perruches aux dames de la Châtre: c'est un cadeau ironique et
facétieux comme lui; Fleury a manqué étouffer M. Vilcocq[1] en
l'embrassant, Bengali[2] rossignolise toujours en faisant des
oeillades à tout le sexe en particulier et en général. Son frère est
toujours mon vieux de prédilection. Voilà l'état des affaires; si
celles des cabinets d'Europe allaient aussi bien, on n'aurait plus
besoin de diplomates.
Quand tu seras là, nous serons au grand complet; il faudra t'occuper
de marier Hydrogène[3] et tâcher de le fixer au pays.
Adieu, mon vieux; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta femme et
Léontine. Il faut l'amener absolument aux vacances.
[1] Marchand de vins.
[2] Charles Rollinat
[3] Adolphe Duplomb, pharmacien.
CXXIII
A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
Paris, 6 mai 1835.
Mon cher enfant,
Votre lettre est belle et bonne comme votre âme; mais je vous renvoie
cette page-ci, qui est absurde et tout à fait inconvenante. Personne
ne doit m'écrire ainsi. Critiquer mon costume avec d'autres idées et
dans d'autres termes, si vous avez envie de disserter sur un
accessoire aussi puéril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez
les lignes que j'ai soulignées. Elles sont souverainement
impertinentes. Je pense que vous étiez gris en les écrivant. Je ne
m'en fâche nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de
ne pas faire deux fois une chose ridicule; cela ne vous va point. Je
vous ai toujours vu un tact exquis et une délicatesse de coeur que
j'ai su apprécier.
Pour tout le reste, vous avez raison entière, et je ne suis nullement
disposée à soutenir une controverse à propos des saint-simoniens.
J'aime ces hommes et j'admire leur premier jet dans le monde. Je
crains qu'ils ne s'amendent trop à notre grossière et cupide raison,
non par corruption, mais par lassitude, ou peut-être par une erreur de
direction dans un zèle soutenu.
Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec
notre civilisation, triomphante en Orient. J'en aimerais mieux une
autre, qui n'eût pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour
coryphée.
C'est peut-être une mauvaise querelle. Aussi n'y devez-vous pas faire
attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen
ou d'irritation bilieuse où vous pouvez me trouver.
Vous vous trompez, si vous me croyez plus _agacée_ maintenant
qu'autrefois. Au contraire, je le suis moins. J'ai sous les yeux de
grands hommes et de grandes pensées. J'aurais mauvaise grâce à nier la
vertu et le travail.
Mes idées sur le reste sont le résultat de mon caractère. Mon sexe,
avec lequel je m'arrange fort bien sous plus d'un rapport, me dispense
de faire grand effort pour m'amender. Je serais le plus beau génie du
monde que je ne remuerais pas une paille dans l'univers, et, sauf
quelques bouffées d'ardeur virile et guerrière, je retombe facilement
dans une existence toute poétique, toute en dehors des doctrines et
des systèmes.
Si j'étais garçon, je ferais volontiers le coup d'épée par-ci par-là,
et des lettres le reste du temps. N'étant pas garçon, je me passerai
de l'épée et garderai la plume, dont je me servirai. L'habit que je
mettrai pour m'asseoir à mon bureau importe fort peu à l'affaire, et
mes amis me respecteront, j'espère, tout aussi bien sous ma veste que
sous ma robe.
Je ne sors pas, ainsi vêtue, sans une canne; ainsi soyez en paix. Il
n'y aura pas de grande révolution dans ma vie pour cette fantaisie de
porter une _redingote de bousingot_ quelques jours, en passant, dans
des circonstances données.
Soyez rassuré, je n'ambitionne pas la dignité de l'homme. Elle me
paraît trop risible pour être préférée de beaucoup à la servilité de
la femme. Mais je prétends posséder, aujourd'hui et à jamais, la
superbe et entière indépendance dont vous seuls croyez avoir le droit
de jouir. Je ne la conseillerai pas à tout le monde; mais je ne
souffrirai pas qu'un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la
moindre entrave. J'espère faire mes conditions, si rudes et si
claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les
accepter.
Ces considérations-là, vous le sentez, sont choses toutes
personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blâme sans que
je m'en offense; mais souffrent-elles une discussion sérieuse? Non,
vraiment. Il n'y a pas plus à raisonner là-dessus que sur la faim qui
s'apaise ou recommence. Nous verrons bien! Il est inutile de parler du
lendemain quand on est satisfait du plan de sa journée. Si on ne
croyait pas à la durée d'un projet, il n'existerait pas une minute
dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette durée, on serait
Dieu.
Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez.
Duteil dit que je ne suis ni l'un ni l'autre, mais que je suis un
_être_. Cela implique tout le bien et tout le mal, _ad libitum_.
Quoi qu'il en soit, prenez-moi pour une amie, frère et soeur tout à la
fois: frère pour vous rendre des services qu'un homme pourrait vous
rendre; soeur pour écouter et comprendre les délicatesses de votre
coeur.
Mais dites à vos amis et connaissances qu'il est absolument inutile
d'avoir envie de m'embrasser pour mes yeux noirs, parce que je
n'embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre!
Adieu; ne _parlons_ plus de cela, ce serait ennuyeux et déplacé.
Parlons de l'avenir du monde et des beautés du saint-simonisme tant
que vous voudrez. Je serais bien fâchée de changer votre caractère, et
je vous avertis qu'il serait bien mal aisé de changer le mien.
Tout à vous de coeur.
GEORGE.
CXXIV
A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE
Paris, 25 mai 1835.
Mon vieux,
Je vois que, après tout, Casimir est fort triste, qu'il regrette
beaucoup son petit royaume et que l'idée de voir apporter par moi le
moindre changement _à son ordre de choses_ lui est amère et
mortifiante, bien qu'il n'en dise rien.
Je vois aussi que cette séparation d'argent et de domicile ne
s'effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu'il
croit faire là une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposée à
prendre au sérieux une pareille affaire. Ma profession est la liberté,
et mon goût est de ne recevoir grâce ni faveur de personne, même
lorsqu'on me fait la charité avec mon argent. Je ne serais pas fort
aise que mon mari (qui subit, à ce qu'il paraît, des influences contre
moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux
yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir
me faire rendre ce témoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou
de mauvais, qu'il n'ait autorisé ou souffert. Ne réponds pas à cela
par des considérations de _sentiment_ de sa part. Je ne juge jamais
des sentiments que par les actions, et tout ce que je désire, c'est
qu'il reste avec moi dans des relations de bonne amitié qui soient
d'un bon exemple à mes enfants. Je ne veux établir mon bien-être aux
dépens de l'amour-propre ou des plaisirs de personne. _Voilà mon
caractère_, comme dit Odry.
Je te renvoie donc les conventions qu'il a signées et, qui plus est,
je te les renvoie déchirées, afin qu'il n'ait plus que la peine de les
jeter au feu, s'il a le moindre regret de cet arrangement proposé et
rédigé par lui. Adieu, mon vieux; j'irai vous voir aux vacances. Je
demeurerai chez M. Dudevant, s'il veut me donner l'hospitalité. Sinon,
je louerai une chambre chez Brazier[1]; car rien au monde ne me fera
renoncer à vous autres. Mais, pour une séparation stipulée, annoncée à
son de trompe et arrosée des larmes de ses amis, cela m'embête, je
n'en veux pas et ne _reviendrais jamais de Constantinople_, plutôt que
de voir maigrir le maire de Nohant-Vic.
Vive la joie, mon vieux! je suis et serai toujours ton meilleur ami.
GEORGE.
[1] Brazier, aubergiste à la Châtre.
CXXV
A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT[1], A GENÈVE
Paris, mai 1835.
Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds,
Je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz[2]
parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'après cela, je puis
sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule
chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la
sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante
pour que j'aie oublié que vous êtes comtesse.
Mais, à présent, vous êtes pour moi le véritable type de la princesse
fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et
d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques. Je vous
vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous êtes et pour ce que
vous êtes.
Noble, soit, puisqu'en étant noble selon les mots, vous avez réussi à
l'être suivant les idées, et puisque comtesse vous m'êtes apparue
aimable et belle, douce comme la Valentine que j'ai rêvée autrefois,
et plus intelligente; car vous l'êtes diablement trop, et c'est le
seul reproche que je trouve à vous faire. C'est celui que j'adresse à
Franz, à tous ceux que j'aime. C'est un grand mal que le nombre et
l'activité des idées. Il n'en faudrait guère dans toute une vie: on
aurait trouvé le secret du bonheur.
Je me nourris de l'espérance d'aller vous voir, comme d'un des plus
riants projets que j'aie caressés dans ma vie. Je me figure que nous
nous aimerons réellement, vous et moi, quand nous nous serons vues
davantage. Vous valez mille fois mieux que moi; mais vous verrez que
j'ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous
possédez. Ce n'est pas ma faute. J'étais un bon blé, la terre m'a
manqué, les cailloux m'ont reçue et les vents m'ont dispersée. Peu
importe! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s'en
faut. Il remplace le mien. Il me réconcilie avec la Providence et me
prouve qu'elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je
comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais
souvent le silence près de vous, aucune de vos paroles ne tomberait
cependant dans une oreille indifférente ou dans un coeur stérile.
Vous avez envie d'écrire? pardieu, écrivez! Quand vous voudrez
enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous êtes
jeune, vous êtes dans toute la force de votre intelligence, dans toute
la pureté de votre jugement. Écrivez vite, avant d'avoir pensé
beaucoup; quand vous aurez réfléchi à tout, vous n'aurez plus de goût
à rien en particulier et vous écrirez par habitude. Écrivez, pendant
que vous avez du génie, pendant que c'est le dieu qui vous dicte, et
non la mémoire. Je vous prédis un grand succès. Dieu vous épargne les
ronces qui gardent les fleurs sacrées du couronnement! Et pourquoi les
ronces s'attacheraient-elles à vous? Vous êtes de diamant, vous à qui
les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entrées dans
le coeur qu'à moi, et qui, en outre, n'avez pas marché dans le désert.
Vous êtes toute fraîche et toute brillante.
Montrez-vous.--S'il faut des articles de journaux pour faire lire
votre premier livre, j'en remplirai les journaux. Mais, quand on
l'aura lu, vous n'aurez plus besoin de personne.
Adieu; parlez de moi au coin du feu. Je pense à vous tous les jours,
et je me réjouis de vous savoir aimée et comprise comme vous méritez
de l'être. Écrivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon
de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera;
si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore; si je suis
calme, comme c'est l'état, où l'on me trouve le plus habituellement
désormais, il me rendra plus religieux l'aspect de la vie.
Oui, tout ce que Dieu a donné à l'homme lui est bon, suivant le temps,
quand il sait l'accepter. Son âme se transforme sous la main d'un
grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l'argile ne
résiste pas à la main du potier.
Adieu, chère Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_
GEORGE.
[1] Madame la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), auteur de la
_Révolution de 1848_, de l'_Histoire des Pays-Bas_, des _Esquisses
morales_, etc., etc.
[2] Franz Liszt.
CXXVI
A MADAME CLAIRE BRUNNE[1]. A PARIS
Paris, mai 1835.
Madame,
Recevez l'expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont
vous m'honorez. Soyez sûre que _les amis inconnus que j'ai dans le
monde_, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une
communion intime avec moi.
Mais, à vous qui me paraissez une femme supérieure, je puis dire ce
que je n'oserais dire à toutes les autres: Ne cherchez point à me
voir! les louanges me troublent et m'affectent péniblement. Je sens
que je ne les mérite point. Je vous semblerais froide, et je vous
déplairais, sans doute, comme j'ai déplu à beaucoup de personnes qui
m'intimidaient, malgré mes efforts pour leur exprimer ma
reconnaissance C'est pour moi un châtiment de ma vaine et ennuyeuse
célébrité, que ce regard curieux, sévère ou exigeant, que le monde
m'accorde. Laissez-moi le fuir.
Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous
voyais dans votre maison à la campagne, ou dans la mienne, je pourrais
espérer de réparer le mauvais effet de la première entrevue, et je ne
me méfierais pas de moi-même. Mais, ici, nous ne nous trouverions
jamais seules ensemble; ma mansarde n'a qu'une pièce, et trente
personnes s'y succèdent chaque jour, soit à titre d'amis, soit pour
raison d'affaires, soit par oisiveté de curieux. Je cède souvent à
ceux-là, par crainte d'être jugée orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et
aimez-moi mieux qu'eux tous. Vous n'avez pas besoin de moi; sans cela,
j'irais au-devant de vous.
Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a tracé mon éloge avec
tant de grâce.
GEORGE SAND.
[1] Veuve Marbouty, femme de lettres.
CXXVII
A M***.
Paris, juin 1835.
L'amour, tel que notre nature le conçoit et le ressent en 1835, n'est
pas tout ce qu'il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a été
pire et meilleur, selon les temps.
Aujourd'hui, c'est un mélange d'enthousiasme et d'égoïsme qui lui
donne, chez les femmes, un caractère tout particulier. Privées des
_salutaires_ préjugés de la dévotion, abandonnées à la fermentation de
l'intelligence qui pénètre à tort et à travers dans leur éducation,
elles n'en sont pas moins rigoureusement flétrie par l'opinion.
L'opinion, c'est, d'un côté, l'intolérance des femmes laides, froides
ou lâches; de l'autre, c'est la censure railleuse et insultante des
hommes, qui ne veulent plus de femmes dévotes, qui ne veulent pas
encore de femmes éclairées, et qui veulent toujours des femmes
fidèles. Or il n'est pas facile que la femme soit philosophe et chaste
à la fois. Cela ne se voit guère; à moins qu'il n'y ait pas de
tempérament, et encore, il ne faut pas s'y fier. La vanité fait faire
plus de folies et de sottises.
Les femmes de notre temps ne sont donc ni éclairées, ni dévotes, ni
chastes. La révolution morale qui devait les transformer au gré de la
nouvelle génération masculine a été prise de travers. On n'a pas voulu
relever la femme à ses propres yeux, on n'a pas voulu lui créer un
rôle noble et la mettre sur un pied d'égalité qui la rendît apte aux
vertus viriles. La chasteté eût été glorieuse à des femmes libres. A
des femmes esclaves, c'est une tyrannie qui les blesse et dont elles
secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blâmer.
Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant
dans le désordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur
conduite à toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie
et d'imprudence, jointe à ce qu'il y a de plus opposé, la faiblesse et
la peur. De tous leurs écarts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici,
résulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne
savent se créer, après leur faute, une existence honorable et fière.
Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientôt
après, faire mille plates tentatives pour y rentrer; l'autre demande
l'aumône après avoir ruiné son amant, et, accoutumée à porter des
robes de satin, se trouve très malheureuse d'être en guenilles. Une
troisième, pour échapper à de tels revers, se déprave et devient pire
qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la
meilleure de toutes, voyant le malheur où elle a entraîné celui
qu'elle aime, et n'y sachant pas de remède, se donne la mort; ce qui
ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur,
s'il ne se hâte d'en faire autant.
Voilà ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de
notre époque. D'union de ce genre, qui fût calme, estimable et
enviable, je n'en ai pas vu, et je doute qu'il en existe une en
France. Notre société est encore toute hostile à ceux qui la bravent,
et la race féminine, qui sent le besoin de liberté, et qui n'en est
pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une
société entière qui la condamne à l'abandon, à la misère, pour ne rien
dire de plus.
Voilà le tableau social qu'il faut mettre sous les yeux de ta jeune
amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en
ce temps de transition, qui prépare des destinées meilleures à celles
qui nous succéderont. Quant à elle, encore pure comme une fleur, il
faut lui montrer qu'il y a un beau rôle à jouer; mais pas dans le
système des coups de tête. Ce rôle, je te l'expliquerai tout à
l'heure.
Un homme libre, riche jusqu'à un certain point, pourrait enlever sa
maîtresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver là une
existence supportable, faudrait-il que cette maîtresse eût beaucoup de
force d'âme et que son protecteur fût parfait. Il faudrait qu'il
constituât à lui tout seul une existence tout entière.
Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune
amante est peut-être douée d'une très grande force pour supporter les
peines de la vie; quoique, jusqu'ici, elle n'en ait pas donné de
preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d'un devoir sacré et sans
l'accomplissement duquel tu ne serais qu'une âme médiocre et sèche. La
femme qui t'y ferait manquer, et qui t'aimerait encore après, serait
une femme échauffée de désirs seulement. Après quoi, tu pourrais ne
jamais entendre parler d'elle; jamais un amour honnête et véritable ne
se nourrira de honteux sacrifices.
Que pouvez-vous donc l'un pour l'autre? Rien, quant aux faits. Il ne
t'est pas permis (sans compter l'amitié du mari, qui te crée des
devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que
ce soit. Il ne t'est pas même permis de te marier, à moins que tu ne
trouves une dot.
Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu'il doit répugner à
l'un et à l'autre d'entrer dans ce commerce lâche et malpropre qui
ménage au mari les hasards de la paternité. Je ne te crois pas capable
d'aimer huit jours une femme qui, pour échapper à un malheur
inévitable, irait prêter aux caresses maritales un flanc fécondé par
toi.
Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tête-à-tête,
que des heures d'enthousiasme prolongé ne dégénèrent pas, sous le
voile de l'extase, en des besoins physiques auxquels il n'est plus
possible de résister quand on leur a indiscrètement donné le change.
Épurez vos coeurs, soyez des martyrs et des saints ou fuyez-vous au
plus vite; car une faiblesse vous jettera dans une série d'infortunes
ou de déboires où l'amour s'éteindra. Je le garantis pour toi, dont
l'âme ne pourrait recevoir une souillure sans en détester aussitôt la
cause.
Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu'à
toi, homme. Je serais bien étonnée qu'une femme toute jeune et toute
pure n'en comprît pas la poésie et le charme, et qu'au bout de très
peu de temps, elle n'y trouvât pas toutes les garanties de son bonheur
et de sa sécurité.
Quant au rôle noble, et au digne exemple qu'elle présentera en
agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l'aspect général.
Les femmes placées dans cette lutte terrible de la passion et du
devoir, plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force
d'âme elles sont capables. Leurs époux, forcés à les estimer, ne les
opprimeront jamais. S'ils le font si décidément et réellement on voit
un sexe irréprochable, généreux, prudent et stoïque insulté et méconnu
par un sexe despote et brutal, il y aura bientôt des lois
d'affranchissement; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la
vérité un sentiment de justice et un besoin d'équité qui s'éveillent,
et qui prévaudront quand il en sera temps.
Toutes ces conventions arrêtées et observées, je ne doute pas que
votre amour ne soit heureux, durable et digne d'admiration. Ton
caractère est la constance, l'égalité et la tendresse mêmes. Une femme
digne de toi te fixera, et il est impossible qu'une femme qui t'a
compris ne soit pas ton égale en courage et en délicatesse.
La société est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni
mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas
grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette écrit de belles
lettres d'amour et se sacrifie avec autant de dévouement qu'une muse.
Il faut un travail rude et une haute volonté pour faire de la passion
une vertu. Si nous voulons relever la société, relevons aussi nos
passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu'une chose
fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de
nouvelle à MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas
ces gens-là qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de
raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie
telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale sérieuse à faire.
CXXVIII
A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
Paris, 18 juin 1835.
Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites
vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour
des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps
viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai souffert, et
travaillé gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de visage. Je sais
dès aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi
bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des joies bien pures.
Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation,
perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton coeur
le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera!
Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là que les mères retrouvent
leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu; pardonne à celles qui
sont disgraciées; résiste à celles qui sont iniques; dévoue-toi à
celles qui sont grandes par la vertu.
Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si
nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse
m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras
Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers
quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi.
Ton amie,
GEORGE.
CXXIX
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Nohant, 25 octobre
Ma chère maman,
Je vous dois, à vous la première, l'exposé de faits que vous ne devez
point appendre par la voie publique. J'ai formé une demande en
séparation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par
égard pour lui, je ne vous les détaillerai pas. J'irai à Paris dans
quelque temps et je vous prendrai vous-même pour juge de ma conduite.
Dans mon intérêt, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants,
je crois que j'ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise;
car il n'essaye pas de la défendre, il retourne à Paris dans quelques
jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement.
Si vous le voyez, ne paraissez point informée de ce qui se passe; car
son amour-propre, qui souffre déjà beaucoup, pourrait être irrité s'il
pensait que je me livre contre lui à des récriminations. Il me
susciterait peut-être alors quelque chicane qui produirait du scandale
et n'améliorerait pas sa position. D'ailleurs, vous ne désirez pas que
je perde un procès à la suite duquel je me trouverais à sa
disposition. J'ai mille chances pour le gagner; mais une seule peut
m'être contraire, et c'est assez pour succomber.
Soyez donc prudente; car il ira sans doute près de vous dans
l'intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l'air, chère
maman, de ne rien savoir. Quant à moi, sans avoir l'intention de
l'accuser inutilement, je croirais manquer à mon devoir, si je ne vous
informais pas de ma situation dans une circonstance si grave.