dessus avec le pouce du pied gauche.