peux bien rire de _la poire_, si cela t'amuse; mais il ne faut avoir
de haine pour personne à ton âge. Cela ne sert à rien, tu ne peux
faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de
l'humanité. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l'ennemi de
l'humanité; mais, quand tu le traites de _grosse bête_, tu te trompes
beaucoup. C'est peut-être l'homme le plus fin et le plus habile de
France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et,
au lieu de répandre l'amour de la vertu autour de lui, il déshonore de
son mieux tout ce qui l'entoure. Il déshonore réellement la France qui
le supporte. C'est un grand malheur de voir qu'un seul homme peut, en
caressant les vices et les mauvais sentiments, dégrader toute une
nation et l'entraîner dans le mal.
Tu raisonnes très bien d'ailleurs, seulement tu fais encore une erreur
en disant: «_La nature_ a été injuste envers une grande partie du
genre humain;» tu veux dire _la société_.
La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mère; c'est Dieu, ou du
moins c'est son ouvrage; c'est elle qui nous donne les moissons, les
forêts, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j'aime tant,
et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre
d'elle-même toutes ses productions à l'homme qui sème et recueille.
Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en
passant, et les légumes viennent aussi beaux dans le terreau d'un
simple jardinier que dans le jardin d'un prince.
_La société_, c'est autre chose: ce sont les conventions faites entre
les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n'est pas
la justice, ce n'est pas le sentiment de la nature qui a dicté ces
lois, c'est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les
infirmes n'ont rien eu du tout. Le droit d'héritage a conservé cette
inégalité; et puis, dans les temps civilisés, comme le nôtre par
exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et
n'en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont
et seront toujours dans une affreuse misère, si on ne fait rien pour
eux. Dis donc que la société est injuste, et non pas la nature.
Nous parlerons de tout cela souvent et peu à peu nous nous entendrons.
Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l'esprit. Tu vas bientôt
lire un très beau livre que l'on donne heureusement dans les collèges:
c'est le _De viris illustribus_, par Plutarque. Il faudra le lire avec
attention. Tout ce qu'il y a de beau dans l'âme humaine est senti et
indiqué dans ce livre.
J'irai à Paris pour Noël, parce que tu auras plusieurs jours de sortie
et que j'en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties
que tu auras eues avec ton père, depuis le jour de son arrivée à Paris
jusqu'à Noël. N'y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et
souviens-toi de tout ce que je t'ai recommandé. Tu as très bien fait
de ne pas montrer ta lettre à Buloz. Il faut garder les lettres que je
t'écris pour toi seul.
Adieu, mon amour; je t'embrasse mille fois.
Ton GEORGE.
CXXXV
AU MÊME
La Châtre, 3 janvier 1836.
J'ai reçu ta lettre, mon enfant chéri, et je vois que tu as très bien
compris la mienne; ta comparaison est très juste, et, puisque tu te
sers de si belles métaphores, nous tâcherons de monter ensemble sur la
montagne où réside la vertu. Il est, en effet, très difficile d'y
parvenir; car, à chaque pas, on rencontre des choses qui vous
séduisent et qui essayent de vous en détourner. C'est de cela que je
veux te parler, et le défaut que tu dois craindre, c'est le trop grand
amour de toi-même. C'est celui de tous les hommes et de toutes les
femmes.
Chez les uns, il produit la vanité des rangs; chez d'autres,
l'ambition de l'argent; chez presque tous, l'égoïsme. Jamais aucun
siècle n'a professé l'égoïsme d'une manière aussi révoltante que le
nôtre. Il s'est établi il y a cinquante ans une guerre acharnée entre
les sentiments de justice et ceux de cupidité. Cette guerre est loin
d'être finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment.
Quand tu seras plus grand, tu liras l'histoire de cette révolution
dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas à la
raison et à la justice. Cependant, ceux qui l'avaient entreprise n'ont
pas été les plus forts et ceux qui y ont travaillé avec le plus de
générosité ont été vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les
plaisirs, ne se servaient du grand mot de République que pour être des
espèces de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-là furent
donc les maîtres; car le peuple est faible, à cause de son ignorance.
Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs
lumières, il en est un sur mille qui préfère le plaisir de faire du
bien à celui d'être riche et comblé d'amusements et de vanité. Ainsi,
la classe la moins nombreuse, celle qui reçoit de l'éducation,
l'emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe
soit la masse des nations.
Vois quel est l'avantage et la nécessité de l'éducation. Sans elle, on
vit dans une espèce d'esclavage, puisque, tous les jours, un paysan
sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dépendance d'un
homme méchant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l'avantage
de savoir lire et écrire. Vois ce qu'est un homme qui, ayant reçu de
l'éducation, n'en est pas meilleur pour cela. Vois combien est
coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les
besoins de ses semblables, pouvant consacrer son coeur et sa vie à les
secourir, s'endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux,
ou se remplit le ventre à une bonne table en se disant: «Tout est
bien, la société est parfaitement organisée. Il est juste que je sois
riche et qu'il y ait des pauvres. Ce qui est à moi, est à moi; donc,
je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas à manger, chapeau
bas, et, quand même ils seraient bien polis, je dois les mettre
brutalement à la porte, s'ils m'importunent. Je le fais parce que j'en
ai le droit.»
Voilà le raisonnement de l'égoïste, voilà les sentiments de cette
immense armée de coeurs impitoyables et d'âmes viles qui s'appelle la
_garde nationale_. Parmi tous ces hommes qui défendent la propriété
avec des fusils et des baïonnettes, il y a plus de bêtes que de
méchants. Chez la plupart, c'est le résultat d'une éducation
antilibérale. Leurs parents et leurs maîtres d'école leur ont dit, en
leur apprenant à lire, que le meilleur état de choses était celui qui
conservait à chacun sa propriété. Ils appellent révolutionnaires,
brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du
peuple.
C'est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans âme
ou sans raison, que je t'écris en particulier et _en secret_, ce que
je pense de tout cela. Réfléchis et dis-moi si cela se présente de
même à ton esprit et à ton coeur. Dis-moi si tu trouves juste cette
manière de partager inégalement les produits de la terre, les fruits,
les grains, les troupeaux, les matériaux de toute espèce, et l'or (ce
métal qui représente toutes les jouissances, parce qu'un petit
fragment se prend en échange de tous les autres biens). Dis-moi, en un
mot, si la répartition des dons de la création est bien faite, lorsque
celui-ci a une part énorme, cet autre une moindre, un troisième
presque rien, un quatrième rien du tout!
Il me semble que la terre appartient à Dieu, qui l'a faite, et qui l'a
confiée aux hommes pour qu'elle leur servît d'éternel asile. Mais il
ne peut pas être dans ses desseins que les uns y crèvent d'indigestion
et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire
là-dessus ne m'empêchera pas d'être triste et en colère quand je vois
un mendiant pleurant à la porte d'un riche.
Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t'écrive
encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des
conversations avant que je t'en parle. Je ne veux pas t'en dire trop
long à la fois: il faut que tu aies le temps de réfléchir à chaque
chose, et de me répondre à mesure si tu penses comme moi et si tu
comprends bien. Nous en restons là. _L'amour de soi-même est ce qu'il
faut modérer, limiter et diriger._ C'est-à-dire qu'il faut s'habituer
à trouver le bonheur qui coûte le moins d'argent et qui permet d'en
donner davantage à ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble
cette vertu, et, si nous n'y atteignons pas tout à fait, du moins nous
aurons des principes justes et de bonnes intentions.
Je ne te cache pas, et tu peux déjà t'en apercevoir, que les principes
dont je te parle sont tout à fait en opposition avec ceux de vos
lycées. Les lycées, dirigés par l'esprit du gouvernement, professeront
toujours le principe régnant. Ils vous prêcheraient l'Empire et la
guerre, si Napoléon était encore sur le trône. Ils vous diraient
d'être républicains, si la République était établie. Il ne faut pas
t'occuper des réflexions que vos professeurs ou même les livres que
l'on vous donne font sur l'histoire. Ces livres sont dictés à des
pédants, esclaves du pouvoir.
Souvent, en lisant l'histoire des grandes actions des temps antiques,
écrite par les hommes d'aujourd'hui, tu verras que les héros sont
traités de scélérats. Ton bon sens et la justice de ton coeur
redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras
le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis
le commencement du monde, ceux qui ont travaillé pour la liberté et
l'honneur de leurs frères sont des grands hommes. Ceux qui ont
travaillé pour leur propre renommée et pour leur ambition personnelle
sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes
qualités. Ceux qui n'ont songé qu'à leurs plaisirs sont des brutes.
Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrète et que
tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je désire aussi que
tu n'en dises pas un mot à ton père: tu sais que ses opinions
diffèrent des miennes. Tu dois écouter avec respect tout ce qu'il te
dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idées et
les miennes, celles qui te paraîtront meilleures. Je ne te demanderai
jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce
que je t'écris.
Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta _baraque_ au collège; je
te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta réponse
trois ou quatre jours après.
Comprends tu bien? De cette manière, personne ne verra ce que nous
nous écrivons, et nous n'aurons pas de contradictions. Tu auras le
temps de lire mes lettres et d'y répondre sans te presser.
Mon ange chéri, tu es ce que j'aime le mieux au monde. Je suis venue
passer quelque temps à la Châtre; je demeure chez Duteil.
Adieu; je t'embrasse mille fois. Apprends bien d'histoire, c'est un
grand point.
CXXXVI
A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
La Châtre, 4 février 1836.
Qu'as-tu donc, bon vieux? manques-tu de courage? t'est-il arrivé
quelque chose de pis que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si consterné
et si abattu? Ta lettre m'inquiète beaucoup. Si tu ne peux venir me
voir, et que je puisse te donner un peu de coeur, j'irai te voir la
semaine prochaine. Mon affaire est remise à quinzaine; c'est le seul
mal que le président ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste, cette
affaire étant imperdable au dire de tous, et le ministère public ayant
conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m'inquiète pas.
Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta mort morale! Les hommes comme
toi ne sont pas appelés à une pareille fin. Il y a, en toi, une si
grande sérénité de vertu, que l'intelligence ne peut que gagner avec
les années, et même avec les fatigues et les douleurs. C'est là le
fouet, l'aiguillon des grandes âmes. Je redoute pour toi les
préoccupations de l'amour et je crains quelque chose comme cela dans
ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et je te donnerai le
courage de briser, s'il le faut, des liens funestes. L'amour, tel que
la plupart des hommes et des femmes l'entend, n'est fait que pour les
enfants. Il ne convient pas aux esprits sérieux; il les tiraille et
les torture sans jamais les satisfaire.
Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour te confesser, et pour te
remettre à flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux; tu n'as même pas
le droit de souffrir pour ton propre compte. C'est une terrible tâche;
mais c'est une grande destinée. Porte le joug et ne te laisse pas
tomber dessous. Tu te dois à ta famille, tu te dois à moi aussi, ton
meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand
spectacle de la volonté persistante qui m'a soutenue dans mes luttes,
qui m'a grandie depuis que je te connais.
Songe à cela. Tu es l'homme que j'estime le plus. Je ne puis
m'habituer désormais à vivre sans toi. Songe, vieux Montagne, à ton
Laboëtie, qui t'a connu, étant déjà vieux, et qui s'est dépêché de
t'aimer beaucoup afin de réparer le temps perdu.
Réponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul
dans cette crise.
Tout à toi. G.
CXXXVII
A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
La Châtre, 11 février 1836.
C'est le mardi gras qu'on prononce mon jugement en séparation.
Je ne puis aller à Paris par conséquent avant le mois de mars. J'en ai
bien du regret, d'abord parce que j'ai grand besoin de voir mes
enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fête.
Tâchez qu'il y en ait un autre où je puisse me trouver.
J'aime vos prolétaires, d'abord parce qu'ils sont prolétaires, et puis
parce que je crois qu'il y a en eux la semence de la vérité, le germe
de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets.
Dites-leur que je tiens extraordinairement aux étrennes qu'ils ont
bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, dès
que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que
notre méchante civilisation le permet. Rappelez-moi particulièrement
au souvenir de Vinçard.
Que devenez-vous, mon ami? Allez-vous en Égypte? Si je gagne mon
procès, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement
projeté de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon
petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je
pourrai toujours vous conduire jusqu'à la frontière, si vous prenez
votre volée dans un moment où les plumes repousseront à mon aile. Là,
je vous saluerai et vous suivrai de l'oeil jusqu'à l'horizon.
Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il
refusé à la jeunesse? Je le crois en me sentant devenir de plus en
plus calme et satisfaite à mesure que je redescends la vie. _La
jeunesse est un bonheur par elle-même, ses distractions lui
suffisent._ Ceci n'est pas de moi. Je crois que c'est vrai.
Adieu, mon cher Jules César; portez-vous bien, _et me ama_.
GEORGE.
A LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS
La Châtre, 15 février 1836.
Ne pouvant vous remercier chacun séparément aujourd'hui, permettez,
frères, que je vous remercie collectivement en m'adressant à Vinçard.
Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de
charme et de bonté. Je ne méritais pas votre attention, et je n'avais
rien fait pour être honorée à ce point. Je ne suis pas une de ces âmes
fortes et retrempées qui peuvent s'engager par un serment dans une
voie nouvelle. D'ailleurs, fidèle à de vieilles affections d'enfance,
à de vieilles haines sociales, je ne puis séparer l'idée de
_république_ de celle de _régénération_; le salut du monde me semble
reposer sur nous pour détruire, sur vous pour rebâtir. Tandis que les
bras énergiques du républicain feront la _ville_, les prédications
sacrées du saint-simonien feront la _cité_. Je l'espère ainsi. Je
crois que mes vieux frères doivent frapper de grands coups, et que
vous, revêtus d'un sacerdoce d'innocence et de paix, vous ne pouvez
tremper dans le sang des combats vos robes lévitiques. Vous êtes les
prêtres, nous sommes les soldats: à chacun son rôle, à chacun sa
grandeur et ses faiblesses. Le prêtre s'épouvante parfois de
l'impatience belliqueuse du soldat, et le soldat, à son tour, raille
la longanimité sublime du prêtre. Soyons tranquilles pour l'avenir.
Nous tomberons tous à genoux devant le même Dieu, et nous unirons nos
mains dans un saint transport d'enthousiasme, le jour où la vérité
luira pour tous; la vérité est une.
Ces temps sont loin; nous avons, je le pense, des siècles de
corruption à traverser, et, tandis qu'il arrivera souvent encore à
votre phalange sacrée de chanter dans des solitudes sans écho, il nous
arrivera peut-être bien, à nous autres, de traverser en vain la _mer
rouge_ et de lutter contre les éléments, le lendemain du jour où nous
croirons les avoir soumis. C'est le destin de l'humanité d'expier son
ignorance et sa faiblesse par des revers et par des épreuves. Votre
mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume
de l'union et de l'espérance. Accomplissez donc cette tâche sacrée, et
sachez que vos frères ne sont pas les hommes du passé, mais ceux de
l'avenir.
Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave, à mes yeux,
et je vous le dirai dans la sincérité de mon coeur, parce que je vous
aime trop pour vous cacher une seule des pensées que vous m'inspirez.
Vous avez cherché à vous éloigner de nous. Ce tort, nous l'avons eu à
votre exemple et les deux familles, les enfants de la même mère, de la
même idée, veux-je dire, se sont divisés sur le champ de bataille.
Cette faute retardera la venue des temps annoncés. Elle est plus grave
chez vous, qui êtes des envoyés de paix et d'amour, que chez nous, qui
sommes des ministres de guerre, des glaives d'extermination.
Quant à moi, solitaire jeté dans la foule, sorte de rapsode,
conservateur dévot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur
silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indécis et stupéfait
du grand Spinosa, sorte d'être souffrant et sans importance qu'on
appelle un poète, incapable de formuler une conviction et de prouver,
autrement que par des récits et des plaintes, le mal et le bien des
choses humaines, je sens que je ne puis être ni soldat ni prêtre, ni
maître ni disciple, ni prophète ni apôtre; je serai pour tous un frère
débile mais dévoué; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je
n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la
guerre sainte et la sainte paix; car je crois à la nécessité de l'une
et de l'autre. Je rêve dans ma tête de poète des combats homériques,
que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien
au milieu desquels je me précipite sous les pieds des chevaux, ivre
d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je rêve aussi, après la
tempête, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels
parés de fleurs, des législateurs couronnés d'olivier, la dignité de
l'homme réhabilitée, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la
femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercée par le prêtre
sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par l'homme sur la femme. Un
gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination,
persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au
diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis
l'enfant de mon siècle, j'ai subi ses maux, j'ai partagé ses erreurs,
j'ai bu à toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus
fervent que la masse pour désirer son salut, je ne suis pas plus
savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gémir et
prier sur cette Jérusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore
salué son messie. Ma vocation est de haïr le mal, d'aimer le bien, de
m'agenouiller devant le beau.
Traitez-moi donc comme un ami véritable. Ouvrez-moi vos coeurs et ne
faites point d'appel à mon cerveau. Minerve n'y est point et n'en
saurait sortir. Mon âme est pleine de contemplations et de voeux que
le monde raille, les croyant irréalisables et funestes. Si je suis
porté vers vous d'affection et de confiance, c'est que vous avez en
vous le trésor de l'espérance et que vous m'en communiquez les feux,
au lieu d'éteindre l'étincelle tremblante au fond de mon coeur.
Adieu; je conserverai vos dons comme des reliques; je parerai la table
où j'écris des fleurs que les mains industrieuses de vos soeurs ont
tissées pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vinçard m'a
adressé, et les douces prières de vos poètes se mêleront dans ma
mémoire à celles que j'adresse à Dieu chaque nuit. Mes enfants seront
parés de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destinés
à mon usage leur passeront comme un héritage honorable et cher. Tout
mon désir est de vous voir bientôt et de vous remercier par
l'affectueuse étreinte des mains.
Tout à vous de coeur.
GEORGE SAND.
CXXXVIII
A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
La Châtre, 17 février 1836.
Mon bon petit,
Voici le carnaval, tout le monde s'amuse, ou fait semblant de
s'amuser. Moi, je m'amuserais, si je t'avais, et tu t'amuserais aussi.
Je suis chez Duteil, nous passons très gaiement les jours gras. Tous
les soirs, nous avons bal masqué. Je déguise tous les enfants, Duteil
prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si
tu étais là, avec ta soeur, la fête serait complète. Hélas! tous ces
mioches me font sentir l'absence des miens.
Si j'étais libre de quitter mes affaires, ce n'est pas avec eux que je
serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres
petits. Vous amusez-vous, du moins? Tu es sorti avec ton père, Solange
avec ma tante; racontez-moi à quoi vous avez passé le temps. Il est
bien facile de s'amuser avec les gens qu'on aime. Pour moi, il n'y a
pas de vrai plaisir sans vous.
Aux vacances, nous nous amuserons; car s'amuser, c'est être heureux,
et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n'avons
besoin de personne pour être joyeux toute la journée.
J'espérais être à Paris ces jours-ci; mais les gens avec lesquels je
suis en affaires m'ont fait attendre et retardée. Il me faut donc
attendre encore quinze jours avant d'aller t'embrasser. Garde-moi des
_sorties_ pour le mois de mars, afin que je t'aie le jeudi et le
dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c'est certain, et
je ne prévois plus d'obstacle possible à mon voyage. N'en parle
cependant pas; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire
de ce que je t'écris, pas même les choses en apparence les plus
indifférentes.
Tu vas donc chez la reine? c'est fort bien, tu es encore trop jeune
pour que cela tire à conséquence; mais, à mesure que tu grandiras, tu
réfléchiras aux conséquences des liaisons avec les aristocrates. Je
crois bien que tu n'es pas très lié avec Sa Majesté et que tu n'es
invité que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si
tu avais dix ans de plus, tes opinions te défendraient d'accepter ces
invitations.
Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de
la puissance, et les amusements que Montpensier t'offre sont déjà des
faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent à rien; mais, s'il
arrivait qu'on te fît, devant lui, quelque question sur tes opinions,
tu répondrais, j'espère, comme il convient à un enfant, que tu ne peux
pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sûre, comme il convient
à un homme, que tu es républicain de race et de nature; c'est-à-dire
qu'on t'a enseigné déjà à désirer l'égalité, et que ton coeur se sent
disposé à ne croire qu'à cette justice-là. La crainte de mécontenter
le prince ne t'arrêterait pas, je pense. Si, pour un dîner ou un bal,
tu étais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui
déplaire par ta franchise, ce serait déjà une grande lâcheté.
Il ne faut pourtant jamais d'arrogance déplacée. Si tu allais dire,
devant cet enfant, du mal de son père, ce serait un espèce de crime.
Mais, si, pour être bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque
tu sais qu'il n'y a que du mal à en dire, tu serais capable de vendre
un jour ta conscience pour de l'argent, des plaisirs ou des vanités.
Je sais que cela ne sera pas; mais je dois te montrer les
inconvénients des relations avec ceux qui se regardent comme
supérieurs aux autres, et à qui la société donne, en effet, de
l'autorité sur vous.
Garde-toi donc de croire qu'un prince soit, par nature, meilleur et
plus utile à écouter qu'un autre homme. Ce sont, au contraire, nos
ennemis naturels, et, quelque bon que puisse être l'enfant d'un roi,
il est destiné à être tyran. Nous sommes destinés à être avilis,
repoussés ou persécutés par lui.