quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle
impertinent, _arme à deux tranchants_, et dans lequel nous sommes
particulièrement maltraités, circule dans la ville? Voyez-vous l'air
de philosophie et de générosité avec lequel nous témoignerons notre
mépris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'à la seconde soirée
il n'est venu personne que ce maître de musique, Casimir et moi; la
chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais
l'honneur de faire partie des trois _invités_ qui font une si pauvre
figure à la fin du dernier couplet. Nous attendons à demain pour voir
si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le démenti, et j'irai
pour voir. Vous voilà au courant des cancans.
J'écrirai à Félicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je
l'embrasse, que je ne me soucie guère d'apprendre les modes, qu'il me
suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui
dirai cela moi-même dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos
_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions.
Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize,
et aimez toujours votre fille
AURORE
Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un
ménage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le
lui envoyer? le port coûtera plus que la chose ne vaut; fixez-moi
là-dessus.
LA SOIRÉE ADMINISTRATIVE
ou
LE SOUS-PRÉFET PHILOSOPHE
Air: _Tous les bourgeois de Chartres_
1
Habitants de la Châtre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit
gentillâtre Apprenez les dédains.
Ce jeune homme, égaré par la _philosophie_[2],
Oubliant, dans sa déraison,
Les usages et le bon ton,
Vexe la bourgeoisie
2
Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de
l'homme habile Et se dit libéral;
A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse
Il crut plaire en donnant un bal
Où chacun pût d'un pas égal
Aller comme à la messe.
3
Un écorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire
des merveilles Avec madame _Orreur_[4].
Sur son piano discord quand l'une nous assomme,
L'autre nous fait grincer des dents,
Le tout pour épargner cinq francs
Au ménage économe.
4
Juges et militaires, Médecins, avocats, Chirurgiens et
notoires, Chacun prend ses ébats.
On entendit pourtant plus d'une grande dame,
Pinçant la lèvre et clignant l'oeil,
Murmurer dans son noble orgueil:
«Voyez! quel amalgame!»
5
Guidant la contredanse, Périgny tout en eau, Croyait par sa
prudence Nous dorer le gâteau.
L'_avant-deux_ n'était pas la chose délicate:
Mais, quand on fut au moulinet,
C'est en vain que le sous-préfet
Cria: «Donnez la patte!...»
6
Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitôt Demande sa
pelisse, Sa bonne et son falot,
Et toutes en sortant se disaient dans la rue,
En retroussant leur falbala:
«Jamais on ne me reprendra
_En pareille cohue_.»
7
La semaine suivante Le punch est préparé, La maîtresse est
brillante, Le salon est ciré.
vint trois invités de chétive encolure.
Dans la ville on disait: «Bravo!
On donne un bal _incognito_
A la sous-préfecture!»
[1] Village de potiers près de Nohant.
[2] Pérnigy.
[3] Duteil.
[4] Aurore.
XXV
A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS
Nohant, 8 mars 1829.
Ma chère maman,
Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais il a fallu que le
carême arrivât pour m'en laisser le temps. Jamais à Paris on ne mena
une vie plus active et plus dissipée que celle que nous avons passée
durant le carnaval: courses à cheval, visites, soirées, dîners, tous
les jours ont été pris, et nous avons beaucoup moins habité Nohant que
la Châtre et les grands chemins.
Enfin, nous voici rentrés dans un ordre de choses plus paisible, et je
commence, pour que la retraite me soit aussi agréable que les plaisirs
me l'ont été, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que
je voudrais que vous fussiez ici, où vous vous porteriez bien et vous
amuseriez, j'en suis sûre. Un peu de mouvement en voiture, la société
de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimité est
composée vous plairaient, à vous qui n'aimez pas plus que moi la gêne
et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte
l'égaye par son caractère facile, égal, toujours bon et content. Nous
rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des
hivers, je ne me suis si bien portée. Je lui en attribue tout
l'honneur.
Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit
qu'il était fort gentil, mais assez délicat. Maurice grandit beaucoup
et n'est pas non plus très robuste maintenant. C'est l'âge, dit-on, où
le tempérament se développe, non sans quelque effort et quelque
fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une
masse de graisse, blanche et rose, où on ne voit encore ni nez, ni
yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique né imperceptible;
mais, pour espérer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait
une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues
l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se
trouve fort bien.
Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte
vendre son cheval. De là, nous irons un mois à Bordeaux et un mois à
Nérac, chez ma belle-mère, et nous serons de retour ici au mois de
juillet. Si vous voulez, à cette époque, tenir votre promesse, et
décider Caroline à vous accompagner, nous passerons en famille tout le
temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute
l'année, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, où j'ai
pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que
vous retournerez à Paris fraîche et encore très dangereuse pour
beaucoup de têtes.
Adieu, ma chère maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi
vous embrassons tous bien tendrement. Gare à vous, au milieu d'un
pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'êtes pas étouffée
par nos caresses, et nos batailles à qui en aura sa part.
Quand-vous me répondrez, aurez-vous la bonté de me donner quelques
conseils sur la façon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie
de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz où en est la
mode et la manière dont je dois tailler les manches? Je crois que
maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut.
Mais dirigez-moi, car je suis fort en arrière.
XXVI
A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1]
(RECOMMANDÉ A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE)
Bordeaux, 10 mai 1829.
Hélas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que
c'est épouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'éloigner de
son endroit et de se voir en si peu de jours _transvasé_ à cent vingt
lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les
coeurs bien nés, elle est telle pour un coeur berrichon
particulièrement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyée
dans un torrent de pleurs, répandues par Pierre[2], Thomas[3],
Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel
j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent?
c'était bien une mer tout entière.
Après avoir embrassé ces inappréciables serviteurs, les uns après les
autres, je m'élançai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et
j'arrivai sans encombre à Châteauroux. Là, nous fûmes singulièrement
égayés par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous
fit pour la cinquante-septième fois le récit de la maladie et de la
mort de sa femme, sans omettre la plus légère particularité.
A Loches, mon ami, vous croyez peut-être que je me suis amusée à
penser que ces tourelles noircies, où ma cuisinière mourrait du
spleen, avaient été la résidence d'un roi de France et de sa cour; ou
bien que j'ai demandé aux habitants des nouvelles d'Agnès Sorel?...
J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec
recueillement, avec émotion, au passage dans cette ville du
respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrapé
par des _querdins de zendarmes qui l'attacèrent à la queue de leurs
cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop pénible de revenir
sur de si déplorables circonstances.
Enfin, mon estimable ami, la présente est pour vous dire qu'après cinq
jours d'une traversée fatigante et dangereuse, à travers des déserts
brûlants et des hordes d'anthropophages, après une navigation de cinq
minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de
périls et supporté plus de maux que la Pérouse dans toute sa carrière,
nous sommes arrivés, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque
aussi belle qu'un des faubourgs de la Châtre, et où je me trouve fort
bien; regrettant néanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre
tabatière, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenêtres, et
pour lesquels je donnerais tous les édifices que l'on bâtit ici.
... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumières,
et de cette immense supériorité que le ciel nous a donnée en partage
(à vous et à moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice,
sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le régime de
l'égalité.
Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant à vous, frère, je vous
donne l'accolade de l'amitié et vous prie de vous souvenir un peu de
moi.
Hélas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre
sont mal cuites, le café est trop brûlé.
Les rues, c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de
la séparation d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os!
Voyez Victor Hugo.
AURORE
[1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat à la Châtre, puis président à la
Cour d'appel de Bourges, après avoir occupé les fonctions de
procureur général auprès de cette même cour.
[2] Pierre Moreau, jardinier.
[3] Thomas Aucante, vacher.
[4] Jument de George Sand.
[5] Chien de garde.
[6] Cuisinière.
[7] Chien des Pyrénées.
[8] Propriétaire à la Châtre.
[9] Madame Duteil.
XXVII
A M. CARON, A PARIS
Bordeaux, 4 juin 1829.
Aimable, estimable, respectable et vénérable octogénaire; c'est pour
avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et
précieuse santé que la présente vous est adressée par votre fille
soumise et subordonnée. Comment traitez-vous ou plutôt comment vous
traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la
mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous
assiègent depuis tantôt quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous
connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le
peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment, et le dévouement de tous
ceux qui vous entourent!
C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la
ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amèrement
que vous n'ayez pu mettre à exécution le projet que vous aviez formé
de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon père! de combien de soins,
de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux,
n'eussions-nous pas entouré votre vieillesse! Certes notre affection
et la bonne chère vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que
vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procuré de
bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts
crus; et un sommeil réparateur vous eût doucement bercé jusqu'à une
heure de l'après-midi; mais, hélas! où êtes-vous?
Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des
lièvres, que nous flânons comme...? comme vous. Nous allons au
spectacle, au café, à la campagne, sur la rivière; nous visitons les
collections, les églises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est à
n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous
confions nos augustes personnes et notre précieuse existence aux flots
capricieux, aux vents impétueux et au savoir chanceux d'un pilote
expérimenté. Priez pour nous, saint homme, vieillard austère et
séraphique! Si nous périssons dans cette lutte, je vous promets
d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pâle,
couronnée d'algue verte et sentant la marée à plein nez, errer autour
de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil.
Alors, pieux cénobite, dites le chapelet à mon intention et répandez
de l'eau bénite autour de vous.
Si pourtant, comme je l'espère, une destinée moins poétique me ramène
saine et sauve à l'hôtel de _France_[1], je partirai peu de jours
après pour Guillery, où je vous prie de m'adresser votre réponse et
celle de ma petite Félicie, à qui je vous prie de remettre _en
particulier_ la lettre ci-incluse.
Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus,
l'avocat général[3], qui me charge de vous-dire mille choses
affectueuses et obligeantes.
Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres
amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite
au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit.
Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures à Nohant.
Ce n'est pas que je m'en inquiète beaucoup: j'ai, comme vous, bon
père, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort
à la vie sédentaire, et, comme dit Stéphane, animale.
Ah çà, que faites-vous? N'êtes-vous pas un peu fatigué d'affaires et
n'aurez-vous pas quelques jours de liberté? Vous savez que vous vous
êtes formellement et solennement engagé à venir vous reposer près de
nous, dès que vous en trouveriez la possibilité. Je désire vivement
que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'être, ô
vertueux père de famille, votre fille et amie,
AURORE.
Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je
ne sais laquelle.
[1] A Bordeaux.
[2] Armateur bordelais.
[3] M. Aurélien de Sèze.
XXVIII
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Bordeaux, 11 juin 1829
Dites-moi donc, ma chère petite mère, ce que c'est que cette histoire
de naufrage qui m'a frappée dans mon enfance et qui s'est passée,
autant qu'il m'en souvient, aux lieux où je suis? Je vous vois encore
tout effrayée; je me rappelle mon père se jetant à l'eau pour sauver
son sabre, après nous avoir mises en sûreté; puis les jurements des
matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation.
Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est
arrivé et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce
sera d'autant plus nécessaire à ma gloire, que, dans l'expédition que
je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite
tempête.
Vous qui avez été partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule
sur un rocher au milieu de la mer, vis-à-vis des côtes de la Saintonge
et de la Gascogne. On prétend que c'est un voyage difficile et
dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y
allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes
excellents! Enfin l'humiliation a été complète, aucun de nous n'a eu
le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne
dirai pas aussi frais, car nous étions noirs comme des Cafres et
rouges comme des Caraïbes), en un mot aussi dispos que si nous
eussions fait un tour sur le boulevard de Gand.
Un succès aussi facile me donne une fière envie de faire le tour du
monde sur un navire, et d'aller à la Chine comme qui prend une prise
de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne
croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi
datée de Pékin. Pour le moment, je tâcherai de me contenter des pékins
qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a
bien aussi ses Chinois et ses magotes.
Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir à Nohant
cet été. Dieu vous maintienne dans cette bonne idée!
Adieu, chère maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas
digne, je baise votre pantoufle.
XXIX
A LA MÊME
Nohant, 1er août 1829.
Ma chère maman,
Je suis enfin de retour et Hippolyte est près de moi avec sa famille.
Sa femme est bien fatiguée; mais j'espère que quelques jours de repos
la remettront. J'ai passé chez ma belle-mère quinze jours fort
agréables, qui m'ont rétablie à peu près. J'en avais grand besoin,
j'étais souffrante jusqu'à perdre patience; malgré cela, je me
félicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque
entièrement passé dans mon lit, mon séjour à Bordeaux m'a offert
beaucoup de plaisirs de mon goût, c'est-à-dire point de monde et
beaucoup de courses.
Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini à me retrouver chez moi avec
tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour être
parfaitement heureux.
Nous goûtons dans tout son charme le calme de la vie paisible et
retirée; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous
le croyons ainsi. Nos jours s'écoulent comme des heures, et sans que
rien pourtant en interrompe l'uniformité. Cette paix profonde est fort
du goût de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle
lui donne une liberté parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup
à cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranché
tout doucement beaucoup de mes relations. J'étais très fatiguée, je
pourrais même dire ennuyée, de voir autant de monde. Une société
nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois
que vous êtes tout à fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu
qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on
ait eu le temps d'apprécier leurs qualités et leurs défauts. Je m'en
tiens donc à deux ou trois femmes sur l'amitié desquelles je puis me
reposer, ce qui est déjà assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas
des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde;
vous en avez vu un échantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau
ni élégant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le
caractère le plus aimable et le plus égal.
Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chère maman, de venir
refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur
moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y
sont déjà et que je n'ai nulle affaire qui me force à le quitter d'ici
à plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la
route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous
distraire autant qu'il dépendra de nos ressources à cet égard.
Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons
tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je réclame
pourtant un plus gros baiser que les autres.
XXX
A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1]
Nohant, 2 septembre 1829.
M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre réponse aux
propositions dont il a bien voulu se charger de ma part auprès de
vous. Nous sommes d'accord dès ce moment, et, si mon offre vous
convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le
bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la méthode et du
professeur nous donne un vif désir de connaître l'un et l'autre, et
nous nous efforcerons de vous rendre agréable le séjour que vous ferez
parmi nous.
Si, dans votre méthode, il est quelque préparation préalable qu'il
soit à ma portée de donner à mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de
rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours à
vous montrer de la docilité et de la reconnaissance, et, ce dernier
sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas.
Agréez, monsieur, l'assurance de la considération distinguée avec
laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.
AURORE DÙDEVANT.
[1] Jules Boucoiran, précepteur de Maurice, puis ami intime de la
famille. Plus tard, rédacteur en chef du _Courrier du Gard_.
[2] Duris-Dufresue, député de l'Indre.
XXXI
A M. CARON, A PARIS
Nohant, 1er octobre 1829.
Mon cher Caron,
Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout
mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine
lettre de Félicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas
envoyée? Tête de linotte! à votre âge! fi! Cherchez sur votre bureau
et réparez votre oubli en me la renvoyant bientôt et m'écrivant aussi,
pour votre part, une longue lettre.
Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps
que je ne vous ai _embêté_, comme dit Pauline; et ce serait dommage
d'en perdre l'habitude. Ayez la bonté de m'acheter trois ou quatre
petites boîtes de poudre de corail pour les dents, comme celle que
vous m'avez donnée une fois; plus une aune de levantine noire au grand
large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant
l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus,
j'ai une guitare chez Puget que je désirerais ravoir (la guitare,
s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et,
s'il n'y a pas de boîte, veuillez la faire emballer et tenir ces
choses prêtes chez vous, où M. de Sèze les ira prendre pour me les
apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort
désireux. Il nous a demandé votre adresse.
Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous
mes remerciements.
XXXII
A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT
Périgueux, 30 novembre 1829.
Mon cher Jules,
Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis
impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas
encore reçu et je suis bien près de m'en tourmenter.
Vous étiez de retour à Nohant vendredi soir, vous auriez dû m'écrire
le lendemain; peut-être demain matin aurai-je une lettre de vous ou de
mon frère. J'en ai besoin pour être tout à fait contente; car, à _tous
autres égards_ (vous prétendez que c'est mon mot), je suis bien de
corps et d'esprit.
Mon voyage a été sinon rapide, du moins heureux. Ma santé est fort
bonne et mon coeur assez content. Hâtez-vous donc de me dire que ma
famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon méchant drôle, que
j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas
de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas
trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez,
faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose
aisée. Quand je suis là pour sécher ses pleurs et le voir ensuite
dormir dans son berceau, je ne m'en inquiète guère; mais, de loin, ma
faiblesse de mère se réveille, et je ne sens plus que de la douleur,
en songeant qu'il est peut-être à se lamenter devant son livre. Sotte
chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entière!
Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que
vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son éducation; mais,
avant tout, surveillez sa santé. Ayez aussi l'oeil sur ma petite
pataude et l'oreille à ses cris. Je vous ai déjà dit tout cela. Je
suis rabâcheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le
pardonnerez; car vous avez une mère aussi, et, si vous étiez malade
chez moi, je vous soignerais comme elle-même. Je vous ai confié mon
bien le plus précieux, vous m'avez promis d'en être responsable.
Répondez bien à toutes mes questions, répétez dix fois la même chose
sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir
au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitié pour
moi que j'en ai pour vous.
Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Écrivez
jusqu'à ce que je vous avertisse. Adieu.
Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'était pas mort de soif
quand vous êtes arrivé. Tenez un peu compagnie à ma pauvre Emilie [1],
qui s'ennuie souvent. Je sais que vous êtes bon, attentif et
obligeant.
Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.
AURORE DUDEVANT.
[1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand.
XXXIII
AU MÊME
Périgueux, 8 décembre 1829.
Mon cher Jules,
J'ai reçu trois lettres de vous. J'ai écrit ce matin à mon frère pour
lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a
pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de
ce moment, je ne me suis peut-être pas bien expliquée. C'était
pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez
eu, j'espère, à votre disposition la clef de la grande bibliothèque
vous avez pu lire à votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre
chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'à vous d'en allumer, et
vous n'êtes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discrétion.
Recommandez donc bien mon bengali et veillez à ce qu'il soit bien
tenu; car, si je le retrouve mal soigné, je ferai un train du diable à
André [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit réduit,
afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu à la fin de la semaine, je ne
le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frère de monter
souvent Liska [2].