plus fou et Solange plus rose que jamais. J'espère vous la conduire ce
printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour à Paris avec
moi; vous verrez qu'elle est bien gentille et bien caressante; mais
vous serez effrayée de sa grosseur, je voudrais bien la voir s'effiler
un peu.
Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme
son précepteur; mais, à la récréation, il s'en venge bien. Léontine et
lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et
petits. Il vient des amis de Maurice, de la Châtre, et je joue à
colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu'à ce que je ne
puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie; il
fait très agréablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il
tombe comme un sac; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l'appelle
son _farceur de noncle_. Si Oscar était là, il s'amuserait bien aussi.
Je suis fort aise que mon livre vous amuse[1]. Je me rends de tout mon
coeur à vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympe trop troupière,
c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue et je vous
assure que, malgré ses jurons, c'était la meilleure et la plus digne
des femmes. Au reste, je ne prétends pas avoir bien fait de la prendre
pour modèle dans le caractère de ce personnage. Tout ce qui est vérité
n'est pas bon à dire; il peut y avoir mauvais goût dans le choix. En
somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y
a beaucoup de farces que je désapprouve: je ne les ai tolérées que
pour satisfaire mon éditeur, qui voulait quelque chose d'un peu
_égrillard_. Vous pouvez répondre cela pour me justifier aux yeux de
Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus
les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que
j'écris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs
que le nom; le mien n'étant pas destiné à entrer jamais dans le
commerce du bel esprit.
Je ne m'occupe pas exclusivement de ce travail. A présent, je puis en
prendre à mon aise, sans me tourmenter l'esprit. Si quelquefois je
travaille avec passion, c'est parce que je ne sais pas m'occuper à
demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j'ai de
très douces distractions: Maurice me saute sur le dos et ma grosse
fille me grimpe sur les genoux.
Bonsoir, ma chère petite mère. Donnez-moi des nouvelles de votre oeil.
A force de vouloir le guérir vite, ne le tourmentez pas trop.
Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret; moi, je vous aime de
tout mon coeur.
[1] _Rose et Blanche_.
LXXXII
A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
Paris, 4 avril 1832.
Nous sommes arrivées en bonne santé, ta soeur et moi, mon cher petit
amour. Solange n'a fait qu'un somme depuis Châteauroux jusqu'ici. Elle
a pensé à toi et à sa bonne; elle a pleuré deux fois pour vous avoir;
mais elle s'est consolée bien vite. A son âge, le chagrin ne dure
guère. Elle a été douce et gentille tout le temps. Quand tu étais tout
petit, tu n'étais pas si patient qu'elle. En arrivant, elle a reconnu
tout de suite ton portrait et elle a pleuré; puis elle n'a pas tardé à
s'endormir.
Je l'ai menée au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la
girafe, et prétend l'avoir déjà bien vue à Nohant dans un pré. Elle a
donné à manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux
grues. Elle a vu les animaux empaillés et ne veut pas comprendre
qu'ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n'a pas peur du tout; pourvu
que je lui donne la main, elle ne s'effraye de rien.
Elle rit, elle chante, elle est gentille à croquer. Elle mange comme
six, elle s'endort dans les omnibus, elle se réveille quand on descend
et se met à marcher sans grogner. Il est impossible d'être meilleure
enfant. Je suis bien contente de l'avoir avec moi. Si je t'avais
aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse.
Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu? t'amuses-tu toujours
bien? Ta grue est-elle toujours en vie?
Adieu, mon cher petit ange. Je t'embrasse cent mille fois sur tes
joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux
cheveux. Écris-moi bien souvent. Ta soeur t'embrasse aussi; elle veut
te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en
arrivant!
LXXXIII
A MADAME MAURICE DUPIN. A PARIS
Paris, 15 avril 1832.
Chère mère,
Soyez sans inquiétude. Je me porte tout à fait bien aujourd'hui. Le
choléra, dit-on, est mort; ainsi dormez en paix. Je serais bien
heureuse de voir mon vieux Pierret; mais, s'il vient à huit heures du
matin, qu'il sonne bien fort pour m'éveiller. Je dors comme une bûche
et je n'ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une
heure dans la journée; il me fera bien plaisir.
Portez-vous bien, chère maman, et, si vous étiez plus malade, à votre
tour avertissez-moi.
LXXXIV
A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS
Paris, mai 1832.
Cher Gustave,
Je compte sur toi... c'est-à-dire sur vous... non, c'est-à-dire sur
toi, pour dîner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches
subséquents, tant que Paris aura le bonheur de vous posséder.
Est-ce vous qui êtes venu pour me voir cette semaine? Voici les
indications de ma bonne: «Un _joli jeune homme_ qui n'a pas voulu dire
son nom et qui avait une badine à la main.» Cette badine m'a paru le
signe particulier du signalement et se rapporter évidemment à votre
caractère badin.
Hein, si l'on voulait s'en mêler?
A demain donc, mon ami.
Ton camarade
AURORE.
LXXXV
A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
Paris, 4 mai 1832.
Mon cher petit mignon.
Nous nous portons bien. Ta soeur est bien mignonne à présent. Nous
allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes.
Ce dernier est superbe, et tout embaumé d'acacias. Nohant doit être
bien joli à présent. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin
pousse-t-il? Le mien se compose d'une douzaine de pots de fleurs sur
mon balcon; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main.
Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas,
elle essaye de les raccommoder avec des pains à cacheter.
Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous
couchant, en nous levant. J'ai rêvé, cette nuit, que tu étais aussi
grand que moi; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m'embrasser, et
j'étais si contente, que je pleurais. Quand je me suis éveillée, j'ai
trouvé la grosse grimpée sur mon lit et qui m'embrassait. Elle aussi
grandit beaucoup et maigrit en même temps. Personne ne veut croire
qu'elle n'ait pas cinq ans. Elle a la tête de plus que tous les
enfants de son âge.
Tous les bonbons qu'on lui donne, elle les met de côté pour toi; au
bout d'une heure, elle n'y pense plus et les mange. Quand nous irons
te voir, nous t'en porterons.
Adieu, mon petit enfant chéri. Écris-moi plus souvent des lettres un
peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec
Boucoiran. Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.
LXXXV
AU MÊME
Paris, 17 mai 1832.
Mon cher petit,
J'ai reçu tes deux lettres. Je t'en ai envoyé une grosse pleine de
dessins. T'amuses-tu à les copier? Que fais-tu le soir? Travailles-tu
dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Léontine?
Valsez-vous toujours? Dis-moi donc comment tu passes tes journées.
Raconte-moi depuis le matin jusqu'au soir.
Ta petite soeur se porte bien; elle commence à s'accoutumer à Paris et
à devenir méchante. Jusqu'à présent, elle était si étonnée de tout ce
qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas à avoir des caprices. A
présent, elle en a pas mal; mais je ne lui cède pas, et elle redevient
gentille. Des enfants, qui demeurent sur le même balcon que nous,
quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant.
Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et
n'ose plus rien dire.
Il y a bien longtemps que nous n'avons été à la campagne; il pleut
tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu.
J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs
qui sont éclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange!
Elle n'y conçoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont
si petits, si secs, si maigres, si pelés, si laids, qu'ils crèveraient
si l'on soufflait dessus.
Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des
jasmins, du lilas, des giroflées, des orangers, un géranium, du réséda
et même un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir
cet été, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs à
Nohant. Solange s'amuse à mettre de la terre dans des pots, elle y
sème des graines; à peine sont-elles levées, qu'elle les arrache.
Adieu, mon gros mignon. Écris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui
t'amuse, pense souvent à ta vieille mère qui t'aime.
LXXXVI
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
Paris, 6 juillet 1832.
Vous vous mariez, mon bon camarade!
Le bien et le mal n'existant pas _par eux-mêmes_, le bonheur comme le
malheur étant dans l'idée qu'on s'en fait, vous vous croyez content;
donc, vous l'êtes. Je n'ai qu'à me réjouir avec vous de l'événement
qui vous réjouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas
votre fiancée; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien à tout
le monde et particulièrement à mademoiselle Decerf, juge sain et
solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez,
de votre côté, que votre bonheur doublera le mien.
Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au
soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre éreintée par la
marche, la chaleur et le pavé. Je quitte avec regret ma gentille
mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais état de ma santé me mettant
dans l'impossibilité d'escalader plusieurs fois par jour un escalier
de cinq étages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et
m'enfoncer dans le faubourg.
J'ai été hier voir Henri de Latouche à Aulnay. Il ne quitte presque
plus la campagne. Son ermitage est la plus délicieuse chose que je
connaisse. Je ne sais s'il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me
remettrai à l'ouvrage qu'à Nohant. Le succès d'_Indiana_ m'épouvante
beaucoup. Jusqu'ici, je croyais travailler sans conséquence et ne
mériter jamais aucune attention. La fatalité en a ordonné autrement.
Il faut justifier les admirations non méritées dont je suis l'objet.
Cela me dégoûte singulièrement de mon état. Il me semble que je
n'aurai plus de plaisir à écrire.
Adieu, mon vieux camarade; je vous écrirai une autre fois.
Aujourd'hui, je vous félicite seulement et je vous embrasse avec
amitié.
LXXXVII
A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
Paris, 7 juillet 1832.
Mon pauvre petit,
Tu as donc encore été malade? Comment vas-tu maintenant? Il me tarde
bien de recevoir une lettre de toi; ton papa m'écrit que tu t'ennuyes
de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant! Prends un peu de
patience, mon cher petit. Bientôt je serai près de toi, sois-en bien
sûr.
Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de
bêtises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai,
je resterai la nuit auprès de ton lit, et je t'empêcherai de penser à
ton mal: Boucoiran dit que tu n'as pas de courage. Il faut tâcher d'en
avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est
grand; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais
bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais
insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres.
Je sais que tu es bien jeune pour cela; mais tu as assez de bon sens
pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d'être
courageux, c'est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal
même. Elles donnent surtout mal à la tête et augmentent la fièvre.
Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te désespérer. On fera
pour toi tout ce qu'il faudra pour te soulager. Enfin, je l'espère à
présent, tu es bien tout à fait et tu ne penses plus à tout cela.
Écris-moi vite, ne fût-ce qu'un mot; je t'embrasse mille fois de toute
mon âme. Qu'est-ce qu'il faudra t'apporter de Paris?
LXXXVIII
AU MÊME
Paris, 8 juillet 1832.
Mon cher petit,
Je t'écrivais dernièrement que j'étais inquiète de toi. A peine ma
lettre partie, j'ai reçu la tienne. Ton dessin est gentil; Solange l'a
bien regardé, elle à reconnu la grue tout de suite. Elle apprend à
lire et sait déjà très bien tous les sons. Cela l'amuse. Si je
l'écoutais, nous ne ferions que lire toute la journée; mais elle en
serait bientôt dégoûtée. Je lui ménage ce plaisir-là. Si elle
continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu étais encore, à
sept ans, un fameux paresseux, t'en souviens-tu? Heureusement tu as
réparé le temps perdu. Travailles-tu bien? dis-moi ce que tu fais à
présent: est-ce l'histoire des Grecs? Et le latin, t'amuse-t-il
toujours?
Nous avons été à Franconi, Solange et moi. Nous étions en bas, tout à
côté des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les
chevaux qui galopaient, les deux éléphants qui sont descendus sur des
planches tout à côté d'elle. Elle n'a peur de rien. Elle a touché les
bêtes, elle a ri au nez des acteurs! Elle s'est amusée comme une
folle. Seulement, quand le gros éléphant est venu, avec une tour sur
le dos et que, la tour toute pleine de boîtes, de fusées et de pétards
a éclaté avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je
lui ai dit que, si tu étais là, tu n'aurais pas peur, que tu tirais
des coups de pistolet, que l'éléphant n'avait pas peur. Par émulation,
elle a renfoncé ses larmes et s'est enhardie jusqu'à regarder. Elle a
trouvé cela très beau. En effet, il est impossible de voir rien de
plus beau que l'éléphant tout couvert de velours, de soldats, de
dorures, de feu, faisant toutes ses évolutions comme un vrai soldat.
Je t'ai bien regretté, mon petit; tu aurais été bien étonné de voir
ces deux animaux si intelligents. Il y en a un énorme, gros quatre
fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d'être
d'un gris sale comme lui, il est d'un beau noir. Celui-là s'appelle
Djeck; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu'un
éléphant peut l'être et aussi savant que le gros. Tout ce qu'ils font
est incroyable. Ils sont en scène pendant trois actes. Certainement
Thomas n'a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la
danse du châle avec une trentaine de bayadères. C'est à mourir de rire
de voir danser un éléphant. Puis il mange de la salade devant le
public. Chaque fois qu'il a vidé un saladier, il le prend avec sa
trompe et le donne au petit éléphant, qui le prend de la même manière
et le fait passer à son valet de chambre. Le gros a une clochette d'or
pendue à une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu'à ce qu'on
apporte un autre saladier. Dans la pièce, il y a un prince indien que
ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison,
l'éléphant arrache les barreaux de la croisée, approche son dos et
l'emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le
jeter à la mer. L'éléphant ouvre le coffre avec sa trompe, et va
cueillir des cerises qu'il lui apporte à manger. Il remet des lettres,
il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met à
genoux, il se couche, il s'assied sur son derrière. Tout cela sans
qu'on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scène, il entre dans
des cavernes, il sort par où il doit sortir, il ne se trompe jamais.
Il n'y a pas de figurant qui fasse mieux son métier. Après la pièce,
le public le redemande et on relève le rideau. Alors les deux
éléphants, après s'être fait un peu attendre, comme font les actrices
pour se faire désirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec
leur trompe, se mettent à genoux, puis s'en vont très applaudis et
très satisfaits. Solange dit qu'ils sont bien gentils et bien mignons.
Elle a été aussi voir les marionnettes chez Séraphin; mais elle aime
bien mieux les chevaux et les éléphants.
Adieu, mon petit amour. Quand tu seras à Paris, je te mènerai voir
tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t'envoie des bonshommes
qu'on m'a donnés pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton
papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa
titine. Elle me disait à Franconi:
--Maman, tu diras tout ça à mon petit frère; moi, je saurais pas y
dire, c'est trop beau!
Je t'embrasse mille fois. Aime-moi bien et écris-moi.
LXXXIX
A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
Nohant, 1er août 1832.
Mon bon vieux,
J'ai passé à Châteauroux à quatre heures du matin. J'en suis repartie
à six, malade, fatiguée, enrhumée, endormie, stupide. Malgré cela,
j'avais bien envie de te faire réveiller pour t'emmener. Mon mari m'a
dit que tu étais encore occupé par les assises, que tu avais beaucoup
de travail. Je me suis fait conscience de t'arracher cette pauvre
heure de sommeil.
Duteil pense que tu dois être débarrassé aujourd'hui. Tu es donc
libre? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t'embrasser et
de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard,
n'aie pas de prétexte, pas d'affaire; je n'en veux pas entendre
parler. Je suis ici pour trois semaines, je n'entends pas perdre ces
moments de bonheur, si rares dans ma vie et si chèrement payés. Viens
donc, brave homme. Nous t'attendons. Je t'embrasse de toute mon âme.
Ton ami
GEORGE.
XC
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Nohant, 6 août 1832.
Ma chère maman,
Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donné de
mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi; ne soyez pas inquiète.
Tout le monde ici va bien.
Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes à la terre
mouillée sur des ardoises. On ne l'a pas trouvée maigrie du tout.
Maurice est mince comme un fuseau et très grand. Il est plus beau que
jamais. Il lui a poussé, en mon absence, les plus belles dents du
monde, blanches, bien rangées. Il est charmant et d'un caractère
parfait. Il travaille beaucoup; il a de l'intelligence, beaucoup de
douceur et un coeur excellent. Il entrera au collège le printemps
prochain.
Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m'écrase. Je vous
plains, si vous en avez autant à Paris. Nous ne savons où nous
fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les
fleurs et les arbres sont grillés, nos pauvres enfants n'ont plus la
force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne
rafraîchissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brûlé quinze
maisons et plusieurs granges à deux lieues d'ici.
Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de
travailler à _Valentine_. Solange se roule sur le parquet et Maurice
fait du latin comme un pauvre diable.
Mon mari est aux assises à Châteauroux. Il y a beaucoup d'affaires à
juger; il restera là une quinzaine de jours; ce qui ne l'amuse guère.
Heureusement le choléra n'y est plus. Madame Hippolyte est toujours la
même, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante,
rit, fume et boit tout le jour. C'est toujours Roger Bontemps.
Adieu, chère petite mère; vous êtes bien bonne d'avoir été à la
diligence. Je suis bien fâchée de n'avoir pu vous attendre.
Je vous embrasse de tout mon coeur.
Avez-vous des nouvelles de Caroline?
XCI
A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
Nohant, 20 août 1832.
Mon vieux,
J'ai travaillé comme un cheval, et je me sens si aise d'être
débarrassée de ma journée, que, loin de faire du spleen, je me plonge
avec délices dans cette béate stupidité qu'il m'est enfin permis de
goûter. Ne t'attends donc pas à me voir répondre à toutes les choses
bonnes et excellentes que tu me dis. J'attendrai pour cela un jour où
j'aurai de l'âme, un jour où je serai Otello. Pour aujourd'hui, je
suis chien. Je dis que la vie n'est bonne qu'à gaspiller. J'ai mis
tout ce que j'avais de coeur et d'énergie sur des feuilles de papier
Weynen. Mon âme est sous presse, mes facultés sont dans la main du
prote. Infâme métier! Les jours où je le fais, il ne me reste plus
rien le soir. Ce sont autant de jours où il ne m'est pas permis de
vivre pour mon compte. Après tout, c'est peut-être un bonheur; car,
livrée à moi-même, je vivrais trop!
Dans deux jours, j'aurai fini _Valentine_, ou je serai morte. Veux-tu
que j'aille te voir la semaine prochaine? Fixe le jour. Si tu veux,
nous irons à Valençay. Cela t'arrange-t-il? J'ai tout le mois pour
courir, mais le froid viendra. Si tu m'en crois, tenons-nous prêts aux
premiers jours de soleil qui reviendront, s'il en revient. J'avertirai
Gustave[1]. Réponds-moi donc et décide le jour; c'est à toi, qui n'es
pas libre quand tu veux, de régler l'ordre et la marche. Mais il faut
nous prévenir d'avance, afin de préparer nos pataches, nos pistolets
de voyage, nos pelisses fourrées, nos astrolabes, enfin tout
l'appareil du voyageur.
Je suis charmée qu'on m'accueille chez toi avec bienveillance. J'ai
fort envie de voir tous ces enfants; Juliette[2] surtout me plaît.
Préviens ta mère et tes grandes soeurs que j'ai excessivement mauvais
ton, que je ne sais pas me contenir plus d'une heure; qu'ensuite,
semblable au baron de Corbigny, «je ne puis m'empêche _de jurer et de
m'enivrer_». Que veux-tu! chacun a ses petites faiblesses, disait je
ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tête de son père
dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer
pour quelque chose de présentable. S'il fallait soutenir ensuite la
dignité de mon rôle, je souffrirais trop.
Fais-moi le plaisir de m'envoyer une boîte de pains à cacheter les
plus petits possibles. Je t'ai fait de grands et magnifiques présents,
tu peux bien me faire celui-là: autrement, je serai forcée de
t'envoyer mes lettres ouvertes. On ignore à la Châtre l'usage des
pains à cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi
des fromages estimés, les habitants sont fort affables. (Voyez le
voyage de _l'Astrolabe_.)
Adieu, cher frère de mon coeur. Je t'écrirai quand je pourrai. Toi, si
tu as le temps, écris-moi. Tu sais si je t'aime, petit homme et grande
âme!
GEORGE.
[1] Gustave Papet.
[2] Juliette Rollinat, soeur de François Rollinat.
XCII
AU MÊME
Nohant, septembre 1832.
Je t'ai écrit une longue lettre adressée à la Société des jeunes gens
(au portier). J'étais inquiète de ta santé, vieux. Pourquoi n'ai-je
pas encore de réponse? Je crains vraiment que tu ne sois malade.
Ma mère est partie le 13; je ne l'ai pas reconduite à Châteauroux
comme je t'annonçais devoir le faire. Je te dirai mes raisons;
peut-être m'attends-tu? Écris-moi donc au moins comment se porte ton
vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend
du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te
portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d'un galérien ou d'un
pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te fait mal, ne reviens
pas; mais écris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George.
Je t'ai demandé pour Maurice des instruments _aratoires_, qu'il attend
avec grande impatience. Il me prie de te _tourmenter_ de sa part. Je
te tourmente, sois tourmenté.
_Amen!_
XCIII
A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
Paris, 6 décembre 1832.
Mon cher ange,
Nous sommes arrivées hier sans accident et me voilà aujourd'hui
presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposées. Ta soeur est gaie,
fraîche et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne à
croquer. La _petite femme_[1] a très bien supporté le voyage et n'a
pas seulement levé le nez en traversant Paris. Elle a l'air de ne se
guère soucier des choses nouvelles. Si elle continue à être ce qu'elle
est aujourd'hui, je serai contente d'elle; car elle fait bien tout ce
qu'elle peut pour m'être utile.
Je ne te dirai rien de neuf; je n'ai encore songé qu'à dormir et à
ranger ma chambre. Ta petite soeur t'embrasse. Elle a pensé à toi à
Châteauroux et s'est mise à pleurer. Je lui ai demandé ce qu'elle
avait: elle m'a répondu qu'elle voulait aller chercher son frère
mignon. Je l'ai menée chez Rollinat, où nous avons dîné; les petites
soeurs de Rollinat l'ont consolée, elle s'est mise à faire le diable.
Adieu, mon petit mignon; embrasse ton père pour moi; dis à ton oncle
de ménager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j'ai voyagé avec le
fameux père Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le père
Bouffard est gros comme toi, ne mange que des oeufs froids et ne boit
que de l'eau. Du reste, il est très aimable et paraît très bon. Il
ressemble à Jocko à s'y tromper; te souviens-tu de Jocko?
Adieu; écris-moi, travaille, porte-toi bien et pense à moi. Je
t'embrasse mille fois, mon pauvre ange; tu sais si je t'aime!
Ta mère.