Je profite d'une occasion agréable et commode pour le voyage: le

sous-préfet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et

m'offrent place dans leur calèche. Une fois près de vous, j'espère

bien vous décider à revenir avec moi; vous n'aurez plus de défaites à

me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous

nous arrêterons pour vous laisser reposer où il vous plaira; enfin, je

vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la

fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble

la semaine prochaine, c'est-à-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai.

Dites à l'ami Pierret de s'apprêter à gâter Maurice, comme il m'a

gâtée jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si

j'avais été seule, je vous aurais priée de me donner un lit de sangle

au pied du vôtre; mais Maurice est un camarade de lit assez

désagréable; d'ailleurs, Hippolyte désire que je donne un coup d'oeil

à sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne

m'empêchera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener.

J'espère bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'à mon

dernier voyage, je vous ai été enlever, un jour que vous étiez malade,

et que j'ai réussi à vous égayer et à vous guérir. Je compte encore

livrer l'assaut à votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce

ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans

les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas

autant et je suis encore assez folle quand je me mêle de l'être.

Adieu, ma chère maman; bientôt je vous dirai bonjour. Je suis heureuse

d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgré mon

empressement à vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas

besoin. Je vous embrasse mille fois.

Émilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement.

[1] M. et madame de Périgny

[2] Rue de Seine, 31.

XL

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

Nohant, 20 juillet 1830.

Mon cher enfant,

Où êtes-vous? Je vous écris à tout hasard à Paris. Vous m'aviez promis

de venir me voir aussitôt votre retour dans le pays, et je ne vous

vois point arriver. Dernièrement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle

vous voyait souvent. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Je sais que vous

vous portez bien, que vous avez conservé l'habitude de cette gaieté

bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que

vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et

ne faites pas.

Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit à

Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de

suite. L'hiver et l'été apportent seuls quelque diversion à cet état

de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez

mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le

temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours

tranquille, celui qui me mène et je ne demande pas à rouler plus vite.

Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le

_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd à porter par un temps

chaud, avec de longues courses à faire. Je m'y suis _amusé_ ou

_amusée_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra).

Mais je suis bien aise d'être de retour. Arrangez cela comme vous

voudrez.

J'en conclus que je me trouve bien partout, grâce à ma haute

philosophie, ou à ma profonde nullité. Vous aimiez assez notre vie

paisible, vous êtes né pour cela, et vous avez une tournure faite

exprès pour le grand canapé somnifère de mon silencieux salon. Ne

viendrez-vous pas bientôt y lire les journaux ou vous y enfoncer dans

une léthargie demi-méditative, demi-ronflante?

Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigéner

par-ci par-là, avec toute l'autorité que mon âge vénérable et mon

caractère grave me donnent sur votre folâtre jeunesse. En attendant,

écrivez-moi, ou nous nous fâcherons.

Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours à moitié aveugle: c'est pour

qu'il ne me manque aucune des infirmités dont l'imbécillité se

compose.

Cela ne m'empêche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez,

demandez, je vous prie, à madame Saint-Agnan si elle n'a rien à

m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de

papier pareil à celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_,

c'est-à-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me

tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai

qu'en amitié, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour

moi à Paris et à laquelle je sais être sensible, quoique bourrue.

Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'écrit pas assez couramment

pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examiné

qu'imparfaitement votre méthode. Je veux m'en pénétrer un peu plus,

avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas

inutile.

[1] Gondel, marchand.

XLI

AU MÊME

La Châtre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.

Oui, oui, mon enfant, écrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pensé à

moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes!

Votre lettre du 28 ne m'est arrivée qu'aujourd'hui 31. Nous attendions

des nouvelles avec une anxiété! Cependant, nous savions à peu près

tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions

diffèrent peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous espérons

que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour coopérer aussi

de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la rénovation. Ah Dieu!

l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il à

leurs femmes et à leurs enfants!

Votre lettre a été lue par toute la ville; car on est avide de détails

et chacun fournit son contigent; écrivez donc, songez qu'on

s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques.

Mon pauvre enfant, en dépit de la fusillade et des barricades, vous

avez réussi à m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi

tous ceux pour qui je frémis, vous n'êtes pas un de ceux qui

m'intéressent le moins. Ne vous exposez pas, à moins que ce ne soit

pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais à mon propre

fils: «Faites-vous tuer plutôt que de l'abandonner.» Au nom du ciel,

si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui

me sont chers.

Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le père était de la garde

nationale. On en est à se dire: «Un tel est-il mort?» Il y a trois

jours, la mort d'un ami nous eût glacés; aujourd'hui, nous en

apprendrons vingt dans un seul jour peut-être, et nous ne pourrons les

pleurer. Dans de tels moments, la fièvre est dans le sang, et le coeur

est trop oppressé pour se livrer à la sensibilité.

Je me sens une énergie que je ne croyais pas avoir. L'âme se développe

avec les événements. On me prédirait que j'aurai demain la tête

cassée, je dormirais quand même cette nuit; mais on saigne pour les

autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous

êtes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils

étaient menacés, je me ferais mettre en pièces.

Mais que voulais-je vous dire? Mes pensées se ressentent du désordre

général. Courez à l'hôtel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est

pillé, dévasté sans doute. Sachez si ma tante, madame Maréchal, et sa

famille out échappé aux désastres de ces journées de meurtre. Mon

oncle était inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il était

absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempête! Son

gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est

pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur écrire.

D'ailleurs, où sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out été

maltraités, comme je le crains, à donner de leurs nouvelles? Mais

vous, mon enfant, qui êtes actif, bon et dévoué à vos amis, vous

pouvez peut-être me tirer de cette horrible inquiétude. Faites-le si

le combat a cessé, comme on le dit. Hélas! ne recommencera-t-il pas

bientôt?

Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule

qui se montre vraiment énergique. Qui l'aurait cru? elle seule marche.

Châteauroux est moins déterminée. Issoudun ne l'est pas du tout;

néanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorité

(l'autorité renversée) lutte encore, nous résisterons bien. Dans ce

moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait à nous opposer;

c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en

repos. Nous n'avons qu'un danger à courir, celui d'être assaillis par

un régiment détaché de Bourges pour nous soumettre. Alors on se

battra.

Les deux hommes d'ici sont des plus décidés. Casimir est nommé

lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont déjà

inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera

le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce

n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se réunit, on

s'excite mutuellement.

Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici

bientôt? L'accompagnez-vous toujours? Je désire bien vous revoir.

Parlez-moi de notre député; est-il arrivé sans événement? Nous l'avons

vu partir au plus rude moment et nous frémissions de ce qui pouvait

lui arriver. Nous espérons maintenant qu'il a pu entrer sans danger,

mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tâchez de le

voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses

nouvelles. Il est notre héros, et, comme notre attachement est son

unique salaire, il ne peut pas refuser celui-là.

Adieu, mon cher enfant. Où sont nos paisibles lectures et nos jours de

repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon élément; mais,

pour vivre ici-bas, il faut-être amphibie. S'il ne fallait que mon

sang et mon bien pour servir la liberté! Je ne puis pas consentir à

voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres!

Vous êtes heureux d'être homme; chez vous, la colère fait diversion à

la douleur. Merci encore une fois de votre lettre.

Ne vous lassez pas de nous donner des détails. Je ne crois pas qu'il

ait pu rien arriver à ma mère; mais la pauvre femme a dû avoir bien

peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure près de vous, boulevard

Poissonnière, n^o 6. Ne vous étonnez pas si son accueil est singulier;

elle a l'étrange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connaît pas

pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part

savoir de ses nouvelles, et, si elle vous reçoit froidement, ne vous

en inquiétez pas. Je vous saurai gré de ce nouveau service. Adieu.

XLII

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

7 septembre 1830.

J'aurais répondu plus tôt à votre lettre, ma chère petite mère, si je

n'eusse été fort malade. On a craint pour moi une fièvre cérébrale,

et, pendant quarante-huit heures, j'ai été je ne sais où. Mon corps

était bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait

dans je ne sais quelle planète. Pour parler tout simplement, je n'y

étais plus et je ne me sentais plus.

Casimir est fort sensible à vos reproches; il assure qu'il ne les

mérite pas. On lui a dit chez ma tante que vous étiez partie. Il en

était si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point été

s'en assurer par lui-même; il regardait cela comme une course inutile,

dans la certitude où il était de ne point vous rencontrer. Il était

tellement pressé, tellement occupé d'affaires politiques et de

commissions dont la ville de la Châtre l'avait chargé pour les

Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort précieux.

Forcé de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il

a rempli si vite sa mission. Ce que je ne conçois pas, c'est qu'on

l'ait induit en erreur, lorsque, d'après ce que vous me dites, on

savait que vous étiez encore à Paris. J'ai des lettres de lui datées

de cette époque dans lesquelles il me dit positivement: «Ta mère est

partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir.»

Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour

vous éviter; ainsi, tout cela est le résultat d'un malentendu. Il

était décidé à vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti.

Vous avez été près de Caroline. Je suis loin d'en être jalouse. Elle

était malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me

retiennent ici m'aient empêchée de vous y accompagner. Je l'aurais

soignée avec zèle; mais, outre que l'arrivée de deux personnes de plus

dans son ménage eût pu la gêner beaucoup, il ne m'est pas facile de

quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec

moi. Voici l'âge où Maurice a besoin de leçons suivies et je suis

comme enchaînée à la maison. J'ai renoncé aux longues courses; ce qui

me force de négliger celles de mes connaissances qui demeurent à cinq

ou six lieues.

Oscar doit être un beau garçon bien avancé. S'il était à moi, avec les

dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est

l'avenir que je rêve pour le mien. Il annonce aussi du goût pour cet

art. C'est, à mon gré, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le

plus agréablement la vie, soit qu'il devienne un état, soit qu'il

serve seulement à l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de

plaisir et de bonheur que je passerais peut-être à m'ennuyer! Si

j'avais un talent véritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus

beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les

intrigues et les ambitions qui font les révolutions.

Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai

peur même que tout ce qu'on a fait ne serve à rien. Mais vous en avez

par-dessus la tête, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en

parler.

Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous êtes plus forte que

vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exagériez votre

faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la santé;

je suis sujette à de fréquentes indispositions, à des souffrances

presque continuelles; mais, au fond, je suis extrêmement forte, comme

vous, et d'étoffe à vivre longtemps sans infirmité, en dépit de tous

ces _arias_ de bobos.

Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent

ans; toutes les femmes de votre âge ont l'air d'avoir vingt ans de

plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas

gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune.

Restez près de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous

vous plairez dans ce pays. Dès que vous éprouverez le besoin de

changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez

dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez.

Vous serez libre comme chez vous, vous vous lèverez, vous vous

coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme

bon vous semblera, vous n'aurez qu'à parler pour être obéie. Si vous

n'êtes pas contente de nous, je suis bien sûre que ce ne sera pas de

notre faute.

Adieu, ma chère maman; je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que ma

soeur et Oscar.

Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs.

XLIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

Nohant, 27 octobre 1830.

Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais

bien de l'exagération des rapports sur Issoudun qui nous étaient

parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, véritables cancans

politiques, qui grossissent en roulant par le monde.

La vérité a toujours quelque chose de trivial qui déplaît aux esprits

poétiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre

classique de la poésie, on ne dit jamais les choses comme elles sont.

Voit-on des cochons, ce sont des éléphants; des oies, ce sont des

princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et dégoûtée de tout cela;

aussi je ne lis plus les journaux. J'exècre l'esprit de commérage des

coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut

d'absurdités qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne

trouve en dehors de ma vie intime, rien qui mérite un sentiment

d'intérêt véritable.

De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Siècle de fer,

d'égoïsme, de lâcheté et de fourberie, où il faut railler ou pleurer

sous peine d'être imbécile ou misérable. Vous savez quel parti je

prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je

m'en entoure comme d'un bataillon sacré qui fait peur aux idées noires

et décourageantes. Absents ou présents, mes amis remplissent mon âme

tout entière; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe acérée

des douleurs cuisantes, souvent répétées. Le lendemain ramène un rayon

de soleil et d'espérance. Alors je me moque des larmes de la veille.

Vous vous étonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractère

flexible. Où en serais-je sans cette faculté de m'étourdir? Vous

connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans

l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais

maussade et sans cesse repliée sur moi-même, inutile aux autres,

insensible à leur affection.

Loin de là, cette faculté d'oublier m'inspire tant de reconnaissance,

m'apporte tant de consolations, que je suis fière de pouvoir dire à

ceux qui m'aiment: «Vous me rendez le bonheur et la gaieté, vous me

dédommagez de ce qui me manque, vous suffisez à toutes mes ambitions.»

Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je

vous aime comme un fils et comme un frère.

Nous différons de caractère; mais nos coeurs sont honnêtes et aimants,

ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps

près de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir

arriver ce moment.

Bonsoir, mon fils; écrivez-moi.

XLIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

Nohant, 22 novembre 1830.

Ma chère petite maman,

Vous êtes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en

sûreté à Charleville, je serais inquiète de vous. Par ce temps-ci, on

ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les côtés;

notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mêle aussi de

remuer. Des émeutes assez sérieuses ont eu lieu à Bourges, à Issoudun,

voire à la Châtre; c'est là, par exemple, qu'elles ont été le plus

vite apaisées; tout s'est tourné en plaisanterie. Bien des gens ont

fui de peur, cependant; chaque chose a son côté ridicule dans la vie.

Je me sens peu disposée à m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous

prédit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus

de près, ne sont, la moitié du temps, que des ivrognes, qu'on met en

gaieté avec du vin et qui n'égorgeront personne. Ils font grand bruit

et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que

vous ne soyez pas à Paris. Vous y êtes très isolée, et, dans cette

position, il est naturel qu'on ne soit pas rassuré. La peur fait mal,

elle rend malade. Reposez-vous donc auprès de vos enfants, mais

n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et

d'eux.

Oscar est-il au collège? La santé de Caroline se raffermit-elle? Votre

présence, qu'elle désirait vivement, a dû être pour elle le meilleur

des remèdes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines

délicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte

de n'en avoir pas besoin.

J'ai été assez malade depuis ma dernière lettre. Je cours du matin au

soir pour me dédommager de l'ennui de souffrir.

Ma belle-soeur[1] ne court guère, on peut même dire pas du tout. Elle

est douce et bonne, point exigeante; elle se lève tard, et nous ne

nous voyons qu'au moment du dîner. C'est toujours avec plaisir et

bonne intelligence. Nous passons la soirée ensemble, soirée qui n'est

pas longue; car elle se retire à neuf heures, et, moi, je vais écrire

ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent à

qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraîcheur. Je

doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front

saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du

satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne.

Maurice travaille bien. Il écrit l'orthographe passablement et son

caractère gagne beaucoup. Léontine est aussi très gentille; enfin,

notre ménage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forcés de

nous séparer bientôt. Hippolyte est à Paris depuis quelques jours, il

devait y passer une quinzaine et revenir; à présent, il nous mande

qu'il sera forcé d'y rester tout à fait, à cause de l'obligation de

faire partie de la garde nationale. Les troubles fréquents qui

éclatent à Paris contraignent ce corps à une grande activité. C'est un

devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de

désordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures

de garde; il était sur les dents.

Si mon frère ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra

l'aller rejoindre. Je verrais cette séparation avec regret; l'habitude

nous avait déjà rendus nécessaires les uns aux autres; du moins, je le

sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher à ceux

qui m'entourent.

Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous

occupez-vous toujours de peinture, distraction agréable dont vous vous

tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _à

propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu'à moi. Je fais des

fleurs qui ont l'air de potirons, mais ça m'amuse.

Adieu, ma chère petite mère; je vous embrasse de toute mon âme.

Émilie, mon mari et les enfants se joignent à moi et vous chargent

d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou.

[1] Madame Hippolyte Chatiron.

XLV

A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS

ÉPITRE ROMANTIQUE A MES AMIS

Nohant, 1er décembre 1830.

De même que ces enfants naïfs et déguenillés que l'on voit sur les

routes, armés de ces ingénieux paniers que leurs petites mains ont

tressés, après en avoir ravi les matériaux à l'arbuste flexible qui

croît dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes

de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les

immondices nutritives et fécondes (je ne sais pas précisément si le

mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les

mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les ânes laissent

échapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que

l'active et ingénieuse civilisation met à profit pour ranimer la santé

débile du choufleur et la délicate complexion de l'artichaut;

De même que ces hommes patients et laborieux qu'un sot préjugé

essayerait vainement de flétrir, et qui, munis de ces réceptacles

portatifs qu'on voit également servir à recueillir les dons de Bacchus

et les infortunés animaux que l'on trouve parfois égarés et

languissants au coin des bornes, jusqu'à ce qu'une main cruelle leur

donne la mort et les engloutisse à jamais dans la hotte parricide,

ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans

les égouts de la capitale, divers objets abandonnés à la parcimonieuse

industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier à lettres

avec de vieilles bottes et des chiens morts;

De même, ô mes sensibles et romantiques amis! après une longue,

laborieuse et pénible recherche, j'ai à peu près compris la lettre

bienfaisante et sentimentale que vous m'avez écrite, au milieu des

fumées du punch et dans le désordre de vos imaginations, naturellement

fantasques et poétiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des

dons que le ciel prodigue vous a départis; soyez fiers, car vous avez

droit de l'être!

Vous avez atteint et dépassé les limites du sublime. Vous êtes

inintelligibles pour les autres comme pour vous-mêmes. Nodier pâlit,

Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse

pavillon devant vous.

Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de

verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce

s'arrondira sur vos fronts et le chêne sur vos épaules, si vous

continuez de la sorte.

Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Châtre, la patrie des

grands hommes, la terre classique du génie!... heureuses vos mamans!

heureux aussi vos papas!

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 5 / 19 段