GUILLAUME

De moi! Qu'imagine-t-elle avoir à craindre de son ami?

ISABELLE

Elle a été surprise par un retour inattendu.

GUILLAUME

Inattendu! Mais n'était-ce donc pas pour la vie, notre amitié?

ISABELLE

Ma présence rapide est un gage que vous lui êtes toujours cher. Elle

m'envoie à votre recherche en signe d'amitié éternelle.

GUILLAUME

Elle t'envoie! Sans doute qu'elle ne veut pas sacrifier une seule

minute du temps qu'elle consacre au vainqueur. Depuis six mois,

qu'ai-je eu d'elle? Je l'ai attendue sur l'Oronte, à Damas. Avec

quelle ardeur confiante, j'accourais ici! Et tout à l'heure son visage

d'effroi pour moi et d'amour pour cet homme! Plût au ciel que jamais je

ne fusse venu dans Qalaat, que jamais cette voix menteuse n'eût exercé

sur moi sa puissance magique! Elle me trompait donc, quand elle me

prenait dans ses bras pour me dire: «Je t'appellerai à mon lit de mort

ou bien je courrai au tien, et je t'adresserai de tendres adieux.» Tout

cela pour qu'aujourd'hui j'arrive et que j'éprouve l'horreur de la

gêner dans ses nouveaux plaisirs.

ISABELLE

Ne risque pas d'être injuste. Pourquoi suis-je ici? Il serait plus

prudent pour elle et pour moi que je reste dans le palais. Mais me

voici, contre toute sagesse, qui cours à tes injures et à bien d'autres

dangers. Explique cela autrement que par notre amitié! Si tu savais de

quelle manière touchante....

GUILLAUME

Je sais que je lui donnais asile avec ivresse dans mon cœur, qu'elle

s'y est blottie pour me mordre avec plus de joyeuse sûreté et s'est

glissée rapidement loin de moi en m'abandonnant à la pire souffrance.

Et toi, femme méchante, tais-toi qui l'approuves dans sa prudence!

Mais non, poursuis ton récit. Ou plutôt qu'elle vienne me le faire

elle-même, si elle n'est, pas une esclave.

ISABELLE

Esclave! Peux-tu le lui reprocher? Tu lui en avais préparé la vie.

Elle le redeviendrait sans doute, si elle obéissait sans précaution

à tes exigences insensées. Avec ses seuls moyens, elle a su dépasser

l'esclavage et reconquérir le diadème que tu avais laissé tomber. Cela

ne va pas sans ménagements, ni habileté.

GUILLAUME

Je ne puis pas supporter cette contradiction qu'il y a dans son accueil

et dans tes paroles. J'ai trop vu qu'elle s'accommodait d'une nouvelle

vie.

ISABELLE

Elle n'est pas faite pour mener une vie inférieure à celle des rois.

Est-il dans vos vœux d'amoindrir celle que vous mettez au-dessus de

toutes les femmes?

GUILLAUME

C'est un coup inattendu qui me frappe.

ISABELLE

Tu pouvais bien le prévoir.

GUILLAUME

Je ne le croyais pas. Je croyais que, quoi qu'il fût arrivé, elle avait

son visage tourné vers moi seul avec une indomptable liberté.

ISABELLE

Mais qu'une fille demeurât libre au milieu de tant de vainqueurs, c'eût

été un miracle.

GUILLAUME

Je croyais qu'elle serait ce miracle.

ISABELLE

C'eût été la seule.

GUILLAUME

Eh bien! oui, la seule! N'est-elle pas unique? Sa figure était d'or,

d'argent, d'azur, de jeunesse, de pudeur, de plaisir tendre et de

fierté, et tout à l'heure un flot de honteuse tristesse m'a flétri

le cœur quand je l'aperçus. Elle m'était le paradis vivant, quelque

chose au-dessus de la terre, une musique d'enchantement, et voici que

je reçois de son clair visage et de son regard toutes les misères

humaines. Je voudrais qu'elle mourût, et pourtant je ne puis pas

renoncer aux lambeaux de notre bonheur. Qu'elle périsse avec moi ou

qu'ensemble nous soyons heureux!

En parlant ainsi, il serrait dans ses bras Isabelle et, les yeux

fermés, couvrait sa figure de baisers qu'elle repoussait doucement, un

peu épouvantée et disant:

--N'oubliez pas que je suis Isabelle, non Oriante.

--Je l'aime et la hais, je suis trop malheureux. Si elle veut

m'assassiner, pourquoi n'est-ce pas de plaisir en m'embrassant?

Il disait d'elle les choses les plus tendres, puis la couvrait de

reproches et d'imprécations, comme si elle eût été présente. Cependant,

à sentir contre lui des formes charmantes, sa fureur devenait douceur,

plainte et plaisir, toute son âme confusion, et ses menaces de plus en

plus lointaines finissaient en remerciements pressants:

--Sur cette prairie de mon bonheur, dans cette ville où j'ai été deux

fois heureux, une seule m'accueille! Isabelle, je vous remercie et vous

aime.

ISABELLE

Nous vous aimons, toutes, d'amitié, mais c'est avec elle seule que vous

êtes lié d'un amour égal des deux parts, d'un amour jusqu'à la mort,

qui chez vous n'empêche pas l'injustice. Vous disiez qu'elle était

un ange, maintenant vous la traitez de démon. Vous la mettez tantôt

au-dessus d'elle et tantôt au-dessous. C'est une femme. Elle veut comme

toutes les femmes que celui qu'elle aime soit le plus fort. Écoutez

nos avis. Elle vous remercie d'être venu. Comme vous avez tardé! Je ne

l'ai pas blâmée quand elle n'a pu vous rejoindre à Damas. Voulais-tu

voir, loin du ciel de sa patrie, ton bel oiseau de paradis piétiner

chétivement dans les ruelles de l'exil? Et c'est moi, aujourd'hui, qui

viens de la dissuader de vous rejoindre sur cette pelouse. Si quelqu'un

se doit perdre, que ce soit la pauvre Isabelle. Mais Oriante viendra.

Tu la prendras dans tes bras. Et me voici pour en chercher avec toi le

moyen, que nous trouverons sûrement.

GUILLAUME

Dois-je vous croire, toutes les deux, aujourd'hui! Jadis, pas une

fois je n'ai mis en doute sa parole. Je n'avais aucune idée qu'elle

pût me mentir, puisque je ne demandais qu'à lui obéir et que si elle

m'avait prié de mourir volontairement au lendemain de quelqu'un de nos

plaisirs, je l'aurais fait en me sachant encore son débiteur. Ce qui

s'est passé depuis lors est trouble. C'est possible que je comprenne

mal, car moi, je suis seul pour raisonner, tandis que vous étiez deux

pour délibérer de moi, si toutefois vous en avez pris la peine. Je

n'ai pas de confident pour m'aider à voir clair. Et cependant si j'ai

souffert, ce n'est pas sans raison.

ISABELLE

Enfin, tu lui reproches d'être vivante, pleine de jeunesse et d'amour.

Préférerais-tu qu'elle fût morte?

GUILLAUME

Soit, je ne reproche rien au passé. Il faut demander la mort ou bien

accepter la vie. Je veux ramasser les morceaux de mon bonheur. Es-tu

venue pour me laisser sans espérance? La meilleure part de mon être

refuse de croire que deux beautés que j'aime puissent mentir, et je

veux suivre, les yeux fermés, cette confiance, fût-elle une illusion.

Que dois-je attendre exactement?

ISABELLE

Écoute-moi donc, maintenant que tu parais maître de ta raison. Et

d'abord ne reste plus à rôder, tu nous perdrais tous. Nous avons près

d'ici, sur l'Oronte, un musulman qui est notre obligé. Il te prendra à

son service et te logera, et nous saurons t'y visiter.

GUILLAUME

Elle, avec toi! Venez toutes les deux. Tu me permets de te dire que tu

ne me suffis pas, mais c'est également vrai qu'elle seule me ferait

trop de mal.

ISABELLE

Nous deux, et c'est elle qui te dira et te prouvera son amour. Elle

viendra te voir et glisser à ton doigt l'anneau du plaisir.

GUILLAUME

Dame sœur, je vous aime, vous m'avez été bonne et secourable, et ce que

j'ai de plus beau dans la mémoire, je vous le dois. Jamais rien de ce

que vous me demanderez, je ne pourrai vous le refuser. Et aujourd'hui

encore, ma Savante, voici que vous venez de me réconforter. Votre

amitié m'est plus douce que le ciel pur apparaissant après l'orage,

quand nous naviguions de France en Syrie.

ISABELLE

Il n'était pas possible que le dernier mot d'un si grand amour fût pour

souhaiter qu'elle mourût, celle qui vous donna sa foi.

XII

Au lever du jour, sire Guillaume s'en alla chez le pauvre musulman que

lui avait indiqué Isabelle et se mit à son service comme un simple

manœuvre.

Il défonce le sol, il y plante des légumes qu'il arrose avec l'eau de

l'Oronte, et cet humble jardin d'un autre, il l'entoure soigneusement

d'un mur de terre battue. C'est à ce prix qu'il achète sa subsistance

quotidienne et le droit de se construire la cabane où il recevra ses

deux amies. Peu lui coûte cette vie d'efforts grossiers, car il aspire

à user ses forces, à dissiper en sueurs d'esclave ses trop douloureuses

pensées. Au milieu des pierres et des ronces, sous le soleil implacable

et dans ces travaux qui le brisent, il songe aux plaisirs qu'Oriante

lui a donnés et qu'elle lui renouvellera. Il guette s'il voit un

messager qui court lui annoncer la visite des deux femmes. Alors il

se baignera dans l'Oronte, il cueillera des fleurs, et le soir elles

se glisseront toutes deux dans sa cabane avec leur phosphorescence de

tristesse et de volupté.

Ce soir arriva. Elles apparurent dans ce demi-désert de la rivière,

toutes deux essoufflées, et Isabelle portant un panier à la manière des

jeunes dames charitables qui visitent les malheureux. Le premier mot,

le cri du jeune homme, en saisissant de ses deux mains les poignets de

la Sarrasine, fut:

--Maintenant je te tiens! Quand partons-nous, tous les trois, vers

Damas, vers Tripoli, n'importe où, ailleurs, loin d'ici? Ne perdons pas

notre temps à discuter le détail. Dis-moi d'une phrase claire que tu

veux venir avec moi.

--Me voici venue près de toi.

--Prête à me suivre?

--Plût au ciel que ces gens ne fussent pas surgis! Je jure que j'aurais

voulu passer toute ma vie sous ta fidèle protection.

--Ah! menteuse, perfide, que j'ai attendue six heures d'une nuit de

désespoir sur l'Oronte et six mois pires encore dans Damas, et qui,

pour mon retour, s'est jetée sous mes yeux dans les bras de son

nouveau maître.

C'est la fièvre et l'excès du chagrin, comme le montre sa figure

ravagée, qui le font parler si durement. Mais Oriante, surmontant

l'émoi de cet accueil violent, va droit à son agresseur, les yeux dans

les yeux, la parole et l'âme tout en flammes:

--Sans me plaindre, sur ces cailloux, sans avoir peur de la mort qui

ne me serait pas épargnée, brûlée du soleil, déchirée par les ronces,

j'accours, je viens me jeter par amour sur cette misérable natte, et

ce sont des reproches que je trouve dans ta bouche, et, plus encore,

dans ton cœur. Cependant quel crime ai-je commis? J'ai cédé à la force,

je suis entrée malgré moi dans le lit d'un nouveau maître. Faut-il me

tuer pour ce crime involontaire, dont la cause est ta propre défaite?

C'est toi qui m'as laissée à la honte d'un partage, comme un vil

butin, et qui m'as livrée aux orgueilleux caprices de tes compatriotes

chrétiens. C'est le sort qui a si cruellement disposé d'Isabelle comme

de moi, mais tu n'as pas le droit de nous reprocher ce que, toi, qui es

un homme, tu n'as pas su nous épargner.

--Tu t'enveloppes habilement d'obscurité et tu fuis loin de mes droites

questions. Réponds cependant. Pourquoi ne m'avoir rejoint ni sur

l'Oronte, ni à Damas?

--Eh! le pouvais-je, ingrat?

Ses yeux prirent un aspect noir et, tout remplis de leurs pupilles

dilatées, transformèrent soudain sa figure harmonieuse:

«Quels accents, quelle plainte exhaler qui répondent à ma douleur! De

quoi me plaindrai-je d'abord? D'avoir perdu mon ami ou d'être insultée

dans mon malheur?...»

Mais il mit précipitamment sa main presque violente sur cette bouche

trop charmante, pour étouffer une voix qui voulait lui faire mal:

--Ne viens pas ici pour me faire souffrir et user de ton sortilège,

mais pour me guérir de mon amour en l'usant. Ne parle pas de ton

malheur, quand à mon retour je vous trouve satisfaites, épanouies dans

votre transfiguration.

--Tu nous préférerais malheureuses?

--Oui, s'il ne faut pas mentir, c'est malheureuse que j'espérais te

retrouver. Mais tu m'as renié, par déplaisir de me revoir, et j'ai vu

que tu l'aimais.

--Toi seul, homme injuste, j'ai aimé.

--Tu as confiance en lui, tu fais appel à son amitié.

--Il a été bon.... Laisse, Isabelle, il lui faut dire la vérité.

--Alors le chef t'a choisie?

--Personne jamais ne me choisira. C'est moi qui sais me faire supplier.

--Le soir même, quand je t'attendais et comptais sur la parole jurée....

--Non.

--Une nuit pourtant, je le sais, une révélation me l'a dit....

--Que pouvais-je? Il était bon pour moi. Que pouvais-je faire? Tu

n'avais pas su me sauver. Pourquoi tes regards me fuient-ils? Pourquoi

me regardes-tu avec cette douleur? Tu veux me faire mourir de chagrin.

Je ne te cache rien. Il faut voir ce qu'étaient ces jardins pleins de

cadavres, cette odeur de mort dans la forteresse, toutes les femmes

folles du désir de vivre, suspendues à ceux qui voulaient bien d'elles

et sollicitant avec terreur des furieux qui pouvaient devenir des

sauveurs. Tu ne sais pas jusqu'à quel point personne ne se possédait

plus. Mais lui ne m'a pas brusquée; il a fait tout au monde pour me

plaire; il a su m'émouvoir. Je te croyais mort, j'étais tentée de

mourir.

--Tentée de mourir! Que n'as-tu alors, en fuyant avec moi, accepté de

courir cette chance de mort ou de salut?

--Mes pieds ne m'auraient pas portée vers la pauvreté et l'obscurité.

--Ils t'ont portée vers son lit.

--Où donc étais-tu, toi qui parles si durement? Sur l'Oronte! Eh bien!

ce n'est pas là qu'il te fallait veiller, mais en travers de ma chambre

dorée. Et lui, t'en souviens-tu? c'est toi qui m'as fait son éloge.

Tu te rappelles nos soirs sur le haut de rempart? Tu me disais que

les chrétiens, mieux que les Arabes, honorent les femmes. Nieras-tu

que tu m'as déclaré: «Ce n'est pas mon rôle de massacrer les gens de

mon pays.» Dans ce moment, j'ai compris que tu ne pensais pas que tes

intérêts fussent confondus avec les miens. Quand je t'avais sacrifié

mon Seigneur naturel, tu me préférais tes frères de naissance. C'est

toi qui m'as infligé leur éloge; c'est toi qui m'as abandonnée, et

pourtant c'est toi, sache-le donc, que je cherche à retrouver en eux.

Je jure que s'ils me plaisaient si peu que ce fût, ce serait pour

quelque ressemblance.

--Isabelle, Isabelle, appelait le jeune homme, avec épouvante et

désespoir, vous l'entendez! Comment se fait-il qu'il y ait en elle

quelque chose de vrai et qui passe en douceur toutes les images

d'église que je garde dans mon esprit, et puis, soudain, par une

métamorphose que je ne m'explique pas, alors que dans ses bras

j'entends le battement de son cœur et reçois la chaleur de son corps,

je la sens qui pense hostilement contre moi. Je joue avec une charmante

couleuvre, innocente, subtile, mon amie, et soudain la tête s'aplatit,

le dard apparaît, c'est une vipère, dont il faut bien que je souhaite

la mort. Ou plutôt qu'elle vive et que moi, je cesse d'exister.

Oriante se taisait et sentait sa puissance.

Mais Isabelle:

--Ne sauriez-vous prendre un peu de bonheur! Rappelez-vous ce que dit

le poète: «Entraînée par le blanc coursier du jour et par la cavale

noire de la nuit, la vie galope à deux chevaux vers le néant.» Dans

cette minute, sire Guillaume, tu tiens ton amie à ta discrétion. Elle

est ici, nulle part ailleurs. Elle t'offre ses caresses. Ne vas-tu lui

répondre que jalousie et méchanceté, et crois-tu qu'il soit raisonnable

que tu repousses ce que tu désires au point d'en mourir?

Sur la pauvre natte de jonc, recouverte de fleurs, elle jetait leurs

manteaux, et Oriante attirant contre elle son ami:

--Que je sois plus glacée que la brebis galeuse, quand privée de sa

toison elle demeure exposée à la pluie et au froid de l'hiver, si ce

n'est pas toi que j'aime. Mais que me reproches-tu? La lionne peut se

défendre contre les attaques du chasseur; elle protège les abords de

son antre contre toute une armée de cavaliers: que peut-elle, si les

fourmis se dirigent contre sa caverne en longues files, envahissent ses

membres et la couvrent comme d'un tapis de haute laine? Que pouvais-je,

quand mon ami, mon défenseur et mon frère, m'avait abandonnée? Mes

pensées se traînaient ici, l'aile brisée: comment auraient-elles

franchi l'espace jusqu'à Damas? Après avoir essayé de tournoyer dans

la nue, elles retombaient au fond de Qalaat. Ce qui naît de mon cœur,

si je suis seule; ce qui court à mes lèvres quand Isabelle et moi,

dans la solitude, nous causons; mes pensées vraies, mes paroles libres

sont uniquement pour toi. Comment pourrais-je te rejeter? N'es-tu pas

l'artère qui nourrit mon cœur? Comment pourrais-je, aussi complètement

que je le voudrais, en caresses, en paroles, en effusions d'une joie

qui ne peut tenir en place, t'exprimer ma tendresse? Quel vide tu m'as

laissé! Je n'aurais pu supporter ton absence sans Isabelle. Lumière

fidèle de ma vie! Une fatalité nous oppresse, c'est à nous de la

surmonter. Prends-moi dans tes bras, appuie ta joue contre la mienne,

et laisse glisser sur nos deux visages mes cheveux dénoués.

Et lui:

--Oriante, après tant de jours écoulés, je retrouve enfin ta voix,

ton regard, et tout ce qui rayonne de toi m'enchante et me fait mal.

Combien j'ai souffert, en revoyant notre palais, nos allées, notre

prairie, ces lieux où tu as continué, moi parti, de subir la vie.

Quelle douleur de t'y voir joyeuse! Est-ce un crime de maudire tes

jours, si j'en suis absent? Le crime n'est-il pas plutôt de me saisir,

malgré moi, des offrandes de ta présence?

Le charmant visage aux yeux pleins de feu, penché sur lui, l'empêcha

de poursuivre plus avant une plainte devenue mensongère. Et tandis

que les deux amants demandaient au plaisir d'apaiser et de confondre

leurs âmes, Isabelle s'occupait à préparer les provisions qu'elle

avait apportées dans sa corbeille, car elle savait que le chagrin et

le bonheur n'empêchent pas deux jeunes amants d'avoir bon appétit, au

sortir de leurs tourments et de leurs extases.

Vainement Guillaume, quand ils eurent repris leurs esprits, essaya-t-il

de revenir à l'idée de leur départ vers Damas ou Tripoli, où leurs

cœurs, disait-il, trouveraient le repos. Oriante sut esquiver toute

réponse nette, et le quitta en lui faisant jurer qu'il était satisfait

et qu'il ne voulait pas qu'elle fût malheureuse de le croire malheureux.

A travers les roseaux de sa cabane, il les regarda s'éloigner et

souffrit de leur prudence, trop justifiée, qui les empêchait de se

retourner pour lui faire aucun signe d'adieu. Il pensa même qu'Oriante

était joyeuse, soit qu'elle le fût en effet d'avoir éprouvé sa force

sur un furieux, soit que l'harmonie et la grâce aient toujours un air

d'allégresse.

XIII

Exactement Oriante s'en allait malheureuse que son ami souffrît à cause

d'elle, mais tout de même heureuse de cette souffrance qui lui prouvait

combien il l'aimait et qui lui donnait une merveilleuse tranquillité de

cœur, pour se livrer aux soins de sa gloire. Bien assurée qu'il était

des deux, dans cette période, celui qui aimait le plus, elle pouvait

penser à autre chose. Mais lui, il éprouvait cette lourde hantise qui

vient de la plus vive épaisseur du sang et se dérobe au contrôle de la

raison, et il y joignait les tourments d'une incessante dialectique

intérieure.

Des mots qu'elle avait prononcés ou bien évités, des regards qu'elle

avait lancés ou voilés, certains de ses silences même, autant d'indices

qu'il rapprochait et déchiffrait avec une continuité douloureuse.

C'était comme des fragments d'une construction dans la plaine, comme

les débris d'une grande faïence à inscriptions ou plus vraiment,

hélas! un alphabet de blessures. La phrase qu'elle avait jetée à

Isabelle: «Il faut tout lui dire,» n'empêchait pas que tous les

mystères subsistassent. Sur la tête de l'ardent jeune homme régnait

l'éclatante lumière et dans son cœur le noir soupçon. Il lui semblait

que l'implacable soleil de Syrie et la volonté d'Oriante collaboraient

pour le corroder, le dissoudre, en sorte qu'il ne restait de son être

que son amour qui lui faisait mal.

Le soir, il voyait à quelque cent mètres, par-dessus la rivière, la

lune bleuir les jardins du harem, et de son cœur une longue prière

montait vers le bel oiseau transformé dont ils demeuraient la cage.

C'est par une nuit semblable qu'il a, pour la première fois, entendu

la Sarrasine épanouir son âme en trilles harmonieux, et qu'il fut

arrêté net dans sa libre marche à travers la vie. Parle ou tais-toi,

magicienne, ton chant continue d'agir au fond d'un cœur empoisonné.

Fréquemment, pour quelque fête, sous les espaces pleins d'étoiles, la

cime des arbres de Qalaat balançait dans le ciel profond le reflet

des torches qui groupaient les musiciens, et les musiques, après avoir

réjoui les vainqueurs, venaient s'achever en vagues de tristesse sur

sire Guillaume, étendu dans les ténèbres de sa cabane. Mais ce ciel,

ces feux, cette musique le troublaient moins que les souvenirs enfermés

dans son cœur. Il avait les nuits d'un homme piqué par un serpent.

«Quand elle lève son bras, songeait-il, je vois au-dessus de son coude

luire son anneau d'argent, mais je sais, sans l'avoir vu, qu'elle loge

un aspic dans sa large manche.» Jusqu'à ce que le noir sommeil daignât

l'accueillir, il restait en proie à ces images ennemies et préparait

les questions auxquelles il la soumettrait à sa plus proche et toujours

incertaine visite.

Parfois, à mesure que le charme de cette visite se dissipait, comme se

dissipent un air de musique et sa douce puissance, il voyait se lever

en lui un être de haine, et ce personnage nouveau, il l'accueillait

avec un âpre plaisir; il le nourrissait avec soin, parce que dans ces

éclipses momentanées de sa tendresse, il reprenait de la respiration et

des forces. Mais comment se fût-il maintenu dans cet exil, comment son

imagination de vaincu de l'amour ne fût-elle pas revenue rôder sur la

rive du bonheur?

Il ne retrouvait son calme qu'au moment où il tenait, comme un

noyé saisit la bouée de sauvetage, le corps même de son amie et se

soumettait à sa voix éloquente. Cette parole, ces serments, ces

indignations, cette force vitale le persuadaient, autant que duraient

les serments, les pleurs, les rires et la parole. Puis Oriante partait,

et de nouveau il l'attendait des semaines entières.

Il eût voulu prendre ces semaines d'entr'acte, ces semaines mortes et

les jetant par-dessus son épaule, déblayer le passage. Mais que sert

ce bouillonnement du sang contre le froid écoulement des minutes? Dans

cette paralysie, tous ses soupçons et ses désirs le dévastaient, le

brisaient par leur élan qu'il empêchait. Il désirait Oriante de toute

la multitude de ses idées claires et de ses appétits obscurs. Il lui

semblait être un vol d'oiseaux brutalement retenus dans un filet. Et

quand soudain, après un temps, elle apparaissait, elle certainement

et pas une autre, accompagnée d'Isabelle, sa soif, son plaisir, son

ardeur prenaient une intensité de douleur.

--Tout devient clair, aisé, quand je t'ai près de moi; tout mon

chagrin s'embrume des subtiles particules qui se lèvent de nos amours

réunies, mais quelle effroyable limpidité sèche, peu après ton départ!

Donne-moi donc une nouvelle âme, Messagère des étoiles; la mienne est

inguérissable de sa méfiance et surtout du souvenir de ton excellence.

Fais que j'oublie ce que je ne reçois plus. Je ne mentirai pas: toi

présente, je cesse de souffrir; ta chevelure de lumière, tes yeux

éblouissants, ta voix charmante me ressaisissent, m'empêchent de me

soustraire à ton influence despotique et de creuser librement tes

fautes. Ah! que tu me gênes! Sitôt qu'un souffle ride la surface

tranquille et passe sur mes traits, dans mes yeux, sitôt que mon âme

se détourne fugitivement, tu le sais: tu lis ce qui se passe au dedans

de moi, tu pressens ce que je vais penser et tu m'empêches que je ne

veuille le dire. Comme on tirerait sur le licol d'un animal domestique,

tu tires sur mon amour et me remets dans le sentier d'où je voulais

m'échapper. Pendant deux heures, tu m'obliges à être heureux, frivole,

oublieux. Mais à peine es-tu partie, je reprends mon vagabondage de

tristesse. Nul de mes griefs n'est mort, ils se redressent sitôt que

j'échappe au feu de ton regard et à l'harmonie de ta voix. Sûrement

quelque part, dans cette vie d'où je suis banni, de quelle manière,

je l'ignore, avec quel sentiment, je m'épuise à le rechercher, tu me

renies tout en me gardant. «Non,» dis-tu. Ah! tout mon cœur sait que

tu es chargée d'intérêts et de soins que je ne connais pas et qui te

protègent, te prémunissent contre l'obsession dont je meurs. Entre

nous le jeu n'est pas égal. Que puis-je espérer de sûr et d'éternel?

Pourtant je ne veux rien d'autre. Il fallait me rejoindre sur la route

de Damas.

Un jardin sur l'Oronte · 第 4 / 6 段