J'ai commencé par où je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les

petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas

pressées, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants.

Ma fille est enrhumée, dites-vous? Si elle l'était trop, faites-lui le

soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques

gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme.

Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui

écris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.

Ma santé se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de

chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela

signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci

du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles

de ma chère famille. Soignez toujours mon Maurice.

Adieu; ne m'écrivez plus, je pars incessamment.

AURORE DUDEVANT

[1] Domestique de la maison.

[2] Jument de selle de George Sand.

XXXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant, 29 décembre 1829

Ma chère petite maman,

Je viens vous souhaiter une bonne santé et tout ce qu'on peut

souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'année où nous entrons

et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour

cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie...

Que faites-vous de mon mari? vous mène-t-il au spectacle? est-il gai?

est-il bon enfant? Il nous a mandé qu'il serait de retour cette

semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet

engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le

rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est

à Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici,

nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie

à nous chauffer et à dire des folies. Nous ne faisons rien, et

pourtant les journées sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une

gaieté intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants

nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maître

d'écriture; moi, je suis maîtresse de musique.

Ma fille n'est pas tout à fait aussi avancée; mais elle commence à

parler anglais et à marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol

et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs

langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas très contente de

mademoiselle _Pépita_ (c'est ainsi que se nomme l'héroïne), et je ne

sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme

une véritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraîche

et bien portante. Elle sera, je crois, très jolie; elle ressemble,

dit-on, à Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la

neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison

plus palpable.

Adieu, chère petite maman; j'ai les doigts tout gelés. Je vous

embrasse tendrement et laisse la place à Hippolyte.

XXXV

A LA MÊME

1er février 1830

Ma chère maman,

Si je n'avais reçu de vos nouvelles par mon marï et par mon frère, qui

vient d'arriver, je serais inquiète de votre santé; car il y a bien

longtemps que vous ne m'avez écrit. Depuis plusieurs jours, je me

disposais à vous en gronder. J'en ai été empêchée par de vives alarmes

sur la santé de Maurice.

J'ai été bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les

soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise.

Il a même été plus promptement rétabli que je n'osais l'espérer. Il va

bien maintenant et reprend ses leçons, qui sont pour moi une grande

occupation. Il me reste à peine quelques heures par jour pour faire un

peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un

ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une

bonne étrangère qui lui eût été fort utile pour apprendre les langues,

mais qui était un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que,

après bien des indulgences mal placées, j'ai fini par la mettre à la

porte, ce matin, pour avoir mené Maurice (à peine sorti de son lit à

la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de

pain chaud et de vin du cru.

J'ai confié Solange aux soins de la femme d'André, que j'ai depuis

deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essayé le

soir même où il est tombé malade. Je n'ose pas vous dire qu'il

ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il

s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil

après avoir joué, tandis que c'était le mal de tête et la fièvre qui

s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas osé le _faire poser,_ dans la

crainte de le fatiguer.

J'ai cherché autant que possible, en retouchant mon ébauche, de me

pénétrer de sa physionomie espiègle et décidée. Je crois que

l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus âgé d'un

an ou deux. La distance des narines à l'oeil est un peu exagérée, et

la bouche n'est pas assez froncée dans le genre de la mienne. En vous

représentant les traits de cette figure un peu plus rapprochés, de

très longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent

au regard beaucoup d'agrément, de très vives couleurs rosés avec un

teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orangé,

c'est-à-dire d'un moins beau noir que les vôtres, mais presque aussi

grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez

prendre une idée de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite,

plutôt belle que jolie.

La taille est sans défauts: svelte, droite comme un palmier, souple et

gracieuse; les pieds et les mains sont très petits; le caractère est

un peu emporté, un peu volontaire, un peu têtu. Cependant le coeur est

excellent, et l'intelligence très susceptible de développement. Il lit

très bien et commence à écrire; il commence aussi la musique,

l'orthographe et la géographie; cette dernière, étude est pour lui un

plaisir.

Voilà bien des bavardages de mère; mais vous ne m'en ferez pas de

reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose

dans l'esprit que mes leçons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs.

Voici le moment où tous mes soins deviennent nécessaires. L'éducation

d'un garçon n'est pas une chose à négliger. Je m'applaudis plus que

jamais d'être forcée de vivre à la campagne, où je puis me livrer

entièrement à l'instruction.

Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle

et les coursés quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas

penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a

une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti:

c'est d'être éloignée de vous, à qui je serais si heureuse de

présenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et

de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le

moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux à remplir.

Moi-même, j'ose à peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir

vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez à Paris, et que la

campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sûre intérieurement

que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la

vie agréable, vous goûteriez celle que je voudrais vous créer ici.

Adieu, ma chère maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les

petits. Écrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que

vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que

vous me donniez une bénédiction.

XXXVI

A LA MÊME

Nohant, février 1830.

Ma chère petite maman,

J'ai reçu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais répondu

tout de suite, sans un nouveau dérangement de santé qui m'a mis assez

bas. Il faudra que je songe sérieusement à me mettre en état de grâce;

chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que

j'ai de la peine à croire que cela serve à quelque chose.

«Voilà, direz-vous, de beaux sentiments!» Vous savez que je plaisante,

et qu'en état de santé ou de maladie, je suis toujours la même, quant

au moral; ma gaieté n'en est même pas altérée. Je prends le temps

comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur

la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous

soigner.

Heureusement vous êtes toujours jeune et vous pouvez encore mener

longtemps la vie de garçon; mais un jour viendra, madame ma chère

mère, où vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il

faudra bien alors que vous reveniez à nous. C'est là que je vous

attends, au coin du feu de Nohant, enveloppée de bonnes couvertures et

enseignant à lire aux enfants de Maurice et à ceux de Solange;

moi-même, je ne serai plus alors très allante, et, si ma pauvre santé

détraquée me mène jusque-là, je ne serai pas fâchée d'accaparer

l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires

qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai,

moi, beaucoup plus vieille que mon âge; car déjà, avec une dose de

sciatique et de douleurs comme celles qui me pèsent sur les épaules,

je gagerais que vous êtes plus jeune que moi.

Ainsi donc, chère mère, comptez que nous vieillirons ensemble et que

nous serons juste au même point. Puissions-nous finir de même et nous

en aller de compagnie là-bas, le même jour!

Adieu, chère maman; je laisse la plume à Hippolyte; je ne puis pas

écrire sans me fatiguer beaucoup. Mon étourdi se charge de vous

raconter nos amusements.

XXXVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

Nohant, 1er mars 1830.

Mon cher enfant,

Il me semblait que vous nous aviez oubliés. Je suis bien aise de

m'être trompée. Vous seriez fort ingrat, si vous ne répondiez pas à

l'amitié sincère que je vous ai témoignée et que vous m'avez paru

mériter. Je crois que vous y répondez en effet, puisque vous me le

dites, et je suis sensible à la manière simple et affectueuse dont

vous exprimez votre affection.

Vous vous applaudissez d'avoir trouvé une amie en moi. C'est bon et

rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce

que je vous ai vu ici, c'est-à-dire honnête, doux, sincère, aimant

votre excellente mère, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas

un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le

faire; si vous demeurez, enfin, toujours étranger aux erreurs que vous

m'avez vue détester et combattre chez mes plus proches amis, vous

pouvez compter sur cette amitié toute maternelle que je vous ai

promise.

Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en

est beaucoup dont la mauvaise éducation, l'abandon dans la vie ou le

caractère ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel

paisible, une bonne mère, si l'on se laisse corrompre, on ne mérite

aucune indulgence. Je connais vos qualités et vos défauts mieux que

vous ne les connaissez. A votre âge, on ne se connaît pas. On n'a pas

assez d'années derrière soi pour savoir ce que c'est que le passé et

pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'à l'autre qu'on a

devant soi, et on la voit bien différente de ce quelle sera!

Je vais vous dire ce que vous êtes. D'abord l'apathie domine chez

vous. Vous êtes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens,

vos études ont été bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tête

«carrée», comme disait Napoléon, un esprit positif et une instruction

solide, si vous n'étiez pas paresseux. Mais vous l'êtes. En second

lieu, vous n'avez pas le caractère assez bienveillant en général, et

vous l'avez trop quelquefois. Vous êtes taciturne à l'excès, ou

confiant avec étourderie. Il faudrait chercher un milieu.

Remarquez que ces reproches ne s'adressent point à mon fils, à celui

que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi,

était toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran,

que les autres jugent, dont ils peuvent avoir à se louer ou à se

plaindre. Désirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une

idée juste de vous, et voulant vous apprendre à vivre bien avec tous,

je dois vous montrer les inconvénients de cet abandon avec lequel vous

vous livrez à la sensation du moment: tantôt l'ennui, tantôt

l'épanchement.

Vous n'aimez point la solitude. Pour échapper à une société qui vous

déplaît, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence,

vous passiez toutes vos soirées à la cuisine, et je vous désapprouve

beaucoup.

Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une

façon hautaine. Élevée avec eux, habituée pendant quinze ans à les

regarder comme des camarades, à les tutoyer, à jouer avec eux comme

fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent

gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des

domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'étaient

pas des valets, mais bien une classe de gens à part qui s'étaient

engagés par goût à faire aller ma maison, en vivant aussi libres,

aussi _chez eux_ que moi-même.

Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine,

en regardant rôtir le poulet du dîner et en donnant audience à mes

coquins et à mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart

d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassemblés, pour y passer le temps à

écouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me dégoûterait; parce

que leur éducation est différente de la mienne; je les gênerais en

même temps que je me trouverais déplacée. Or vous êtes élevé comme moi

et non comme eux. Vous ne devez donc pas être avec eux comme un égal.

J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pensé, s'il ne

m'était revenu quelque chose de semblable d'une manière indirecte, par

l'effet du hasard.

Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employé chez le général

Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou

comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille

Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de

M. Jules. «C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est

jeune, ça ne sait pas tenir son rang. Ça joue aux cartes ou aux dames

avec le chasseur du général. Nous autres gens du commun, nous n'aimons

pas ça; si nous étions élevés en messieurs, nous nous conduirions en

messieurs.»

Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un

propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui

me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie

avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais dû avoir

lieu, parce que vous n'auriez jamais dû faire votre société de gens

sans éducation.

Je le répète, l'éducation établit entre les hommes la seule véritable

distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-là me semble

irrécusable. Celle que vous avez reçue vous impose l'obligation de

vivre avec les personnes qui sont dans la même position, et de n'avoir

pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de

l'obligeance. De l'intimité et de la confiance, jamais; à moins de

circonstances particulières qui n'existent point par rapport à vous

avec mes gens, ou avec ceux du général Bertrand. Voilà encore ce qui

me fait dire que vous êtes paresseux.

Quand vos élèves sont couchés, au lieu d'aller niaiser avec des gens

qui ne parlent pas le même français que vous, il faudrait prendre un

livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore.

Si votre cerveau est fatigué des impatiences et des fadeurs de la

leçon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de

littérature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous

connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de

méchants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre.

Vous voyez que j'use fort de la liberté que vous m'avez donnée de vous

gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je

ne fais que remplir mon devoir de mère; il faut vous aimer et vous

estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.

Le 13 mars.

Il y a tantôt quinze jours que je vous écrivis le barbouillage

précédent. Depuis, il ne m'a pas été possible de le reprendre; c'est à

grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrapé une sorte de

refroidissement qui m'a fort maltraité les yeux. Je serai fort à

plaindre si j'en suis réduite à me chauffer les pieds sans m'occuper;

c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du

ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive.

En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot:

c'est que vous ne vous fâcherez pas j'espère, de tout ce qui précède,

un peu sévèrement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon

amitié pour vous.

Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand.

Vous trouverez Maurice et Léontine lisant très bien, écrivant très

mal, faisant du reste assez de progrès pour les petites choses que je

leur enseigne peu à peu. Soulat[2] lit mal et écrit bien. Il oublie

les principes que vous lui avez donnés, quoique nous le fassions lire

tous les jours.

Vous m'aviez proposé de me laisser des tableaux pour les leur remettre

sous les yeux, ce qui souvent est nécessaire. Vous l'avez ensuite

oublié. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales

règles. Mais j'ai les yeux et la tête si malades, que vous me rendrez

service en me les faisant passer.

Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le

monde ici vous fait amitié.

Maurice vous embrasse.

[1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant.

[2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde impériale, paysan

dans le village de Nohant.

XXXVIII

AU MÊME

Nohant, 22 mars 1830.

Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je

veux vous dire de venir me voir avant de retourner à Paris. Il faut

même vous arranger de manière à passer quelque temps chez nous. Les

enfants écrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la méthode

d'orthographe dont vous m'avez parlé. Ne le voulez-vous pas? Vous

savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.

Vous convenez de trop bonne grâce de tous _vos torts_, je ne puis vous

gronder bien haut. Mais un défaut qu'on avoue n'est qu'à moitié

corrigé. Il faut mettre la main à l'oeuvre et s'en débarrasser au plus

tôt. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.

Vous ne vous trompez guère. J'en ai une inépuisable pour certaines

contrariétés et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne

Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou

jamais d'en avoir. Je prends tellement à coeur ses progrès, que je me

désespère promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous,

que cela tient à ma constitution, au climat, à la digestion, etc.

Pourtant, ce serait une pauvre défaite, puisqu'il est beaucoup

d'occasions où je réussis à dompter l'emportement de mon caractère. Ce

qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait

pouvoir presque toujours. J'espère en venir là pour mes impatiences,

de même que vous avec votre apathie. La douceur m'est nécessaire pour

faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour

faire quelque chose de vous-même. L'éducation de Maurice commence, la

vôtre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre

tâche quand vous serez ici, et je vous autorise à vous moquer de moi

quand vous me verrez en colère. Mais déjà je me suis beaucoup amendée.

Le second paragraphe de votre réponse n'est pas clair. Vous me

promettez de me l'expliquer dans un an; à la bonne heure!

Le troisième est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le

relire pour voir comme il est solide. Vous dites: «Je suis franc,

parce que je laisse voir aux gens qu'ils me déplaisent. J'abhorre la

dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement.» Voilà

qui est bien d'une tête de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je

sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois

en ma vie ressenti des mouvements d'éloignement et d'indignation

envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrivé; mais, avant de le

leur témoigner, j'ai réfléchi.

Je me suis demandé sur quoi étaient fondées mes aversions, et j'ai

presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagérait la différence

entre moi et ces gens-là, la supériorité usurpée sur eux. Je ne parle

pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de

_fréquenter_. Je les mets à part. Ils ont bien des motifs d'excuse et

de compassion inutiles à dire ici. Je vous permets bien, du reste, de

les considérer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous

rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes dégradés, qu'on

doit encore secourir, pour les empêcher de se dégrader de plus en

plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices même

qu'on rencontre dans la société, dans toutes les sociétés, avec cette

seule différence qu'ils sont plus ou moins voilés.

Eh bien, si vous étiez un peu moins jeune, si vous aviez plus

d'habitude de rencontrer de ces gens à chaque pas (c'est là en quoi

consiste ce qu'on appelle _expérience_), si vous aviez examiné _tout_

en les jugeant, vous seriez beaucoup moins sévère pour eux, sans

cesser d'être rigidement vertueux pour vous-même.

Considérez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les

travers vous choquent ont vécu trois ou quatre fois votre âge, ont

passé par mille épreuves dont vous ne savez pas encore comment vous

sortiriez, ont manqué peut-être de tous les moyens de salut, de tous

les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les

préserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis à leur place,

et voyez ce qu'est l'homme livré à lui-même?

Observez-vous avec sévérité, avec attention, pendant une journée

seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanité misérable,

d'orgueil rude et fou, d'injuste égoïsme, de lâche envie, de stupide

présomption, sont inhérents à notre abjecte nature! combien les bonnes

inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et

habituelles! C'est cette habitude qui nous empêche de les apercevoir,

et, pour ne pas nous y être livrés, nous croyons ne les avoir pas

ressentis. Demandez-vous ensuite d'où vous vient le pouvoir de les

réprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat

n'est plus sensible que dans les grandes occasions. «C'est ma

conscience, direz-vous. Ce sont mes principes.»

Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-mêmes sans les

soins que votre mère et tous ceux qui ont travaillé à votre éducation

ont pris à vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont

eux qu'il faut bénir et glorifier, et non pas vous, qui êtes un

ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutôt compassion de ceux à

qui le secours a été refusé et qui, livrés à leur propre impulsion, se

sont fourvoyés sans savoir où ils allaient. Ne les recherchez pas; car

leur société est toujours déplaisante et peut-être dangereuse à votre

âge; mais ne les haïssez pas. Vous verrez, en y réfléchissant, que la

bienveillance, qu'on appelle communément _amabilité_, consiste non pas

à tromper les hommes, mais à leur pardonner.

Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit

tout ce que j'en pensais la première foi. Vous convenez que vous avez

tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outrée en une

douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des

éléments très bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux.

C'est un grand mal de s'encourager soi-même à se tromper.

Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tôt que vous

pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons

affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie.

XXXIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant, 19 avril 1830.

Ma chère maman,

J'ai été empêchée de vous écrire par une ophthalmie qui m'a fait

beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout à

fait débarrassée, j'ai encore les yeux malades et fatigués le soir.

Néanmoins, je suis assez bien pour mettre à exécution un projet dont

je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fût tout à fait arrêté.

Je vais aller passer quelques jours auprès de vous, et, de plus, je

vous mène Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en

meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 4 / 19 段