dont il a posé ou accepté toutes les clauses. Je lui ferai une pension
de trois mille huit cents francs qui, jointe à douze cents francs de
rente (seul reste de cent mille francs qu'il possédait), lui
constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je
dirigerai l'éducation de mes deux enfants. Vous voyez que sa position
est très honorable.
Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne; mon fils restera au
collège et passera un mois de vacances avec son père, l'autre mois
avec moi. Tous deux ignoreront la séparation prononcée; ce sont des
choses faciles à leur cacher, inutiles et fâcheuses même à leur dire,
et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l'un ni
l'autre des enfants n'apprendront à aimer l'un de nous aux dépens de
l'autre.
Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans
batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n'est pas
douteux, je rentrerai dans ma liberté et dans ma dignité. Mes biens
seront certes mieux gérés qu'ils ne l'étaient par lui, et ma vie ne
sera plus exposée à des violences qui n'avaient plus de frein.
Rien ne m'empêchera de faire ce que je dois et ce que je veux faire.
Je suis la fille de mon père, et je me moque des préjugés, quand mon
coeur me commande la justice et le courage. Si mon père eût écouté les
sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'héritière de son nom:
c'est un grand exemple d'indépendance et d'amour paternel qu'il m'a
laissé, je le suivrai, dût l'univers s'en scandaliser. Je me soucie
peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange.
Quand vous voudrez venir à Nohant, vous y serez à l'avenir chez moi,
et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer
et en faire votre _chez vous_.
Je compte aussi m'y établir avec ma fille, m'occuper de son éducation
et ne plus aller à Paris que de temps à autre, pour vous voir, ainsi
que mon fils.
Veuillez ne parler à personne du contenu de cette lettre, à moins que
ce ne soit à Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en
pareil cas. Je n'en écrirai pas encore à ma tante: sa maison est trop
nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par étourderie,
et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille
contre lui.
Adieu, ma mère; je vous embrasse de toute mon âme. Donnez-moi de vos
nouvelles, poste restante à la Châtre.
CXXX
A MADAME D'AGOULT. A GENÈVE
Nohant, 1er novembre 1835.
M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas
répondu, et je les livre à votre colère. Vous, vous êtes bonne comme
un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et
vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire à l'un, pas un
bonbon à l'autre pendant tout un jour.
Genève est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie
est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait
naître avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes,
une expression toute céleste et l'âme à l'avenant.
Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule où je
n'ai d'autre société qu'une tête de mort[2] et une pipe turque. Je
tiens là comme un Lapon à la croûte de glace qu'il appelle sa patrie,
et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre Éden. Vous, êtes
sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh
bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces; car
c'est là mon élément et le soleil ne luit pas sur moi.
Je ne vous jalouse pas; mais je vous admire et vous estime; car je
sais que l'amour durable est un diamant auquel il faut une boîte d'or
pur, et votre âme est ce tabernacle précieux.
Tout ce que vous dites sur la non-supériorité des diverses classes
sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pensé. C'est vrai
et j'y crois, parce que c'est vous qui le dites. Pourtant, je ne
permettrai à nul autre de me dire, que les derniers ne sont pas les
premiers, et que l'opprimé ne vaut pas mieux que l'oppresseur, le
dépouillé mieux que le spoliateur l'esclave que le tyran. C'est une
vieille haine que j'ai contre tout ce qui va s'élevant sur des degrés
d'argile. Mais ce n'est pas avec vous que je puis disputer là-dessus.
Votre rang est élevé, je le salue, je le reconnais. Il consiste à être
bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de
comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d'étoiles qui
vous va mieux.
Pardonnez-moi si je suis métaphorique aujourd'hui et ne vous moquez
pas de moi, je vous en prie, pour l'amour, de Dieu. Vous, savez que je
n'ai pas d'emphase ordinairement, et, si je me mets à prendre le ton
pédant, c'est que j'ai ma pauvre tête malade de ce brouillard qu'on
appelle poésie. D'ailleurs, les manières raisonnables sont bonnes avec
cette fourmilière ennemie qu'on appelle les indifférente. Avec ceux
qu'on aime, on peut être ridicule à son aise. Et je veux ne pas plus
me gêner pour vous dire des choses de mauvais goût que pour vous
envoyer une lettre toute barbouillée.
Imaginez-vous, ma chère amie, que mon plus grand supplice, c'est la
timidité. Vous ne vous en douteriez guère, n'est-ce pas? Tout le monde
me croit l'esprit et le caractère fort audacieux. On se trompe. J'ai
l'esprit indifférent et le caractère _quinteux_. Je ne crains pas, je
me méfie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule,
ou avec des gens avec lesquels je me gêne aussi peu qu'avec mes
chiens. Il ne faut pas espérer que vous me guérirez de sitôt de
certains moments de raideur qui ne s'expriment que par des réticences.
Si nous nous lions davantage, comme j'y compte, comme je le veux, il
faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai
toujours désagréable. Si vous me traitez comme un enfant, je
deviendrai bonne, parce que je serai à l'aise, parce que je ne
craindrai pas de tirer à conséquence, parce que je pourrai dire tout
ce qu'il y a de plus bête, de plus fou, de plus déplacé, sans avoir
honte. Je saurai que vous m'avez _acceptée_. Si j'ai de mauvais
moments, j'en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni
mal. Je vous ennuierai et je m'ennuierai avec vous, quelque parfaite
que vous soyez.
Voyez-vous, l'espèce humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le
dire; j'aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec
aveuglement. J'ai détesté profondément tout le reste. Je n'ai plus de
furie pour la haine aujourd'hui; mais il y a un froid de mort pour
tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit là ce
qu'on appelle l'égoïsme de la vieillesse. Je me ferais maintenant
hacher pour des idées qui ne se réalliseront sans doute pas de mon
vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination
pour les espérances de toute ma vie, qui n'est peut-être plus qu'un
long rêve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l'eau l'enfant de
mon voisin. J'ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce
n'était pure infirmité, reste d'une maladie aiguë.
Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien
facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a
répondu de vous comme de lui.
La première fois que je vous ai vue, je vous ai trouvée jolie; mais
vous étiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je détestais la
noblesse. Je ne savais pas que vous en étiez. Au lieu de me donner un
soufflet, comme je le méritais, vous m'avez parlé de votre âme, comme
si vous me connaissiez depuis dix ans. C'était bien, et j'ai eu tout
de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce
n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais
autant que je vous connaîtrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me
connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je
suis en réalité, je ne veux pas vous aimer encore.
C'est une chose trop sérieuse et trop absolue pour moi qu'une amitié.
Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par
m'aimer; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce
et blanche rencontre le dos agréable d'un porc-épic, le charmant
animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait
qu'il est peu mignon à caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend,
pour répondre aux caresses qu'on se soit habitué à ses piquants; car,
si la main qu'il aime le quitte (il n'y a pas de raison pour qu'elle y
revienne), le porc-épic aura beau se dire:, «Ce n'est pas ma faute,»
cela ne le consolera pas du tout.
Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur à un porc-épic. Je
suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai
sur les pieds. Je vous répondrai une grossièreté à propos de rien. Je
vous reprocherai un défaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une
intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un
mot, je serai insupportable jusqu'à ce que je sois bien sûre que je ne
peux pas vous fâcher et vous dégoûter de moi.
Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je
laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin.
Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent
bon. Je vous verrai avec les mêmes yeux que j'ai pour moi-même quand
je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est-à-dire, que je
me considère comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon
avis est l'objet de mon profond mépris. Arrangez-vous donc pour que je
vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines,
dans tout mon être. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime
plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait
aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui
m'adoptent. Voilà mon résumé. Il n'est pas modeste; mais il est très
sincère. Je considère comme un amphigouri de paroles toute amitié qui
ne convient pas de sa partialité, de son impudence, de sa camaraderie,
de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: «Ils s'adorent entre
eux (_asinus asinum_).» S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera
sur la terre? Qui est semblable à un autre? Qui n'est pas choqué et
blessé cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner
des sommets _planchiques_ de l'analyse, de la philosophie, de la
critique, de l'esthétique (et tout ce qui rime en _ique_)? Il faut
toujours trouver que notre ami a raison, même dans les choses où nous
aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut être sûr que l'être
auquel on confère ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera
jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de miséricorde.
Songez-y donc, et voyez si vous pouvez être ainsi pour moi. J'aimerais
mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous à
des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je
n'aime pas, que de vous tromper sur les aspérités de mon charmant
caractère. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une
femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien.
Bonsoir, mon amie; répondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous
ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous
estimerai pour votre franchise. Si vous vous méfiez, dites-le encore:
cela me laissera l'espérance, car les défauts que j'ai sont de nature
à être tolérés, et peut-être adoucis par vous.
Je me suis permis de vous dédier _Simon_, conte assez gros qui va
paraître dans la _Revue_. Comme je ne sais quelle est la position
extérieure que vous avez adoptée à Genève, j'ai fait cette dédicace
excessivement mystérieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,--à
moins, que vous ne m'autorisiez à m'expliquer davantage.
Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis
toujours à la campagne, chez moi. Je plaide en séparation contre mon
époux, qui a déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille
j'attends la décision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette
grande maison isolée; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon
toit, pas même un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne
voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre
ma fenêtre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement
sonner l'horloge de la ville, qui est à une grande lieue de chez moi,
à vol d'oiseau. Je ne reçois personne, je mène une vie monacale.
J'attends l'issue de mon procès, d'où dépend le pain de mes vieux
jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour
payer l'hôpital où la tendresse d'un mari me laisserait mourir.
Mais voyez! Il a eu l'heureuse idée de vouloir me tuer un soir qu'il
était ivre. En attendant que cette benoîte fantaisie de meurtre
conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de
blé qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jetée dans
l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentré sous le
hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon cloître
désert.
Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont suppliée de ne
pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif.
Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: «C'est que
madame a une tête si laide, que ma femme, étant enceinte, pourrait
être malade de peur.» Or c'est de la tête de mort qui est sur ma
table, dont il voulait parler (du moins à ce qu'il m'a juré ensuite);
car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais goût et je me
fâchai.--Ensuite j'ai songé que cette tête si laide ferait grand
effet. J'ai permis à mon jardinier de s'éloigner et de garder la
pensée que cette tête était un signe de pénitence et de dévotion.
Ainsi, à l'heure qu'il est, à une lieue d'ici, quatre mille bêtes me
croient à genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes péchés
comme Madeleine. Le réveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire,
je jette ma béquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins
de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie à la raison,
à la morale publique, à l'amour des lois d'exception, à
Louis-Philippe, le père tout-puissant, et à son fils Poulot-Rosolin,
et à sa sainte Chambre catholique, ne vous étonnez de rien. Je suis
capable de faire une ode au roi, ou un sonnet à M. Jacqueminot.
Je vous écris tout ce qu'il y a de plus bête. Tâchez d'en faire autant
pour vous mettre à mon niveau. Il n'y a pas à dire, vous y êtes
forcée.
Bonsoir. A vous.
GEORGE.
[1] Hermann Cohen, élève de Liszt.
[2] Une pièce anatomique avec des compartiments, légendes et numéros
tracés à l'encre, d'après le système phrénologique de Gall et
Spurzheim.
CXXXI
A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
La Châtre, 9 novembre 1835.
Mon cher enfant,
J'ai à répondre à deux lettres de vous et je veux le faire avant de me
mettre au travail; car j'ai un roman arrangé dans ma tête.
Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n'entendrez pas plus
parler de moi, d'ici à deux ou trois mois, que si j'étais morte.
J'ai écrit les premières pages hier, et je suis dans le coup de feu.
Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c'est
le commencement. C'est peut-être à cause de cela que je suis si
républicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu'il en soit, allez
votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons
tous le bien et nous allons au même but par des moyens différents.
Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus
d'esprit que son voisin, et se console d'aller fort mal, en voyant que
les autres ne vont pas mieux: triste consolation, en vérité, qui fait
beaucoup de mal à notre époque. Toute cette guerre à coups d'épingle
que se fait l'amour-propre des uns et des autres n'avance à rien; tout
au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments
s'accueillait avec tolérance, on ferait le double d'ouvrage.
Vous ne pouvez nier, mon cher _Marius à Minturnes_, que je n'aie plus
de bonne foi que vous. Vous abîmez nos républicains de la tête aux
pieds, et moi, je ne cesse d'aimer vos saint-simoniens et de les
placer au-dessus de tout.
Je me défends même d'une chose, c'est d'aimer les républicains avec
excès. J'aime ceux qui se trouvent être mes amis, et j'examine les
autres par curiosité, ou je les accueille par savoir-vivre et
politesse.
Cela ne fait rien au principe.
Robespierre était diablement saint-simonien. Il était pour l'exécution
prompte et violente du système. Vous êtes pour la marche lente et
évangélique. Eh bien, chacun devrait être républicain à la manière de
Robespierre, ou saint-simonien à la manière d'Enfantin, selon son
tempérament. Les uns saperaient, les autres bâtiraient. Soyez sûr que
cela viendra, qu'il y aura entre vous et nous une étroite alliance et
que vous ne ferez rien sans nous.
Vous savez comment s'est établi le christianisme, c'est-à-dire fort
mal, même dans ce qu'on appelle son meilleur temps. Il était dans un
si beau désaccord avec les moeurs, qu'en son nom, on commettait les
crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposés à son
institution et à son esprit. Douze corps d'armée, commandés par les
douze apôtres, eussent, je crois, mieux valu que Paul répétant cette
lâcheté: «Rendez à César, etc.»
Faites à votre idée, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si
votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais à
votre tiédeur croissante, comme je me moque des railleries que vous
adressez à mon récent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez
cependant, et que l'amour de l'égalité a été la seule chose qui n'ait
pas varié en moi depuis que j'existe. Je n'ai jamais pu accepter de
maître.
A propos, mon procès marche, il est en bon train. Le baron ne plaide
pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le
condamne à me laisser tranquille et tout va bien. Quant à ce qu'on en
pensera à Paris, cela m'occupe aussi peu que de ce qu'on pense en
Chine de Gustave Planche.
L'opinion est une prostituée qu'il faut mener à grands coups de pied
quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre à des avanies pour
obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien
vous voir digérer des menaces et des coups! Allons donc. Il faudrait
que tout votre sang y passât, ou celui de votre provocateur.
Croyez-vous que je n'aie pas de dignité personnelle à défendre parce
que je suis femme? Allons donc, encore! Souvenez-vous d'avoir prêché
l'affranchissement de la femme.
Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de
provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce
qui leur ferait trop de plaisir.
Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois
imbéciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et
qui, en vertu de certaine _bonté_ de législation envers les esclaves
menacées de mort, daignent nous dire: «On vous permet de ne plus aimer
monsieur votre maître, et, si la maison est à vous, de le mettre
dehors.»
Malgré tout ce que je vous dis là, par bonté pour monsieur mon époux,
je fais tenir l'affaire aussi secrète que possible. Jusqu'ici, rien
n'a transpiré, même dans la petite ville que j'habite, ce qui est
merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc à qui que
ce soit.
Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien
fâchée que vous n'ayez pas le plus petit fait à rapporter comme
témoin; car l'enquête va réunir une vingtaine d'amis autour de moi.
Grâce à Duteil, à Planet et à votre serviteur, il sera impossible
d'être plus spirituel que ne le sera cette charmante réunion. Défense
d'y parler affaires et procès surtout. Ce sera l'adieu éternel que
j'adresserai à mes amis, si je suis déboutée de ma demande.
En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai à Paris après mon procès
jugé. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le
temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites à Vinçard que je lui
donne une grosse poignée de main.
G.S.
CXXXII
AU REDACTEUR DU _JOURNAL DE L'INDRE_
La Châtre, 9 novembre 1835.
Monsieur,
Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque
brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralité de mes
livres. J'abandonne à la critique tous mes défauts littéraires et
toutes les obscurités de mon raisonnement. Mais, dans cette province,
ma patrie d'adoption, je défends à tout adulateur des abus de la
société de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plaît d'offrir un
hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se
faire un nom à défaut de talent, soit pour obtenir des protections
dans ce monde, qui se paye souvent de déclamations à défaut de
preuves.
Un de nos plus beaux talents écrivait, il y a quelques semaines: «Il
est bien décourageant d'écrire pour des gens qui ne savent pas lire.»
Je sais quelque chose de plus fâcheux, c'est d'écrire pour les gens
qui ne _veulent_ pas lire. La profession de tout journaliste aux gages
de l'état social l'investit du droit de connaître la pensée d'un
auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre.
Le public le sait aussi; c'est au public que j'en appelle, pour
repousser les interprétations malpropres du chaste critique qui
prétend avoir saisi _le résultat et le but définitif_ de tous mes
ouvrages. Je déclare ici que ce juge éclairé d'_Indiana_, de
_Valentine_, de _Lélia_ et de _Jacques_ n'a ni compris ni lu aucun de
ces livres.
Si la franchise de ce démenti le blesse, mon sexe ne me permettant pas
de lui donner ou de lui demander réparation, j'institue mon défenseur
tout mien compatriote homme de coeur et de conscience, qui se trouvera
devant lui.
J'ai l'honneur d'être, etc.
GEORGE SAND.
CXXXIII
A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
La Châtre, 10 décembre 1835.
Tu es un drôle de gamin avec tes rêves, tu mets Emmanuel[1] à toute
sauce; lui as-tu raconté cette farce-là?
Tu dois avoir reçu, par lui, une lettre de moi, datée du 27; ainsi tu
ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien écrite et très
comique; mais l'orthographe n'est pas si bonne que les autres fois. Il
faut t'appliquer bien sérieusement à apprendre ta langue, chose des
plus difficiles, qu'on apprend assez mal dans les collèges.
Il y a un grand inconvénient à l'apprendre tard, parce qu'alors on
l'oublie et l'on fait des fautes toute sa vie; ce qui arrive aux trois
quarts des personnes, et ce qui n'est pas pardonnable. A dix ans, je
ne faisais pas une faute; mais on se dépêcha trop de me faire quitter
la grammaire, j'oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on
m'apprit l'anglais, l'italien, et on négligea d'examiner si je savais
bien ma langue. Ce ne fut qu'à seize ans qu'étant à Nohant, ayant
honte de si mal écrire en français, je rappris moi-même la grammaire.
Je n'ai pourtant jamais pu la retenir très bien. Je suis souvent
embarrassée, et je fais des brioches.
Apprends donc! C'est le bon âge, ni trop tôt ni trop tard. J'étais
bien contente de ton avant-dernière lettre; mais, cette fois-ci, tu as
mis des _s_ partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les
renvoyer, tu n'aurais pas besoin d'en mettre de nouvelles dans la
prochaine lettre que tu m'écriras.
Quand tu sortiras avec ton père, prie-le de te laisser aller chez
Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras.
As-tu donné des étrennes à ta grosse chérie? donne-lui-en de ma part,
je te rendrai l'argent. Si tu n'en as pas, dis à Buloz ou à Emmanuel
de te donner cinq francs que je leur devrai.
Je suis clouée ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier.
J'ai des affaires dont je ne peux pas me dépêtrer. J'espère que ce
sera fini le 15 février; mais, pour être plus sûre de ne pas te
manquer de parole, j'aime mieux te promettre d'être auprès de toi à la
fin de février. Ainsi, deux mois encore sans nous voir! je trouve cela
bien long; mais j'y suis absolument forcée. D'abord, je n'ai pas
d'argent; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons.
Je travaille toutes les nuits jusqu'à sept heures du matin; je suis
comme une vieille lampe. Je pense à toi, je relis tes bonnes lettres,
et je prie Dieu qu'il te rende bon et courageux; avec cela, tu seras
aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde. Je ne te fais presque
plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je
pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme.
Bonsoir, vieux! Je t'embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi
quelles places tu as.
_s. s. s. s. s. s. s. s. s. s._
Ce sont tes _s_ que je te renvoie.
[1] Emmanuel Arago.
CXXXIV
AU MÊME
La Châtre, 15 décembre 1835.
Mon bon ange,