_croisées à louer pour voir passer la première émeute que ferait M.
Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indisposé le roi citoyen et papa
Persil, qui lui a dit comme ça:
--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort!
--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fâche?
--Oui, sire, faut vous fâcher.
Alors le roi citoyen s'est fâché. Et voilà qu'on a saisi _le Figaro_
et qu'on lui intente un _procès de tendance_. Si on incrimine les
articles en particulier, le mien le sera _pour sûr_. Je m'en déclare
l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale à la
Châtre! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille! Mais ma
réputation est faite et je trouve un éditeur pour acheter mes
platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs
cinquante centimes pour avoir le bonheur d'être condamnée.
Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avalée, il m'en
souviendra! J'en ai eu le choléra-morbus pendant trois jours. Vous en
verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal.
Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur.
Écrivez-moi plus souvent et quand même vous seriez de mauvaise humeur,
n'ai-je pas aussi mes jours _nébuleux_? Quand je serai _cheux_ nous,
c'est-à-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me
voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tâcherons de les
jeter à l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau.
Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. Êtes-vous assez
bête! je me réserve de vous laver la tête; mais ne recommencez pas
souvent ces sottises-là.
Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chère mère et aimez-moi
toujours _un brin_.
LXIII
A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
Paris, 9 mars 1831.
Mon cher enfant,
Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une
lettre de mon frère, aigre jusqu'à l'amertume, contient ce qui suit:
_Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que
personne au monde. Prends garde d'émousser ce sentiment-là._
Il y a là bien de la cruauté. C'est me dire, qu'un jour je ne
trouverai même pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte
un coeur égoïste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas
ainsi, n'est-ce pas?
Vous êtes auprès de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez
mon bien le plus précieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'être
triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille.
On me blâme, à ce qu'il paraît, d'écrire dans _le Figaro_. Je m'en
moque. Il faut bien vivre et je suis assez fière de gagner mon pain
moi-même. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le
_journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que
souvent il est dégoûtant; mais on n'est pas obligé de se salir les
mains pour écrire, et j'arriverai, j'espère, sans cela. Ce petit
journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne
pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept
francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre nécessaire
dans un bureau de littérature. Cela vous mène à tout, même sans
_camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde.
Je n'ai affaire qu'à M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et
retirée. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges
qu'il me donne. C'est très agréable.
Vous saurez que j'ai débuté par un _scandale_, une plaisanterie sur la
garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier.
Déjà je m'apprêtais à passer six mois à la Force; car j'aurais très
certainement pris la responsabilité de mon article. M. Vivien a senti
ce matin l'absurdité d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier
aux tribunaux d'en rester là. Tant pis! une condamnation politique eût
fait ma réputation et ma fortune.
La littérature est dans le même chaos que la politique. Il y une
préoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf,
et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir
peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour
un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu!
Les monstres sont à la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un
fort agréable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je
vois, de singulières particularités. Si j'avais le temps de les
enregistrer, ce serait un curieux journal.
Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre
santé. Je vous embrasse de tout mon coeur.
LXIV
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Nohant, 14 avril 1831.
Ma chère maman,
J'ai bien tardé à vous annoncer mon arrivée, parce que j'ai séjourné
quelques jours à Bourges, où j'ai été assez malade. Je me porte bien
tout à fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours.
Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez
fraîche pour vous donner l'idée de sa fraîcheur. Maurice est toujours
mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable
et plus caressant. Je suis aussi très contente de ses progrès et de sa
douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mère.
J'ai trouvé Polyte un peu malade; sa femme, toujours la même, bonne et
indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le précepteur avec
des moustaches qui lui vont comme de la dentelle à un hérisson;
Léontine, ayant fait aussi des progrès et toujours très douce. Voilà!
Et vous, ma chère maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait
déjà à Paris un air de fête? Promenez-vous Caroline, en attendant que
la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y
retrouvera son Oscar, et, auprès de ses enfants, on ne peut pas
s'ennuyer.
Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de
bijou sur sa cheminée, et furieux contre les républicains? Dites-lui
qu'à la première révolution, les femmes repousseront les gardes
nationaux avec des pots de chambre.
Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en
famille. Ne pouvant faire d'émeutes, on fait des cancans; ce qui
m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes
deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'élections,
d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah!
La peste des petites villes, c'est le commérage. Les hommes s'en
mêlent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'intérêts
politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au sérieux. Il
y a de quoi crever d'ennui; car, après tout, la vie n'est pas faite
pour se fâcher d'un bout à l'autre. J'aime mieux laisser les hommes
comme ils sont que de me donner la peine de les prêcher.
N'est-ce pas votre avis, chère mère, à vous qui avez l'esprit si jeune
et le caractère si gai? Je voudrais que Maurice fût d'âge à entrer au
collège; alors je passerais, près de vous et près de lui, une partie
de ma vie à Paris. J'aime la liberté dont on y jouit et l'insouciance
qui fait le fond du caractère de ses habitants.
Tout le monde ici se joint à moi pour vous embrasser mille fois.
Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres.
Bonsoir, ma chère petite maman.
LXV
A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE
Nohant, avril 1831.
Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez très
bien la comédie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amitié
pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour
entraîner l'auditoire naturellement peu _entraînable_ et beaucoup plus
sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien
senties. Vous êtes très drôle en garçon et en vieille femme; mais vous
êtes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans
doute, le plus difficile en scène. Mais dites donc à Soumain de
changer de figure s'il veut ressembler à Odry. Il est beaucoup trop
gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut
pas être caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manières de dire
très conformes à son modèle, personne à la Châtre ne sent le mérite de
cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est
excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_.
Dites-leur d'apprendre leurs rôles et de ne pas manquer leurs entrées.
Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble.
J'ai regret d'avoir manqué votre précédente représentation, j'étais
trop malade. J'ai chargé madame Decerf de me prendre vingt billets à
votre loterie. J'y aurais coopéré par quelque ouvrage si j'avais eu
plus de temps et de santé.
Votre mère m'a dit que toutes ces comédies vous fatiguaient beaucoup.
Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps.
Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous
des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus.
LXVI
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Nohant, 31 mai 1831.
Ma chère maman,
Vous êtes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une
chose difficile à arranger avec la liberté, que la société d'autrui.
Vous aimez à être entourée, vous détestez la contrainte; c'est tout
comme moi. Comment concilier les volontés des autres avec la sienne
propre? Je ne sais. Peut-être faudrait-il fermer les yeux sur bien des
petites choses, tolérer beaucoup d'imperfections à la nature humaine
et se résigner à certaines contrariétés qui sont inévitables dans
toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu sévèrement des torts
passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisément et vous oubliez vite;
mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu à la hâte?
Pour moi, ma chère maman, la liberté de penser et d'agir est le
premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une
famille, elle est infiniment plus douce; mais où cela se
rencontre-t-il? Toujours l'un nuit à l'autre, l'indépendance à
l'entourage ou l'entourage à l'indépendance. Vous seule pouvez savoir
lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter
l'ombre d'une contrainte, c'est là mon principal défaut. Tout ce qu'on
m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire
de moi-même, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand
malheur d'être ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous
de là.
Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence
pour ce travers, vous m'en trouveriez bientôt corrigée sans savoir
comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et
cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est
penchant involontaire, irrésistible. Vous me connaissez fort peu,
j'ose le dire, ma chère maman. Il y a bien des années que nous n'avons
vécu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que
mon caractère à dû subir bien des changements depuis ma première
jeunesse.
Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et
de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du
bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule êtes
dans l'erreur sur mon compte; c'est de la liberté. Être toute seule
dans la rue et me dire à moi-même: «Je dînerai à quatre heures ou à
sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour
aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Élysées, si tel
est mon caprice.» Voilà ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs
des hommes et la raideur des salons.
Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour
des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les
dissuader. Je sens que ces gens-là m'ennuient, me méconnaissent et
m'outragent. Alors je ne réponds rien et je les plante là. Suis-je
bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni réparation, je ne suis
pas méchante: j'oublie. On dit que je suis légère, parce que je ne
suis pas haineuse et que je n'ai pas même l'orgueil de me justifier.
Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter
mutuellement, de nous reprocher aigrement nos défauts, de condamner
sans pitié tout ce qui n'est pas taillé sur notre patron?
Vous, ma chère maman, vous avez souffert de l'intolérance, des fausses
vertus, des gens à grands principes. Votre beauté, votre jeunesse,
votre indépendance, votre caractère heureux et facile, combien ne les
a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner
votre brillante destinée! Une mère indulgente et tendre qui vous eût
ouvert ses bras à chaque nouveau chagrin et qui vous eût dit: «Laisse
les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi,
je te bénis!» Que de bien elle vous eût fait! quelle consolation elle
eût répandue sur les dégoûts et les petitesses de la vie!
On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompée; si
vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En
revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son
vêtement, chacun sa liberté. J'ai des défauts, mon mari en a aussi,
et, si je vous disais que notre ménage est le modèle des ménages,
qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il
y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du
mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des
maîtresses ou n'en a pas, suivant son appétit; qu'il boit du vin
muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou dépense,
selon son goût; qu'il bâtit, plante, change, achète, gouverne son bien
et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien.
Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il
est plutôt économe que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne
songe qu'à eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez,
que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai
entièrement abandonné l'autorité des biens, je ne crois pas qu'on
puisse me soupçonner encore de vouloir le dominer.
Il me faut peu de chose: la même pension, la même aisance qu'à vous.
Avec mille écus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma
plume me fait déjà un petit revenu. Du reste, il est bien juste que
cette grande liberté dont jouit mon mari soit réciproque: sans cela,
il me deviendrait odieux et méprisable; c'est ce qu'il ne veut point
être. Je suis donc entièrement indépendante; je me couche quand il se
lève, je vais à la Châtre ou à Rome, je rentre à minuit ou à six
heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas
bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec
votre raison et avec votre coeur de mère; l'un et l'autre doivent être
pour moi.
J'irai à Paris cet été. Tant que vous me témoignerez que je vous suis
agréable et chère, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je
trouve autour de vous des critiques amères, des soupçons offensants
(vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je
laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colère,
je jouirai de ma conscience et de ma liberté. Vous avez trop d'esprit
pour ne pas reconnaître bientôt que je ne mérite pas toute cette
dureté.
Adieu, chère petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est
belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son
caractère et de son travail. Je gâte un peu ma grosse fille: l'exemple
de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir.
Écrivez-moi, chère maman; je vous embrasse de toute mon âme.
LXVII
A MADAME DUVERNET MÈRE, A LA CHATRE
Nohant, lundi, juin 1831.
Chère dame,
Je rentre toute comblée de votre bonne amitié et de votre douce
hospitalité. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui
m'annonçant que des affaires imprévues, relatives au _Figaro_ avec M.
le préfet de la Charente, qui vient de se déclarer en faillite, l'ont
empêché de partir au moment où il allait enfin se décider. Il nous
promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu
du silence de Charles et du vôtre.
Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs
et choisir vous-même vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois
rayons de soleil sècheront nos chemins, et vous avez une infinité de
pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journée tout
entière avec le bon meunier, son fils et l'âne... Je ne vois autour de
vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je
n'ose quasi pas vous embrasser après une pareille pensée.
LXVIII
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
Nohant, lundi soir, 25 juin 1831.
Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel
du châtelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons guère dire
deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous
dire combien votre amitié m'a été douce durant ces trois mois. Nous ne
nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous eût rien
appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne fût
venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries
respectives avaient besoin de s'entendre.
Sans vous, j'aurais éprouvé bien plus les amertumes de mon intérieur.
Votre intérêt, la confiance avec laquelle je m'épanchais près de vous
ont adouci ce temps d'épreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous
les avons mieux supportés. Du moins, je puis l'avancer pour mon
compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitié eût été
réciproque.
Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de
leur coeur une fois qu'ils l'ont donné. Désabusée sur tout le reste,
je ne crois plus qu'à ceux qui me sont restés fidèles, ou qui m'ont
comprise, avec mes défauts, mon esprit _antisocial_ et mon mépris pour
tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de
générosité pour recommencer avec ceux-là une existence nouvelle, une
vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas
refroidir la mémoire de tant de déceptions anciennes. Oh! j'oublierai
tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et
ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent
de se compromettre en y cherchant remède, et les tièdes, et les
perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer.
Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas
responsables de leurs torts, en me livrant avec réserve à vos
promesses. J'y crois et j'y compte.
C'est sur les ruines du passé, du préjugé et des préventions que nous
nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature
nous a faits.
C'est en nous confiant nos mutuelles infirmités que nous avons pris
intérêt les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des
consolations, sans celui d'en donner, nous serions peut-être tous
restés isolés dans cette société vaine et sotte qui ne pourra jamais
nous pardonner de vouloir être indépendants de ses lois étroites.
Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communauté comme un
hôpital de fous. Vivons à part, et ne la voyons que pour en rire ou
pour y pardonner. Puissiez-vous être comme moi insensible à ses
atteintes, et mettre votre vie réelle, votre bonheur entier, dans le
coeur de ce petit nombre qui vous apprécie et qui me tolère, moi,
reconnaissante quand j'obtiens seulement de l'indulgence. Toutes les
peines d'intérieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette
idée qu'il y a des êtres tout prêts à nous dédommager de l'injustice
ou de l'ingratitude de ceux-là?
Oh! mon bon Charles, que cette pensée vous soit bienfaisante comme à
moi! qu'elle ferme toutes les autres blessures, qu'elle anéantisse
tous les souvenirs qui font mal, qu'elle reconstruise votre avenir et
rajeunisse votre coeur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux,
hélas! bien plus mortellement froissé que le vôtre! Croyez en nous, et
vous serez heureux partout même à la Châtre.
Venez près de nous, dans notre Paris, où règne sinon la liberté
publique, du moins la liberté individuelle. Nous aurons de temps en
temps un billet de parterre aux Italiens ou à l'Opéra. Quand nous
n'aurons pas le sou, nous irons voir les cathédrales, ça ne coûte rien
et c'est toujours intéressant à étudier. Ou bien nous prendrons le
frais sur mon balcon, nous verrons passer l'émeute nouvelle, nous
cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous à faire pitié.
Nous garrotterons le Gaulois pour l'empêcher d'y prendre part, nous
ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de
nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous
travaillerons, car il faut travailler! Quand on ne s'est pas renfermé
le matin comme nous disions l'autre fois au Coudray, on n'a pas de
plaisir à se trouver libre le soir. Il faut s'imposer la gêne une
moitié de sa vie pour s'amuser l'autre moitié. Vous vous créerez une
occupation, ne fût-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe,
Jehan Cauvin et la cathédrale, Berido et la prima donna[2]. Nous
louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne
vous trouvez pas bien de votre vie de garçon, il sera toujours temps
de vous marier; car, avec nous, liberté de rompre quand vous voudrez;
mais essayez-en d'abord; après, vous verrez. Il y aura toujours des
filles nubiles, c'est une espèce qui croît et multiplie par la grâce
de Dieu.
Et puis, mon bon Charles, marié ou veuf ou garçon, que vous soyez
Charlot ruminant dans sa chambrette sur les misères de l'étudiant, de
l'artiste et du célibataire, ou bien M. le receveur au sein de son
_intéressante_ famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou
que votre future épouse vous le défende, aimez-nous toujours, et,
croyez-le, quand vous pourrez vous échapper, vous nous trouverez
joyeux de vous voir et empressés à vous distraire. En attendant, nous
allons parler de vous.
Adieu donc; je vous embrasse. Venez le plus tôt que vous pourrez.
[1] Du nom d'un ami de Duvernet appelé Decaudin.
[2] Héroïnes de divers fragments littéraires inédits de George Sand.
LXIX
A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
Orléans, samedi 3 juillet 1831.
Mon cher amour, je suis arrivée à Orléans un peu fatiguée. J'ai eu la
migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux
ici, afin de bien voir la cathédrale; car tu sais que j'aime beaucoup
les cathédrales. Il y a un an, tu étais là avec moi, et nous avons été
la voir ensemble, t'en souviens-tu? Tu trouvais que c'était bien
grand, et qu'il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour
monter aussi haut.
Je suis bien contente de toi, mon cher enfant; tu n'as pas beaucoup
pleuré devant moi. Après, dis-moi ce que tu as fait? As-tu trouvé ton
ménage joli? l'as-tu fait voir à ta soeur? Elle a pleuré aussi, la
pauvre grosse. L'as-tu un peu consolée? Joue bien avec elle,
roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en
chantant. Ne fais pas de vilains rêves tristes, pense à moi sans
chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m'aimes.
Tu as vu comme j'étais heureuse de te trouver corrigé de ta paresse.
Continue donc, je t'en récompenserai, en t'aimant tous les jours
davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t'écris
avec une espèce d'allumette qui va tout de travers. Je t'embrasse, de
tout mon coeur, pour toi d'abord, puis pour ta soeur, pour ton papa,
pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon
petit ange, écris-moi bien, bien souvent.
LXX
AU MÊME
Paris, 16 juillet 1831
Je suis enfin installée tout à fait chez moi, mon petit amour. J'ai
trois jolies petites chambres sur la rivière avec une vue magnifique
et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t'amuseras à voir défiler
les troupes et à regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste
vis-à-vis. Toutes les fois qu'un gendarme paraît, ces pauvres pompiers
sont obligés de courir à leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent,
ils n'ont pas une minute de repos par jour, et les passants s'amusent
à les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont
toutes couvertes d'hirondelles. Il y a des figures de diables en
pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur
gueule pour y bâtir leur nid.