C'est à vous de savoir s'il est à propos d'expliquer à votre maman

pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle

n'en parlera point à M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que

Jules me prête son nom. Quand nous serons assez avancés pour voler de

nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication

et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, âme épaisse

et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus

que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à avoir de

l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas même

y songer.

Je suis ici pour un peu de temps, c'est-à-dire pour deux ou trois

mois; après quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et

galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et

mécontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du

mal de moi, mon cher ami, ne vous échauffez pas la bile à me défendre;

laissez les dire.

Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et

de la philosophie. J'en possède autant, et, par-dessus tout, une

vieille et sincère amitié pour vous, dût-on aussi en médire. Je ne

suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis à leurs ennemis.

Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse.

[1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Châtre.

LVII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

Paris, 25 janvier 1831.

Tu as dû recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou

le surlendemain de celle que tu m'as écrite. Dis à ton papa de

m'envoyer de l'argent. Aussitôt que j'en aurai, je t'enverrai ton

habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs

fois. Elle ne m'a pas parlé d'argent et je ne me soucie pas de lui en

demander. Dis tout cela à ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut

pour ma consommation, et je ne puis dépenser une cinquantaine de

francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en

reçois pas bientôt, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien

envie aussi de te l'envoyer. Réponds-moi tout de suite et mets dans ta

lettre un fil pour la grosseur de ta tête afin que je t'achète aussi

le schako. Dis à ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien

au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands.

Ta bonne maman Dupin, qui est à Charleville, a écrit à M. Pierret de

t'acheter un joujou pour tes étrennes. Je le mettrai dans la caisse

avec une poupée pour Léontine et une pour Solange.

Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux

pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai

rêvé cette nuit que tu étais bien malade, et je me suis réveillée en

pleurant. Heureusement, une heure après, j'ai reçu la lettre de ton

papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense à moi que pour te rappeler

que je t'aime bien et que je reviendrai bientôt.

Boucoiran doit être à Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera

jouer quand tu auras bien travaillé. Tu m'écriras tout ce que tu fais,

et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et

t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amitié pour moi, n'est-ce

pas, mon cher enfant?

Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi

ton oncle, ta tante, ta soeur et Léontine. Pour toi, mon cher amour,

je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher

au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien.

Ta mère.

Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empêche qu'elle ne

m'oublie.

LVIII

A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT

Paris, 12 février 1831.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne lettre; écrivez-moi souvent, je vous

en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'état de mes

enfants. Dites à Maurice de m'écrire, en le laissant libre et

d'écriture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses naïvetés et ses

barbouillages. Je ne veux pas qu'il considère l'heure de m'écrire

comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera

pas assez pour l'embrouiller dans ses progrès. Je suis bien contente

qu'il se rende à la nécessité de travailler sans verser trop de

larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus

malheureux qu'auparavant.

Mon mari me mande que vous êtes maigre et au régime. Êtes-vous

réellement bien guéri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas

sans feu comme vous le faisiez par négligence l'année dernière, et

ayez toujours une tisane rafraîchissante dans votre chambre. Moi, le

grand médecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que

deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis

plus là pour les guérir ou pour les tuer?

Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes

talents; auprès de qui? je vous le donne en cent! Auprès de madame

P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un

triste voyage à Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle était

mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connaître sa situation.

J'ai couru à elle sur-le-champ, je l'ai trouvée entourée de jeunes

gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une

femme auprès de la mère désolée. J'ai passé la nuit sur une chaise

auprès d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et

qu'abjurant son aversion, elle m'a remerciée avec élan, j'ai éprouvé

combien la vengeance noble, celle qui consiste à rendre le bien pour

le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittées très

réconciliées. Je parierais bien qu'à la Châtre et à Nohant surtout, ma

conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si

on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire.

Je ne crois pas, mon cher enfant, à tous les chagrins qu'on me prédit

dans la carrière littéraire, où j'essaye d'entrer. Il faut voir et

apprécier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a

fixé ma dépense particulière à trois mille francs. Vous savez que

c'est peu pour moi qui aime à donner et qui n'aime pas à compter. Je

songe donc uniquement à augmenter mon bien-être par quelques profits.

Comme je n'ai nulle ambition d'être connue, je ne le serai point. Je

n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des écrivains

vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont

d'autre ambition que de gagner leur vie vivent à l'ombre paisiblement.

Béranger, le grand Béranger lui-même, malgré sa gloire et son éclat,

vit retiré à part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si

un pauvre talent comme le mien ne pouvait se dérober aux regards. Le

temps n'est plus où les éditeurs faisaient queue à la porte des

écrivains. La chose est renversée. De tous les états, le plus libre et

le plus obscur, peut-être, est celui d'auteur pour qui n'a pas

d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_

est un chagrin de plus que je me prépare, je ne puis m'empêcher de

rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs

qui ne sont applicables qu'au génie et à la vanité. Je n'ai ni l'un ni

l'autre, et j'espère ne connaître aucune de ces tracasseries qu'on

croit inévitables. J'ai été incitée chez Kératry et chez madame

Récamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Kératry le

matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous

avions pleuré en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il

était plus sensible à ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des

salons. C'est un digne homme. J'espère beaucoup de sa protection pour

vendre mon petit roman. Je vais paraître dans la _Revue de Paris_.

J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait.

Voilà où j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout

mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voilà le seul côté

pénible de l'état que j'ai embrassé. Quand les premiers obstacles

seront franchis, je me reposerai.

LIX

A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE

Paris, 15 février 1831.

Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que la patrie était

menacée et que j'étais occupée à la défendre. Maintenant que je l'ai

sauvée, je reviens à mes amis, je rentre dans la vie privée et je me

repose sur ma gloire.

Vous savez, peut-être, que nous venons de traverser une petite

révolution, toute petite à la vérité, une révolution de poche, une

miniature de révolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je

dis _peut-être_, parce que, pendant qu'on se battait à coups de

missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupé à chanter,

à boire, à rire, à dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal

et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manqué de

périr; ce qui fût infailliblement arrivé, sans la conduite impartiale

et l'attitude ferme que j'ai montrées en cette circonstance difficile.

J'ai fait l'impossible auprès de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce

qu'il fallait pour me faire mettre à la porte par tout autre que lui,

l'obligeance et la douceur même. M. Duris-Dufresne s'est remué tant

qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui

recommandais et qui m'intéressait non moins vivement. Tout ce qu'il a

obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _espérances_, mot

qui m'a bien l'air d'être fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de

vous dire que je n'ai pas négligé une occasion de réchauffer son zèle.

Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste

de croire que M. Duris-Dufresne y eût mis de la mauvaise grâce!

Il faut bien voir où il en est. En examinant la marche des choses,

vous vous expliquerez la facilité avec laquelle il a fait obtenir des

places à ses amis et la difficulté qu'il rencontre aujourd'hui pour

solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau

gouvernement, le parti Lafayette (c'est-à-dire MM. de Tracy, Eusèbe

Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) était au mieux avec le

pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait

rien à leur refuser. C'était juste. Cependant, comme ces gens-là

n'étaient pas des polissons, après avoir été dupes des promesses de

l'hôtel de ville, ils n'ont pas rampé devant le sire. Ils ne lui ont

pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts:

«Majesté, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs très

humbles et nous défendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou

raisonnable, parce que vous nous avez donné des places et des

honneurs.»

Le parti Lafayette, c'est-à-dire l'extrême gauche, en voyant des

fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du

gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on

l'avait leurré, s'est regimbé, et, de plus belle, s'est jeté dans

l'opposition.

Il faut bien croire à la bonne foi de ces gens-là. Ils pouvaient, en

servant le pouvoir, conserver les bonnes grâces et la faveur. Ils

préfèrent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal

de gorge.

Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime à rire, et j'ai l'égoïsme

de m'amuser de tout, même de la peur d'autrui. Mais j'estime et

j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien

en matière de liberté et que l'on traite d'enragés parce qu'on ne peut

les acheter.

Je crois donc le crédit de Duris-Dufresne diablement tombé. Il a perdu

auprès du pouvoir ce qu'il a regagné en popularité. S'il n'obtient

plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave

homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne

connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur

maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des

relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas rêvé), je me

chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le à

F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui écrirai dans quelques

jours.

Pour le moment, je suis écrasée de besogne; besogne qui ne me mène à

rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'espérance. Et puis voyez

l'étrange chose: la littérature devient une passion. Plus on rencontre

d'obstacles, et plus on aperçoit de difficultés, plus on se sent

l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous

croyez que l'amour de la gloire me possède. C'est une expression à

crever de rire que celle-là. J'ai le désir de gagner quelque argent;

et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en

littérature, je tâche de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de

fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines

infinies et une persévérance de chien. Si j'avais prévu la moitié des

difficultés que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrière.

Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la résolution d'avancer. Je

vais pourtant retourner bientôt _cheux nous_, et peut-être sans avoir

réussi à mettre ma barque à flot, mais avec l'espérance de mieux faire

une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais.

Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La

vie agitée et souvent même assez nécessiteuse que je mène ici chasse

bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une

humeur tout à fait rose.

Avec ça que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve

fraîche et ingambe! Nous danserons encore la bourrée ensemble!

Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idées, envoyez-moi-_z'en_; car,

des idées, par le temps qui court, c'est la chose rare et précieuse.

On écrit parce que c'est un métier; mais on ne pense pas, parce qu'on

n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent

tout éblouis.

«Les écrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments.

Au temps où nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des

plumes!»

Et, quand on a lâché ça, on se pâme d'admiration, on tombe à la

renverse, ou l'on n'est qu'un âne.

Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur.

[1] Madame Duteil.

LX

A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

Paris, mercredi soir, 16 février 1831.

Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans

la lettre de ton oncle. J'ai reçu le tien ce matin. Je suis très

contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse

de te voir, mon cher enfant; mais je serais fâchée que tu fusses ici

maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on

s'étouffe dans les rues, on démolit les églises et on bat le tambour

toute la nuit. Tu es bien mieux à Nohant, où l'on t'aime, où tu peux

courir et jouer sans voir des méchants qui se battent.

Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, écris-moi souvent,

embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime

tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois.

LXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

Paris, 4 mars 1831.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de m'avoir écrit. Je ne vis que de ce qui concerne

Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus

douces et plus chères. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gâtez

pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour

l'instruire sans le rendre misérable: de la fermeté et de la douceur.

Dites-moi s'il prend ses leçons sans chagrin. Près de lui, je sais

montrer de la sévérité; de loin, toutes mes faiblesses de mère se

réveillent et la pensée de ses larmes fait couler les miennes. Oh!

oui, je souffre d'être séparée de mes enfants. J'en souffre bien! Mais

il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai

dans mes bras. Jusque-là, il faut que je travaille à mon entreprise.

Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire.

Malgré les dégoûts que j'y rencontre parfois, malgré les jours de

paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgré la

vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est

désormais remplie. J'ai un but, une tâche, disons le mot, une

_passion_. Le métier d'écrire en est une violente, presque

indestructible. Quand elle s'est emparée d'une pauvre tête, elle ne

peut plus la quitter.

Je n'ai point eu de succès. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable

par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En conscience, ils m'ont

dit que c'était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé

probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public à

son goût et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je

m'en lave les mains. On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me

fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est

trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans _la

Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que la _Revue_.

C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun.

En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des

métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que

c'est! Mais on est payé sept francs la colonne et avec ça on boit, on

mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que vous

m'avez donné_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus

utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut écrire, tout

voir, tout connaître, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste!

Notre devise est _liberté_.

Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas précisément la _liberté_

au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous

connaissiez cet homme-là!) est sur nos épaules, taillant, rognant à

tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses

caprices. Et nous d'écrire comme il l'entend; car, après tout, c'est

son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste,

garçon-rédacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je

vois les platitudes que j'ai griffonnées dans vingt paires de mains

qui se les arrachent et sous les yeux de ces bénévoles lecteurs dont

le métier est d'être mystifiés, je me prends à rire d'eux et de moi.

Quelquefois je les vois cherchant à deviner des énigmes sans mot et je

les aide à s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame

Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Quélen [1]. Voyez un peu!

Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frère et _ma

soeur, si elle vous le permet_. Dites à Polyte de m'écrire un peu plus

souvent. Enfermée au bureau d'esprit de mon _digne_ maître depuis neuf

heures du matin jusque cinq heures, je n'ai guère le temps d'écrire,

moi; mais j'aime bien à recevoir des lettres de Nohant. Elles me

reposent le coeur et la tête.

Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites

faire à Maurice?

J'ai revu Kératry et j'en ai assez. Hélas! il ne faut pas voir les

célébrités de trop près.

_De loin, c'est quelque chose_, etc.

J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai

vu madame Bertrand à la Chambre des députés. Elle était derrière moi

dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai été

honnête, elle a été gracieuse, et l'histoire finit là.

[1] Archevêque de Paris

LXII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 6 mars 1831.

Vous êtes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'étions

d'anciens amis, je me fâcherais; mais il faut bien vous pardonner, car

on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il

se passe de belles choses, ici? C'est vraiment très drôle à voir. La

révolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi

gaiement, au milieu des baïonnettes, des émeutes et des ruines, que si

l'on était en pleine paix. Moi, ça m'amuse. J'en suis fâchée pour ceux

à qui ça déplaît; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer

de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout

comme une autre, pour le plus souvent je ris.

Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, à

ce qu'il paraît? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne

creuse guère; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le

voir à quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point:

l'air du pays n'est pas léger, la société n'est pas délicate, les

cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On

vit en tous lieux, je le sais, mais avec des intérêts, un ménage, une

occupation personnelle, des projets et des profits. A votre âge, on

n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit

pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous

serons les meilleurs Berrichons du monde.

En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire

des sermons, je vous engagerai à venir à Paris le plus que vous

pourrez. Je sais que les parents ne lâchent guère leurs enfants; mais

vous qu'on aime et qu'on gâte passablement, si vous montriez un désir

bien prononcé, vous ne trouveriez pas de résistance. Si l'on voulait

m'écouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis pénétrée de

l'impossibilité de vivre heureux à la Châtre quand on n'est ni vieux,

ni père de famille, ni _raisonnable par force_.

Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutôt

je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opéra qu'il vous faut

tous les jours pour passer agréablement la soirée. L'Opéra est chose

délicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry

même, le sublime Odry, n'est pas indispensable à ma félicité,

quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout

(entendons-nous) où je ne vois pas la haine, le soupçon, l'injustice

et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'étaient pas

méchants, je leur passerais bien d'être bêtes; mais, pour notre

malheur, ils sont l'un et l'autre. Voilà pourquoi la province est

odieuse. Il y a un venin caché partout, et l'on peut dire d'elle ce

que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle

pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai.

Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que

j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur être plus utile

un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la ménagère, je

ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgré les difficultés

sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette

carrière épineuse.

Je me suis enfin décidée à écrire dans _le Figaro_, et je suis charmée

que vous y soyez abonné; ce sera une manière de causer avec vous,

surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idée de me faire faire

des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait

les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, à sa table,

moitié avec lui, que j'ai écrit cette _idylle_ dont le bon public

parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le métier est d'être

dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain.

Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du café _Conti_... (Vous

connaissez sûrement le café Conti, vis-à-vis le pont Neuf? Vous y avez

déjeuné plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si

vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant à tous les

diables pour savoir quelle énigme politique leur cachait cette

_Molinara_ et ce polisson de moulin.

D'aucuns disaient: «C'est un emblème;» d'aucuns répondaient: «C'est

une anagramme;» et d'aucuns reprenaient: «C'est un logogryphe.»--Qui

donc est cette meunière? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la

duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les

cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte.»

Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatière, et je

leur disais d'un air mystérieux: «Messieurs, je sais de bonne

part que c'est la femme du pape.» A quoi ils répondaient: «Pas

possible?--Parole d'honneur!»

Vous avez vu depuis, un grand article intitulé _Vision_. M. de

Latouche l'a trouvé très remarquable et _m'a priée_ en quelque sorte

de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confié et qui n'a

pas été très content de le voir mutilé et raccourci. Il le destinait

au _Voleur_, et, moi, je l'ai _volé_, au profit du _Figaro_. Dans le

même numéro, une bigarrure (la première) fait grand scandale. Elle n'a

rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la

circonstance, les rieurs s'en sont emparés, le roi citoyen s'en est

offensé, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment

de recevoir la croix (dont Sa Majesté n'est pas chiche d'ailleurs), se

l'est vu refuser à cause de l'article susdit, dont il est responsable.

_C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-là!_ J'en peux pas revenir et

j'en ris à me démettre les mandibules. O auguste juste milieu de la

Châtre, que diras-tu de mon imprudence!

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 8 / 19 段