D'un autre côté, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est

pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas

d'un homme, et, pendant trois mois d'été, trois mois d'hiver (c'est

ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intérêts de

mon fils, c'est-à-dire à mon repos, à mon bonheur, le sacrifice de

supporter un intérieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur

vous d'être sourd à des paroles aigres et indifférent à un visage

refrogné? Il est vrai de dire que mon mari a entièrement changé

d'opinion à votre égard et qu'il ne vous a donné, cette année, aucun

sujet de plainte; mais, à l'égard des gens qu'il aime le mieux, il est

encore fort maussade parfois. Hélas! je n'ose pas vous prier, tandis

que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position

brillante, vous offre mille avantages, le séjour de Paris, où

peut-être elle va se fixer, par suite de la nomination du général à la

tête de l'École polytechnique.

Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous

faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je

pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non,

je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous bénirais si vous

exauciez ma prière, toute ma vie serait consacrée à vous remercier et

à vous chérir comme l'être à qui je devrais le plus. Si une

reconnaissance profonde, une tendresse de mère peuvent vous payer d'un

tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifié, pour

ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le

savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses

obligations.

Adieu; répondez-moi courrier par courrier, cela est bien important

pour la conduite que j'ai à tenir vis-à-vis de mon mari. Si vous

m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois.

Ah! comme on en abusera!

Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est

plus en sûreté. Mais, grâce à cette précaution, vous pouvez me parler

librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.

[1] Cocher.

[2] Valet de chambre.

[3] Jardinier.

XLVIII

AU MÊME

Lundi soir. Notant, 8 décembre 1830.

Mon cher enfant,

Laissez-moi vous bénir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce

que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir

un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins

que j'ai éprouvés m'ont mise dans la nécessité de quitter Nohant une

partie de l'année, vous étiez dégagé de tout lien. Vous pouviez me

dire: «J'ai fait le sacrifice de mes intérêts et de toute mon ambition

à l'espoir de vivre près d'une amie; mais je ne me suis pas engagé à

veiller sur ses enfants en son absence et à supporter l'ennui de la

solitude pendant l'autre moitié de l'année.» Quand je vous ai offert

un sort moins brillant, mais plus doux peut-être que celui dont vous

jouissez actuellement, je ne prévoyais pas les circonstances où je me

trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitié vous dédommagerait des

avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour espérer que

vous goûteriez le bonheur sans éclat que mon affection vous

promettait. Maintenant que je me vois forcée de prendre un parti

sévère et d'assurer mon repos, ma liberté, par une résidence de six

mois par an à Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me

consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse

que vous me fîtes, je vous en affranchis entièrement. Si c'est à

l'honneur seul que je dois votre noble conduite à mon égard, je vous

rends votre liberté, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime.

Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'à votre amitié. Je ne

veux point me soustraire à la reconnaissance en considérant votre

sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute

ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai

jamais assez la reconnaître. Je me dirai toujours que c'est par

dévouement d'amitié, et non par principe de conscience, que vous avez

accepté mes propositions, modifiées comme elles le sont par les

chagrins de mon intérieur.

Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiées. Je ne

m'abuse point sur le désavantage pécuniaire qui résulte pour vous

d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le

désintéressement et la noblesse de votre conduite. Votre mère seule en

sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idée que le secret de

mon intérieur sortira de vos mains. Je sais que votre mère gardera ce

secret comme vous-même; mais la mort, cet accident imprévu et

inévitable, peut changer étrangement la destination des écrits. J'ai

pour principe de détruire sans tarder tout papier contenant des

particularités dont la découverte serait nuisible à la réputation ou

au bonheur de quelqu'un. Voilà le seul motif qui m'engageait à vous

prier de brûler ma lettre. Si vous la faites passer à votre mère,

priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaître comme moi l'utilité

de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait à

découvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche éternel de

les avoir retracés.

Quand à madame Saint-A..., je ne suis guère surprise de ses intentions

_officieuses_ à mon égard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en

elle; aussi je ne puis être offensée de sa conduite envers moi, quelle

qu'elle puisse être.

Je ne puis rien vous promettre pour le voyage à Nîmes. Ce n'est pas la

considération de l'argent qui m'arrête le plus. Ce voyage doit être

peu dispendieux. Mais je serai désormais dans une position qui me

prescrira beaucoup de prudence dans mes démarches. Le bon accord que,

malgré ma séparation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce

qui concernera mon fils, m'obligera à le ménager de loin comme de

près. J'ai déjà reconnu que ce projet ne lui souriait point.

Désormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le

fruit de mon énergie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre

moi-même.

J'éprouve un autre chagrin très vif: c'est de n'avoir pas une obole

dont je puisse disposer maintenant. Si j'étais à Paris, je vous

trouverais de l'argent dans la journée. Je vendrais mes effets plutôt

que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis

dans une position délicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-à-dire

que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas

empêchée de lui adresser une demande, aussitôt votre lettre reçue.

J'ai éprouvé un refus assez poli, mais très décisif. Plaignez-moi, je

ne maudis mon défaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empêche de

servir l'amitié! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent

ailleurs, je tâcherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je

sois déjà criblée de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment!

Répondez-moi immédiatement, _poste restante à la Châtre_.

Mes affaires domestiques s'éclaircissent. Mon frère me soutient un peu

et m'offre son appartement à Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce

temps, il restera ici avec sa femme. A cette époque, je reviendrai et

je passerai quelque temps à Nohant pour vous y installer. Je partirai

pour Paris dès que serai rétablie. Je suis encore très souffrante. Si

vous pouvez venir passer une journée à Châteauroux, je vous

préviendrai, afin que nous puissions causer à mon passage en cette

ville.

Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez

de tête et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi.

Vous aurez beau vous défendre de mes bénédictions avec votre rudesse

spartiate, je vous poursuivrai jusqu'à la mort de mes remerciements et

de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon

vieux curé.

Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi à votre mère. Dites-lui que

je la vénère sans la connaître, ou plutôt que je la connais très bien

sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connût aussi et

qu'elle sût combien son enfant m'est cher.

XLIX

AU MÊME

(En cas d'absence: _à Paris,

Boulevard Poissonnière_, n° 20.)

Nohant, 27 décembre 1830.

Qu'êtes-vous donc devenu mon cher enfant? Où êtes-vous? Pourquoi ne me

donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiète. Dans un

moment de crise comme celui que j'ai traversé, j'aurais eu besoin de

votre amitié, de vos encouragements. Vous ne m'avez écrit qu'un très

petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je

vous ai écrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporté.

Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie

farouche s'est-elle offensée de quelques-unes de mes expressions?

Après ce qui m'est arrivé, j'ai sujet de trembler. Peut-être est-ce la

raison de votre silence. Vous craignez peut-être de tomber dans les

mains des infidèles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet

mes lettres qu'à moi, et celles qui me sont adressées _poste restante_

sont doublement assurées de me parvenir. Peut-être aussi êtes-vous à

Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire où est la famille du

général. Je suis tourmentée de ne rien savoir et de tout appréhender.

N'êtes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y

a-t-il?

Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous êtes à la Leuf, ne pourrai-je

vous voir un instant à Châteauroux? Si vous me répondez

affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie

de la journée avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Châteauroux.

Adieu mon cher enfant; ma santé est médiocrement rétablie. Mon

intérieur est calme.

L

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

Paris; janvier 1831

Mon cher enfant,

Je suis arrivée bien lasse! J'ai été obligée de m'arrêter quelques

heures à Orléans. La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée.

Je ne suis arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma

voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et

que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je

l'ai fourrée à l'hôtel de Narbonne[1]. Je me suis réchauffée, reposée;

j'ai arrangé et terminé pour le mieux une affaire qui m'occupait

beaucoup. Maintenant je vais faire mon déménagement, me reposer

encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit

jours au plus.

Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de

m'écrire tout de suite; écris-moi donc, petit drôle. Je n'ai pas

encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai

aujourd'hui.

Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois.

Ta mère.

Que faut-il que je t'apporte?

[1] Propriété de George Sand, à Paris

LI

AU MÊME

Paris, 8 janvier 1831

J'ai reçu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin

de voir que tu as été malade: tu avais mangé un peu trop de chocolat,

je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espère que

tu m'écriras bientôt que tu es tout à fait guéri.

Sois sûr, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te

quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux

aimé t'emmener que de venir toute seule à Paris, tu le sais bien; mais

tu ne te serais guère amusé ici. Tu n'aurais pas été si bien qu'à

Nohant, où tout le monde t'aime et s'occupe de toi.

Bientôt tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera

travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas

méchant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu

travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde

est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de

te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai;

joue, mange, cours, écris-moi et aime-moi toujours bien.

Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois.

Ta maman.

Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi.

LII

AU MÊME

Paris, 10 janvier 1831

Je suis inquiète de toi, mon cher enfant. Tu m'as écrit pour me dire

que tu avais été malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne reçois pas de

tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Écris-moi donc

exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie

ton papa ou ton oncle de m'écrire. Pour moi, je me porte bien et je

cours beaucoup; mais je n'ai pas encore été au spectacle, parce que je

travaille le soir. J'ai été trois fois chez ta bonne maman Dudevant

sans pouvoir la trouver. Il paraît qu'elle sort souvent. Je lui ai

laissé ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui.

J'ai déjà marchandé ton habit de garde national, il sera bien joli,

j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu

pusses voir les hussards d'Orléans. Tu aurais bien envie d'être

habillé comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir

et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus

élégant.

J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demandé de tes nouvelles. Dis à ton

papa de dire à madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui

aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore

le temps d'écrire des lettres. Je n'écris qu'à toi.

Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis

à ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait

écrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa

maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Léontine se porte-t-elle bien?

Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses

de ma part à Eugénie, à Françoise, etc.

Adieu, mon cher amour; écris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois

sage, et aime toujours ta mère, qui t'embrasse mille et mille fois.

[1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et

de son fils, l'année précédente.

LIV

A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

Mercredi. Paris, 13 janvier 1831

Mon cher ami,

Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous

serez près d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire

que l'inquiétude ne se joindra pas à ma tristesse. Merci, mon cher

enfant, merci! Que Dieu rende à votre mère tout le bien que vous ferez

à mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne désapprenne point à

m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnât la chambre que vous

désirez. Si on l'avait oublié, faites-vous-la donner en arrivant. Je

ne vous parle pas de la conduite à tenir avec mon mari, pour conserver

la bonne intelligence nécessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se

garder de prendre mon parti, sous peine d'être haï; qu'il faut laisser

soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans

donner signe de blâme, etc. Je sais, de mon côté, qu'on ne se conduira

peut-être pas toujours à votre égard avec l'amitié que vous méritez.

Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous.

Il est nécessaire que vous ayez une grande autorité sur Maurice; mais

il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer à son père.

Affectez, au contraire, d'adhérer à tout ce qu'il vous dira, et faites

au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les

idées, il ne s'inquiétera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez

garde à vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence

naturelle. Je vous prie de m'écrire au moins une fois par semaine et

de m'avertir si Maurice était sérieusement malade. Eux n'y

manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute

d'exagérer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me

faire de la peine. En vérité, ils m'en ont assez fait, souvent pour le

seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la vérité; si

l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entièrement à

votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquiétude ou je

n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'épargnerez la douleur

tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par

une aveugle confiance.

Je vous écrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce

que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature.

Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien,

et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitié et

de mon fils, je serai gaie.

Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise

si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, à

l'opinion_, que j'ai refusé de vous accompagner à Nîmes. Les

convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu. L'opinion

est une prostituée qui se donne à ceux qui la payent le plus cher. Ce

n'est pas non plus pour ne pas déplaire à mon mari. Je m'explique. Ce

n'est pas à cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers

ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai

bravé cette humeur et supporté ces reproches en beaucoup d'autres

occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que

j'aimais bien moins que vous. Mais c'est à cause de _vous_. C'est

parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de méfiance et

d'aversion qu'on chercherait à éloigner. Vous pensez rester plus de

deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais

que ce fût pour toute la vie. Or vous témoigner une préférence

marquée, une estime particulière, ce serait... Au reste, vous savez

comme cela a réussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il

fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments

coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir à cause de vous,

mon cher Jules, des ménagements que je dédaignerais s'il ne s'agissait

que de moi.

Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre

seconde mère. Écrivez-moi aussitôt que vous serez chez nous. Dites-moi

un peu comment ou me traite là-bas. Il est toujours bon de savoir ce

que les autres pensent de vous.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

LV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

Paris, 18 janvier 1831.

Ma chère petite maman,

L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me

concernant. Je vous remercie du désir que vous témoignez de me voir.

Il est bien réciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi

je ne puis manquer de vous embrasser cette année. Je n'oserais pas

vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de

causer du chagrin à Caroline, si heureuse de vous avoir près d'elle.

Elle me reprocherait peut-être de vous enlever. Ne croyez point, comme

vous semblez le témoigner à notre ami Pierret, que j'éprouve aucun

sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien

bas. Je ne voudrais pas l'éprouver, quand même il s'agirait d'une

personne indifférente, à plus forte raison à son égard.

Vous demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y

vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne

trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées; je prends des

leçons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque

personne. Je n'ai pas encore été à Saint-Cloud. Depuis plusieurs

jours, c'est une partie arrangée avec Pierret; mais le mauvais temps

l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies

de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un

peu de cérémonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce

que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi.

Il en est temps.

Je reçois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien,

ainsi que sa soeur. Maurice a un très bon instituteur, fixé près de

lui pour deux ans au moins. Cette sécurité me donne un peu plus de

liberté. Ne lui étant plus absolument nécessaire, je compte venir plus

souvent à Paris que je n'ai fait jusqu'ici, à moins que je ne m'y

ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'à présent, je n'en ai

pas eu le temps, et, si je continue à m'y trouver bien, je ne

retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.

Vous le voyez, ma chère maman, je ne puis manquer de vous embrasser

cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-là loin de Paris.

S'il en était ainsi, j'irais, avant de retourner à Nohant, passer huit

jours à Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en même

temps que vous; mais, je le répète, je ne veux en aucune manière vous

prier de la quitter pour moi. Vous devez apprécier la délicatesse du

sentiment qui me force à vous exprimer avec réserve le désir que j'ai

d'embrasser ma chère maman.

Vous voulez faire un cadeau à Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il

vaudrait mieux en faire deux à Oscar. Je sais le plaisir qu'on éprouve

à donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et

de la mienne.

[1] Le comte René de Villeneuve, cousin de George Sand.

LVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris 19 janvier 1831.

Mon cher camarade,

Il y a huit jours, nous étions convenus de vous écrire; mais, pour

cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions

résolu de nous réunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est

chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de

commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes

bien _ridicule_, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous

pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été

charmants ici tous ensemble.

Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine

est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais

nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mangé le lait

champêtre dans des écuelles rustiques; mais nous aurions respiré

l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont

Neuf; ce qui a bien son mérite, quand on n'a pas le sou pour dîner. Ne

pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en

venir chercher un autre à Étampes ou aux environs? Je suis pour le

coup de poignard, c'est une manière si généralement goûtée qu'on ne

peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.

Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et

nous regrettons votre présence, votre bonne humeur, votre bonne amitié

et vos mauvais calembours.

Votre cousin de Latouche a été fort aimable pour moi. Remerciez bien

votre mère du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donné

en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Hélas! si

votre cousin savait à quelle lourde bête il rend service, vous en

auriez des reproches, c'est sûr. Ne lui en disons rien. Devant lui, je

suis charmante, je fais la révérence, je prends du tabac à petites

prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis à fond blanc.

Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les

chaises; enfin je suis gentille tout à fait, vous ne m'avez jamais vue

comme ça.

Il a écouté patiemment la lecture de mes oeuvres légères.--_Le

Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu

deux mulets pour les traîner jusque-là.--Il m'a dit que c'était

charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai

répondu: «C'est juste.» Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit:

«Ça se peut.» Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajouté:

«Suffit.»

Quant à la _Revue de Paris_, elle a été tout à fait charmante. Nous

lui avons porté un article _incroyable_; Jules l'a signé, et, entre

nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fièvre.

D'ailleurs, je ne possède pas, comme lui, le genre _sublime_ de la

_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire insérer et il

l'a trouvé bien.

J'en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut réussir.

J'ai résolu de l'associer à mes travaux, ou de m'associer aux siens,

comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux

pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin.

Gardez-nous le secret sur cette _association littéraire_. (Vraiment!

j'ai un choix d'expressions délicieux!) On m'habille si cruellement à

la Châtre (vous n'êtes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus

que cela pour m'achever.

Après tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est

celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait

empêchée jusqu'à présent de vivre sans trop de souci, grâce à Dieu et

à quelques bipèdes qui m'accordent leur affection.

Je n'ai pas parlé de Jules à M. de Latouche; sa protection n'est pas

très facile à obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre

maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J'ai donc

craint qu'il ne voulût pas l'étendre à deux personnes. Je lui ai dit

que le nom de _Sandeau_ était celui d'un de mes compatriotes qui avait

bien voulu me le prêter.

En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise,

M. Véron, le rédacteur en chef de la _Revue_, déteste les femmes et

n'en veut pas entendre parler. Il a les écrouelles.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 7 / 19 段