Tu me parais un peu dégoûté du pays; mais il y aura une manière de ne

pas trop s'apercevoir de ses désagréments. Ce sera de rester à fumer

sur le perron, de bavarder à tort et à travers entre nous, et de

dormir en chien sur le grand canapé du salon. Venise, avec ses

escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait

oublier aucune des choses qui m'ont été chères. Sois sûr que rien ne

meurt en moi. J'ai une vie agitée. Mon destin me pousse d'un côté et

de l'autre, mais mon coeur ne répudie pas le passé. Il souffre et se

calme selon le temps qu'il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance

que nul ne peut méconnaître, et moi moins qu'un autre. Il m'est doux,

au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientôt

ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, où je n'ai pas pu vivre,

mais où je pourrai, peut-être plus tard, mourir en paix.

Dire que l'on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches,

c'est promettre un été sans pluie; mais, quand le coeur est bon, l'on

se retrouve et l'on se souvient de s'être aimés. Il m'a semblé

plusieurs fois que j'avais à me plaindre beaucoup de toi. J'ai pris

définitivement le parti de ne plus m'en fâcher. Je savais bien que

j'en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colère contre

toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je

réponds aux bons procédés, j'oublie les mauvais; je me console des

maux et je sais jouir des biens qui m'arrivent. J'ai la philosophie du

soldat en campagne.

Nous sommes bien frères sous ce rapport; mais, toi, tu agis ainsi, par

indifférence; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton

organisation est la meilleure.

Adieu, mon vieux; écris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne

te dis rien de ma manière de vivre à Venise. Tu pourras lire beaucoup

de détails sur ce pays, dans la _Revue des Deux Mondes_, numéros du 15

mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t'intéresse.

Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps; c'est

un beau pays. Embrasse Émilie pour moi, et, si tu vois mon fils,

parle-moi de lui beaucoup. Je t'embrasse de tout mon coeur.

Ecris-moi:

_Alla Spezieria Ancillo.

Campo San-Luca.

Venise_.

CXV

A M. JULES BOUCOIRAN. PARIS

Venise, 4 juin 1834.

Mon cher enfant,

Je suis rassurée sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une

lettre de lui et une de Papet; mais je commence à être sérieusement

inquiète de vous, ou très affligée de votre oubli. Buloz me mande

qu'il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous

avais écrit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je

n'avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n'ai rien reçu.

Je suis aux derniers expédients pour vivre, car j'ai horreur des

dettes. Maurice m'écrit qu'il vous a envoyé une lettre pour moi il y a

plusieurs jours. Rien! Qu'est-ce que cela veut dire? Votre lettre

s'est-elle perdue à la poste comme beaucoup d'autres? Au moins si

Papadopoli avait reçu la lettre d'avis du banquier de Paris! mais il

n'a rien reçu; l'argent n'est donc pas parti. Êtes-vous tombé

subitement assez malade pour être hors d'état de faire cette

commission?

Depuis deux mois, vous m'avez montré une indifférence excessive, et,

malgré toutes mes lettres où je vous suppliais de me donner des

nouvelles de mon fils, vous m'avez laissée dans la plus mortelle

inquiétude. Je pense que vous êtes devenu amoureux et je vous connais

à cet égard: quand vous êtes dans votre état ordinaire, vous êtes le

plus exact des hommes; quand vous vous éprenez de quelqu'une, vous

oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est

momentané, j'espère. L'amour passe, et l'amitié se retrouve toujours,

après avoir dormi plus ou moins longtemps. A Nohant, vous aviez cette

fièvre d'oubli, et j'ai été bien souvent effrayée de votre silence et

désespérée de n'entendre pas parler de mon fils, pendant des mois

entiers.

Mais tout cela n'explique pas que vous me laissiez dans une misère

absolue en pays étranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents

francs que vous m'aviez envoyés. Courez donc, je vous en supplie, chez

le banquier, et faites-moi expédier l'argent que vous avez, pour moi,

entre les mains.

Vous avez dû toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai); ce qui

fait neuf cents francs; plus cinq cents de Buloz; quatorze cents.--Mon

loyer payé et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de

prélever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce

temps-là, je dîne avec la plus stricte économie et je couche sur un

matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est causé par votre

négligence, vous devez en avoir quelque remords; s'il est causé par un

accident, tirez-moi bien vite d'anxiété. S'il y a quelque autre raison

qui vous justifie, écrivez-la en deux mots, je l'accueillerai avec

joie; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincèrement. Je vous

serai reconnaissante du passé et je ne vous demanderai rien jusqu'à ce

que vos préoccupations aient cessé.

Vous aviez de bonnes nouvelles à me donner du travail et de la santé

de mon fils; comment se fait-il que, après deux mois d'attente, je les

reçoive d'un autre? Ah! mon enfant, votre corps ou votre coeur est

malade.

Adieu, mon ami; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera

rien pour moi.

Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D'abord, je m'en

soucie fort peu; ensuite, c'est une raison certaine pour qu'elles ne

me parviennent pas.

CXVI

A MAURICE DUDEVANT. A PARIS

Milan, 29 juillet 1834.

Mon gros minet,

Boucoiran m'a écrit que la distribution des prix serait pour le 28

août; toi, tu m'as écrit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de

vous deux se trompe.

Dans tous les cas, je serai à Paris avant le 18, si je ne crève pas en

route! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu'il fait ici!

J'espère qu'en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je

voudrais t'avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les

belles choses que je vois.

Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d'ici à quelques

années. Je n'ai pas de plaisir réel sans toi, mon enfant. Dépêche-toi

de grandir, pour que nous ne nous quittions plus.

Je t'embrasse mille fois. Adieu.

Paris est en fête aujourd'hui, et tu es sorti, j'imagine? Tu cours, tu

t'amuses; penses-tu un peu à moi?

CXVII

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

Paris. 15 août 1834.

Mon ami,

J'ai trouvé à Paris ta brave lettre du mois d'avril, hier en arrivant

de Venise, où j'ai passé toute l'année. Je pars dans cinq ou six jours

pour le pays, et j'espère bien te trouver à Châteauroux. Tâche de ne

pas être absent du 24 au 26, et de venir avec moi à Nohant. Il le faut

absolument pour que je sois complètement heureuse.

Je ne sais rien te dire de moi; sinon que j'étais malade de l'absence

de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de

revoir Solange, que je t'aime comme un frère, et que, sous les belles

étoiles de l'Italie, je n'ai pas passé un soir sans me rappeler nos

promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant.

Je ne t'ai pas écrit; il eût fallu te raconter ma vie entière. C'est

un triste et long pèlerinage que je n'avais pas le courage de

retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans

les traînes d'Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-là, mon ami, quelque

affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les

jours heureux ne pleuvent pas pour nous.

Adieu, mon ami. J'ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car

j'ai traversé la Suisse à pied; plus, un coup de soleil sur le nez, ce

qui fait que je suis _charmante_. Il est bien heureux pour toi que

nous soyons amis; car je défie bien tout animal appartenant à notre

espèce de ne point reculer d'horreur en me voyant. Ça m'est bien égal,

j'ai le coeur rempli de joie.

CXVIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

Nohant, 31 août 1834.

Mon cher enfant,

Je suis arrivée très lasse et assez malade; je vais mieux. Maurice va

bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet

et Duteil sont venus, le lendemain, dîner avec mesdames Decerf et

Jules Néraud[1].

J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. C'était un adieu que

je venais dire à mon pays, à tous les souvenirs de ma jeunesse et de

mon enfance; car vous avez dû le comprendre et le deviner: la vie

m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu.

Nous en reparlerons.

En attendant, je vous remercie de l'amitié constante, infatigable, que

vous avez pour moi. J'aurais été heureuse si je n'eusse rencontré que

des coeurs comme le vôtre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de

services mon ami Pagello.

Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme,

de votre trempe, bon et dévoué comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred

et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois à Paris. Je

vous le confie et je vous le lègue; car, dans l'état de maladie

violente où est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.

Il est bien possible que je ne retourne point à Paris de sitôt. C'est

pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garçon, qui repartira

peut être bientôt pour son pays, je l'invite (avec l'agrément de M.

Dudevant) à venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s'il

acceptera. Joignez-vous à moi pour qu'il me fasse ce plaisir non en

lui lisant ma lettre, dont la tristesse l'affecterait, mais en lui

disant qu'il me donnera l'occasion de lui témoigner une amitié

malheureusement stérile et prête à descendre au tombeau.

J'aurai à causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution

de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons

parlé ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaître l'état de

mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et

lâcheté à essayer de vivre, quand je devrais en avoir déjà fini. Le

moment n'est pas venu de nous expliquer à cet égard. Il viendra

bientôt.

Si Pagello se décide à venir, donnez-lui les instructions nécessaires

et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l'accompagner,

cela me ferait beaucoup de bien; c'est pourquoi je ne m'en flatte pas.

Expliquez-lui ce qu'il a à faire à Châteauroux, où l'on arrive à

quatre heures du matin pour en repartir à six, par la voiture de la

Châtre; car, chez Suard[2], on est peu affable pour les voyageurs de

passage.

Adieu. J'ai la fièvre. Solange est charmante. Je ne peux l'embrasser

sans pleurer.

Faites carder mes matelas. Je ne veux pas être mangée aux vers de mon

vivant.

Adieu, mon ami. Votre vieille mère va mal. Faites dire à mon

propriétaire que je garderai l'appartement.

A quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce

monde?

[1] La Malgache

[2] Aubergiste à Châteauroux.

CXIX

A M. JULES NÉRAUD. A LA CHATRE

Nohant, 10 septembre 1834.

Mon pauvre ami,

Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est

supportable: ton destin et le mien se chargent de la réponse aux

questions inquiètes que je t'adressais. Voilà ta vie! voilà le bonheur

qu'on obtient à force de privations, de résignation et d'efforts

courageux. Tu n'en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre à

de tels ennuis.

Parle-moi de vertu, d'héroïsme une autre fois; et non de raison ni

d'espoir de guérison. Tu souffres, tu vis, c'est bien. Mais, moi, je

n'ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m'abandonnent, tous mes

sujets de consolation tombent dans l'abîme, ou tremblent battus des

vents sur le bord, près d'y tomber à leur tour.

Je ne veux pas t'entretenir de ma tristesse: tu es triste toi-même, et

tes chagrins maintenant m'occupent plus que les miens. C'est donc à

mon tour de te consoler et de t'encourager. Je ne l'aurais pas cru!

Mais pourquoi pas, au reste? J'ai fini pour mon compte, je m'en vais,

je n'ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas.

Un tendre adieu, l'étreinte affectueuse d'une âme, qui ne se détachera

jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent

adoucir ton épreuve. Eh bien, mon vieux ami, bénis Dieu qui t'a donné

du courage et ne néglige pas ses dons.

Il t'en coûtera peu, et cette séparation ne changera rien à notre

sort; car, depuis des années, nous vivons presque toujours éloignés et

comme perdus l'un pour l'autre. Voilà deux ans que nous ne nous étions

vus, et, si j'avais à vivre, deux ans encore se passeraient peut-être

sans que je revinsse au pays. Quant à toi, mon ami, je désire, avant

tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t'attriste

plus de mes douleurs; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l'aile

de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur

ma tête; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille,

j'aille vivre en ermite à l'île Maurice ou à la Louisiane.

Retourne tranquille à ton ajoupa, à ta brouette, à tes livres, à tes

enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec

une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre ta destinée.

Accomplis ta tâche.

Où que je sois, je penserai à toi, et te bénirai de cette amitié qui,

en toi, a survécu aux mécomptes, aux contrariétés, aux obstacles, à

l'absence et à mon apparent oubli.

CXX

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

Nohant, 20 septembre 1834.

Je voulais t'écrire une longue lettre tout de suite après ton départ;

mais je n'ai trouvé aucun argument à te donner en faveur de mes idées.

Il ne s'agit là que d'un sentiment, que d'un instinct d'héroïsme qui

est exceptionnel tout à fait, et dont je n'oserais parler sérieusement

avec plus de trois personnes à ma connaissance.

Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique; mais,

dès le jour où je t'ai connu, j'ai senti une de ces sympathies rares,

profondes et invincibles que rien ne peut altérer; car plus on

s'approfondit, plus on se connaît identique à l'être qui l'inspire et

la partage. Je ne t'ai pas trouvé supérieur à moi par nature; sans

cela, j'aurais conçu pour toi cet enthousiasme qui conduit à l'amour.

Mais je t'ai senti mon égal, mon semblable, _mio compare_, comme on

dit à Venise.

Tu valais mieux que moi, parce que tu étais plus jeune, parce que tu

avais moins vécu dans la tourmente, parce que Dieu t'avait mis

d'emblée dans une voie plus belle et mieux tracée. Mais tu étais sorti

de sa main avec la même somme de vertus et de défauts, de grandeurs et

de misères que moi.

Je connais bien des hommes qui te sont supérieurs; mais jamais je ne

les aimerai du fond des entrailles comme je t'aime. Jamais il ne

m'arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les étoiles, sans

que mon esprit ou mon coeur ait un instant de dissidence ou

d'antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs

entretiens, combien de fois nous les avons prolongés jusqu'au jour,

sans qu'il s'éveillât en moi un élan de l'âme qui n'éveillât le même

élan dans la tienne, sans qu'il vînt à mes lèvres l'aveu d'une misère

pareille.

L'indulgence profonde et l'espèce de complaisance lâche et tendre que

l'on a pour soi-même, nous l'avons l'un pour l'autre. L'espèce

d'engouement qu'on a pour ses propres idées et la confiance

orgueilleuse qu'on a pour sa propre force, nous l'avons l'un pour

l'autre. Il ne nous est pas arrivé _une seule fois_ de discuter quoi

que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l'un de nous est adopté par

l'autre aussitôt, et cela, non par complaisance, non par dévouement,

mais par sympathie nécessaire.

Je n'ai jamais cru à la possibilité d'une telle adoption réciproque

avant de te connaître, et, quoique j'aie de grands, de nombreux et de

précieux amis, je n'en ai pas trouvé un seul (à moins que ce ne fût un

enfant n'ayant encore rien senti et rien pensé par lui-même) dont il

ne m'ait fallu conquérir l'affection et dont il ne me faille la

conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort

sur moi-même.

Il est heureux que l'humanité soit faite ainsi et que toutes ces

différences s'y trouvent nuancées à l'infini, afin que les hommes

adoucissent leurs aspérités par le frottement mutuel et se fassent des

règles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres.

Mais, quand deux créatures identiques se rencontrent face à face,

quand, après un jour de tête-à-tête, elles s'aperçoivent avec surprise

et enchantement qu'elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur

vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire

souffrir, quelles actions de grâces ne doivent-elles pas rendre à

Dieu! car il leur a accordé une faveur d'exception; il leur a fait,

dans la personne de l'_ami_, un don inappréciable, que la plupart des

hommes cherchent en vain.

CXXI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 15 octobre 1834.

Mon cher camarade,

Je te trouve injuste et fou de douter de mon amitié. Ce qui répare ta

faute, c'est que tu promets de t'en rapporter aveuglément et pour

toujours à ma réponse.

Eh bien, oui, mon ami, je t'aime sincèrement et de tout mon coeur. Je

m'inquiète fort peu de savoir si ton caractère est bon ou mauvais,

aimable ou maussade. J'accepte tous les caractères tels qu'ils sont,

parce que je ne crois guère qu'il soit au pouvoir de l'homme de

refaire son tempérament, de faire dominer le système nerveux sur le

sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre manière

d'être dans l'habitude de la vie tient essentiellement à notre

organisation physique, et je ne ferai un crime à personne d'être

semblable à moi, ou différent de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du

fond des pensées et des sentiments sérieux, c'est ce qu'on appelle le

coeur; quand il n'y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit guère

sa faute non plus, je m'éloigne de lui, parce que, après tout, j'en ai

un, moi! N'ayant rien à débrouiller avec les caractères, dans ma vie

d'indépendance et d'isolement social, je n'ai à traiter que de

conscience à conscience et de coeur à coeur. J'ai toujours connu le

tien bon et sincère; je l'ai cru peut-être quelquefois moins chaud

qu'il ne l'est, et c'est un tort que j'ai eu envers tous mes amis.

Cela est venu à la suite de grands chagrins qui m'avaient réduite

moralement à un état maladif. Il faut me le pardonner; car je n'en ai

point parlé et j'en ai cruellement souffert. Il n'y avait aucune

raison qui ne vînt de moi et non des autres. Ainsi j'aurais été folle

de me plaindre.

Il ne faut pas me reprocher d'avoir gardé le silence; mais surtout il

ne faut pas croire que cela dure encore.

Je suis guérie, non que je sois heureuse d'ailleurs, mais parce que je

suis habituée et résignée à mes maux, et que le sentiment de la

douleur n'égare plus mon jugement.

J'ai été vers vous, repentante et attristée de mes doutes intérieurs,

et vous m'avez si bien reçue, vous m'avez témoigné une affection si

vraie, que j'ai été tout à fait guérie en vous pressant la main. Il y

a bien des explications, bien des justifications, bien des

attestations, dans une brave poignée de main. On dit qu'une poignée de

main d'amitié vaut mieux que mille baisers d'amour. Comment veux-tu

que celle que je t'ai donnée en arrivant et en partant ne soit pas

sincère?

Nous sommes les deux plus vieux camarades _de la société_, et je sais

qu'en toute occasion, tu m'as défendue contre les injustices d'autrui.

Je sais que tu n'as pas douté de moi quand on me calomniait, et que tu

m'as pardonné, quand je faisais les folies que le monde traite de

fautes. Que me faut-il de plus? Tu as de l'esprit par-dessus le

marché, et ta société est agréable et récréante; c'est du luxe, mon

enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m'a traitée tout

de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse

avoir de ton affection, c'est la conduite d'Eugénie[1] envers moi.

Tout cela m'a fait un bien que je n'ai pas su vous exprimer, mais que

je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valençay. Jamais

je n'avais eu le coeur si doucement ému, si attendri, si consolé au

milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves.

Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est

apparemment la faute de ce combat intérieur entre mes peines secrètes

et le bonheur qui me vient de vous autres. Après tout, vous me restez,

et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi

un bienfait bien grand, bien réel. Ne craignez plus que je le

méconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours.

C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le

dégoût de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de

m'y rattacher.

Mais la première condition de mon bonheur serait de vous trouver tous

heureux. Vous l'êtes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela

m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et mélancolique, je le

sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se

sont mises dans ta vie, à la place des ennuis et du vide dont tu me

parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant

que vous étiez malades tous deux à Valençay, je vous ai vus vous

embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous êtes l'un à

l'autre; la société, au lieu de vous en faire un crime, met là votre

honneur et votre vertu.

Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui

imaginerait et désirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il

te faut une occupation habituelle, il en faut à tout le monde. Tu es

résolu à en chercher une, et je t'approuve tout à fait. C'est une

folie de ne se croire bon à rien. Moi, je crois que tout le monde est

propre à tout, que tu peux faire des romans et que je peux être

receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien décidé à

quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma

bourse, sont à toi. Si tu viens faire ton droit, amène ta femme, je

serai sa mère et sa soeur.

En attendant, je lui envoie une jolie robe à la mode et des

manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite

Gauloise[2]. Quant à ta musique et à la pipe d'Alphonse, ce sera

l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus

léger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien

d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caractérise. Je ne

veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous

faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses

qu'Eugénie m'avait demandées: il faut avouer aussi que je ne m'en

souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les désirait,

on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie.

Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tôt que je pourrai

certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous êtes tous si

bons, et si près les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet,

Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au

milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me

rongent!

Que Dieu en soit loué! Vous méritez mieux que cela; mais donnez-moi

place à votre festin, quand j'irai m'y asseoir.

Adieu; je vous embrasse de toute mon âme.

[1] Madame Charles Duvernet.

[2] Madame Alphonse Fleury

CXXII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRÈS PARIS

Nohant, 17 avril 1835.

Je suis ici très calme et très bien, mon cher vieux. Tout le monde se

porte bien, boit, rit et braille; il ne manque que toi. Où es-tu?

Laisseras-tu donc bouter le vin du cru? Viendras-tu au moins passer

les vacances? J'ai besoin de toi, non seulement pour m'amuser tout à

fait, mais encore pour m'aider à réinstaller et à arranger la maison

comme elle doit être; car je n'entends pas grand'chose aux affaires

d'ici. Nous en causerons en attendant à Paris, où je serai dans les

premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je

m'en aille en Suisse, d'où je reviendrai pour les vacances de mes

mioches.

J'ai fait connaissance avec Michel, qui me paraît un gaillard

solidement trempé pour faire un tribun du peuple. S'il y a un

bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le

connais-tu?

Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury

a une fille charmante, une femme _idem_. Madame Charles est encore

grosse. Le père Duvernet se meurt; j'en suis très peinée, c'est un

vieux débris de notre ancien Nohant qui s'en va rejoindre notre père

et notre grand'mère. En outre, c'est un brave homme qui manquera

beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Félicie reste près d'elle.

Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider à transporter leur

nouvelle résidence. Par la même occasion, elle plantera une corne ou

deux à son imbécile de mari, si elle en trouve l'occasion. Que n'es-tu

là, consolateur de la beauté délaissée! M. de... s'en serait chargé,

si elle eût été tant soit peu bien née; mais c'était trop d'honneur

pour une roturière, et il attend que la duchesse de Berri vienne à

B... pour déranger sa cravate et sa vertu.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 14 / 19 段