[1] Sobriquet de la jeune villageoise amenée à Paris par George

Sand.

XCIV

AU MÊME

Paris, 12 décembre 1832.

Mon cher petit amour,

J'ai reçu ta lettre; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta

soeur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours;

elle sort avec sa bonne, qui se tire très bien d'affaire, qui va au

marché, nous fait la cuisine, et m'est plus utile que je ne

l'espérais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes

affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir

que je suis assez contente. Ta soeur me tourmente pourtant depuis

quelques soirs pour que je la mène au _pestacle_. Il fait si froid,

que je n'ai pas le courage de sortir; je crains surtout qu'elle ne

s'enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme

une étuve. Nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le

moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme

Nohant: c'est très commode pour travailler. Aussi je travaille

beaucoup. Il y a des tapis partout, ta soeur se roule comme un gros

chien. Elle dit des sottises à tout le monde. Elle appelle le père

Bouffard _vieux bavard, vieille bête_. Elle se trompe; il n'est pas

bête du tout, et il gâte beaucoup la grosse, malgré ses injures.

Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui

acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien? Où le fais-tu coucher?

As-tu un peu soin de lui? Donne-lui une gifle de ma part. Dis à

Boucoiran de m'écrire, qu'il est un paresseux.

Embrasse pour moi ton père, et dis à Léontine de m'écrire une petite

lettre, pour que je voie si elle continue ses progrès. Je reçois un

journal plein d'images assez drôles. Quand j'en aurai un paquet, je te

l'enverrai.

Adieu, mignon; je t'embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur

tes joues roses.

Ta mère.

XCV

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

Paris, 20 décembre 1832.

Mon cher enfant,

Je n'ai pas répondu à ce que vous me demandiez par une bonne raison:

c'est que je ne sais pas de quoi il s'agit. Sachez ce qu'est devenue

votre lettre et répétez-moi ce qu'il faut faire pour vous.

Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de

continuer à l'observer de près.

Empêchez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont

désespérantes. Tâchez qu'il passe l'hiver sans en avoir de nouvelle.

Au printemps, dès qu'il sera ici, je le ferai débarrasser de son

ennemie. L'opération n'est rien, à ce qu'il paraît.

Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud; il

y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m'en

arracher. Toute la journée, par exemple, je suis obsédée de visiteurs

qui tous ne m'amusent pas. C'est une calamité de mon métier que je

suis un peu obligée de supporter. Mais, le soir, je m'enferme avec mes

plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je

passe de très bonnes heures. J'ai, pour tout bruit, les sons d'une

harpe qui viennent je ne sais d'où et le bruit d'un jet d'eau qui est

sous mes fenêtres dans le jardin. C'est bien poétique, ne vous en

moquez pas trop.

Je vous dirai que je fais de l'argent; je reçois de tous côtés des

propositions.

Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C'est plus que je

ne demandais, moi qui suis fort bête. La _Revue de Paris_ et la _Revue

des Deux Mondes_ se sont disputé mon travail. Enfin je me suis livrée

à la _Revue des Deux Mondes_ pour une rente de quatre mille francs,

trente deux pages d'écriture toutes les six semaines. _La Marquise_ a

eu un grand succès et a complété les avantages de ma position.

Je n'ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le

coeur n'est pas jovial, l'obligation de travailler est un grand bien.

Solange me donne plus de bonheur à elle seule que tout le reste. Elle

a fait de grands progrès d'intelligence et de gentillesse depuis ces

quatre mois. Je pense bien que l'étude a beaucoup hâté le

développement de cette jeune raison. Elle lit très-bien, avec beaucoup

d'entendement des règles que vous lui avez données.

Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu'elle fait; elle ne

les fait même presque plus.

Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne

peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous.

Adieu; je vous embrasse de tout coeur.

XCVI

A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE

Paris, 11 janvier 1833.

Mon cher petit enfant,

J'ai reçu plusieurs lettres de toi auxquelles je n'ai pu répondre. Je

viens d'être malade. C'est d'aujourd'hui seulement que je suis levée.

J'ai eu un gros rhume avec la fièvre. Ta soeur est enrhumée aussi. Il

fait un froid épouvantable, tout le monde tousse. Pour m'achever, le

feu a pris dans ma cheminée d'une manière violente. Il a fallu me

sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont

éteint le feu, du moins à ce qu'ils ont cru, et ils ont gâté mon

tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la cheminée: le

pauvre petit s'est brûlé un peu la poitrine. Le feu y était encore!

Quoiqu'on n'eût pas allumé de feu dans la cheminée, la suie brûlait

toujours. Nous avons eu beaucoup de peine à l'éteindre tout à fait.

J'ai donc été chassée de ma chambre plusieurs jours et obligée de

passer la nuit dans une chambre sans feu.

Prends garde d'être malade par ce vilain froid; aie toujours les pieds

bien chauds et la gorge enveloppée. Je suis bien aise que tu sois

content de tes albums. Je voudrais être au mois de mars pour courir

avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela

viendra.

Adieu, cher mignon; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je

t'embrasse de toute mon âme; ta grosse t'embrasse aussi. Elle parle de

toi toute la journée, tu es toujours son mignon chéri.

XCVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

Paris, 18 janvier 1833.

Mon cher enfant,

Je n'ai pas répondu plus tôt à votre question par impossibilité. Le

fait m'avait paru si peu important qu'il ne m'en est rien resté dans

la mémoire. Mon mari m'a parlé une fois de votre retour chez madame

Bertrand. Je vous ai interrogé; vous m'avez répondu non. Cela me

suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j'ai reparlé de vous avec

mon mari. S'il vous importe de le dissuader, n'êtes-vous pas bien à

même de le faire, vous qui le voyez tous les jours?

Vous me faites des reproches très graves, mon cher enfant. Ils

constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez

mes nombreuses liaisons, mes frivoles amitiés. Je n'entreprends jamais

de me justifier des accusations qui portent sur mon caractère. Je puis

expliquer des faits et des actions; des défauts d'esprit ou dès

travers de coeur, jamais. J'ai une trop saine opinion du peu que nous

valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D'ailleurs, en mon

particulier, je ne m'adore ni ne me révère. Le champ est donc libre à

ceux qui rabaissent mon mérite. Je suis prête à rire avec eux, s'ils

font appel à ma philosophie. Mais, si c'est une question d'affection,

si c'est une souffrance de l'amitié que vous m'exprimez, vous avez

tort. Quand on découvre de grandes taches dans l'âme de ceux qu'on

aime, il faut se consulter et savoir si l'on peut les aimer encore

malgré cela. Le plus sensé est de cesser; le plus généreux est de

continuer. Pour que la générosité soit délicate et complète, il faut

ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui

ont pour objet des faits de légère importance ou des défauts

corrigibles, les avertissements affectueux à donner, les avis tendres

et les plaintes délicates, tout cela, je le sais, est du domaine de

l'amitié. C'est même son plus beau droit. Mais reprocher un passé déjà

loin, contempler en silence des erreurs qu'on juge et qu'on ne

pardonne pas, puis les condamner le jour où il n'est plus temps et où

l'on ne sait même plus où les prendre, c'est injuste. Dire à la

personne aimée: «Votre coeur est froid, léger ou impuissant!» C'est

dur, c'est cruel.

C'est une humiliation gratuitement infligée, vous faites souffrir sans

rendre meilleur. Les coeurs secs ne s'amollissent pas, les coeurs usés

ne rajeunissent plus, les coeurs incomplets ne rencontrent ni

sympathie ni pitié. Si c'est là mon sort, il est bien brutal de me le

signaler.

Vous ajoutez que votre caractère a dû me faire souffrir plus d'une

fois. Vous en ai-je jamais parlé, moi? Vous ai-je blessé dans ce que

nous avons de plus irritable, l'estime de nous-mêmes? Non, je sais

trop qu'il faut jeter un voile de pardon et d'oubli sur les

imperfections de ceux qui nous sont chers.

Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des

vôtres le plus tôt possible. Je vous embrasse de tout mon coeur.

XCVIII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

Paris, 27 février 1833.

Tu me dis, mon enfant, que je ne t'écris pas souvent. C'est toi, petit

farceur, qui es fièrement paresseux à me répondre. Tu m'écris des

petits bouts de lettre bien courts. J'aimerais tant à savoir tout ce

que tu fais, à quoi tu t'amuses, ce qui t'occupe, comment tu dors.

Enfin, je vais le savoir bientôt. Tu diras à ton papa de m'écrire

lorsqu'il sera pour partir, afin que j'aille au-devant de vous à la

diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud; ta grosse soeur te

_bigera_ comme du pain. A présent, elle t'appelle son petit bijou de

frère; elle est toujours mignonne et bien drôle.

Ce matin, elle a eu bien du chagrin: elle a laissé tomber sa poupée

dans le jardin et les chiens la lui ont mangée. Quand elle est arrivée

pour la ramasser, il n'en restait qu'une jambe, que la chienne n'avait

pas pu digérer. Aussi la pauvre grosse a braillé comme un veau.

Adieu, mon petit ange; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je

t'embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit chéri.

J'ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner à nous. Je

l'ai accueilli, il est très bon enfant.

XCIX

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

Paris, 6 mars 1833.

Mon cher enfant,

Vous êtes sur le point de commettre une action très belle ou très

folle. Très belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position

de ne pouvoir s'établir ailleurs; très folle, si vous obéissez à un

simple penchant.

On me recommande de vous arrêter sur le bord de l'abîme. Je ne saurais

croire que vous ayez besoin de conseil, au point où vous en êtes. Il

faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien

aussi sévère avec une personne aussi différente de vous. Vous allez

trop vite. Prenez garde, mon ami, ne précipitez rien.

Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la

plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d'attendre et de

réfléchir. Ce ne sont pas l'opinion et les préjugés que je respecte en

ce monde. Seule entre tous, peut-être, je ne vous jetterai pas la

pierre; mais je m'effraye de votre avenir. Vous êtes si jeune et vous

aurez tant de choses à faire avant d'élever cette femme jusqu'à vous!

Je n'ose pas vous dire tous les déboires que je prévois pour vous. Je

crains de blesser votre coeur, engagé dans une voie aussi délicate.

Mais je vous supplie de ne pas tant vous hâter. Pourquoi ne pas

remettre cette affaire jusqu'après votre voyage à Paris? Là, vous

pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d'inconvénients que vous ne vous

êtes peut-être pas signalés. Si, par promesse ou par devoir, vous

étiez engagé de manière à ne pas revenir sur vos pas, du moins

seriez-vous en garde contre l'avenir, et mieux préparé à le braver

courageusement.

Dans tout cela, c'est votre précipitation qui m'inquiète. Vous

obéissez, j'en suis sûre, à d'austères principes, à de nobles

sentiments. Ce n'est donc pas avec ironie ou avec dureté que je vous

juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de

votre position. Il est possible que ce parti vous réussisse, il est

possible aussi qu'il vous rende malheureux. Cette pensée ne vous

ferait pas reculer devant l'accomplissement d'un devoir, je le sais

bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d'une autre personne, vous

ne réussissiez qu'à aggraver sa situation! Cela s'est vu souvent; le

mariage est un état si contraire à toute espèce d'union et de bonheur,

que j'ai peur avec raison.

Si vous avez pour moi l'amitié que j'ai pour vous, vous vous donnerez

trois mois de réflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette

affection déjà vieille entre nous. Voulez-vous me l'accorder? Je

crains que la solitude n'ait exalté vos idées, que vous ne vous soyez

exagéré des devoirs qui, dans un état plus calme et plus vrai, vous

apparaîtraient sous un autre jour. N'affligerez-vous pas votre mère

par une résolution aussi brusque? L'avez-vous consultée? La personne

dont nous parlons lui sera-t-elle une société agréable? Tout cela est

bien obscur pour moi.

Je ne vous fais pas un reproche de ne m'avoir pas consultée. Mais,

précisément, le mystère dont vous avez entouré ce projet ne me semble

pas d'un bon augure. Êtes-vous bien d'accord avec vous-même sur ce que

vous allez faire?

Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Répondez-moi.

C

A MONSIEUR ***

Paris, 15 avril 1833.

Je veux croire votre lettre sincère, et, dans ce cas, l'absence pourra

seule vous guérir.

Si, après cette réponse, vous persistiez dans des prétentions que je

ne pourrais plus attribuer à la folie, j'aurais pour vous fermer ma

porte des motifs plus impérieux et plus décisifs encore.

Ainsi, quelle que soit l'explication que vous préfériez pour la lettre

inexplicable que vous m'avez envoyée, je vous prie absolument,

littéralement et définitivement, de ne plus vous présenter chez moi.

GEORGE.

CI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Paris, mai 1833.

Ma chère maman,

Vous avez tort de me gronder. Je n'ai eu que du chagrin et de

l'inquiétude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes

deux enfants ont été malades et le sont encore: Maurice, de la grippe,

et Solange, de la coqueluche. J'ai passé tout mon temps à aller de

chez moi au collège Henri IV et du collège chez moi; car je n'ai pu

avoir mon fils pour le faire sortir avant l'invasion de la maladie. Il

a été soigné à l'infirmerie par de bonnes religieuses.

Solange, quoiqu'elle soit toujours gaie et gentille, est très

fatiguée. Je le suis beaucoup moi-même.

Un soir que mes deux petits allaient mieux, j'ai été chez vous, pour

vous remercier de la belle gravure que vous m'avez envoyée. Il était

sept heures, ce n'est pas une heure indue. Depuis, je n'ai pas pu

sortir, si ce n'est pour aller à _Henri IV_.

J'irai vous voir demain. Aujourd'hui, cela m'est complètement

impossible. Vous avez eu tort d'écouter votre dignité de mère

offensée: vous auriez dû, puisque vous sortez tous les jours pour

dîner, venir goûter de ma cuisine. J'ai toujours un bon petit plat à

vous offrir. A six heures, nous aurions été ensemble voir Maurice au

collège, vous m'auriez rendue heureuse.

Adieu, chère mère; je vous embrasse de tout mon coeur, en attendant

que vous me pardonniez, et j'espère que vous ne ferez pas longtemps la

méchante avec moi.

CII

A M. CASIMIR DUDEVANT, A NOHANT

Paris, 20 mai 1833.

Mon ami,

Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrivée en bonne santé.

Maurice a été à l'infirmerie. C'est le changement de régime qui

l'éprouve un peu; du reste, il est très frais et très gai. On est

content de son caractère et il paraît s'arranger bien avec ses

camarades. Quant à ses progrès, ils ne peuvent pas être encore

sensibles. J'espère qu'à ton retour, on commencera à s'en apercevoir.

Je lui ai dit de t'écrire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses

nouvelles. Je l'ai vu hier, avec ma mère; il a été très gentil. Je ne

sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci; mais j'ai eu toutes

les peines du monde à me faire payer, quoique je n'aie envoyé chercher

mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite.

La première fois, il a fait refuser sa porte; la seconde, son heure de

réception était changée; la troisième, il n'avait pas d'argent; enfin,

la quatrième, il a daigné m'envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout

cela est l'effet du hasard; c'est bien possible. Cependant tu devrais

y faire attention, au cas où tu aurais des sommes d'une certaine

importance à déposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de

m'envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d'affaires

n'est ni ambassadeur ni ministre, pour qu'on fasse antichambre chez

lui.

Adieu, mon ami. Ta grosse fille t'embrasse. Dis bien des choses de ma

part à Duteil et à Jules Néraud, quand tu les verras.

Adieu; je t'embrasse.

CIII

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

Paris, 26 mai 1833.

Cher ami,

Tu ne penses pas que j'aie changé d'avis. Tu es toujours à mes yeux le

meilleur et le plus honnête des hommes. Je ne t'ai pas donné signe de

souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vécu des

siècles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement,

je suis libre et plus heureuse. Ma position est extérieurement calme,

indépendante, avantageuse. Mais, pour arriver là, tu ne sais pas quels

affreux orages j'ai traversés. Il faudrait, pour te les raconter

passer bien des soirs dans les allées de Nohant, à la clarté des

étoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu

veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore,

ensemble, le clair de lune sur la cascade d'Urmont!

Mais cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en

jouir et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans,

et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de

passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai doublé le

cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent

dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de leurs

palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, écrasés de fatigue et

brûlés par le soleil, sont à l'ancre et ne peuvent plus risquer sur

les mers leur chaloupe avariée. Ils n'ont pas de quoi vivre à terre,

et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie,

des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient

recommencer; mais le navire est démâté, la cargaison perdue; il faut

échouer sur le sable et rester là.

Tu comprends, au fond de cette belle poésie, l'état maussade de mon

cerveau. Suis-je plus à plaindre qu'auparavant? Peut-être; le calme

qui vient de l'impuissance est une plate chose.

Pour toi, c'est différent. La raison, la force, la volonté t'ont placé

où tu es. Aussi tu as en toi-même de sérieuses jouissances, de nobles

consolations.

Je t'enverrai une longue lettre avant peu de temps; c'est-à-dire un

livre que j'ai fait[1] depuis que nous nous sommes quittés. C'est une

éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves

personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fantaisie. Tu

iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon âme et jusqu'au fond

de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es

avec moi et dans ma pensée à toute heure. Tu verras bien, en me

lisant, que je ne mens pas.

Adieu, ami; écris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des

soins austères de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un

ou deux mois. Adieu; crois que, pour la vie, je suis à toi.

Ton ami

GEORGE SAND.

[1] _Lélia_

CIV

A M. ADOLPHE GUÉROULT. A PARIS

Paris, 3 juin 1833.

Monsieur,

Vous avez été si bon et si obligeant pour moi, que, malgré le long

temps qui s'est écoulé sans m'apporter aucune nouvelle et aucune

visite de vous, je ne crains pas de réclamer votre bienveillance. Je

viens de faire un livre intitulé _Lélia_, qui a besoin de votre appui.

Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous

demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices.

Voulez-vous venir dîner avec moi demain? Il faut que je vous dise, sur

ce livre assez embrouillé et sur quelques difficultés du succès, plus

d'une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je

compter sur vous?

Tout à vous, monsieur.

CV

A MADAME ***

Paris, juillet 1833

Madame,

Vous m'embarrassez avec vos questions. Je tiens singulièrement à votre

estime; pourtant je ne puis me décider à mentir pour la conserver.

J'ai beaucoup d'égoïsme et de nonchalance, vous me forcez à vous

l'avouer. Je ne sais ce que les influences étrangères font à mon

indifférence en matière de saint-simonisme; je crois qu'elles n'y

entrent pour rien. Je crois même n'avoir jamais songé à soulever une

question pour ou contre la société dans _Indiana_ ou dans _Valentine_.

Pardonnez-le-moi, ou anathématisez-moi. Je suis forcée de le dire: la

société est la moindre des choses que je hais et méprise. L'homme

livré à son instinct ne me paraît pas moins laid, ridicule et sale que

l'homme dressé à marcher sur les pieds de derrière. Que puis-je faire

à cela? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant à

mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l'ignorance,

l'inconséquence des idées, le défaut absolu de logique. Vous l'avez

fort bien dit, je manque de précision et de suite; ce n'est pas de la

supériorité croyez-le bien. C'est l'infirmité d'une nature pauvre et

boiteuse. Je n'ai rien étudié, je ne sais rien, pas même ma langue.

J'ai si peu d'exactitude dans le cerveau, que je n'ai jamais pu faire

la plus simple règle d'arithmétique. Voyez si avec cela je puis être

utile à quelqu'un et trouver quelque idée salutaire et juste. Vous

êtes très au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour

l'activité, la raison, l'intelligence et le savoir. Je n'ai que des

sensations, point de volonté. Pour quoi, pour qui en aurais-je? Au

delà de deux ou trois personnes, l'univers n'existe pas pour moi. Vous

voyez que je ne suis bonne à rien; mais vous êtes bonne à tout, et,

par votre talent et par votre caractère, vous n'avez pas besoin de mon

aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre pitié pour ma

nullité sociale, et votre amitié pour m'en consoler. Ne pouvez-vous

aimer que les âmes grandes et fortes? La mienne ne l'est pas; mais

j'admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes

est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien

aux femmes en général par votre zèle et votre chaleur de coeur,

faites-en à moi en particulier par votre douceur et votre tolérance.

Adieu, madame; reviendrez-vous bientôt? Je suis tout à vous.

G.S.

CVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 5 juillet 1833.

Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amitié inaltérable.

J'apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre

bonheur de mari, tout votre orgueil de père. Faites mon compliment à

l'accouchée et embrassez-la de ma part, ainsi que _cette vieille

grand'mère_ de madame Duvernet, bien vexée, n'est-ce pas, de porter un

pareil titre?

Enfin vous êtes donc tous bien heureux, mes amis! Je regrette de

n'être pas au milieu de vous, comme j'y étais le jour de vos noces,

pour voir toutes vos figures épanouies, pour serrer toutes vos mains

affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des

_moutards_, je savais bien que vous trouveriez les vôtres beaux et

bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me

donnent les seules joies réelles de ma vie. Vous ne me dites pas

comment s'appelle ce bienvenu. C'est une chose intéressante qu'un nom

de baptême, à laquelle j'attache autant d'idées que le père de

Tristram Shandy. Il ne se nomme, j'espère ni Artaxercès, ni

Épaminondas, ni Polyphème, ni Polyperchon?

Le mien est au collège et se comporte de manière à mériter dans son

régiment _l'estime de ses_ CHÈFRES _et l'amitié de ses camarades_. Ma

fille est de la taille du plus jeune éléphant de la ménagerie royale.

Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de

mâtins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi,

j'ai été longtemps et beaucoup malade. Je vais très bien depuis que

j'ai consulté un habile médecin, lequel m'a dit _de me distraire et

d'éviter les contrariétés_; ce qui m'a paru très profond, très neuf,

et très aisé à faire surtout.

Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires

maintenant. J'irai au pays avec mon fils à l'époque des vacances. Vous

me présenterez l'héritier présomptif et je vous embrasserai tous de

bien bon coeur. Adieu, mon ami.

Tout à vous.

AURORE.

CVII

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

21 novembre 1833.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 12 / 19 段