Ne te laisse donc pas trop éblouir par les bons dîners et par les

fêtes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-à-dire, fier,

prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l'honneur et la

sincérité.

Bonsoir, mon ange; écris-moi. Aime ton vieux George, qui t'aime plus

que sa vie.

CXXXIX

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE

26 février 1836.

Je ne vous écris qu'un mot à la hâte, chère bonne et belle Marie. Je

suis accablée d'affaires, de travail et de courses. Je vous écris

d'une chambre d'auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart

d'heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n'est rien, qu'un signe et un

regard de tendresse jeté en courant à quelqu'un qu'on voudrait

embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous éloigne.

Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d'un ange.

Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu'il s'y trouve un

_madame_, dont je ne veux pas. Vous me parlez de coeur et de bourse.

Non, cela n'est pas inconvenant; l'offrir ou l'accepter est le plus

saint privilège de l'amitié, la plus sûre marque de l'antique loyauté.

Si j'avais besoin de pain, j'en recevrais de vous, et vous seriez

encore la plus obligée de nous deux; car vous êtes capable d'offrir au

premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d'en accepter que

de bien peu de mains.

Je n'irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon

coeur, si je le pouvais. Mais j'ai mes enfants qui m'attachent à ce

sol de France. Je ne pourrai plus m'absenter que pour quelques

semaines.

Grâce à Dieu, j'ai gagné mon procès et j'ai mes deux enfants à moi. Je

ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes

ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n'êtes

pas partie, j'irai vous voir en Suisse.

Écrivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits; écrivez

hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame

Allart vient de faire une brochure où il y a réellement des choses

fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour écrire autre

chose que des contes, et je n'ai pas la force de m'instruire.

Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n'ai

jamais entendu parler de ces gens-là. Je n'ai rien lu de ma vie, je ne

sais que ce que j'ai vu matériellement. En lisant votre lettre, je

m'_étonnais_ (le mot est modeste) de votre incommensurable supériorité

sur moi. Faites-en donc profiter le monde, vous le devez. Franz doit

vous y engager; moi, je vous en supplie.

Bonjour, ma douce et belle cénobite. Je vous écrirai une longue lettre

bien bête, et bien bonne enfant, à la première journée de repos et de

liberté que j'aurai.

Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m'empoisonner.

Heureusement que je n'ai pas peur de M. Franz, et que, s'il avait une

pareille idée, je le tuerais d'une chiquenaude. Il est vrai que vous

me tueriez après, et que je n'en serais pas plus avancée. Espérons que

la destinée nous préservera de ces catastrophes étranges, que

Ballanche appellerait... Ah! ma foi, je ne me souviens plus du mot.

Dites à Franz que j'ai lu _Orphée_ ces jours-ci, et que je suis tombée

dans des extases incroyables. C'est le premier ouvrage de Ballanche

que je lis. Je ne comprends pas tout; mais ce que je comprends

m'enchante. On prétend ici que cela me rendra tout à fait imbécile. Je

ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m'abandonniez pas dans le

malheur.

Mille tendresses.

CXL

A M. EUGÈNE PELLETAN, A PARIS

Bourges, 28 février 1836.

J'ai reçu votre lettre hier seulement. Je n'habite point Paris, et je

n'habite rien les trois quarts de l'année.

Vous avez prodigieusement d'esprit, d'imagination et de talent. Mais

votre simplicité est plus affectée que réelle.

Travaillez, vous êtes déjà poète, si, pour l'être, il suffit de faire

très bien les vers. S'il y faut quelque chose de plus, vous êtes

capable de l'acquérir.--Faites-vous imprimer quand vous l'aurez

acquis.

La plastique vous manque, vous le savez; cherchez-la en tout. Byron et

Goethe ne s'en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses

compositions.

Ne soyez d'aucune école, n'imitez aucun modèle. Ceux qui posent comme

tels envient presque toujours les qualités du talent qu'ils censurent

et éteignent chez leurs adeptes.

Fuyez Paris, c'est le tombeau des poètes et des artistes. Tout y est

_chic_.

_Le troupeau blanc des flots_ est admirable.

_De l'or avec du fer_ est détestable.

... _Rien faire qui vaille un sou_ n'aura jamais de grâce ni de sens.

... _De tout... de rien, du prix des moutons cette année_ est naïf et

charmant, etc., etc.

Ne soyez pas un composé de noble et de plat, de grand et d'étriqué.

Soyez correct, c'est plus rare que d'être excentrique par le temps qui

court. Plaire par le mauvais goût est devenu plus commun que de

recevoir la croix d'honneur.

Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n'a pas triomphé de ces

bons classiques dont il s'est moqué, quoiqu'en mille endroits il ait

été plus grand qu'eux. Les beautés de détail ne sont rien sans

l'ensemble.

Vivant comme je vis, je ne puis vous voir; mais je m'intéresse à vous.

Cela vous est dû. Je vous souhaite et vous prédis de l'avenir, si vous

êtes sévère envers vous-même, et patient. Si je puis vous obliger je

le ferai de bon coeur. Mais soyez sûr que, si vous produisez une bonne

oeuvre, vous n'aurez besoin de personne. Soyez sûr, au contraire, que

toutes les amitiés littéraires ne feront pas un vrai succès à une

production négligée.

Tout à vous.

GEORGE SAND.

CXLI

A M ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS

La Châtre, mars 1836.

Mon ami

J'admire beaucoup vos perplexités à propos du titre que vous devez me

donner. Il me semble que je m'appelle George et que je suis votre ami,

ou votre amie, comme vous voudrez. Je n'entends rien aux compliments.

Si je n'avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne

vous aurais pas témoigné confiance, estime et attachement. Après cela,

je ne sais plus ce qui peut vous gêner, et vous prie de vous souvenir

que je ne suis pas _bégueule_. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira;

mais écrivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille

fois de l'amitié que vous leur accordez. Ils n'en sentent pas le prix

maintenant; mais j'acquitterai leur dette d'affection et de

reconnaissance tant que je vivrai.

Ils sortiront tous deux aux vacances de Pâques, et vous serez à même

de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous

pour décharger Buloz d'un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte

de la conduite de monsieur mon fils. Morigénez-le paternellement;

c'est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison.

Solange est impayable avec son poignard dans le coeur ou dans

l'estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus

grand rôle dans sa vie. Elle découchera, je crois, pour les fêtes de

Pâques, et ma tante de l'Élysée-Bourbon[1] se chargera d'elle; car il

faut, par respect pour les moeurs, qu'elle ait son domicile chez des

femmes.

Serez-vous assez bon pour conduire son frère auprès d'elle quand il

voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour

surveiller ses allées: et venues, de manière qu'il ne soit qu'avec des

personnes sûres, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous,

sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz.

Je ne puis, quelque chagrin que j'éprouverai à vous perdre pour

longtemps peut-être, vous dissuader du voyage en Égypte. Voyager,

c'est apprendre; savoir, c'est exister. Vous n'irez pas en Orient et

vous n'en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances

qui vous feront très supérieur à ce que vous êtes déjà. Les gens du

monde et les femmes voyagent sans fruit; il n'en sera pas ainsi de

vous. Vous observerez, vous verrez différentes races d'hommes,

différents modes d'organisation sociale. Vous ne négligerez pas

d'apprendre leur histoire, si vous ne la savez déjà, et d'examiner

leurs penchants, leurs habitudes.

Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque mérite que je vous

reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d'une manière bien

importante ou bien utile. J'ai mes idées là-dessus. Je n'espère ni ne

désire vous les faire partager; car ce sont des idées qui font

souffrir ceux qui les ont et qui ne servent à rien pour les autres.

Mais je suis sûre que vous reviendrez plus avancé, plus rempli, par

conséquent plus calme et plus apte aux choses réelles.

Le seul inconvénient que je voie à cette détermination, c'est qu'un

séjour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le

sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n'aime

pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l'éprouve

souvent, et il n'y a pas vingt-quatre heures que j'ai eu une forte

lutte à soutenir contre moi-même pour m'en défendre, en présence d'un

homme politique d'un très grand aspect.

Je ne me suis enrôlée sous le drapeau d'aucun meneur, et, tout en

conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent

noblement une religion, je reste convaincue qu'il n'y a pas sous le

ciel d'homme qui mérite qu'on plie le genou devant lui. Mettez-vous au

service d'une idée, et non pas au pouvoir d'Enfantin. Les idées se

modifient et s'élargissent en présence de la vérité. Les systèmes

rêvés par des individus sont toujours arrêtés au beau milieu du

progrès par la fantaisie, l'erreur ou l'impuissance du Créateur, qui

ne veut pas de rébellion chez ses créatures. Prenez bien garde à cela.

J'ai causé avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec

Lamennais, avec Coëssin, avec le juste milieu, et, hier, avec

Robespierre en personne. J'ai trouvé chez tous ces hommes de grandes

doses de vertu, de probité, d'intelligence et de raison, et celui qui

m'a le plus agitée, c'est celui dont je hais le plus les idées et dont

j'admire le plus l'individualité. C'est le dernier, ce qui prouve

qu'il est facile d'égarer les hommes et d'abuser des dons de Dieu;

mais je fais serment devant lui que, si l'extrême gauche vient à

régner, ma tête y passera comme bien d'autres, car je dirai mon mot.

Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes rénovatrices,

c'est un gaspillage de sentiments généreux et de pensées élevées;

c'est une tendance à l'amélioration sociale; une impossibilité de

produire pour le moment, faute de tête à ce grand corps aux cent bras,

qui se déchire lui-même, ne sachant à quoi s'attaquer. Ce conflit ne

fait encore que bruit et poussière. Nous ne sommes pas dans l'ère où

il construira des sociétés, et les peuplera d'hommes perfectionnés.

Croyez le contraire si vous voulez. L'espérance est chose bonne et

fortifiante. Mais, plus vous croirez à un prochain succès, plus vous

devez le hâter par des efforts inouïs. Travaillez à élargir vos

cerveaux. Ce qui vous perd tous, c'est leur étroitesse. Vous n'y

pouvez loger qu'un plan de campagne. Quand le terrain change de

nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au

bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tête,

et vous vous faites un point d'honneur imbécile et fatal de n'en pas

changer à mesure que vous vous éclairez.

Je voudrais voir un homme d'intelligence et de coeur chercher partout

la vérité et l'arracher par morceaux à chacun de ceux qui l'ont

dépecée et partagée entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes

les sectes pour les connaître et les juger. Je voudrais qu'au lieu de

le mépriser et de le railler pour sa mobilité, les hommes

l'écoutassent comme le plus éclairé et le plus zélé des prêtres de

l'avenir.

Mais on fait une vertu de l'obstination,--cela convenant aux passions

des uns, à l'ignorance des autres.--Si vous n'êtes pas d'une

organisation magnifique pour être un chef (et vous êtes d'une nature

cent fois trop élevée pour être un soldat), n'ayez ni présomption

folle ni servilisme d'humilité. Vous n'êtes donc destiné ni à

commander ni à servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis: un jour,

vous ne croirez plus à aucune secte religieuse, à aucun parti

politique, à aucun système social. Vous ne verrez pour les hommes

qu'une possibilité d'amélioration soumise à mille vicissitudes. Vous

verrez qu'il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou

de papier suivant la saison, mais qu'ils étoufferaient vite dans vos

palais de diamant, rêves de jeunesse!

Allez toujours, vivez! Aidez à fournir une pierre pour un édifice qui

ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de

mieux en mieux les générations futures. Travaillez pour que ce qui va

mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d'orgueil. Il

vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de

tomber dans le découragement, comme vous avez déjà fait par moments;

et convenez que, dans ces moments-là, vous êtes sensiblement

au-dessous de vous-même.

Il ne serait pas impossible qu'au milieu de tous mes sermons, je me

misse aussi à labourer le champ avec une épingle noire et un

cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l'Égypte. Il est possible que

je m'y fasse envoyer pour tâcher d'opérer une fusion entre cette

nuance et une autre.

Ma vie de femme est finie, et, puisqu'on m'a fait une petite

réputation et une sorte d'influence (que je n'ai ni ambitionnée ni

méritée), il m'arrivera peut-être de faire aussi de mon côté un métier

de jeune homme.

J'ai regret à ces trésors de vertu et de courage qui s'isolent les uns

des autres, et, si je pouvais réussir à fondre ensemble le produit de

cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu

égard à la force des miens. Ne parlez de cela à personne et

attendez-moi jusqu'au mois de mai. Je vous dirai où j'en suis.

Adieu, mon ami. A vous de tout coeur.

GEORGE SAND.

[1] Madame Maréchal.

CXLII

A M. FRANZ LISZT, A GENÈ

La Châtre, 5 mai 1836.

Mon bon enfant et frère,

Je vous prie de me pardonner mon énorme silence. J'ai été bien agitée

et terriblement occupée depuis que je ne vous ai écrit. Mon procès a

été gagné; puis l'adversaire, après avoir engagé son honneur à ne pas

plaider, s'est mis à manquer de parole et à oublier sa signature et

son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la

possession de mes enfants et la sécurité de ma vie n'étaient en jeu,

vraiment ce ne serait pas la peine de les défendre au prix de tant

d'ennuis. Je combats par devoir plutôt que par nécessité.

Voilà les raisons de mon long silence. J'attendais toujours que mon

sort fût décidé pour vous dire le présent et l'avenir. De lenteur en

lenteur, la chère Thémis m'a conduite jusqu'à ce jour, sans que je

puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps près

de vous, sans tous ces déboires. C'est mon rêve, c'est l'Eldorado que

je me fais quand je puis avoir, entre le procès et le travail, un

quart d'heure de rêvasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau château en

Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne

Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse,

avec l'illustre docteur _Ratissimo_?

Hélas! je suis un pauvre diable bien misérable! J'ai toujours vécu le

nez en l'air, le nez dans les étoiles, tandis que le puits était à mes

pieds, et qu'un tas de myrmidons crottés, criards, haineux je ne sais

de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tâchaient de m'y faire rouler.

Espérons!

Si vous ne partez qu'à la fin de juin, peut-être pourrai-je encore

vous aller trouver et passer quelques jours avec vous; après quoi,

vous vous envolerez pour l'Italie, heureux oiseau à qui l'on n'arrache

pas méchamment et cruellement les ailes; et moi, plus éclopée et plus

modeste, j'irai m'asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche,

pour y dormir le reste de la saison.

J'ai été à Paris passer un mois, j'y ai vu tous mes amis: Meyerbeer,

sur qui j'écris assez longuement à l'heure qu'il est (j'adore _les

Huguenots_); madame Jal[1], pour qui j'ai eu le bonheur de faire

quelque chose; votre mère, qui a eu la bonté de venir m'embrasser;

Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je

n'ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s'il a écrit contre moi.

C'est vous qui me l'apprenez; je n'irai pas aux informations. J'ai le

bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler.

Je ne comprends rien à Sainte-Beuve. Je l'ai aimé, _fraternellement_.

Il a passé sa vie à me vexer, à me grogner, à m'épiloguer et à me

soupçonner; si bien que j'ai fini par l'envoyer au diable. Il s'est

fâché, et nous sommes brouillés, à ce qu'il paraît. Je crois qu'il ne

se doute pas de ce que c'est que l'amitié, et qu'il a, en revanche,

une profonde connaissance de l'amour de soi-même, pour ne pas dire de

_soi seul_.

_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensées communes,

sentiment faux, style lâché, vers plats et diffus, sujet rebattu,

personnages traînant partout, affectation jointe à la négligence;

mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui

n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'à sept fois de

suite en pleurant comme un âne. Ces endroits sont faciles à noter; ce

sont tous ceux qui ont rapport au sentiment _théosophique_, comme

disent les phrénologues. Là, le poète est sublime; la description,

souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits,

délicieuse. En somme, il est fâcheux que Lamartine ait fait _Jocelyn_,

et il est heureux pour l'éditeur que _Jocelyn_ ait été fait par

Lamartine.

J'ai fait connaissance avec lui. Il a été très bon pour moi. Nous

avons fumé ensemble dans un salon qui est extrêmement bonne compagnie,

mais où on me passe tous mes caprices; il m'a donné de bon tabac et de

mauvais vers. Je l'ai trouvé excellent homme, un peu maniéré et très

vaniteux. J'ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m'a semblé

beaucoup meilleur garçon, plus simple et plus franc, mais pas assez

sérieux pour moi; car je suis très sérieuse, malgré moi et sans qu'il

y paraisse.

Je me suis brouillée avec madame A..., qui est une bavarde. J'ai fait

connaissance et amitié avec David Richard[2]. Il y a entre nous deux

liens: l'abbé de Lamennais, que j'adore, comme vous savez, et Charles

Didier, qui est mon vieux et fidèle ami. A propos, vous me demandez ce

qui en est d'une nouvelle histoire sur mon compte, où il jouerait un

rôle?--Je ne sais ce que c'est. Que dit-on?--Ce qu'on dit de vous et

de moi. Vous savez comme c'est vrai; jugez du reste. Beaucoup de gens

disent à Paris et en province que ce n'est pas madame d'... qui est à

Genève avec vous, mais moi. Didier est dans le même cas que vous, à

l'égard d'une dame qui n'est pas du tout moi.

Je n'ai pas vu madame Montgolfier. Elle m'a écrit et m'a envoyé votre

lettre. Je lui répondrai à Lyon, je n'en ai pas encore eu le temps.

Cette lettre de vous est la troisième à laquelle je n'avais pas encore

répondu. Je vous en donne aujourd'hui pour votre argent.--Bonjour! il

est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas

arrive jusqu'à moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et

sale, que j'habite au sein de la jolie ville de la Châtre,

sous-préfecture recommandable, où ma pauvre poésie se bat les flancs

contre l'atmosphère mortelle. Si vous voyiez ce séjour, vous ne

comprendriez pas que je m'en accommode; mais j'y ai de bons amis, des

hôtes excellents, et, à deux pas de la ville, des promenades

charmantes, une Suisse en miniature.

Adieu, cher Franz. Dites à Marie que je l'aime, que c'est à son tour

de m'écrire; au docteur _Ratto_, qu'il est un pédant, parce qu'il ne

m'écrit pas. Vous, je vous embrasse de coeur.

J'oubliais de vous dire que j'ai fait un roman en trois volumes

in-octavo, rien que ça! Je ne peux pas le faire paraître avant la fin

de mon procès, parce qu'il est trop républicain. Buloz, qui l'a payé,

enrage[3].--Vous, qu'est-ce que c'est que toute cette musique que vous

faites? Quand, où et comment l'entendrai-je? Que vous êtes heureux

d'être musicien!

GEORGE.

[1] Femme de lettres.

[2] Le docteur David Richard, savant phrénologiste, ami de l'abbé de

Lamennais et de Charles Didier.

[3] _Engelvald_, roman dont l'action se passait au Tyrol et qui fut

détruit.

CXLIII

A M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, A PARIS

La Châtre. 23 mai 1836.

J'espère, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t'avoir pas écrit la

victoire que les tribunaux m'ont accordée.

Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tête, et, si j'avais pu

oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que

ma biographie matrimoniale fût insérée dans _le Droit_; tu la liras,

ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en _embêter_ une seconde fois.

Ensuite, je n'ai pas cru manquer à l'amitié, j'ai cru user de son plus

doux privilège en me reposant sur _mes lauriers_. Ma paresse a fait

des mécontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si

affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas songé à me bouder,

que tu n'as pas douté de mon affection, et n'en parlons plus.

Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je végète. Couchée sur

une terrasse, dans un site délicieux, je regarde les hirondelles

voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de

nuages, les hannetons donner de la tête contre les branches, et je ne

pense à rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois

de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus désirable des

crétinismes connus.

M. D... est toujours campé à Nohant, tandis que mes bons amis de la

Châtre continuent à me donner l'hospitalité. J'attends qu'il formule

un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon

sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison

présente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fût fini. On me

dit qu'il désire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si

c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant

une fin à ces incertitudes.

Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement.

GEORGE.

CXLIV

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE

La Châtre, 25 mai 1836.

Vous avez bien fait de décacheter ma lettre, c'est une bonne action

dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si

affectueuse réponse. La seule chose qui me peine véritablement, c'est

votre départ si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne

serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi

facile d'aller vous rejoindre, car où vous trouverais-je? Quoi que

vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'écrire, ne fût-ce que

deux lignes, pour me dire où vous êtes et combien de temps vous y

restez. Rien ne me fera renoncer à l'espérance d'aller vivre quelques

semaines près de vous. C'est un des plus doux rêves de ma vie, et,

comme, sans en avoir l'air, je suis très persévérante dans mes

projets, soyez sûre que, malgré _les destins et les flots_, je les

réaliserai.

Pour le moment, je ferais mal de m'absenter du pays. Mes adversaires,

battus au grand jour, cherchent à me nuire dans les ténèbres. Ils

entassent calomnies sur absurdités pour m'aliéner d'avance l'opinion

de mes juges. Je m'en soucie assez peu; mais je veux pouvoir rendre

compte, jour par jour, de toutes mes démarches. Si j'allais à Genève

maintenant, on ne manquerait pas de dire que j'y vais voir Franz

seulement et de trouver la chose très criminelle. Ne pouvant dire

qu'entre Franz et moi il y a un bon ange dont la présence sanctifie

notre amitié, je resterais sous le poids d'un soupçon qui servirait de

prétexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants.

S'il ne s'agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier

un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progéniture, mes

seules amours, et à laquelle je sacrifierais les sept plus belles

étoiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Genève

sans me dire où vous allez. Cet hiver, je serai libre, j'aurai quelque

argent (bien que je n'aie pas hérité de vingt-cinq sous: c'est un

ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j'irai

certainement courir après vous, loin des huissiers, des avoués et des

rhumatismes.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 18 / 19 段