voir. Mademoiselle Decerf épouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury,
et j'irai à leur noce.
Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-être
quelque jour dans la quinzaine pour t'échapper et venir faire du
Werther avec moi: parler de rasoirs anglais de damnation éternelle et
autres facéties, sous la grande voûte étoilée qu'on voit si bien chez
nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins:
je ne suis pas dangereuse en ce genre; le lendemain du jour où je
t'aurais persiflé, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent
guère les uns aux autres, et c'est pour moi que fut inventé le
proverbe: «Tel qui rit vendredi, etc.»
Pour le moment, je suis dans les mêmes sentiments qu'à ma dernière
lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de
vieux liens qu'on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton
spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi.
Charles[1] m'a écrit une lettre fort revêche. Il a eu tort. Je le lui
pardonne de tout mon coeur. Il a pris trop à coeur l'affaire de son
piano. Aussi il a été bien négligent de le laisser enfermé dans sa
chambre, ne servant à rien et m'exposant aux méfiances et aux
tracasseries du facteur, qui déjà menaçait de me faire payer. Cela ne
m'aurait pas été facile, vu l'état de mes finances, pas brillant tous
les jours.
Comment! tu n'es pas amoureux? Eh bien, mon cher, tu as peut-être
parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais côté; toute
chose détestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et bêtes.
Tâchons d'être le moins méchants possible, avec ou sans amour; soyons
fidèles à l'amitié.
Ton ami
GEORGE.
[1] Charles Rollinat, musicien, frère cadet de François.
CVIII
A MADAME MADRICE DUPIN, A PARIS
Paris, jeudi, décembre 1833.
Ma chère maman,
Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite boîte de crayons, pour
qu'il fasse des bonshommes et se tienne tranquille auprès de vous.
Vous seriez bien bonne et bien gentille de tâcher de le faire coucher
chez vous pour Noël. Madame Dudevant, qui s'en est chargée, le rendra
bien malheureux, je crains, à force de sermons et de niaiseries. En
l'envoyant chercher chez elle dans la journée, vous pourriez le
garder, en lui écrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se
concertera à cet égard avec vous et vous épargnera les courses et les
ennuis.
Adieu, ma chère maman; je vous remercie mille fois de vos bontés pour
moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice,
puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je
vous écrirai sitôt mon arrivée quelque part. Je vous embrasse de toute
mon âme.
AURORE.
CIX
A M. MAURICE DUDEVANT,
AU COLLÈGE HENRI IV, A PARIS
Marseille, 18 décembre 1833.
Mon cher petit,
Je suis à Marseille, après avoir toujours voyagé, soit en voiture,
soit en bateau, depuis le jour où je t'ai quitté. J'ai descendu le
Rhône sur le bateau à vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour
aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma
santé me force à passer quelque temps dans un pays chaud. Je
retournerai près de toi, le plus tôt possible. Tu sais bien que je
n'aime pas à vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous
deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous
avoir avec moi et vous mener partout où je vais. Mais ta soeur n'est
pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton éducation.
Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien décidé
à t'y livrer de tout ton coeur: J'ai été bien heureuse, quand M.
Gaillard[1] m'a dit que tu étais un brave garçon, que tu faisais ton
possible pour contenter tes maîtres, et qu'il avait bonne opinion de
toi. C'est ainsi, j'espère, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne
m'as jamais causé de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de
ma vie, si tu le veux.
J'ai été ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mangé des
coquillages tout vivants et dont les coquilles étaient très jolies.
J'ai pensé à toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher
dans le sable, parce que tu n'étais pas là pour m'aider et que je ne
me serais pas amusée. Quand tu seras en âge de quitter le collège et
d'interrompre tes études, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que
nous avons déjà voyagé tous deux et que nous nous amusions comme deux
bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous
mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une
grosse marmotte.
En attendant que nous recommencions, dépêche-toi d'apprendre ce qu'il
faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois
aimable avec ma mère et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran,
si bon et si obligeant pour toi, et écris-moi à toutes tes sorties.
Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi
aussi si tu as de bonnes notes et des _heures_. Pense à moi souvent et
travaille, joue, saute, porte-toi bien, décrasse ta frimousse, lave
tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mère,
qui t'embrasse cent mille fois.
[1] Proviseur du collège Henri IV
CX
A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
Marseille, 20 décembre 1833
Mon cher enfant,
Je suis arrivée ici sans trop de fatigue et j'en repars après-demain.
Je vais à Pise ou à Naples, je ne sais lequel. Écrivez-moi à Livourne,
poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour
lui, comme vous l'êtes toujours, et protégez-le contre les petits
ennuis dont je vous ai parlé.
Avez-vous réussi à dîner le jour de mon départ? Je vous ai fait faire
une journée de corvée. Sans vous, je ne serais pas venue à bout de
partir. Avez-vous eu la bonté de ranger tout chez moi, de mettre
dehors mes chambrières, de fermer portes et fenêtres, etc., etc.? Ayez
soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en
paquet dans le secrétaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je
vous remets aussi la surintendance, des rats et souris, avec
autorisation d'en manger à discrétion et de boire tout le vin de ma
cave.
A propos de cela, il faudra encore que vous ayez l'obligeance de
descendre à la susdite cave et de surveiller la conduite de mes
bouteilles de vin, pour empêcher la sympathie de ces demoiselles pour
le gosier des laquais et portiers de la maison.
Faites une note de toutes vos petites dépenses pour moi, spectacles et
sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc.
Votre pays est très beau le long du Rhône. Cette navigation est
magnifique. Du reste; vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont
stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie
le ciel de pouvoir m'en sauver bientôt. Marseille est absolument tel
que vous me l'avez dépeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer
et le port ressemble assez à la mare aux canards à Nohant.
Il y fait déjà un temps charmant et des matinées qui valent nos
journées d'avril.
Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des
nouvelles de mon mioche et de me remplacer auprès de lui. Je ne sais
vraiment pas comment s'arrangerait ma vie si je n'avais pas votre
bonne amitié et votre éternelle complaisance pour m'aider et me
tranquilliser Adieu; je vous embrasse.
Tout à vous,
AURORE D.
CXI
A M HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
Venise, 16 mars 1834.
Mon ami,
Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgré tout, me fait
toujours plaisir. J'ai tardé à te répondre, parce que je viens de
faire une maladie assez grave. Je suis bien à présent, et, au moment
de quitter l'Italie, je commence à m'y acclimater. J'y reviendrai;
car, après avoir goûté de ce pays-là, on se croit chassé du paradis
quand on retourne en France. Voilà l'effet que cela me fera.
Je n'ai pas été charmée de la Toscane; mais Venise est la plus belle
chose qu'il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en
marbre blanc au milieu de l'eau limpide et sous un ciel magnifique; ce
peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel; ces gondoles,
ces églises, ces galeries de tableaux; toutes les femmes jolies ou
élégantes; la mer qui se brise à vos oreilles; des clairs de lune
comme il n'y en a nulle part; des choeurs de gondoliers quelquefois
très justes; des sérénades sous toutes les fenêtres; des cafés pleins
de Turcs et d'Arméniens; de beaux et vastes théâtres où chantent la
Pasta et Donzelli, des palais magnifiques; un théâtre de polichinelle
qui enfonce à dix pieds sous terre celui de Gustave Malus; des huîtres
délicieuses, qu'on pêche sur les marches de toutes les maisons; du vin
de Chypre à vingt-cinq sous la bouteille; des poulets excellents à dix
sous; des fleurs en plein hiver, et, au mois de février, la chaleur de
notre mois de mai: que veux-tu de mieux?
Je ne me suis pas doutée des autres plaisirs de l'hiver. Je n'aime pas
le monde, comme tu sais. Je me suis bornée à deux ou trois personnes
excellentes, et j'ai vu le carnaval de ma fenêtre.
Il m'a semblé fort au-dessous de sa réputation. Il aurait fallu le
voir dans les bals masqués, aux théâtres; mais je me suis trouvée
malade à cette époque-là et je n'ai pu y aller. Je le regrette peu; ce
que je cherchais ici, je l'ai trouvé: un beau climat, des objets d'art
à profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des
amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse bâtir mon nid sur cette
branche? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m'y plaire qu'en
passant. J'attends le mois d'avril pour retraverser les Alpes, et je
m'en irai par Genève. Je compte donc être à Paris dans le courant du
mois prochain.
Quand j'aurai embrassé Maurice, j'irai passer l'été en Berri. Engage
Casimir à garder Solange et à ne pas la mettre en pension avant mon
retour; cela m'empêcherait d'aller à Nohant, et contrarierait beaucoup
mes projets de repos et d'économie.
Tu ne me parais pas si charmé de la Châtre que moi de Venise: tu me
fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la société est
une sotte chose. L'amour du travail sauve le tout. Je bénis ma
grand-mère, qui m'a forcée d'en prendre l'habitude. Cette habitude est
devenue une faculté, et cette faculté un besoin. J'en suis arrivée à
travailler, sans être malade, treize heures de suite, mais, en
moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la
besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup
de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien à faire, à avoir le
spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux. Si, comme toi, je
n'avais pas envie d'écrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je
regrette même que mes affaires d'argent me forcent de faire toujours
sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d'y faire
rien entrer. J'aspire à avoir une année tout entière de solitude et de
liberté complète, afin de m'entasser dans la tête tous les
chefs-d'oeuvre étrangers que je connais peu ou point. Je m'en promets
un grand plaisir et j'envie ceux qui peuvent s'en donner à discrétion.
Mais, moi, quand j'ai barbouillé du papier à la tâche, je n'ai plus de
facultés que pour aller prendre du café et fumer des cigarettes sur la
place Saint-Marc, en écorchant l'italien avec mes amis de Venise.
C'est encore très agréable, non pas mon italien, mais le tabac, les
amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t'y transporter d'un coup de
baguette et jouir de ton étonnement.
Nous savons si peu ce qu'est l'architecture, et notre pauvre Paris est
si laid, si sale, si raté, si mesquin, sous ce rapport! Il n'y a
pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-être matériel.
L'industrie y triomphe de tout et supplée à tout; mais, quand on n'est
pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent écus
par mois, je vis mieux qu'à Paris avec trois cents. Pourquoi diable,
toi et ta femme, qui êtes indépendants, qui n'avez ni place, ni
famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne
venez-vous pas vous établir ici? Vous y feriez des économies en y
vivant très bien; vous y élèveriez votre fille aussi bien que partout
ailleurs. Vous y auriez mille commodités que vous ne pouvez avoir à
Paris: un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec
un gondolier qui serait en même temps votre domestique; le tout pour
soixante francs par mois; ce qui représente à Paris une voiture, une
paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c'est-à-dire douze
à quinze mille francs par an. Le bois et le vin à très bas prix; les
habits, les marchandises de toute sorte; les denrées de tout pays à
moitié prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin
quatre francs. Hier, nous avons été au café, nous étions trois; nous y
avons pris chacun trois glaces, une tasse de café et un verre de
punch, plus des gâteaux à discrétion pour compléter les jouissances de
deux grandes heures de bavardage. Cela nous a coûté, en tout, quatre
livres autrichiennes la livre autrichienne vaut un peu moins de
dix-huit sous de France.
Si vous voulez y venir, comme j'y retournerai passer l'hiver prochain,
je vous y piloterai. Le voyage vous coûtera mille francs, pour vous
deux; mais vous y vivrez pour mille écus par an. C'est probablement
moins que vous ne dépensez à Paris dans une année, et, par-dessus le
marché, vous connaîtriez Venise, la plus belle ville de l'univers. Si
je n'avais pas mon fils cloué au collège Henri IV, certainement je
prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour
plusieurs années. J'y travaillerais comme j'ai coutume de faire et je
retournerais en France, quand j'en aurais assez, avec un certain magot
d'argent.
Mais je ne veux pas renoncer à voir mon fils chaque année, et tout ce
que je gagne sera toujours mangé en voyages ou à Paris.
Adieu, mon vieux; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de
bonnes parties ensemble, les jours de congé?
J'embrasse Émilie, Léontine et toi, de tout mon coeur. Il y a
longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma mère; donne-lui des
miennes et prie-la de m'écrire.
CXII
A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
Venise, 6 avril 1834.
Mon cher enfant,
J'ai reçu vos deux effets sur M. Papadopoli[1], et je vous remercie.
Maintenant je suis sûre de ne pas mourir de faim et de ne pas demander
l'aumône en pays étranger; ce qui, pour moi, serait pire. Je
m'arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire à mes besoins sans se
faire trop tirailler; car je travaillerai beaucoup.
Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps.
Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne
suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera; mais il
lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour
consacré à attendre le retour de sa santé la retardait au lieu de
l'accélérer. Il est parti enfin, sous la garde d'un domestique très
soigneux et très dévoué. Le médecin[2] m'a répondu de la poitrine, en
tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.
Nous nous sommes quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour
toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon
coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour
souffrir.
Le manuscrit de _Lélia_ est dans une des petites armoires de Boule. Je
l'ai, en effet, promis à Planche; pour peu qu'il tienne à ce
griffonnage, donnez-le-lui, il est bien à son service. Je suis
profondément affligée d'apprendre qu'il a mal aux yeux. Je voudrais
pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi; ayez soin de lui.
Dites-lui que mon amitié pour lui n'a pas changé, s'il vous questionne
sur mes sentiments à son égard. Dites-lui sincèrement que plusieurs
propos m'étaient revenus après l'affaire de son duel avec M. de
Feuillide; lesquels propos m'avaient fait penser qu'il ne parlait pas
de moi avec toute la prudence possible.
Ensuite, il avait imprimé dans la _Revue_ des pages qui m'avaient
donné de l'humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des
amis trop vrais, pour nous livrer aux interprétations ridicules du
public. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'un homme que j'estime
infiniment devînt la risée d'une populace d'artistes haineux qu'il a
souvent tancée durement; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les
occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que
le rôle d'amant disgracié, que ces messieurs voulaient lui donner, ne
convenait pas à son caractère et à la loyauté de nos relations.
J'avais cherché de tout mon pouvoir à le préserver de ce rôle
mortifiant et ridicule, en déclarant hautement qu'il ne s'était jamais
donné la peine de me faire la cour. Notre affection était toute
paisible et fraternelle. Les méchants commentaires me forçaient à ne
plus le voir pendant quelques mois; mais rien ne pouvait ébranler
notre mutuel dévouement. Au lieu de me seconder, Planche s'est
compromis et m'a compromise moi-même: d'abord par un duel qu'il
n'avait pas de raisons personnelles pour provoquer; ensuite par des
plaintes et des reproches, très doux il est vrai, mais hors de place
et, qui pis est, tirés à dix mille exemplaires.
De si loin et après tant de choses, les petits accidents de la vie
disparaissent, comme les détails du paysage s'effacent à l'oeil de
celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses
restent seules distinctes au milieu du vague de l'éloignement. Aussi
les susceptibilités, les petits reproches, les mille légers griefs de
la vie habituelle, s'évanouissent maintenant de ma mémoire; il ne me
reste que le souvenir des choses sérieuses et vraies. L'amitié de
Planche, le souvenir de son dévouement, de sa bonté inépuisable pour
moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments
inaltérables.
Après avoir quitté Alfred, que j'ai conduit jusqu'à Vicence, j'ai fait
une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait à
pied jusqu'à huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de
fatigue m'était fort bon, physiquement et moralement.
Dites à Buloz que je lui écrirai des lettres, pour la _Revue_, sur mes
voyages pédestres.
Je suis rentrée à Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela,
j'aurais été jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et
d'argent m'a forcée de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et
je reprendrai la traversée des Alpes par les gorges de la Piave. Je
puis aller loin ainsi, en dépensant cinq francs par jour et en faisant
huit ou dix lieues, soit à pied, soit à âne. J'ai le projet d'établir
mon quartier général à Venise, mais de courir le pays seule et en
liberté. Je commence à me familiariser avec le dialecte.
Quand j'aurai vu cette province, j'irai à Constantinople, j'y passerai
un mois, et je serai à Nohant pour les vacances. De là, j'irai faire
un tour à Paris et je reviendrai à Venise.
Je suis fort affligée du silence de Maurice et fort contente
d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son père me dit qu'il
travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai prié au
moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que
j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant!
Je suis enchantée que mon mari garde Solange à Nohant. De cette
manière, il me plaît fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas à la
nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour
retourner à Paris, malgré le peu d'argent que j'aurais eu pour un si
long voyage. Je puis donc, sans aucun préjudice pour l'un ou l'autre
de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances.
Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour
ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'être
tout à fait étrangère à la littérature et de la traiter absolument
comme un gagne-pain.
Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. Écrivez-moi sur
mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux.
Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mère? Vous ne me parlez jamais
de vous. Avez-vous des élèves? Faites-vous bien vos affaires?
N'êtes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de
quelque grue[3]? Pensez-vous un peu à votre vieille amie, qui vous
aime toujours _paternellement_?
G.S.
[1] Banquier à Venise.
[2] Le docteur Pagello.
[3] Allusion à une grue apprivoisée par Boucoiran, à Nohant.
CXIII
A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS
Venise, mai 1834.
Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander
à voir les notes de Maurice. Je l'ai demandé quarante fois à
Boucoiran. Pas de réponse. Il y a des instants où ce silence m'effraye
tellement, que je m'imagine que mon fils est mort et qu'on n'ose pas
me le dire.
Peut-être le printemps t'aura-t-il attiré en Berri. En ce cas, renvoie
la lettre à Maurice, directement au collège. Tu me rendras le service
de le voir et de l'observer, quand tu retourneras à Paris. En
attendant tu verras ma fille à Nohant. Tu me parleras beaucoup d'elle,
de toi et du pays.
Conçois-tu que ni Laure ni Alphonse[1] ne m'écrivent! M'ont-ils
oubliée aussi, ceux-là? Il me semble que je suis morte et que je
frappe en vain à la porte des vivants.--Il est vrai que je leur avais
annoncé mon prochain retour, et que me voilà encore à Venise pour
quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles.
Adieu, mon ami; tu vois que, si je repousse les épanchements de
l'amitié dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les
affections plus profondes et plus réelles de la vie. Donne-moi aussi
moyen de te faire du bien.
Je t'embrasse de tout mon coeur. Rappelle-moi l'amitié de ton père.
Tout à toi.
GEORGE S.
[1] M. et madame Fleury
CXIV
A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
Venise, 1er juin 1834.
Mon ami,
A présent que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c'est
un bien beau pays, mais que je n'y suis pas allée. Il fait trop chaud
et je n'ai pas assez d'argent pour cela. Si j'en avais, j'irais à
Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis
noyée dans l'Archipel, sache donc bien qu'il n'en est rien et que
c'est une nouvelle littéraire, rien de plus.
Je suis à Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon
voyage d'Italie, que je dois encore à mon éditeur, mais dont je
m'acquitte peu à peu. Je comptais être débarrassée de cette corvée il
y a deux mois. Des circonstances imprévues, un voyage dans le Tyrol,
quelques chagrins, m'ont retardée dans mon travail, et dans mes
profits par conséquent.
Néanmoins mon courage n'est pas mort; mais, pour le moment, je souffre
beaucoup d'être loin de mes enfants depuis si longtemps. J'ai été dans
une grande inquiétude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure
encore, je ne sais pourquoi. J'ai reçu enfin une lettre de Gustave
Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me
donne d'excellentes nouvelles de Solange.
Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches; mais je n'en suis pas
moins affamée de les revoir, et je serai, au plus tard, à Paris pour
la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il
m'écrit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. «Tu me
demandes si j'oublie ma vieille mère, non. Je pense tous les jours à
toi. Tu me dis de t'écrire, espère que je t'écrirai. Tu me demandes si
je suis corrigé de mes caprices d'enfant, oui.»
Voilà son style! on dirait un bulletin de la grande armée, et avec
cela pas une faute d'orthographe; je suis bien contente de lui.
Comment va Léontine? Elle doit être bien grande, au train dont elle y
allait quand je suis partie.
Es-tu toujours à Corbeil? D'après ce que tu me dis, tu es dans un bon
air et dans une belle situation. Si tu as envie d'aller à Nohant au
mois d'août, nous irons ensemble avec Léontine et Émilie, si sa santé
le permet et si le _coeur lui en dit_.