J'ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne

veut pas me quitter. Il va entrer en pension; sans cela, je te

l'aurais amené et vous auriez joué ensemble, mais il est temps qu'il

apprenne ce que tu sais déjà. Tu seras bien content, lorsque tu

entreras au collège, d'avoir pris de bonnes leçons d'avance. Tu auras

moins de peine que les autres enfants de ton âge, et tu verras que

c'est un grand bonheur d'avoir été forcé de travailler. Écris-moi

donc, mon cher enfant; ta dernière lettre est très bien. Elle m'a fait

grand plaisir, et je l'ai embrassée bien des fois. Si tu étais là, mon

pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta

soeur et porte-toi bien. Pense souvent à ta mère, qui t'aime plus que

tout au monde.

LXXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

Paris, 17 juillet 1831

Mon cher enfant,

J'en suis fâchée pour votre optimisme politique, mais votre gredin de

gouvernement indispose cruellement les honnêtes gens. Si j'étais

homme, je ne sais à quels excès je me porterais, dans de certains

moments d'indignation, que toute âme bien née doit ressentir à la vue

des platitudes et des atrocités qui se commettent ici tous les jours.

C'est réellement une guerre civile que les ministres allument et

alimentent à leur profit. _Infamie!_ Les couleurs nationales sont

proscrites. Il suffit de les porter pour être dépecé avec un odieux

sang-froid, par des gens armés, lâches, qui ne rougissent point

d'égorger des enfants sans défense et en petit nombre.

Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de

discorde et de sang. La police a recours à des moyens dignes des plus

beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille

trancher du Napoléon. Or c'est un rôle qu'un Bourbon ne saura jamais

remplir. Ses efforts retarderont sa chute; mais elle n'en sera que

plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les excès

sans être coupable.

Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants où

j'aurais du bonheur à leur nuire. Je n'ai de repos qu'alors que je les

oublie!

Vous êtes bon, vous! C'est différent. Les amis, oh! les amis! que

c'est un trésor rare et difficile à garder! Si l'on ne tient pas sa

main toujours étroitement fermée, ils s'échappent comme de l'eau au

travers des doigts.

J'ai le coeur cruellement froissé; mais je sais qu'il y aurait de

l'ingratitude à pleurer longtemps ceux qui désertent. Plus le nombre

se réduit, plus je sens l'affection redoubler de vigueur. La part des

uns revient aux autres.

Je vous remercie de m'avoir parlé de Maurice. Faites qu'il m'écrive

souvent, qu'il ne soit pas trop livré à lui-même aux heures où il ne

travaille pas, et qu'il continue à apprendre sans chagrin. Sa dernière

lettre est charmante.

Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C'est du

fond de mon âme.

LXXII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 19 juillet 1831

Mon bon Charles,

Soyez miséricordieux et pardonnez à la lenteur de mes lettres. Je suis

enfin installée quai Saint-Michel, 25, et j'espère désormais ne plus

m'exposer au remords de laisser sans réponse prompte vos lettres

bonnes et aimables. Je vous laisse à penser ce qu'il a fallu de

mémoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un

petit ménage depuis la pelle jusqu'aux mouchettes: c'est à n'en pas

finir. Le pis de tout cela, c'est l'argent que cela coûte. J'aurais

tort de me plaindre pourtant. Je n'ai rien payé et je payerai s'il

plaît à Dieu.

Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un

bon choléra-morbus, qui nous délivrera de l'infâme séquelle des

créanciers. D'ailleurs, n'allons-nous pas avoir la république? et le

premier article de la nouvelle Charte portera, j'espère, que les

dettes sont supprimées et tous les créanciers déportés. Nous leur

faisons grâce de la vie, parce que nous sommes grands et généreux,

mais qu'ils ne s'avisent jamais de rappeler le passé! (Il n'y que des

carlistes et des jésuites capables de tant de ressentiment.) Nos

créanciers, s'ils veulent éviter la guillotine, qui est, comme chacun

sait, _soeur de la liberté_, doivent nous délivrer à tout jamais de

leur odieuse présence, et purger le sol de la patrie régénérée de leur

impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du

Gaulois à la prochaine assemblée constituante.

Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus? Évitez du moins

l'ennui, ne fût-ce qu'en taillant des cure-dents. Planet en fait une

consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n'avez pas l'espoir

de succéder à votre père et que les chiffres vous rebutent, faites

autre chose; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte

pour tout ce qu'on peut apprendre. Ecrivez des romans, des comédies,

des proverbes, des drames: tout cela vous fera travailler sans ennui

et vous forcera à des recherches historiques qui vous arriveront

pleines d'intérêt et de vie.

S'ennuyer! je ne le conçois pas pour vous. Être triste! c'est

différent, cela. Cette solitude, les dégoûts de cette petite existence

de la province, sont bien faits pour serrer le coeur. J'en sais

quelque chose. _Quelque chose_ seulement, car j'ai une ressource

immense: la société de mes enfants. Vous, tout seul, tout rêveur, sans

un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que

le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant à

répandre votre coeur dans un coeur de la même nature, et ne trouvant

que de bonnes et simples âmes qui vous disent d'un air surpris:

«Comment! vous vous plaignez? n'êtes-vous pas riche? A votre place, je

serais heureux!» etc.

Eh bien, je vous vois d'ici et je sais tout ce que vous devez

souffrir. L'isolement tue les âmes actives. Il énerve le caractère;

mais il redouble le feu intérieur et joint, au tourment de désirer, le

tourment de ne pouvoir pas _vouloir_.

N'est-ce pas là où vous en êtes souvent? Je n'ose pas vous dire:

«Sortez-en, venez à nous!» Mais combien je le désire! nous vous aimons

comme vous méritez d'être aimé. Je crois qu'au milieu de nous, vous

reprendrez vite à la vie. Écrivez donc souvent et beaucoup; vous avez

toujours le temps, vous.

Si vous allez à Nohant, dites donc à Boucoiran que mon fils m'écrit

bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine.

Adieu, mon ami. Écrivez, ou faites mieux, venez!

Je n'ai pas acheté la natte de votre mère, ni les lunettes pour

Decaudin. J'ai une raison honteuse, secrète, mais _invulnérable_. Je

n'ai pas un sou. Je paye écu par écu mes damnés marchands. O Misère!

je te ferai élever un temple si tu me quittes un jour; car ceux que tu

hantes sont plus heureux qu'on ne pense!

Le Gaulois m'a défendu de fermer ma lettre, disant qu'il voulait vous

écrire. C'est une raison pour n'y pas compter...

Le voilà! Il dit qu'il vous écrira _demain_: vous connaissez le

_demain_ du Gaulois.

LXXIII

A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT

Paris, juillet 1831.

J'ai bien du chagrin quand tu ne m'écris pas, mon petit enfant. J'ai

reçu tes trois lettres; mais c'est bien peu. Cela ne fait qu'une par

semaine. Autrefois, tu m'en écrivais deux et souvent trois. Cela ne

t'amuse donc plus de m'écrire? tu n'as pas besoin de montrer tes

lettres, ni de les écrire avec tant de soin que ce soit un travail.

Quand tu m'envoyais des barbouillages et des bonshommes, j'aimais

autant cela. Écris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne fût-ce que

quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta

soeur, c'est bien long et je suis souvent bien triste. J'ai besoin de

te savoir gai et heureux; sans cela, je ne peux être moi-même

heureuse.

Il y a de bien beaux tableaux au Musée: le Musée est une grande

galerie où tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques

mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous représente

deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L'un est

malade et appuie sa tête sur l'épaule de son frère. L'autre se porte

bien; il tient un livre d'images pour l'amuser. C'est le portrait de

deux jeunes princes anglais qui ont été étranglés par des méchants[1].

Il y a une quantité de belles statues que tu reconnaîtrais, à présent

que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu'on a fait de plus beau,

ce sont _les Trois Grâces_, en marbre blanc. Il y a une jolie petite

divinité allégorique, dont nous n'avons pas parlé ensemble: c'est _la

Candeur_ ou _l'Innocence_, représentée comme un enfant qui tient une

coquille où vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les

enfants ne se méfient d'aucun danger, les personnes qui ont de la

_candeur_ ne se méfient pas des méchants qui peuvent leur faire du

mal.

Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l'expliquera mieux. Il

y a aussi un gros enfant qui ressemble à Solange et joue avec une

petite chèvre; la chèvre mange une couronne de feuilles que l'enfant a

sur sa tête. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure,

Diane, et tout plein d'autres messieurs et d'autres dames de ta

connaissance. Les fêtes ont duré trois jours. De ma fenêtre, j'ai vu

passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des

joutes sur l'eau. Des matelots habillés en blanc, avec des ceintures

et des chapeaux à rubans, étaient montés sur de jolies barques et

venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c'est-à-dire qu'ils

faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la

Seine; comme c'étaient tous de très bons nageurs, ils s'en moquaient

et rattrapaient bientôt leur barque. Sur le bord de l'eau était dressé

un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donné le prix aux

vainqueurs.

J'avais emmené Léontine, qui a tout vu; le grand Fleury l'a mise sur

sa tête, et ils sont arrivés l'un sur l'autre; moi, je suis revenue

avec la migraine. Le soir, j'ai vu les illuminations sans sortir de ma

chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue

d'Henri IV; les tours de Notre-Dame étaient illuminées aussi; c'était

fort beau. De mon balcon, j'ai vu le feu d'artifice qui se tirait sur

la place de la Révolution. C'est bien loin de chez moi; mais les

fusées montaient si haut, qu'on voyait très bien; il y en avait qui

lançaient des flammes tricolores; c'était superbe.

Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes

habillés en Bédouins étaient montés sur des chevaux et sur des

dromadaires. L'un d'eux est tombé et s'est tué. Puis une revue de

toutes les troupes sur le boulevard; on dit qu'il y avait cent

cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de

monde pour regarder. On risque d'être étouffé dans la foule, et les

trois quarts ne voient rien, parce qu'on a trop de personnes devant et

alentour. Tous les spectacles jouaient _gratis_, c'est-à-dire qu'on

entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des pétards,

des _boîtes à feu_, dans toutes les maisons, dans toutes les rues.

Cela a duré deux jours entiers. On aurait dit qu'on se battait dans

Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa

tranquillité.

Écris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais; tes lettres

sont trop courtes. Embrasse ta soeur pour moi et aime-la bien. Adieu,

mon cher petit; pense à ta petite mère, qui t'embrasse un million de

fois.

[1] _Les Enfants d'Édouard_, de Paul Delaroche.

LXXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant, 9 septembre 1831.

Ma chère maman,

Je suis arrivée en bonne santé. Merci de votre petite lettre. Je suis

coupable de ne vous avoir pas prévenue, mais j'étais si lasse et, en

même temps, si contente de revoir mes enfants!

J'ai trouvé mon mari à Châteauroux; il était venu au-devant de moi

avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa soeur toujours énorme,

Nohant toujours tranquille, la Châtre toujours bête. Le précepteur est

parti en vacances; je le remplace pour le français et la géographie,

Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c'est une vie

édifiante. Cela n'empêchera pas qu'on ne me trouve très coupable. Les

gens qui n'ont rien à faire cherchent des torts à autrui pour

s'occuper; c'est une manière comme une autre de passer le temps. Moi,

je persévère dans une tranquillité qui les démonte.

Je n'ai pas vu Caroline; embrassez-la pour moi. Tâchez de m'envoyer

Hippolyte et sa femme. J'ai trouvé mon mari très bien; je crois qu'il

serait bien facile à Hippolyte de le tenir toujours disposé en ma

faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l'oreille aux sales

petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le

principal ennui.

Si l'on continue à me laisser vivre en paix, je prolongerai mon séjour

ici. J'ai déjà songé à remettre mes engagements du 30 septembre un peu

plus loin. C'est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je

travaille le soir à mon roman; cela m'amuserait beaucoup si je n'étais

pas obligée de me dépêcher. Une autre fois, je prendrai plus de

latitude avec mon éditeur, afin de travailler pour mon plaisir et sans

fatigue.

On dit que je suis partie pour I'Italie avec Stéphane. Ce qu'il y a de

bon, c'est que je ne sais pas où il est. Je ne l'ai pas vu depuis six

mois. Quant à moi, je crois bien être à Nohant dans ce moment-ci;

cependant, si les gens de la Châtre sont absolument sûrs que je sois à

Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le

contraire.

Adieu, ma chère petite maman; traitez-moi toujours avec bonté. Je vous

embrasse de tout mon coeur, ainsi que mon ami Pierret.

LXXV

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

Nohant, 26 septembre 1831

C'est une désolation qu'un voyage de sept jours; je m'en afflige de

mille manières: d'abord, parce que cela vous fatigue; ensuite parce

que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse manière du monde

doivent faire pleurer votre mère. Elle voudra les regagner, je le

prévois bien. Je ne peux ni ne veux l'affliger. Cependant, mon cher

enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois

prochain.

Mettez donc à profit ces bons jours de famille et de patrie. C'est un

bonheur de n'être pas blasé ou désabusé de ces biens-là. Apportez-moi

des cailloux de votre sol, s'ils ont quelque chose de curieux. Si je

ne l'ai pas rêvé, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins

pétrifiés, des espèces qui nous manquent.

Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de

dévergondage ne devant pas être long, je le laisse trotter avec

Léontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c'est

qu'il n'oublie pas ce qu'il sait et non qu'il fasse des progrès sans

vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l'étude du latin ne fût pas

aussi exclusive. Vous m'avez promis de commencer l'histoire à votre

retour et de la faire marcher de front avec la géographie. Il me

semble que ces études poussées un peu rapidement lui seraient fort

utiles. Non pas qu'il faille espérer une grande mémoire des faits à

son âge, mais c'est la seule manière d'ouvrir ses idées aux choses de

la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des moeurs, aux

constitutions, à l'existence des peuples et à la marche de la

civilisation. C'est d'un peu haut qu'il faudrait donc envisager cette

science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l'abbé Rollin,

sur les petites guerres et les rois insignifiants d'une foule de

petits États de l'antiquité, il faudrait résumer l'histoire

universelle dans une sorte de cours à votre manière. Cette analyse

générale n'est pas l'ouvrage d'un cuistre, et vous trouverez à la

dresser avantage et plaisir pour vous-même. Plus tard, sans doute, il

lui faudra étudier les diverses parties de votre édifice, il le fera

par la lecture. J'ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur

toutes les dynasties de la terre. C'était l'histoire enseignée à la

manière des jésuites. Beaucoup de récits, pas une réflexion, pas une

observation qui ne tournât à la plus grande gloire de Dieu, contre

tout bon sens et toute vérité. Aussi, rien de ce fatras n'est resté

dans mon cerveau fatigué. J'ai perdu cinq ou six ans de ma vie à

désapprendre le sens commun. Les livres d'histoire, écrits tous sous

l'empire de quelque passion politique ou de quelque préjugé religieux,

ont tous besoin d'être rectifiés par un jugement sain. Ce n'est donc

pas avec des livres qu'il faudrait enseigner, c'est avec votre mémoire

et votre raison, n'est-il pas vrai, mon enfant?

Bonjour. Je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que votre bonne

mère. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, dès que vous pourrez

vous arracher comme Régulus à tant d'affection.

Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce

que, dit-il, il s'est f.... par terre. Est-ce vous qui formez ainsi

son style?

LXXVI

AU MÊME

Paris, 6 novembre 1831.

Mon enfant,

J'ai été vraiment affligée de manquer le plaisir de vous embrasser. Je

vous l'ai dit, je vous aime comme vous m'aimez, sans égoïsme, et je me

réjouis du bonheur de votre mère et du vôtre. Une autre fois, nous

serons à même de nous voir davantage; mais nous n'en avons pas besoin

pour compter l'un sur l'autre.

Il est très vrai que madame Bertrand m'a envoyé M. de Vasson la veille

de mon départ, j'ai reçu d'elle une lettre qui s'efforçait d'être

aimable. Elle me parlait d'abord de l'engagement pris d'aller passer

_trois mois_ à Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne

pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me

parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m'intéressait pas

davantage. Puis elle me disait qu'elle ne savait pas votre adresse à

Nîmes, qu'elle ne voulait pas vous écrire avant de s'adresser à moi;

ce qui prouve tout simplement qu'elle l'eût fait si elle eût pu savoir

votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert

ma place à la Chambre et me faisait des remercîments très gauches et

très peu de saison. J'ai répondu en peu de mots, poliment et

froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J'ai conté le

tout au père Duris-Dufresne, qui a trouvé comme moi qu'on aimait mieux

ses enfants que ceux des autres.

Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon

éditeur paye mal; cependant il paye, mais si lentement, que le travail

des imprimeurs va de même. Je leur remets le manuscrit à mesure que

j'en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour

_l'honneur_. C'est un méchant salaire quand on est si pauvre d'esprit

et de bourse. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je retournerai près de

mes chers enfants, aussitôt que je serai délivrée de ma besogne.

Du reste, je vois avec plaisir que tous les déboires qu'on m'avait

prédits dans cette carrière n'existent pas pour les gens qui vivent,

comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle

d'un profit modeste. J'ai déjà assez vu les _grands hommes_ pour

savoir qu'ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la

peste, excepté Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j'aime

sincèrement.

Je vis fort tranquille, je travaille à mon aise et je me porte bien

maintenant. J'ai enfin réussi à me débarrasser de la fièvre qui m'a

tourmentée pendant plus d'un mois. Il ne manque à mon bonheur que mes

enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la

destinée n'a pas coutume de me gâter de la sorte. Au reste, elle est

sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus

affronter sans l'espérance que vous l'embellirez.

Adieu, cher enfant; j'embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi

d'eux beaucoup, je vous en supplie.

LXXVII

A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE

Paris, 3 novembre 1831.

Mon cher petit enfant, tu ne m'as pas dit si tu avais reçu le joujou

que je t'ai envoyé. Si tu ne l'as pas, fais-le réclamer chez M.

Poplin[1], à la Châtre. Il doit être arrivé depuis longtemps.

Quand tu n'auras plus d'images à peindre, tu me l'écriras, afin que je

t'en achète d'autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je

puisse t'envoyer. Boucoiran me dit qu'il va te faire commencer

l'histoire. Tu me diras si cela t'amuse. Quand j'étais petite, cela

m'amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[2] soit

rétabli; tu iras le voir et le lui diras de ma part.

As-tu couvert ta maison dans la cour? J'en ai bien fait comme toi,

dans la même cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens

qu'une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte était

une petite planche, j'ai trouvé _quelqu'un_ dedans. Ce quelqu'un

était, devine quoi? Une belle petite souris qui s'était emparée de ma

maison et s'y trouvait bien logée. Je l'ai laissée dedans, mais je ne

sais plus ce qu'elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu

toujours? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends

garde de t'enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la

crotte jusqu'aux genoux. La Seine est jaune comme du café au lait. Je

ne sors que pour mes affaires d'obligation.

Adieu, mon cher petit mignon; j'enverrai des bas à ta grosse mignonne.

Et toi, en as-tu assez pour ton hiver? Je vous embrasse tous les deux.

Porte-toi bien et écris-moi souvent.

Ta mère

[1] Propriétaire à la Châtre.

[2] Fermier de Nohant.

LXXVIII

AU MÊME

Paris, novembre 1831.

Ta lettre est bien gentille, mon cher petit; elle est fort bien

écrite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que

tu t'es enrhumé. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste

pas à la même place. C'est comme cela que tu attrapes toujours du mal.

Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n'a pas peur du froid,

ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos

petits bengalis sont plus délicats, ils viennent d'un climat chaud.

Dis à Eugénie[1] d'en avoir bien soin.

J'ai été hier au Jardin des Plantes, j'aurais bien voulu pouvoir

emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et

de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content

d'en avoir une pareille; mais il faudrait la garder au coin du feu.

Elles viennent de l'Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu

les as vues; mais tu ne t'en souviens peut-être plus.

Je serais si contente de t'avoir ici quinze jours pour te faire courir

partout avec moi.

Adieu, mon petit ami; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta grosse

mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse

pour moi Léontine et Boucoiran.

[1] Femme de chambre.

LXXIX

A M JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

Paris, 5 décembre 1831.

Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette

bonne occasion pour retourner à Nohant. Dieu veuille que mon éditeur

me paye d'ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernières feuilles

de mon manuscrit. Alors je serais à Nohant bientôt. N'en parlez pas

encore. Surtout n'en donnez pas la joie à mon pauvre Maurice; car il

n'y a rien de sûr dans mes projets. Ils dépendent d'un animal qui,

tous les jours, m'annonce le payement de sa dette, j'attends encore.

Je voudrais qu'il me fît au moins une lettre de change pour les cinq

cents francs à toucher trois mois après la livraison. Jusqu'ici, je ne

tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaillé trois mois

sans un profit raisonnable.

La lettre que j'ai reçue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous

n'en avez pas corrigé les fautes. Son écriture, quand il veut

s'appliquer un peu, promet d'être très lisible et très jolie. Il a

dans son esprit d'enfant des idées très originales; par exemple, j'ai

bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le

monde sur la route.

Pauvre enfant! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dépendre que

de lui! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et

un dédommagement à tous les ennuis de ma vie.

Adieu, mon cher fils; restez-moi toujours fidèle, vous que j'estime le

plus solide et le plus généreux de mes amis.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

LXXX

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

Nohant, janvier 1832.

Mon cher Rollinat,

Je vous ai écrit avant-hier un mot et je vous demandais une réponse

directe. Êtes-vous absent de Châteauroux, ou bien le courrier a-t-il

perdu ma lettre? Il est sujet à cette infirmité. _Il en est de même

tous les étés._ C'est au point qu'il en a semé toute la route depuis

Nohant jusqu'à Châteauroux, et qu'il en pousserait si ce n'était de

mauvais grain.

C'était pour vous demander l'adresse de Charles[1] à Paris. J'ai une

commission pressée à lui donner. Répondez-moi, si vous êtes vivant,

mais répondez-moi _poste restante à la Châtre_.

Ce courrier est un drôle!

Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma très sainte

bénédiction.

[1] Charles Rollinat, frère de François

LXXXI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant. 22 février 1832.

Ma chère maman,

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 10 / 19 段