SYGNE.--Ce n'est qu'en un seul homme que tout un peuple peut être un.
LE BARON TURELURE.--L'enfant majeur n'est plus soumis à son père.
SYGNE.--Mais la femme reste toujours soumise à son époux.
LE BARON TURELURE.--Nous ne reconnaissons plus de vœux éternels.
SYGNE.--Triste liberté ainsi privée de son droit royal!
LE BARON TURELURE.--Qu'appelez-vous royal?
SYGNE.--Celui de faire, en se renonçant elle-même, un roi.
LE BARON TURELURE.--Que faites-vous de tous nos plébiscites.
SYGNE.--J'ai horreur de ce Oui adultère.
LE BARON TURELURE.--Les morts lieront-ils les vivants pour toujours?
SYGNE.--L'on ne naît qu'obligé à une forme certaine.
LE BARON TURELURE.--Nous pensons que l'homme vivant est maître de
lui-même à tout moment, puissant de sa propre personne.
SYGNE.--Celui-là est _sans foi_, qui n'est capable de rien d'éternel.
LE BARON TURELURE.--Quoi de plus vain qu'un mariage stérile et inanimé?
SYGNE.--Ce serment ne peut être retiré que nous avons prêté à l'Evêque
de la France.
LE BARON TURELURE.--Nous ne le reconnaissons pas.
SYGNE.--Qui n'est point époux sera esclave; qui ne veut point consentir
sera contraint; qui n'est point membre de l'église sera serf de la loi.
LE BARON TURELURE.--La loi est la raison écrite.
SYGNE.--La raison de ceux-là qui l'ont écrite.
LE BARON TURELURE.--Nous avons proclamé le droit de l'homme à
comprendre.
SYGNE.--Qui le comprendra lui-même?
LE BARON TURELURE.--Que voulez-vous dire?
SYGNE.--Qui rattachera les hommes ensemble?
LE BARON TURELURE.--Leur intérêt l'un à l'autre.
SYGNE.--La nature a des fins plus longues.
LE BARON TURELURE.--La nature encore! ô personne endoctrinée!
La tempête, comme celle qui soufflait cette nuit, c'est la nature
aussi! Cette chose fanée qui ne peut plus vivre, c'est qu'elle n'est
plus nécessaire. Le hasard n'est pas la nature.
SYGNE.--Votre raison l'est moins encore.
LE BARON TURELURE.--Un homme n'est pas une plante. Ce sont de fades
comparaisons!
La raison est notre nature propre qui est un ordre supérieur.
Comprenez-moi un peu! Comprenez au moins avant de mépriser!
Laissez-moi dire ce qu'il y a à dire de mon côté!
SYGNE.--Dites.
LE BARON TURELURE.--Je suis sûr que je vous intéresse.
Je sais bien que je ne vous ferai pas changer d'idée, mais
comprenez-moi au moins avant de me juger, ô, personne inclémente!
Et qui sait si je ne suis pas prêt à me convertir? Vidons cette
question entre nous.
Et puis cela fait toujours un meilleur sujet de conversation que toutes
ces diries d'âne et de chien!
Le chien de votre cousin, paraît-il! Un âne avec une vieille femme
dessus, ou un prêtre. Cela n'a pas de sens commun. Chacun sait que
Georges est en Angleterre. Tant mieux pour lui.
--Non.
Est-ce contre le Roi que la révolution a été faite, ou contre Dieu? ou
contre les nobles, et les moines, et les parlements, et tous ces corps
biscornus? Entendez-moi:
C'est une révolution contre le hasard! Quand un homme veut remettre son
bien ruiné en état,
Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement d'usage et de tradition,
ni continuer à faire simplement ce qu'il faisait.
Il a souci de choses plus anciennes qui sont la terre et le soleil,
Se fiant dans sa propre raison.
Où est le tort si dans la république aussi, si dans cette demeure
encombrée nous avons voulu mettre de l'ordre et de la logique, Faisant
un inventaire général, état de tous les besoins organiques, déclaration
des droits des membres de la communauté,
Et fond sur ces choses seulement qui sont évidentes à chacun?
SYGNE.--Tout sera donc réduit à l'intérêt.
LE BARON TURELURE.--L'intérêt est ce qui rassemble les hommes.
SYGNE.--Mais non point ce qui les unit.
LE BARON TURELURE.--Et qui les unira?
SYGNE.--L'amour seul qui a fait l'homme l'unit.
LE BARON TURELURE.--Grand amour que les rois et les nobles avaient pour
nous!
SYGNE.--L'arbre mort fait encore une bonne charpente.
LE BARON TURELURE.--Pas moyen d'avoir raison de vous! Vous parlez comme
Pallas elle-même, aux bons jours de cet oiseau sapient dont on la
coiffe.
Et c'est moi qui ai tort de parler raison.
Il ne s'agissait guère de raison au beau soleil de ce bel été de l'An
Un! Que les reines-claudes ont été bonnes, cette année-là, il n'y avait
qu'à les cueillir, et qu'il faisait chaud!
Seigneur! que nous étions jeunes alors, le monde n'était pas assez
grand pour nous!
On allait flanquer toute la vieillerie par terre, on allait faire
quelque chose de bien plus beau!
On allait tout ouvrir, on allait coucher tous ensemble, on allait
se promener sans contrainte et sans culotte au milieu de l'univers
régénéré, on allait se mettre en marche au travers de la terre délivrée
des dieux et des tyrans!
C'est la faute aussi de toutes ces vieilles choses qui n'étaient pas
solides, c'était trop tentant de les secouer un petit peu pour voir ce
qui arriverait!
Est-ce notre faute si tout nous est tombé sur le dos? Ma foi, je ne
regrette rien.
C'est comme ce gros Louis Seize! la tête ne lui tenait guère.
_Quantum potes, tantum aude!_ C'est la devise des Français.
Et tant qu'il y aura des Français, vous ne leur ôterez pas le vieil
enthousiasme, vous ne leur ôterez pas le vieil esprit risque-tout
d'aventure et d'invention!
SYGNE.--Il vous en reste quelque chose.
LE BARON TURELURE.--C'est ma foi vrai! et cela m'encourage à vous dire
tout de suite ce que je suis venu pour vous dire.
SYGNE.--Je ne tiens pas à l'entendre.
LE BARON TURELURE.--Vous l'entendrez cependant.
Mademoiselle Sygne de Coûfontaine,
Je vous aime et j'ai l'honneur de vous demander votre main.
SYGNE.--Vous m'honorez, Monsieur le Préfet.
LE BARON TURELURE.--Que diable! Il n'y a pas de quoi devenir ainsi
toute blanche, comme si je vous avais frappée au visage.
SYGNE.--Vous pouvez tout me dire, je n'ai pas de défenseur et je dois
tout entendre.
LE BARON TURELURE.--C'est moi plutôt qui suis en votre pouvoir.
Qu'avez-vous à craindre de ce triste éclopé?
SYGNE.--Je ne crains personne au monde.
LE BARON TURELURE.--Je le sais. Que vous êtes attrayante avec ces yeux
étincelants et cette bouche serrée qui sourit, comme quelqu'un qui
s'arme en silence!
Ah, je le sais, que je ne gagnerai rien sur vous et que tout est gardé!
Vous êtes la froideur même, la raison même, et c'est cela même qui me
met le feu au sang, c'est cela même qui m'attire et me désespère.
Ce visage parfait et ce cœur composé, l'ange ovale!
Vous êtes assurée et triomphale, tout a sa place qui ne peut être une
autre, tout est prompt et déterminé.
N'y a-t-il point de défaut dans ce cœur politique?
Ce n'est pas vous qui pour le sauver vous pencheriez vers le condamné à
mort et le prendriez dans les bras!
Mon corps est rompu, mon âme est dans les ténèbres et je tourne vers
vous mon visage plein de crimes et de désespoir!
SYGNE.--Comment osez-vous me parler ainsi?
LE BARON TURELURE.--J'ai osé d'autres choses plus fortes.
Si l'on n'osait que des choses raisonnables, le Roi serait encore sur
son trône.
Me voici comme le peuple de Paris quand il se jetait aux grilles de
Versailles avec fureur, appelant le Roi et la Reine!
SYGNE.--Leur sang et le nôtre ne vous suffit-il pas?
LE BARON TURELURE.--C'est l'âme même que je veux fléchir!
C'est une armée qu'on enfonce que je veux avoir encore, c'est la
panique d'une armée qui cède que je veux voir dans ces beaux yeux
sévères!
SYGNE.--Vous ne verrez rien de tel.
LE BARON TURELURE.--Je ne sais. Il faut que cela finisse.
Voilà dix ans que nous vivons face-à-face, et, il faut que je l'avoue,
C'est vous qui avez eu le meilleur.
Vous lisez tout dans mes yeux et jamais je ne trouve votre regard en
défaut.
Vous obtenez tout de moi et moi je n'ai rien de vous. Ah! le vieil
esclavage de ma mère continue!
Il fallait que je vous parle à la fin. Ne faites pas l'étonnée.
SYGNE.--Monsieur le Baron, il est vrai.
J'ai toujours trouvé en vous un homme bienveillant et courtois.
LE BARON TURELURE.--J'ai fait ce que j'ai pu.
SYGNE.--Vos conseils m'ont été précieux, votre patronage inestimable.
Je me reproche d'en avoir abusé.
LE BARON TURELURE.--Le profit a été pour nous deux.
SYGNE.--Pourquoi détruire ce qu'il y avait entre nous de possible?
Laissons les choses où elles sont. Est-ce qu'il est en mon pouvoir
d'être à vous?
LE BARON TURELURE.--Sygne,
Est-ce qu'il est en mon pouvoir de ne pas vous désirer?
SYGNE.--Il ne faut désirer que les choses raisonnables.
LE BARON TURELURE.--La raison est de s'arranger des faits comme on peut.
Et le fait est là que je vous aime, à quoi je ne peux rien.
La nature en sait plus long que vous et moi.
Et si je vous aime, c'est qu'il y a tout de même en vous quelque chose
qui est capable d'être aimé par moi.
J'irai donc à vous directement. Quand les instincts parlent si fort,
Plus qu'une chose à faire pour un homme! c'est d'en prendre le
commandement et de marcher à leur tête,
Faisant la demi-conversion par le flanc gauche.
SYGNE.--Mais quelles raisons de me parler de cela aujourd'hui?
LE BARON TURELURE.--Fortes et pertinentes.
SYGNE.--Laissez-moi le temps de réfléchir, avant que je vous donne
réponse.
LE BARON TURELURE.--Je le regrette, non. Il faut me répondre sur
l'heure.
N'essayez pas d'être la plus maligne avec moi.
SYGNE.--Vous savez que c'est peu de chose de dire que je ne vous aime
pas.
LE BARON TURELURE.--Mademoiselle, il est trop difficile de savoir ce
qui vous plaît.
Quand nous culbutions les kaiserliks à la baïonnette, cela ne leur
plaisait pas davantage.
SYGNE, _le considérant_.--Vous n'êtes pas agréable à voir.
LE BARON TURELURE.--Je ne suis pas agréable mais utile.
Dans quel mauvais cas vous a-t-on mise? C'est le ciel, je vous dis, qui
m'envoie pour vous sauver tout exprès!
Et non point vous seulement. Mais le sort de votre roi et de votre
religion.
Et de votre cousin lui-même, ce héros antique, notre vaillant Agénor.
Qui sait si vous ne le tenez pas en ce moment entre vos doigts délicats?
Ne me prenez pas pour un fanatique. La France d'abord. Je suis l'homme
du possible.
Que chacun fasse son devoir comme moi, et cela ira!
Le roi lui-même, il ne me fait pas peur, le jour qu'il me prendra pour
ministre.
SYGNE.--Pourquoi me parlez-vous de mon cousin Georges?
LE BARON TURELURE, _d'une voix tonnante_.--Parce qu'il est ici et que
je le tiens à la gorge.
SYGNE.--Prenez-le donc si vous en êtes capable.
LE BARON TURELURE.--Son sort vous est-il indifférent?
SYGNE.--Voici longtemps que nous avons fait notre pacte avec la mort.
LE BARON TURELURE.--Que m'importe votre cousin et ses farces misérables.
SYGNE.--Que m'importe le citoyen Turelure et ses ruses misérables?
LE BARON TURELURE.--J'ai en main de meilleurs otages.
Vous ne dites rien.
SYGNE.--Que sais-je de vos rêveries de gendarme?
LE BARON TURELURE, _à voix basse_.--Sygne, sauve ton Dieu et ton Roi.
_(Il la regarde fixement)._
SYGNE, _de même_.--Non, non, vilain boiteux, je ne suis pas pour toi!
LE BARON TURELURE.--Je vous jure que je suis venu ici sachant ce que je
faisais.
SYGNE.--Faites donc ce que vous avez à faire au plus vite.
LE BARON TURELURE.--Vous auriez tort de douter de moi. Vous savez que
je tiens ma parole.
SYGNE.--Ne doutez donc pas de la mienne davantage.
LE BARON TURELURE.--Sygne de Coûfontaine, qui faites l'orgueilleuse,
Je vous achèterai et vous serez à moi.
SYGNE.--Ne pouvez-vous prendre mes biens gratis?
LE BARON TURELURE.--Je prendrai la terre et la femme et le nom.
SYGNE.--Vous me prendrez, Toussaint Turelure?
LE BARON TURELURE.--Je prendrai le corps et l'âme avec lui.
Vos pères seront mes pères et vos enfants seront mes enfants.
SYGNE.--L'amour aura fait cette merveille.
LE BARON TURELURE.--La justice du moins, car voyez de quel prix je veux
vous payer.
SYGNE.--Je le sais. C'est à vous que je dois mon héritage.
LE BARON TURELURE.--A ma mère qui vous a nourrie.
SYGNE.--Aux vôtres qui ont tué tous les miens.
LE BARON TURELURE.--C'est nous donc doublement qui vous avons faite et
élevée.
SYGNE.--Monsieur le Préfet, vous avez ma réponse. Il suffit.
Est-il quelque autre chose encore qui vous retienne chez moi?
LE BARON TURELURE.--Une autre petite chose.
SYGNE.--Laquelle?
LE BARON TURELURE.--Vous avez ici la collection des Conciles.
Or vous savez que notre nouveau Théodose en tient un présentement en sa
capitale.
Préameneu m'a demandé une note à ce sujet.
Vous pensez bien que je n'ai pas Manzi à la Préfecture.
SYGNE.--Prenez ce que vous voudrez.
LE BARON TURELURE.--Le voici. Je reconnais la superbe ordonnance des
in-folio en peau de truie.
J'aime ces belles reliures italiennes.
_(Il se dirige en boîtant vers cette partie de la bibliothèque ou
est aménagée la porte secrète. SYGNE ouvre doucement le tiroir du
secrétaire et y enfonce la main.)_
LE BARON TURELURE, _le dos tourné à Sygne_.--Voilà bien l'ouvrage au
complet. Il est en parfait état et sans un grain de poussière.
SYGNE.--Je le ferai porter dans votre voiture.
LE BARON TURELURE.--Et qu'arriverait-il, je me le demande, si j'en
cueillais moi-même quelques tomes?
SYGNE.--Le poids des Conciles est trop lourd pour un préfet boiteux.
LE BARON TURELURE_ se retournant vivement et regardant Sygne en
face_.--Ce qui m'arriverait? Une balle de plomb dans la tête.
Adressée par une jolie main que voici. Vous avez certains bijoux dans
ce petit secrétaire.
SYGNE.--Ils ne me sont pas inutiles.
LE BARON TURELURE.--A quoi bon faire une grande tache sur le parquet?
Et que feriez-vous de ce grand cadavre de misère de Dieu? Le
mettriez-vous aussi dans ce tiroir avec vos autres petits secrets?
Je connais mieux que vous cette sainte maison et croyez que j'ai mis le
chat à tous les trous
SYGNE.--Toussaint Turelure, songez que je suis armée et ne m'induisez
pas en tentation.
LE BARON TURELURE.--Je m'en vais donc et vous laisse à vos réflexions.
Sygne de Coûfontaine, je vous laisse ces deux heures pour vous décider.
_(Entre LE CURE BADILON)._
Monsieur le Curé, j'ai bien l'honneur.
_(Il sort)._