C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne

suis qu'à quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y

en a près de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M.

Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, à moins que

quelque autre affaire ou le désir de voyager ne lui fasse prendre

notre route pour revenir. à Paris, route qui est beaucoup moins

directe et moins bien servie. S'il vient malgré ces obstacles, j'en

serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous

tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien.

Vous n'auriez pas de peurs à redouter pour la nuit, ni tout l'embarras

de vivre en pension.

Adieu, ma chère maman; je vous écris à la lueur des éclairs et aux

grondements du tonnerre, ce qui n'empêche pas Maurice et Casimir de

ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si à nous

trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse

grand train de son côté. Écrivez-moi un peu plus souvent.

Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement.

XVI

A LA MÊME

Nohant, 4 septembre 1827.

Ma chère maman,

Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai été absolument

empêchée d'écrire durant mon voyage. Toujours en route, soit à cheval,

soit à pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre

compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au

Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donné de nos

nouvelles. J'étais donc sûre que vous ne seriez point inquiète de

nous. Cette chère dame nous a reçus avec une bonté parfaite. J'ai fait

connaissance avec mademoiselle Eugénie[1], qui est fort aimable et

fort aimée dans Clermont et dans sa maison.

Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort

spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie

fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie,

Antoinette_, que vous connaissez. Aglaé[2] était très bien quand nous

sommes passés la première fois; à notre retour, elle était dans ses

crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fût fort

tranquille. Moi, je n'étais pas trop rassurée et j'ai renvoyé le petit

aussitôt après dîner, sous prétexte qu'il était fatigué.

J'ai été voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons

dîné tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville

agréable, située dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos

est parfaitement logée, sur une place immense, en face des beaux

coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dôme, qui s'élève comme un géant à

l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la

ville et passerait pour belle, même à Paris. Je pense que vous serez

bien aise d'apprendre ces détails et de savoir votre tante dans une

position douce et agréable. Elle serait heureuse sans le fardeau

qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur

les dents. C'est un enfant acariâtre qu'il faut endurer tout le jour

et veiller la nuit; elle se sacrifie à l'intérêt de ce malheureux

enfant, qui ne peut pas lui en savoir gré, avec une résignation et une

tendresse dont le coeur d'une mère est seul capable.

Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, à Clermont, à

Pontgibaud, où sont les mines de plomb, à Aubusson, où sont les belles

manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps

est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai été au bal, j'ai galopé à

cheval, j'ai versé en voiture, et je pourrais faire une très longue

relation de ce court voyage; mais je vous en épargne l'ennui.

Je me borne à vous dire, ma chère maman, que tout le monde se porte à

merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appétit effrayant et

j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve très agréable.

[1] Fille de M. Defos.

[2] Autre fille de M. Defos.

XVII

A M. CARON, A PARIS

Nohant, 22 novembre 1827.

Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous écrire, et ma

mauvaise santé, de jour en jour plus détraquée, m'empêche de faire

rien qui vaille, de m'appliquer même au travail qui m'est le plus

agréable, c'est-à-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au

lieu de cela, il faut m'ennuyer en cérémonies depuis une semaine avec

des gens occupés de politique et d'élections, que je comprends fort

peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine

d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'intéresser

prodigieusement au succès de choses dont on entend parler pour la

première fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti;

et, grâce à ses efforts, des députés parfaitement libéraux ont été

nommés dans tous les collèges environnants. J'en suis charmée, et je

le suis encore davantage de voir cette corvée terminée et de ne plus

voir la fièvre sur tous les visages.

Casimir m'a dit que vous aviez été malade, mon cher Caron. Donnez-nous

de vos nouvelles; vous nous oubliez tout à fait, et vous avez tort;

car vous avez toujours en nous de vrais et fidèles amis.

Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise

santé et les ennuyeuses élections ont été la seule cause de mon long

silence. Casimir m'a dit que vous aviez éprouvé beaucoup de chagrins.

Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur

et qu'ils ne me trouveront jamais indifférente.

Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous

assurer de leur amitié et me forcent de vous dire adieu. Mais,

auparavant, nous nous réunissons en corps pour vous prier de venir

vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve

d'oubli, composé de vin de Champagne dont Casimir à découvert une

nouvelle source dans sa cave.

Je crois que je serai obligée d'aller passer une huitaine à Paris pour

consulter sur ma santé. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et

d'y passer une partie de l'hiver. Vous êtes bien sûr que j'emmènerai

Pauline.

Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et

compte que vous accueillerez ma proposition favorablement.

AURORE.

[1] Charles Delaveau.

XVIII

A M. CARON, A PARIS

Nohant, 1er avril 1828.

Mon cher Caron,

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais mon Maurice a été

si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai été si tourmentée de ses

maux et des miens, que je n'ai donné signe de vie à personne; ce dont

je reçois de vifs reproches de tous côtés.

Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me

grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre

_longanimité_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point

oublié; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos

amis de la Châtre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je

voudrais bien avoir une bonne réponse à leur donner et je n'en perds

pas l'espérance; car vous trouverez bien quelque temps à nous

consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garçons.

J'espère que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me

rendra moins maussade et mieux portante. Pour le présent, je suis tout

à fait ganache et misérable, ne pouvant bouger de ma chambre et à

peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marché, et cela fait

une complication de maux peu agréable. Il ne me faudrait pas moins que

vous pour me rendre ma bonne humeur et la santé.

Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous guéri ce vilain

rhume qui vous fatiguait si fort, et êtes-vous un peu au courant de

votre nouvel état de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir

dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais

vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enragé des jambes. Le

froid, la boue, ne l'empêchent point d'être toujours dehors, et, quand

il rentre, c'est pour manger ou ronfler.

Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne?

Maurice est un lutin achevé. Il a été abîmé d'une coqueluche qui lui a

ôté, pendant deux mois, le sommeil et l'appétit. Heureusement il va à

merveille maintenant.

Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez

que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle

ne vous sera guère à charge en route.

Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai été si paresseuse

envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient.

Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empêche

de vous en dire davantage. Je laisse à Casimir le soin de vous répéter

que nous vous aimons toujours et vous désirons vivement.

[1] Amie de George Sand habitant Paris.

XIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant, 7 avril 1828.

Ma chère maman,

Vous me traitez bien sévèrement, juste au moment où je venais de vous

écrire, ne m'attendant guère à vous voir fâchée contre moi. Vous me

prêtez une foule de motifs d'indifférence dont vous ne me croyez

certainement pas coupable. J'aime à croire qu'en me grondant, vous

avez un peu exagéré mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez

plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible à de si graves

reproches, vous ne me les auriez pas faits.

J'espère qu'en apprenant que ma maladie avait été la seule cause de ce

long silence, vous m'avez entièrement pardonné. Dites-le-moi bien

vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai

besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos

bontés.

J'ai appris de la famille Maréchal[1] des nouvelles qui m'ont bien

profondément affligée. J'en suis malade de chagrin et d'inquiétude. Je

viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annonçant que

Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde,

qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne méritait pas

ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais

il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera

amer! Je suis sûre que ma pauvre tante a le coeur brisé. Tout est

chagrin et misère ici-bas.

Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espère que

cela n'est pas sérieux, puisque vous m'en parlez si brièvement.

Veuillez m'en parler avec plus de détails, ma chère maman, ainsi que

de vous-même. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de

mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait

trop de sévérité.

Maurice va à merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus

joli.

Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense à cette

pauvre Clotilde, dont le sort, à cet égard, est si différent.

L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mère en

comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre

ne m'offrirait de consolation dans la retraite où je vis. Il m'est si

nécessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans

m'ennuyer.

Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir

mécontente. Écrivez-moi, ma chère maman; j'ai le coeur bien triste, et

un mot de vous en ôterait un grand poids.

Casimir vous embrasse tendrement.

[1] Oncle et tante de George Sand

XX

A M. CARON, A PARIS

Nohant, 16 avril 1828.

Je reçois à l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant

de plaisir, que j'y veux répondre tout de suite. Vous êtes mille fois

aimable de vous être décidé à nous venir trouver. Nous en sautons de

joie, Casimir et moi. Je vais, par le même courrier, renouveler mon

invitation à madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir à

recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espère, elle

n'en doute pas.

Je ne sais _combien de filles_ elle m'amènera. Je sais qu'il y en a

une en pension; mais, les eût-elles toutes, la maison est assez grande

pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante

quantité pour approvisionner un régiment.

J'ai encore une demande à vous faire: c'est, au cas où madame

Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader,

comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas

besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien à faire et qui sera à son

service. Je ne voudrais pas qu'elle s'aperçût de ma répugnance à cet

égard, parce qu'elle croirait peut-être que j'y mets de la mauvaise

grâce. Elle se tromperait; car je serai enchantée de la recevoir, elle

et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir

une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que

je ne le sais souvent moi-même. Je crains ici les domestiques

étrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans

ignorant toutes les rubriques des gens de Paris.

L'année dernière, la femme de chambre de madame Angel avait mis la

maison en révolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me

demandaient leur compte pour aller à Paris, où elle se faisait fort de

les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je

vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant à

madame Saint-Agnan peut m'épargner ces petits désagréments. Si

cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je

n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite considération ne

refroidira pas le plaisir que j'aurai à la voir.

Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le

lit de Pauline sera auprès du vôtre, ou, si vous voulez dans ma

chambre, à côté de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une

grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur.

Votre fille

AURORE.

Les amis de la Châtre vont être bien joyeux de la bonne nouvelle de

votre arrivée.

XXI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant, 4 août 1828.

Ma chère maman,

Il est vrai que j'ai été bien longtemps sans vous écrire; mai je n'ai

pas cessé de demander de vos nouvelles à Hippolyte. Il pourra vous le

dire aussi, trois fois de suite je lui ai demandé votre adresse sans

qu'il me l'envoyât. J'ai cherché dans vos lettres précédentes. Je n'y

ai pas trouvé celle que vous m'avez désignée. Ce n'est que sa dernière

lettre (qui m'est arrivée à peu près en même temps que la vôtre) qui

me l'a apprise. J'étais fort contrariée, je vous assure, de ne savoir

où vous étiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installée de

nouveau à Paris, bien portante et avec la société de votre enfant[1].

Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus

longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir.

A cet égard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous

embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, où je

serai plus commodément et plus économiquement pour passer les premiers

mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le

projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps près de vous. Ma santé

est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre

beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y échappe. Cela me coûte

fort, car j'ai des faims très exigeantes, que je ne puis satisfaire

sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diète.

Je ne suis pas très forte, et la moindre course en voiture me fatigue

beaucoup. A cela près, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le

monde pense que je me suis trompée dans mon calcul et que

j'accoucherai très prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit

avant deux mois.

Casimir me charge de vous dire qu'il est très mécontent de

l'inexactitude de M. Puget à votre égard. Il ne peut vous adresser à

M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il

chargera de vos affaires, dès le prochain trimestre, une personne sûre

et parfaitement exacte. J'ai vu Léontine un instant. Elle se portait

bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours.

Adieu, ma chère maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je

puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tôt, au gré de mon

impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se

joignent à moi.

Le cher père est très occupé de sa moisson. Il a adopté une manière de

faire battre le blé qui termine en trois semaines les travaux de cinq

à six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le râteau à la

main, dès le point du jour.

Les ouvriers sont forcés de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas,

car le vin de pays n'est point ménagé pour eux. Nous autres femmes,

nous nous installons sur les tas de blé dont la cour est remplie. Nous

lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu à sortir.

Nous faisons aussi beaucoup de musique.

Adieu, chère maman; rappelez-moi à l'amitié du vicomte. Maurice est

mince comme un fuseau, mais droit et décidé comme un homme. On le

trouve très beau, son regard est superbe.

[1] Oscar Cazamajou, son petit-fils.

XII

A M. CARON, A PARIS

15 novembre, 1828.

Je n'ose pas dire, mon bon révérend, que j'ai bien du regret de ne

vous pas voir. Ce serait être égoïste que de s'affliger de vos succès.

Mais, sauf la joie bien vraie que j'éprouve à vous voir satisfait et

dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, à part moi,

d'être fâchée de votre absence, et de regretter votre aimable

personne.

J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincère affection dans

le cours de vos prospérités, et que, quand vos affaires vous

laisseront quelque répit, vous viendrez passer ici ce temps de

liberté, dormir la grasse matinée, flâner avec l'ami Duteil et faire

jurer Casimir en le gagnant aux échecs.

Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, éclairage,

_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs

cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne

s'achète pas, des coeurs qui vous aiment bien véritablement.

Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a

le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois

semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la même raison

qu'il désire loger avec vous, si vous le trouvez bon.

Adieu, mon vénérable octogénaire. Que votre _barque_ vogue au gré de

vos désirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Père, etc.

Je vous embrasse de tout mon coeur, et désire que vous terminiez

heureusement et vite afin de revenir nous voir.

AURORE.

Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle

de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisinière,

je vous en fais mon compliment.

[1] Nièce de Caron.

XXIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

Nohant, 27 décembre 1828.

Mon garde champêtre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et

qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma

chère maman, une assez belle chasse. Je fais mettre dès demain ma

cuisinière à l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de génie que

le garde champêtre, j'espère qu'elle en aura assez pour confectionner

un bon pâté que je vous enverrai pour vos étrennes dès qu'il sera

refroidi. Mon ami Caron, à qui j'adresse un envoi de même genre, vous

fera passer ce qui vous revient.

Agréez en même temps, chère mère, tous mes voeux et mes embrassements

du jour de l'an; ayez une bonne santé, de la gaieté, et venez nous

voir, voilà mes souhaits.

Je suis charmée que vous ayez trouvé mes confitures bonnes. Je

comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas été

aussi heureux que le premier. Entraînée par l'ardeur du dessin, j'ai

laissé brûler le tout et je n'ai plus trouvé sur mes fourneaux qu'une

croûte noire et fumante qui ressemblait au cratère d'un volcan

beaucoup plus qu'à un aliment quelconque.

Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez très

bien fait de ne rien donner à mon envoyé. Il en eût été très choqué.

Il veut bien se considérer comme _mon ami et mon voisin_, mais non

comme un commissionnaire. Il vous eût dit qu'il était _né natif_ de

Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitié_, mais

qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit

peut-être de très belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas

payer. Il est très glorieux, je suis sûre, de pouvoir dire qu'il nous

a rendu service.

Je ne sais pas si mon projet d'aller à Paris s'effectuera. J'ai même

tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en

l'air qui sont en dépôt dans la lune avec tout ce qui se perd sur la

terre. Ma fille est bien petite et bien délicate pour voyager par ce

mauvais temps. Du reste, elle est fraîche et jolie à croquer. Maurice

se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne année; il embrasse son

cousin Oscar. Veuillez, chère maman, être encore mon remplaçant dans

le choix des étrennes à Oscar (ce que je laisse à votre disposition).

Je vous embrasse de toute mon âme, Casimir en prend sa part.

AURORE.

XXIV

A M. CARON, A PARIS

Nohant, 20 janvier 1829.

Il est très vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et

bon ami. Vous savez que je suis de force à me laisser brûler les pieds

plutôt que de me déranger, et à vous couvrir une lettre de pâtés

plutôt que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'êtes pas mal

_feugnant_ aussi, quand vous vous en mêlez. Mais ce n'est jamais quand

il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai même

honte d'abuser si souvent de votre extrême bonté.

Je vous ai demandé dans quelque lettre qui se sera perdue:

Les _Mémoires de Barbaroux_, les _Mémoires de madame Roland_, et les

_Poésies de Victor Hugo_.

J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitulés _Mémoires,

Correspondance_ et _Opuscules inédits_. Il doit avoir paru un

troisième volume contenant des fragments de _Xénophon, l'Ane de

Lucius, Daphnis et Chloé_, etc. En outre, je voudrais avoir son

meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules

littéraires, imprimé clandestinement à Bruxelles in-8°. Celui-là sera

peut-être difficile à trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera

d'Ajasson, pour me le dépister. Veuillez avoir ma lettre dans votre

poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper

ni m'acheter ce que j'ai déjà.

Ne confondez pas les _Mémoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la

Révolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O.

Barbaroux_ vient de publier à la suite ou au commencement d'une

biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire

des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je

m'en passerai.

Cela ne veut pas dire que je dédaigne les oeuvres des contemporains;

seulement la postérité jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais

avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard.

Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez

m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus à la

portée d'une bête comme moi.

En voilà-t-il assez? Je vous plains bien sincèrement, mon vieux, si

vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras.

Pour faire diversion à ces _factures_, car mes lettres ne sont pas

autre chose, je vous envoie le récit _lamentable_ d'une histoire

récemment arrivée à la Châtre. Vous savez qu'il y a sept ou huit

sociétés qui ne se mêlent point. Vous savez que Périgny et moi, qui

avons la prétention d'être _philosophes_, nous invitons tout le monde.

Moi, je ne reçois pas cette année; mais, lui, il a commencé. La

première soirée s'est assez bien passée, moyennant que les plus

huppées ont été stupéfaites de surprise en se voyant _amalgamées_ avec

ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les

vaille et plus. Le maître de musique et sa femme, fort gentille, ont

surtout causé par leur admission, une indignation, et les bonnes

personnes de dire que M. de Périgny comblait d'honnêtetés le musicien

susdit afin d'économiser cinq francs par soirée.

Voulant mettre à profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en

scène_ l'innocent musicien et son innocente moitié, nous avons, Duteil

et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres

individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-même_ (nous

avions tenu l'orchestre à nous deux, la première soirée); nous

détournons par cette ruse adroite les soupçons qui se dirigeraient sur

nous si nous ne gardions le secret sur notre génie poétique, car _nous

en pinçons_. Il a pu, à Paris, vous chanter des complaintes de notre

façon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en

sommes _zonteux_ nous-mêmes. Nous avons montré la susdite chanson à M.

et madame de Périgny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorisés à

la répandre _clandestinement_, à condition qu'ils ne soient pas

reconnus en avoir eu connaissance.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 1 · 第 2 / 19 段