Enfants gâtés des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je

vous prie), bercés sur les genoux de la Renommée, puissiez-vous faire,

pendant toute une éternité (comme dit le forçat _délibéré_

Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie

reconnaissante! Puissiez-vous m'écrire souvent pour m'endormir... au

son de votre lyre pindarique, et pour détendre les muscles

buccinateurs, infiniment trop contractés, de mes joues amaigries!

Depuis ton départ,--ô blond Charles, jeune homme aux rêveries

mélancoliques, au caractère sombre comme un jour d'orage, infortuné

misanthrope qui fuis la frivole gaieté d'une jeunesse insensée, pour

te livrer aux noires méditations d'un cerveau ascétique, les arbres

ont jauni, ils se sont dépouillés de leur brillante parure. Ils ne

voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hôte solitaire des

forêts désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et

ombreux n'étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme

des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme.

Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, à la barbe

effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des

siècles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme

primitif, homme normal, homme antérieur à la civilisation, antérieur

au déluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux

d'Homère, l'espace de sept stades dans la contrée, depuis que ta

poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital nécessaire aux

habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air

plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les tempêtes

qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chaîne de

montagnes, se sont déchaînés avec furie le jour de ton départ. Toutes

les maisons de la Châtre out été ébranlées dans leurs fondements, le

moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique n'ayant ni

ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetière a été

emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame

Saint-O... a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand

Chicot assure avoir vu sa jarretière.

Et toi, petit Sandeau! aimable et léger comme lé colibri des savanes

parfumées! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front

battu des vents des tours de Châteaubrun! depuis que tu ne traverses

plus avec la rapidité d'un chamois, les mains dans les poches, la

petite place où tu semas si généreusement cette plante pectorale qu'on

appelle le _pas d'âne_ et dont Félix Fauchier a fait, grâce à toi, une

ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les

dames de la ville ne se lèvent plus que comme les chauves-souris et

les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur

bonnet de nuit pour se mettre à la fenêtre, et les papillotes ont pris

racine à leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dépérit, le fer

à friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1],

glacée par l'âge et le chagrin, tombe inactive à son côté. Les touffes

invisibles et les cache-peignes moisissent sans éclat dans la boutique

de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse

tombe en désuétude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton

départ nous a apporté une plaie d'Égypte bien connue.

Quant à votre amie infortunée, ne sachant que faire pour chasser

l'ennui aux lourdes ailes, fatiguée de la lumière du soleil, qui

n'éclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux

Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fièvre et un _bon_

rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous

ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre,

non pas comme l'Aurore aux ailes empourprées attelant d'une main

légère les chevaux du classique Phébus, dont la perruque rousse a fait

vivre les poètes pendant plusieurs siècles, mais comme la marmotte

engourdie que le Savoyard tire de sa boîte et fait danser à grands

coups de bâton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjoué.

C'est ainsi que je me traîne, moi qui naguère aurais défié, sur ma

bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquetée de

flanelles et fraîche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage,

en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est auprès

de la cheminée dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle

à manger. Si cet état fâcheux continue, je vous prie de m'acheter une

de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les

rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les

villes et les campagnes, pour attirer la pitié des âmes sensibles.

Fleury fera des tours de force, et Charles avalera dès épées comme les

jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui

laissera le choix.

Et, à propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche.

Après les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre

lettre qui le concerne. Il eh a été fort mécontent, et, me suivant

dans mon cabinet, où il est présentement étendu devant le feu, il m'a

prié d'écrire sous sa dictée une réponse aux accusations dont vous le

chargez. Je souscris à sa demande, et vous quitte pour servir

d'interprète à ce bon animal.

Adieu donc, mes chers camarades; écrivez-moi souvent. Quelque bêtes

que vous puissiez être, je vous promets de n'être jamais en reste avec

vous. Je vous tiens quitte des compliments.

Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal choléra-morbus, prenez

du tabac à fortes doses, il partira dans les éternuements.

Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette

ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos

amies.

Une poignée de main à tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime

pas cela dans une femme_.

AURORE D.

[1] Coiffeur à la Châtre.

[2] Autre coiffeur à la Châtre.

XLVI

A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS

Nohant, 1er décembre 1830.

_Réclamation adressée par Brave, chien des Pyrénées, originaire

d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, décoré du collier à pointes,

du grand cordon de la chaîne de fer et de plusieurs autres ordres

honorables._

_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour

offense à la personne dudit Brave et diffamation gratuite auprès de sa

protectrice, dame Aurore, châtelaine de Nohant et de beaucoup de

châteaux en Espagne, dont la description serait trop longue à

mentionner_.

Messieurs,

Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques

et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil,

assez justifié peut-être par la pureté de mon origine, et le

témoignage d'une conduite irréprochable, qui m'engage à mettre la

patte à la plume, pour réfuter les imputations calomnieuses qu'il vous

a plu de présenter à mon honorée protectrice et amie, dame Aurore, que

j'ai fidèlement accompagnée et gardée jusqu'à ce jour; à cette fin de

détruire la bonne intelligence qui a toujours régné entre elle et moi,

et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques.

Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de

gloire l'espèce des chiens, au grand détriment de celle des hommes. Il

me serait facile encore de vous montrer deux rangées de dents, auprès

desquelles les vôtres ne brilleraient guère, et de vous prouver que,

quand on veut mordre et déchirer, il n'est pas prudent de s'adresser à

plus fort que soi.

Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont

point d'autres. Je dédaigne des adversaires dont la défaite ne me

rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement à

bout que des chats que je surprends à vagabonder la nuit autour du

poulailler, au lieu d'être à leur poste à l'armée d'observation contre

les souris et les rats.

Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon

caractère paisible préfère terminer à l'amiable les discussions où la

rigueur n'est pas absolument nécessaire. Accoutumé dès l'enfance et,

pour me servir de l'expression de M. Fleury, _dès mon bas âge_, à des

études graves et utiles, j'ai contracté le goût des méditations

profondes. J'ai réussi à l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas

d'intelligence. Je prends plaisir à m'entretenir avec lui sur toute

sorte de matières, lorsque, couchés au clair de la lune sur le fumier

de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le

cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et

le système entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu améliorer

l'éducation et réformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle

Mylord, que vous appelez épileptique et convulsionnaire; car, dans la

frivolité de vos railleries mordantes, vous n'épargnez pas, messieurs,

les personnes les plus dignes d'intérêt et de compassion par leurs

infirmités et leurs disgrâces.

Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette

défense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne

le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait société à part et passe

la majeure partie de son temps dans le salon, où on lui permet de se

chauffer les pattes en écoutant la musique, dont il est fort amateur,

pourvu qu'il ne lui _échappe_ aucune impertinence; ce qui

malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je

dois en même temps vous déclarer que, dans le système de défense que

j'ai adopté, j'ai été puissamment aidé par les lumières et les

réflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige à reconnaître les

talents et le mérite de cette personne estimable, que vous n'avez pas

craint d'envelopper dans vos soupçons injurieux sur notre patriotisme

et notre moralité.

D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue.

M. Fleury, mon principal accusateur, prétend:

1° Que moi, Brave, assis sur mon postérieur, j'ai été surpris par lui,

Fleury, réfléchissant aux malheurs que des _factieux_ out attirés sur

la tête de l'ex-roi de France Charles X.

M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je

me suis servi.

2° Il prétend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et,

d'après ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se répandre

en invectives contre ma personne, de me traiter tour à tour de

carliste, de jésuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de

boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac!

Quelle âme honnête ne serait révoltée à cette épouvantable liste

d'épithètes infamantes; épithètes gratuitement déversées sur un chien

de bonne vie et moeurs, d'après deux accusations aussi frivoles,

aussi, peu avérées!

Mais je méprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os

sans viande.

M. Fleury ment à sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir

de ma gueule le mot de factieux appliqué aux glorieux libérateurs de

la patrie. Je vous le demande, ô vous qui ne craignez pas de flétrir

la réputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une

aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre

intérêt à méconnaître les bienfaits de la Révolution? N'est-ce pas

sous l'abominable préfecture d'un favori des Villèle et des Peyronnet,

que les chiens out été proscrits comme, du temps d'Hérode, le furent

d'innocents martyrs enveloppés dans la ruine d'un seul?

N'est-ce pas en faveur des prérogatives de la noblesse et de

l'aristocratie que l'entrée des Tuileries fut interdite aux chiens

libres, accordée seulement comme un privilège à cette classe dégradée

des bichons et des carlins, que les douairières du noble faubourg

traînent en laisse comme des esclaves au collier doré? Oui, j'en

conviens, il est une race de chiens dévouée de tout temps à la cour et

avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre

assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y

méprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des

Pyrénées, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et

des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et

des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les

jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallée

d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans

m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon

respectable père, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple

collier de pointes de fer, où la dépouille sanglante des loups avait

laissé de glorieuses empreintes. Je le vois se promener

majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se

rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse,

tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de

ma mère _Tanbella_, vive Espagnole à l'oeil rouge et à la dent aiguë!

Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes

aux échos sauvages, étonnés de répondre à une voix humaine dans cette

âpre solitude. Je retrouve dans ma mémoire son costume étrange, son

cothurne de laine rouge, appelé _spardilla_; son berret blanc et bleu,

son manteau tailladé et sa longue espingole plus fidèle gardienne de

son troupeau que la houlette, parée de rubans, que les bergères de

Cervantes portaient au temps de l'âge d'or.

Je revois les pics menaçants, embellis de toutes les couleurs du

prisme reflétées sur la glace séculaire; les torrents écumeux, dont la

voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bordés

de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les

vieilles forteresses mauresques abandonnées aux lézards et aux

choucas, les forêts de noirs sapins, et les grottes imposantes comme

l'entrée du Tartare.--Pardonnez à ma faiblesse, ce retour sur un temps

pour jamais effacé de ma destinée, et qui remplit mon coeur de

mélancolie.

Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'âme qu'un chien comme

moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit

un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un

affilié de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir

lire _la Quotidienne_: ma maîtresse la reçoit, et je ne la soupçonne

pas d'être infectée de ces gothiques préjugés, de ces haineux

ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec dégoût et mépris,

pour savoir seulement jusqu'où l'acharnement des partis peut porter

des hommes égarés. Mais combien de fois, transporté d'une vertueuse

indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pièces d'un

coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de

vengeance!

Cessez de le dire, et vous, ma chère maîtresse, mon estimable amie,

gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honoré de

votre confiance et enchaîné par vos bienfaits, ne méconnaîtra ses

devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignité. Qu'on vienne, au nom

de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous

verrez si Brave ne vaut pas une armée. Vous reconnaîtrez la pureté de

son coeur indignement méconnue par vos frivoles amis, vous jugerez

alors entre eux et moi!

Et vous, jeunes gens sans expérience et sans frein, j'ai pitié de

votre jeunesse et de votre ignorance. Mon âme généreuse, incapable de

ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner à votre légèreté:

soyez donc absous et revenez sans crainte égayer les ennuis de ma

maîtresse solitaire. Vous n'avez rien à redouter de ma vengeance.

Brave vous pardonne!

Que tout soit oublié, et, si vous êtes d'aussi bonne foi que moi,

qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre réconciliation, je

vous offre ma patte avec franchise et loyauté et joins ici, pour votre

sûreté personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra à couvert des

ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs.

Brave, seigneur chien, maître commandant, général en chef et

inspecteur de toute la chiennerie du pays: à Mylord, au chien Bleu, à

Marchant, à Labrie, à Charmette, à Capitaine, à Pistolet, à Caniche, à

Parpluche, à Mouche, à tous les chiens jeunes ou vieux, mâles ou

femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enragés, infirmes

ou podagres, hargneux ou arrogants, domiciliés dans le bourg de

Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison à Rochette, à la

Tuilerie, etc., et tous autres lieux situés entre la Châtre et Nohant:

Défense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre,

menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnés:

Charles Duvernet, Alphonse Fleury;

Lesquels seront porteurs du présent sauf-conduit, que nous leur avons

délivré le 1^er décembre 1830, en notre niche, en présence du chien

Bleu et de madame Aurore D..

_Signé_ BRAVE.

XLVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

Nohant, mercredi, 3 décembre 1830.

Mon cher enfant,

Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez écrit

une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de

raisonnement et même de style; mais vous m'enverriez promener.

Je vous dirai tout bonnement que vos réflexions me paraissent justes.

J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en

tremblant et sans y avoir confiance vous-même.

Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est

sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un être fort

ordinaire, sans vices ni défauts choquants. Sa physionomie (vous savez

que je tiens à cet indice) promet de la franchise et de la douceur.

Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait

déclarations, protestations et supplications à la pauvre enfant, qui

ne doute pas plus de leur solidité que de la clarté du soleil. Et

pourtant, depuis son départ (au mois d'août), il n'a pas donné signe

de vie à la famille. Quand on questionne _l'autre,_ resté à Paris et

qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mère,

il répond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ était sincère

aux pieds de la jeune fille. Comment eût-il pu ne pas l'être? Elle est

charmante de tous points. Mais, une fois éloigné d'elle, la froide

raison,--des raisons d'intérêts sans doute, car on m'assure qu'il a de

la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la légèreté, l'absence, un

parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est

oubliée sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera

comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il

arrive, je vous remercie de vos lumières et je vous tiendrai au fait

des événements. J'abrège sur cet article, car j'ai bien autre chose à

vous dire.

Sachez une nouvelle étonnante, surprenante... (pour les adjectifs,

voyez la lettre de madame de Sévigné, que je n'aime guère, quoi qu'on

dise!), sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma

légèreté à m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les

chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti

violent_. Ce n'est pas pour rire, malgré le ton de badinage que je

prends. C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux. C'est encore là un de

ces secrets qu'on ne confie pas à trois personnes. Vous connaissez mon

intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt

fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me

l'avait brisée. I1 y a un terme à tout. Et puis les raisons qui

eussent pu me porter plus tôt à la résolution que j'ai prise,

n'étaient pas assez fortes pour me décider, avant les nouveaux

événements qui viennent de se produire. Personne ne s'est aperçu de

rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouvé un paquet à mon

adresse, en cherchant quelque chose dans le secrétaire de mon mari. Ce

paquet avait un air solennel qui m'a frappée. On y lisait: _Ne

l'ouvrez qu'après ma mort._

Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas

avec une tournure de santé comme la mienne qu'on doit compter survivre

à quelqu'un. D'ailleurs, j'ai supposé que mon mari était mort et j'ai

été bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet

m'étant adressé, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscrétion, et,

mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de

sang-froid.

Vive Dieu! quel testament! Des malédictions, et c'est tout! Il avait

rassemblé là tous ses mouvements d'humeur et de colère contre moi,

toutes ses réflexions sur ma _perversité_, tous ses sentiments de

mépris pour mon caractère. Et il me laissait cela comme un gage de sa

tendresse! Je croyais rêver, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et

ne voulais pas voir que j'étais méprisée. Cette lecture m'a enfin

tirée de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a

pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie

à un mort. Mon parti a été pris et, j'ose le dire, _irrévocablement_.

Vous savez que je n'abuse pas de ce mot.

Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai déclaré

ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui

l'ont pétrifié. Il ne s'attendait guère à voir un être comme moi se

lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé,

prié. Je suis restée inébranlable. _Je veux une pension, j'irai à

Paris, mes enfants resteront à Nohant._ Voilà le résultat de notre

première explication. J'ai paru intraitable sur tous les points.

C'était une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie

d'abandonner mes enfants. Quand il en a été convaincu, il est devenu

doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant,

qu'il ferait maison nette, qu'il emmènerait Maurice à Paris et le

mettrait au collège. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est

trop jeune et trop délicat. En outre, je n'entends pas que ma maison

soit vidée par mes domestiques, qui m'ont vue naître et que j'aime

presque comme des amis. Je consens à ce que le train en soit réduit,

parce que ma modeste pension rendra cette économie nécessaire. Je

garderai Vincent[1] et André[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y

aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais

grâce du tripotage. De cette manière, je serai _censée_ vivre de mon

côté. Je compte passer une partie de l'année, _six mois au moins_, à

Nohant, près de mes enfants, voire près de mon mari, que cette leçon

rendra plus circonspect. Il m'a traitée jusqu'ici comme si je lui

étais odieuse. Du moment que j'en suis assurée, je m'en vais.

Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne

veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée

comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu'il

en sera digne.

Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai été humiliée!

cela a duré huit ans! En vérité, vous me le disiez souvent, les

faibles sont les dupes de la société. Je crois que ce sont vos

réflexions qui m'ont donné un commencement de courage et de fermeté.

Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais à

revenir si ces conditions étaient acceptées, et elles le seront.

Mais elles dépendent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas?

C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant

je crains de ne pas réussir. Cependant voyez quelle est ma position:

si vous êtes à Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon

enfant sera en de bonnes mains, son éducation marchera, sa santé sera

surveillée, son caractère ne sera gâté ni par l'abandon ni par la

rigueur outrée. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de

ces détails qu'une mère aime tant à lire. Si je laisse mon fils livré

à son père, il sera gâté aujourd'hui, battu demain, négligé toujours,

et je ne retrouverai en lui qu'un méchant polisson. On ne m'écrira que

pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.

Si ce devait être là son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel

qu'il est aujourd'hui et rester près de lui, pour adoucir du moins la

brutalité de son père.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 6 / 19 段