--Laisse la question de savoir comment nous devions agir dans la

tempête, maintenant que le bleu a réapparu dans le ciel.

--Le bleu est sur Damas, sur Tripoli, sur l'Europe, sur le désert,

sur toute l'Asie, mais non ici. Dans tes bras, où que ce soit, je

trouverai le bonheur, je trouverai l'univers. Mais toi, tu préfères nos

souffrances et ta chaîne à la liberté d'être tout l'un pour l'autre.

Elle se taisait. Et la sage Isabelle:

--Tous vos grands projets ne doivent pas empêcher celui pour lequel

vous vouliez d'abord vous rejoindre, et je ne vois pas qu'il soit

raisonnable de vous priver aujourd'hui de ce que vous cherchez le moyen

d'avoir toute votre vie.

Mais bientôt sire Guillaume reprenait:

--Je veux cesser d'être un mort. Je rentrerai dans la vie. Je ne peux

supporter que vous soyez aux mains de mes amis, de mes frères, sans que

je leur dispute mon bien. Pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille vous

rejoindre?

--Plus tard, cela sera.

Et toujours ainsi, jusqu'à ce qu'Isabelle se rapprochant d'eux leur dit:

--C'est l'heure! Il faut partir. Nous reviendrons bientôt, et la

prochaine fois vous vous accorderez.

XIV

Monotonie d'angoisse où alternent des surprises de douleur et de

plaisir: douleur, quand il voyait des lacunes inexplicables dans les

histoires claires d'Oriante, et plaisir plus profond que la mort quand

elle se glissait jusqu'à son abri. Jamais un refus, parfaite envers

lui. Mais ailleurs? Il frissonnait de douleur.

L'homme blessé ne dort pas et ne laisse pas dormir. Un jour enfin, à

bout de forces, il prit sa résolution et lui dit:

--Tu ne veux pas quitter Qalaat. Eh bien! je ne peux pas demeurer

dans cet abaissement. De semaine en semaine, tu m'ajournes, quand je

te demande de décider notre destin; je n'accepte plus l'immobilité.

Nous avons eu pour breuvage une eau pure. Comment pourrais-je pour

toujours m'accommoder d'un amour mélangé et trouble? Qu'est-ce que

ces plaisirs sans fidélité? Des plaisirs où j'appelle vainement le

bonheur, les plaisirs du désespoir. Éclat des perles et de la jeunesse,

étincellement de ta venue, j'ai peur de blasphémer de généreuses

largesses, et de paraître ingrat envers les plus belles minutes du

destin. Qu'elles restent bénies! Mais pour finir, elles m'ont jeté tout

rompu dans la plus noire douleur. J'ai trop entendu ce qui se dit

dans le silence du fond de votre âme et qui refuse de renier celui sur

qui vous vous bornez à me donner la primauté, en gardant un opiniâtre

orgueil de son amour qui m'offense.

--Pourquoi êtes-vous jaloux de ce chrétien? Vous ne l'étiez pas de mon

seigneur musulman.

--Je ne l'étais pas.

--Pourtant j'ai dormi des années sur son cœur.

--Vous ne l'aviez pas choisi, moi existant. Il était antérieur à notre

premier regard et pour ainsi dire à notre naissance. Ce n'était pas une

injure à notre sentiment. Il ne me volait pas mon espérance. Je suis

jaloux des rêves que vous faites avec ce nouveau maître. Pour supporter

toutes les douleurs qui foisonnent dans un amour et toutes les

révélations que nous donne la vie sur un objet aimé, il faut mettre nos

forces et nos ivresses d'amant dans une action commune qui nous semble

éternelle, les échauffer et les engager indissolublement dans quelque

construction qui nous importe plus que notre vie bornée; pour qu'avec

ses sombres écumes la passion ne nous corrode pas, il faut qu'elle ne

stagne jamais, qu'elle soit un grand fleuve emportant nos espérances

vers des rivages toujours neufs et non un étang que corrompent ses plus

belles fleurs de la veille. Mais c'est avec un autre que tu jouis de

cet amour constructeur. Et moi, quelle est ma part?

--Mes caresses, ingrat.

--D'assister à travers tes caresses à votre œuvre commune. Vous

construisez quelque chose ensemble, et moi j'aurai le plaisir tout

court, la minute qui ne peut être éternisée. Je refuse. Assez de

ténèbres! Vous que j'aime, cessez de m'obliger à vous haïr. Partons, ou

je vais aller au milieu des chevaliers, mes pairs, hardiment réclamer

votre amour tout entier.

Il attendait un consentement, qu'immobile elle lui refusa.

Alors, après deux minutes de silence, solennellement il jura:

--Quand tu devrais mourir de male mort, toi que je préfère mille fois

à moi-même, j'irai dans Qalaat, à visage découvert, et honteux de

t'avoir trop longtemps cédée sans combat, je courrai à tout risque,

tous deux dussions-nous y périr, les chances de notre destin. Que les

saints nous protègent! C'est fini des ajournements. L'inévitable va se

précipiter.

--Dieu! dit Isabelle.

--Je le savais, dit la musulmane, qu'il voudrait tout détruire de ce

que nous avons construit.

--Je ne veux pas de constructions faites avec des mensonges.

--Insensé, tu veux que nous périssions, nous périrons ensemble. Avec

toi, je veux mourir ou vivre, sans me diminuer. Je ne te cacherai rien

de ce que je pense et que tu peux reconnaître, si la vérité dans son

plein soleil ne t'aveugle pas. Je possède ici la divine puissance qui

surpasse toutes les autres, la royauté, et c'est un bien que je ne

veux pas céder. Et c'est également vrai que je ne peux pas vivre sans

toi. Tu veux partir et que je te suive! Mes pieds, t'ai-je dit, ne me

porteraient pas. Mais reste, et osons donc! J'aime mieux des risques

de reine que d'exilée et de mendiante. J'étais au ciel de Qalaat une

grande étoile fixe et brûlante, je ne voulus pas être une flamme

errante, une comète vagabonde, une pierre déchue. Tu redoubles, tu

exiges que nous soyons semblables aux débris emportés par le torrent?

Soit! Je me tiendrai dans le danger hardiment à ton côté. Viens au

milieu de nous, explique comment tu as fui à Damas, et que tu veux

reprendre ta place parmi les chrétiens. Les musulmanes se tairont; je

serai ta répondante, et souhaitons qu'une circonstance te hausse et me

libère. Quant à moi, sache mon dernier mot, je ne puis ni te sacrifier,

ni renoncer aux jardins de l'Oronte où je suis née pour être reine.

--Nous courrons toutes nos chances de vie céleste, et du moins je serai

sorti de cette solitude infernale.

--Essayons donc cette folie, dit la sage Isabelle avec un sombre

pressentiment, puisque aussi bien il est écrit: «Tandis que le sage

reste sur la rive cherchant un gué, le fou aux pieds nus a traversé

l'eau.»

Sans plus tarder, Oriante commença une savante intrigue. Sur ses

indications, Guillaume changea de maître. Il alla chez un musulman

auquel il dit qu'il arrivait tout droit de Damas et chez qui la

Sarrasine ne le rejoignit jamais. Elle y envoya l'évêque d'Antioche, un

saint prélat qui comptait sur elle en beaucoup de choses, pour diriger

l'esprit du prince d'Antioche, et à qui elle s'était confiée sous le

sceau d'une prudente confession. Sire Guillaume dit à ce vénérable

messager:

--Je jure que j'ai été troublé par des prestiges. Au reste, j'étais

venu dans Qalaat par ordre de mon seigneur de Tripoli, comme diplomate

et garant de la paix, et jamais je n'ai combattu mes coreligionnaires

ni desservi mon suzerain. Maintenant je voudrais revenir au milieu

de mes pairs et mettre à leur service ma connaissance de la langue

sarrasine.

Le saint homme vit l'utilité d'un jeune chevalier qui connaissait

profondément la langue et les mœurs des païens, et décida de le servir.

Et déjà sire Guillaume est plus heureux. Voici des jours et des nuits

qu'il se traîne dans des sapes obscures où le sable perpétuellement

détaché des parois le submerge: quand il aperçoit un rais de lumière,

comment n'y marcherait-il pas instinctivement, animalement, dût-il dans

ce plein air trouver un pire péril! Si c'est le dénouement par la mort,

eh bien! vive la mort et son repos béni!

XV

Que connut exactement l'évêque des aventures de sire Guillaume et de

la belle Oriante, on l'ignore, mais c'est un fait qu'il entreprit de

mettre sa haute puissance au service de ces deux amants. Avec tout ce

qui s'élance vers le ciel et fournit de la jeunesse, du feu, de la

force, le vénérable prélat veut construire la chrétienté de Syrie. Quel

abîme entre le chaos présent, que règle seule la chance des batailles,

et le royaume qu'il rêve de réconcilier à la gloire du Christ! Il

aime ces dames sarrasines qui viennent de se convertir et qui peuvent

enfanter une nation nouvelle, il aime ce soldat retrouvé, si plein

d'expérience, et il a bon courage, avec ces matériaux précieux, de

jeter le pont sur l'obstacle.

Un jour, au sortir de la messe, sur le parvis de l'ancienne mosquée,

devenue l'église, il s'approcha du prince d'Antioche, en tenant sire

Guillaume par la main, et lui dit:

--Seigneur, j'ai par bonne aventure entendu en confession ce chevalier

que voici et qu'à son humble vêtement j'ai d'abord pris pour un

musulman. Il m'a dit une merveilleuse histoire que, s'il vous plaît

d'ouïr, je vous répéterai. C'est un chevalier charmé. Il a reçu un

enchantement, qu'il ne s'explique pas lui-même, dans vos jardins de

l'Oronte, un jour de jadis qu'il était venu à Qalaat en mission de

son suzerain le comte de Tripoli, et depuis lors il dépérit s'il s'en

éloigne. A son grand dam, quand vous assiégiez la ville, il l'a quittée

pour ne pas verser de sang chrétien; il a erré, comme un égaré, à

l'aventure, et maintenant il revient dans ces lieux de sa fascination,

en demandant au vrai Dieu de venir à son aide. C'est un mal de l'âme,

dont il faut que nous l'aidions à se guérir, et l'un et l'autre nous

vous demandons que vous l'acceptiez dans votre familiarité, pour qu'il

ait son apaisement, en même temps qu'il sera l'un de vos fidèles.

Et quand le prince eut entendu cette requête, comme un sage monarque,

il s'éloigna de quelques pas et appela plusieurs seigneurs de bon

conseil, qui sortaient, eux aussi, de la messe. Leur entretien fut

court, et revenant à sire Guillaume il lui dit publiquement:

--Messire Guillaume, pour l'honneur et l'amour du saint prélat qui vous

accompagne, et en considération des services que votre connaissance des

langues sarrasin es nous réserve, nous vous accordons votre requête, en

priant Dieu que votre charme vous soit allégé, et nous vous demandons

de venir dès aujourd'hui souper avec nous. Ainsi donnerez-vous plaisir

à nos dames qui savent surtout le langage sarrasinois.

De cette gracieuse réponse l'évêque et Guillaume remercièrent le

prince, et Guillaume toucha la main de tous ces chevaliers, parmi

lesquels plusieurs connaissaient ses amis et sa parenté. Puis l'évêque

le conduisit au logement que d'accord avec la musulmane il lui avait

préparé, où l'attendaient les vêtements qui convenaient à son rang

retrouvé.

XVI

Le soir, à l'heure du souper, sire Guillaume se rendit à la forteresse

et fut introduit dans la grande salle du jet d'eau, celle-là même

où les femmes du sérail étaient venues l'écouter, jadis, quand il y

mangeait en tête à tête avec l'Émir et qu'il lui contait, d'un si naïf

enthousiasme, les amours de Tristan et d'Iseult. Journée charmante,

sans amertume, souvenir antérieur au temps qui lui a fané le cœur!

Quand il eut salué le prince, il alla s'incliner devant Oriante

et toutes les dames sarrasincs, qui lui firent leurs révérences

cérémonieuses, en cachant l'émotion qu'elles avaient de son retour.

Elles ne marquèrent pas qu'elles le connussent, car plus que jamais

elles obéissaient à Oriante, dont l'intelligence avait assuré leur

salut, et se groupaient autour d'elle plus étroitement que ne fait une

compagnie de perdrix épouvantées par les chasseurs.

Le repas servi à la mode franque fut présidé par le prince et par

Oriante, qui avait à sa droite l'évêque. Toutes les jeunes femmes

étaient mêlées aux convives, non plus couchées sur des coussins, mais

assises autour de la table. Sire Guillaume occupait un bas bout. C'est

bien douloureux pour lui de rentrer ainsi dans la vie ayant tout à

reconquérir.

Le prince d'Antioche, l'évêque et les chevaliers causèrent paisiblement

et fortement du grand projet qu'ils poursuivaient ensemble d'organiser

une cité mi-syrienne, mi-franque, dont l'âme serait chrétienne. Oriante

comprenait et flattait ces ambitions avec une prodigieuse habileté.

Au-dessus de tous brillait son génie de fantaisie et de libre grâce;

cependant, elle se montrait parfaitement simple et bonne envers chacun

de ces chevaliers, qu'elle traitait en vieux amis. Quand elle parlait,

fût-ce au plus humble, c'était toujours en riant, et ses doux propos

faisaient du bien; aussi leurs regards s'attachaient avec admiration

sur son visage fier et mobile, et chacun d'eux, en voyant tant de bonté

unie à tant de beauté, croyait à un séraphin descendu du ciel.

Cette popularité encore, quel chagrin pour sire Guillaume! Il n'a pas

de reproche à faire à cette rare merveille. A-t-il su lui assurer la

sécurité et le pouvoir? Plus simplement, peut-il empêcher que le jeune

cheval ne coure, les naseaux fumants, dans la prairie ouverte? Est-ce

à celui qui est assis au bas de la table de prétendre à l'amour avoué

de la reine, et ne lui fait-elle pas un magnifique cadeau si elle

l'accueille secrètement dans son cœur? Il se raisonne, mais il ne peut

accepter sans un amer chagrin la vue de tous ces intérêts qu'elle a en

commun avec son nouveau maître et qui produisent une paisible abondance

de fleurs et de fruits, pareils à ceux qu'il eût voulu cueillir avec

elle.

Après le repas, quand les tables furent ôtées, les ménétriers

sonnèrent pour danser. Oriante dansa avec plusieurs chevaliers sans

s'occuper de Guillaume, parce qu'elle voulait rendre impossible tout

soupçon. Puis les danses furent coupées de chansons, de récitations

amoureuses ou joyeuses, et là encore, de bien loin, personne ne

l'égala. Elle dit tous les poèmes que sire Guillaume avait le plus

aimés. Et ce court moment déroula devant lui d'interminables souvenirs,

accumula dans son âme une vie de douleur. Cherche-t-elle à l'émouvoir

ou simplement recourt-elle à ce qui peut le mieux porter sur son

auditoire? Aux yeux du jeune homme, c'est une impiété et une trahison.

Des phrases qui jadis voltigeaient si doucement d'arbre en arbre dans

le verger, des paroles caressantes et familières comme des colombes

sont devenues un tournoiement de corbeaux sur le cadavre de leur

bonheur. Et quand elle module les plaintes sans paroles dont elle fait

suivre chaque strophe, il y a des notes qui, à chaque fois qu'elle

les touche, glacent le cœur d'angoisse. Guillaume admire comme un

chef-d'œuvre cette souplesse de sa maîtresse, mais il se sent plus

abandonné que dans ses matins de Damas, ou dans ses nuits de la cabane

sur l'Oronte.

Après s'être associé aux félicitations de tous les auditeurs, il dit au

prince d'Antioche:

--Je me souviens de quelques airs fameux, qui m'ont frappé dans mes

voyages, et je voudrais voir si cette perfection les chante aussi bien

que d'autres chanteurs que j'ai entendus à Damas. Voulez-vous me

permettre de les lui demander?

Le prince y acquiesça, et sire Guillaume dit en arabe à la sarrasine:

--Connaissez-vous la chanson qui débute ainsi: «La puissance de mon

amante à dissimuler me glace»?

Elle se tourna vers son seigneur, et attendit que d'un signe il lui

permît d'obéir au vœu de leur hôte.

Elle resta un peu plus longtemps que de coutume les yeux baissés, à se

dire à elle-même le poème pour bien s'assurer des mots et du rythme,

puis immédiatement avant de commencer, elle leva ses paupières sur

Guillaume, et il en sortit une douce lumière si vive qu'il reconnut

sur ce visage, ainsi éclairé d'un reflet de l'âme, l'expression de

l'étonnement le plus douloureux et le plus tendre.

Elle chanta:

«L'injuste amant s'est écrié: la puissance qu'a mon amante de

dissimuler me glace. Mais l'amante qu'il ose blesser lui répond avec

justesse: si c'est dissimulation, remercie Dieu qui m'en fit capable,

car mon prince gît dans la mort et toi, dans l'abaissement, et je ne

puis même pas abriter sous un voile mon visage.

«Les pensées qui remplissent mon cœur, tu me reproches que je les

contienne, mais voudrais-tu qu'il les entendît frissonner, ces pensées

qui te nomment et qui nous condamneraient, l'étranger qui, sur mon cœur

de captive, infortunée que je suis, chaque nuit, pose sa tête?»

Ce dernier trait bouleversa le jeune homme. Il dit en se contraignant

qu'aucune chanteuse de par le monde n'approchait d'une telle

perfection, et puis en arabe, pour elle seule, il ajouta que maintenant

il ne pouvait plus entendre qu'un chant de mort.

Elle lui répondit:

«Les amants veulent mourir ensemble, mais sous les dalles de leurs

tombes jumelles, l'amant verra-t-il le sourire, le doux visage de

l'amante?

«Je suis vivante, et dans mon cœur je garde pour me réchauffer vos

sentiments qui sont ma gloire et mon plaisir. Que ferais-je dans la

tombe de cet orgueil que je vous dois, de ma beauté qui vous est

chère et de ce mortel sacrifice où, faible que je suis, je vous vois

consentir?

«Si mon amant exige que je meure, qu'il retire d'abord de mon cœur son

cœur, puisque avant son amour je n'étais qu'une morte.»

En achevant de chanter elle eut pour sire Guillaume un regard où elle

lui transmit d'âme à âme son secret: la courageuse volonté de vivre

en acceptant les conditions de la vie. L'amitié qu'elle lui gardait

demeurait ferme sous la vague mobile, mais elle accueillait toute

la vaste mer. Et lui, son visage altéré, son cœur défaillant, tout

son être détruit par cette beauté éblouissante dont il réprouvait la

plasticité diabolique, il songeait: «Ce n'est pas elle que j'aime, mais

une autre, sa supérieure, dont sa présence donne une idée et que je

veux aller chercher par delà la mort.»

Et tout en mâchant sa douleur il affectait de garder une attitude

insouciante et amusée. Mais Isabelle la Savante vit le mensonge de

cette gaieté et que sa lèvre tremblait de rage; elle distingua aussi

que, dans sa brillante auréole de lumière et de musique, la Sarrasine

était bien malheureuse; alors elle s'approcha du prince et lui dit:

--Messire, ne croyez-vous pas que ma dame Oriante a assez dansé et

chanté, car je sais qu'elle est lasse ce soir? Vous feriez bien de

l'appeler et de l'engager à s'asseoir avec nous et ce chevalier revenu,

qui parle si bien notre langue, afin qu'il nous aide à savoir la belle

langue des chrétiens.

Avec empressement, le prince appela la Sarrasine et lui dit:

--Nous voulons que vous vous reposiez.

Puis à trois autres daines, dont la Savante:

--Asseyez-vous toutes.

Et sire Guillaume se trouvant auprès de la Sarrasine prit un visage

bien paisible et souriant, malgré qu'il en eût, et se servit d'une ruse

(tant la souffrance l'avait rendu différent du jeune chevalier candide

qu'il était jadis). Il sut de sa voix la plus naturelle lui dire:

--Tu es un combattant, toi aussi, mais tu as mené la bataille mieux que

les défenseurs de Qalaat. Tu commandes à tous ici, et de notre défaite

tu es sortie victorieuse.

--C'est, dit-elle, que les femmes et les hommes ont des rôles

différents dans la guerre et agissent, ceux-ci par force et celles-là

par la ruse. Nous autres, nous n'avons qu'une ressource, c'est de

plaire, et notre honneur, c'est de ne pas nous dégrader par l'indignité

de ceux à qui nous décidons de plaire. Je serais morte sûrement si l'on

m'avait attribuée à un soldat, ou bien j'aurais su l'enfiévrer au point

qu'il serait devenu digne de régner. Mais je devais choisir le plus

haut.

--Choisir! dit-il d'un accent si douloureux qu'elle comprit sa faute et

s'en irrita.

--Pourquoi me regardes-tu avec cette fureur? Pourquoi fixes-tu ton

esprit sur le secondaire, quand tu possèdes la meilleure part? Pourquoi

me reproches-tu celui que je subis, quand seul je t'appelle?... Il

ne me croit plus, dit-elle avec désespoir à Isabelle que leur débat

épouvantait et qui cherchait à s'interposer. Il va me détester à

cause d'une idée qu'il se fait.... Écoute, par toi seul j'ai connu le

plaisir, mais me blâmes-tu de me servir de ma raison? Me commandes-tu

de perdre l'usage de la raison? Que dois-je faire?

--Me montrer franchement ton cœur, dit-il avec désespoir.

A cette minute, le prince s'approcha:

--Messire Guillaume, vous admirez dame Oriante, mais bien peu savent

tout ce que nous lui devons: c'est elle qui nous a guidés dans la

forteresse et qui nous en a assuré les trésors.

Quel début, quelle annonce, tels qu'il ne servirait de rien d'obtenir

que le narrateur s'en tînt là! Ce sont des mots pour ruiner à jamais la

confiance. Rien ne peut plus empêcher le malheur. Qui n'a pas éprouvé

la stupeur de recueillir, sans oser faire un geste qui trahît son

désespoir, une nouvelle formulée dans les termes les plus insipides et

qui va pour toujours se développer en nous et nous transformer? Qui n'a

pas entendu, en se demandant s'il rêve, une parole glisser au fond de

son être et tout y dénaturer, comme une fiole de poison versée dans la

fontaine?

--Un jour, à la fin du siège, dans le temps qu'il y eut la grande soif

chez les défenseurs, je reçus un billet en langue arabe me disant: «Ce

n'est plus qu'une affaire d'heures, la forteresse est à votre merci.

Quand vous y serez entré, courez en hâte à la chambre du trésor, au

sérail, dans le donjon. Frappez à sa porte de fer douze coups, divisés

en deux groupes de six. Une femme y sera enfermée, celle qui, dans

l'ombre, l'autre soir, vous a salué et appelé de son écharpe. Elle

vous ouvrira et vous remettra, à vous seul, Chevalier du Christ, sa

vie et les richesses de Qalaat.» Ainsi ai-je fait, et les douze coups

frappés, la porte aussitôt ouverte, cette femme-ci m'est apparue,

debout et s'appuyant aux coffres étincelants. Sous le diadème, sa

figure pâle respirait l'égarement d'une prophétesse, mais surmontant sa

terreur par sa confiance dans sa beauté: «Voici, m'a-t-elle dit, les

trésors de Qalaat. Les vaincus voulaient les enlever et m'entraîner

avec eux. Je suis restée pour vous les offrir, parce que la fille

des reines et des rois n'admet pas de vivre ou de mourir hors de son

palais, et croit à votre magnanimité.» Sa voix, son regard, tout son

corps étaient plus frémissants que les flammes irrésistibles qui

commençaient d'embraser de toutes parts la ville prise, et que je fis

éteindre. Saisi d'amour pour cette audacieuse, j'ai pensé qu'il me

restait à conquérir en elle le fruit royal de ma victoire.

--Je n'ai plus qu'à mourir, dit sire Guillaume à Oriante, qui trop

fière pour chercher aucune justification gardait un visage d'un calme

effrayant. Qu'ils soient maudits, les souvenirs que nous avons en

commun! Plût au ciel que vous n'eussiez jamais existé! Mon âme fuit

avec horreur ce lieu irrespirable. Je sais à quelle déraison je vais me

livrer, mais la déraison en moi est plus forte que la raison. Entrons

hardiment dans cette carrière de douleur!

Et s'il ne saisit pas son amie par la main, pour l'entraîner avec lui

dans l'abîme, ce fut moins par un reste d'amour que par haine, ne

voulant plus qu'ils eussent rien en commun et préférant la solitude à

ce mauvais compagnonnage dans la mort.

--Fille au sang de vipère! lui dit-il à mi-voix en arabe.

Et tout haut, en s'adressant aux chevaliers francs qui remplissaient la

salle:

--Ainsi, messires, votre belle conquête fut le fait d'une félonie, et

le fruit d'un accord de votre lâcheté avec la trahison d'une femme

païenne.

A peine a-t-il dit que déjà un des convives, de toutes ses forces,

lui a lancé une lourde coupe qui le frappe au front et le renverse

sanglant. Et plusieurs de le frapper!... Mais en même temps, Oriante

s'est jetée à la poitrine du blasphémateur. Elle s'y est jetée vraiment

comme un jeune tigre, poitrine contre poitrine. Qu'elle veuille le

déchirer ou bien le préserver, elle est trempée du sang qui jaillit du

front ouvert; elle s'écroule avec lui sur le sol, et gêne par tant de

zèle la première fureur de la meute féroce. C'est en vain que le jeune

homme, dans les convulsions de la colère et de la souffrance, se débat

contre ses ennemis et peut-être contre cette femme dont l'amour funeste

l'a perdu; il est serré comme par les anneaux d'un serpent par tout

le corps de sa maîtresse: elle le protège avec ardeur et le couvre de

paroles brûlantes, indistinctes pour tous, hors pour lui:

--Si vous mourez, dit-elle, que ce soit avec la certitude de mon amour.

Un jardin sur l'Oronte · 第 5 / 6 段