qui jamais ne disent «non». A tous les conseils, à tous les ordres, à
toutes les prières, avant même que les paroles en fussent entièrement
formulées, elle s'élançait pour répondre «oui», cent fois «oui»,
mais sous cette faiblesse et cette docilité apparentes, quelle force
intraitable! quelle énergie de fourmi et d'abeille! l'énergie d'une âme
dominatrice qui n'admet pas que rien entrave son impérieuse vocation
secrète! Les sourires, les acquiescements, les soumissions et les
enchantements qu'Oriante prodigue n'empêchent pas qu'elle percerait le
roc, monterait dans la lune et livrerait à la male mort ceux qu'elle
aime, plutôt que d'abandonner sa ligne d'ascension. Elle a reconnu, son
Maître incapable, et dans son esprit, elle l'a dépassé; pis encore,
elle l'a déposé.
Son décret intérieur ne faisait que précéder le destin. Un jour l'Émir,
contre l'avis de sire Guillaume et de tous les défenseurs de la
forteresse, tenta une sortie pour mettre le feu au camp des chrétiens.
Il échoua et dans la mêlée fut atteint mortellement. Quelques-uns
disent que le trait qui le perça venait de ses propres gens. C'est ce
qui n'a jamais été éclairé. Son corps put être rapporté dans l'enceinte
du rempart.
VII
La dépouille fut déposée dans l'appartement des femmes. Guillaume
y vint quand celles-ci l'entouraient et qu'Oriante, selon l'usage,
lamentait le deuil du royaume. A son arrivée, elle s'interrompit. La
joie et le désir couraient de l'un à l'autre, avec la vitesse des
regards qu'échangent dans le ciel nocturne les étoiles. Elle l'entraîna
dans la chambre du trésor, dont elle venait de saisir les clefs sur le
mort, et là, tous deux seuls au milieu des richesses de Qalaat, dans
cette pièce demi-obscure, son visage passionné luisait comme un vase
d'albâtre éclairé intérieurement. Le jeune homme lui dit:
--Je l'ai servi loyalement pour l'amour de vous. Mais que sert de
mentir? Je me réjouis de sa mort.
--Avant tout, dit-elle, en l'écartant d'un geste, il faut que tu
commandes dans Qalaat.
Et sur l'heure, pressée de devancer toute intrigue, elle appela près
d'elle les principaux dignitaires et chefs. Assise au milieu d'eux, et
Guillaume debout à son côté, elle leur prodigua avec aisance, telle une
fontaine d'éloges, les plus gracieuses hyperboles de l'amitié sur leur
bravoure, leur haute raison et leur fidélité, et soudain pour conclure
elle exposa crûment qu'ils avaient tous le même intérêt à ne pas se
diviser, sinon ils périraient, les uns par les autres, et par l'ennemi:
--C'est sire Guillaume qui nous a donné le bon conseil de rassembler
ici nos ressources, et c'est lui seul qui peut nous ménager l'appui des
chrétiens de Tripoli, en même temps que nous appelons les musulmans
de Damas. Je vous propose que nous constituions sous sa présidence un
conseil de la défense.
Et puis, leur dit-elle en substance, de la voix la plus pure, avec un
regard de vierge, j'attends de vous un grand service de bonté:
--Que peuvent devenir les femmes du sérail? C'est à vous de les
protéger. Elles vous appellent. Je vous demande que vous vous les
partagiez. Les sommes assez importantes, qui, chaque mois, étaient
dépensées pour leur entretien dans le harem, légitimement doivent les
suivre dans vos mains.
Ils acclamèrent la Sarrasine, la confirmèrent dans son titre de reine
et firent leur affaire de persuader les officiers subalternes et les
troupes.
Ainsi la transmission des pouvoirs s'opéra sans difficulté.
A la nuit, la savante vint prendre Guillaume par la main et le mena en
secret dans la chambre dorée d'Oriante. Tandis qu'ils se glissaient à
travers l'ombre des longs corridors, la jeune femme, en guise d'adieu
à leurs plaisirs qu'elle sacrifiait à l'amour, lui récita les vers du
poète:
«La tulipe fleurit promptement et s'en va légère et rapide, mais le
rubis qui se forme avec lenteur ne craint rien du vent ni de la pluie
et traverse toutes les saisons.»
Le jeune homme pleura d'enivrement en s'agenouillant devant la
Sarrasine, qui lui disait:
--Comme je t'ai attendu, avant même que je te connusse! Que de fois,
avec quelle ardeur, je me suis répété: Quand viendra-t-il dans ma
chambre, celui dont mon espérance m'assure qu'avec lui et jusqu'à la
mort je serai reine et heureuse. Au milieu du chaos de dangers qui nous
pressent, hâte-toi, ami de mon cœur! Tout ici t'appartient.
Son visage brillant et pur, ses mains délicates teintées de henné, ses
petits pieds fardés, tout son corps d'ambre et de jasmin répandaient
la douce lueur d'une lampe de mosquée. Jusqu'à l'aube dans la
citadelle, on entendit les hululements des femmes auprès du cadavre
royal, et, tout autour de la ville, les tambours des chrétiens qui se
réjouissaient. Eux, cependant, ils semblaient le repos d'un agneau dans
les bras de son jeune berger, ou l'innocent enroulement d'une couleuvre
sans venin qui s'est glissée, pour s'y réchauffer, sur le cœur d'un
enfant qu'elle aime. Dans ces minutes, où il rassasiait les désirs de
son corps et de son âme, Guillaume vivait hors du temps. Aussi quelle
surprise, quand Oriante se soulevant sur son coude lui dit, au milieu
de la nuit:
--Toi qui es du Christ, pourquoi en livrant la ville à tes frères
chrétiens n'en serais-tu pas le premier roi et libre de choisir ta
reine?
--Eh! Lumière de ma vie, Étoile du matin et Porte du ciel, il est bien
sûr que tous, chrétiens ou païens, voudraient se ranger sous votre loi,
mais ils auraient tôt fait de me trouver de trop, et si vous voulez
j'aime autant ne pas tenter l'aventure, car après la tendre preuve que
me donne cette nuit, je n'imagine plus pouvoir vivre et mourir qu'en
votre amitié totale et sacrée.
--Oui, totale et sacrée, mais précisément une telle amitié, il faut
qu'elle soit hors de pair, et comprends bien, je te le dis à cette
heure de vérité où tu me tiens sur ton cœur, je ne pourrais pas me
passer, que tu m'en blâmes ou m'en approuves, je ne pourrais pas me
passer que l'on portât devant moi, non pas des fleurs ou des trésors,
mais les étendards, et que les visages fussent non pas souriants et
admiratifs, mais inclinés par le respect et l'obéissance. J'ai besoin
que l'obéissance craintive courbe ceux qui m'entourent, et je ne
pourrais pas plus respirer sans ma puissance que sans ton amour.
Il fut étonné qu'elle éprouvât du goût dans un tel moment pour ce
genre de discussion, et sans trop l'écouter il l'embrassait avec un
redoublement d'amitié et de gaieté. L'innocent ne trouvait dans cette
irritation de l'orgueil de sa maîtresse qu'un excitant au plaisir.
L'aube de cette nuit se leva sur une suite de jours inimitables.
Guillaume sortit de cette chambre et de leurs secrets, le cœur
enthousiasmé. Tous les rosiers étaient morts et les rossignols partis,
mais la Sarrasine remplissait de chants et de parfums l'univers. Sur
Qalaat flottaient ces hymnes de gratitude qui surgissent du fond de
l'être, après le plaisir, comme des fleurs mystérieuses épanouies en
une nuit à la surface des eaux profondes. De ces caresses et de cette
âme qui viennent de l'accueillir, Guillaume emporte un sentiment si
fort qu'il les quitte presque avec joie pour mieux en jouir et pour
vivre dans une imagination d'amour et de beauté, plus forte qu'une
présence réelle. Ce n'est qu'après un délai qu'il aura besoin de revoir
son amie et de repeupler auprès d'elle ses forces. Il s'agite, il
chante, il se remémore et bénit le ciel. Mais dans quelques heures,
après ce répit de quiétude, de large respiration et d'une sorte
d'immunité, sous peine d'une angoisse bientôt intolérable, et comme
si sa provision de vie s'était épuisée, il faudra qu'il rejoigne la
Sarrasine et que de sa voix, de son regard, de tout ce qui émane de son
corps et de son âme, elle le recharge de confiance.
Les deux jeunes gens craignaient à toutes les minutes une révolution
intérieure ou l'assaut victorieux des chrétiens. Ce danger constant,
cet encerclement de menaces développaient chez Oriante je ne sais
quoi d'exalté dans la tendresse, chez le jeune chrétien un invincible
élan du désir, et chez tous deux l'ardeur insensée des éphémères qui,
voulant surmonter la brièveté du temps par l'intensité de la passion,
s'écrient: «Si nos forces doivent être brisées par le destin, que ce
soit l'amour plutôt qu'un coup sanglant qui nous désarme.»
Quelle contrariété, quand les femmes du sérail viennent familièrement
soulever les tentures de la chambre dorée et interrompre leurs délices!
Elles ont à raconter à Oriante les plaisirs et les déplaisirs de leurs
nouvelles unions. Impossible de refuser d'entendre ces filles dévouées,
qu'une offense pourrait rendre dangereuses. Oriante se contraignait à
les recevoir, et bientôt, se livrant tout entière à l'impression du
moment, elle faisait de ces colloques qu'elle avait redoutés la plus
éblouissante dépense de fantaisie, avec l'insouciante furie du papillon
de nuit qui ne sait plus rien dès que s'allume le flambeau.
Guillaume s'enflammait d'écouter les charmants emportements de cet
esprit qui, par son mélange d'innocente ruse et de rêverie tendre et
folle, lui semblait unique au monde, mais très vite: «Je ne veux ni
vous voir ni vous entendre, ni vous respirer, songeait-il; je désire
votre silence, mes yeux fermés, aucun trouble, afin que je puisse, par
un sixième sens plus subtil, de cœur à cœur, vous connaître et nous
lier.» Tant de grâce et d'invention et ce perpétuel bondissement le
gênaient pour écouter, au plus profond d'Oriante, ce qu'il préférait à
tous ces éclats, la note vraie de son âme.
Dans les jardins de l'Oronte, aux temps faciles, avant le siège, il eût
imaginé certainement que sous un sabre levé, cette Oriante éclaterait
en supplications, les genoux dans la poussière, les bras nus, la bouche
entr'ouverte, et réduite par la terreur à consentir à toutes les
exigences, mais à l'épreuve voici que cette âme se révélait royale,
c'est-à-dire résolue à diriger le destin, et incapable de rien accepter
qui la diminuât, et violente, excessive, démesurée, elle possédait dans
son arrière-pensée la raison la plus lumineuse. Il l'estimait comme
une vertu vivante. Préférer à soi-même une autre qui, elle-même, nous
préfère à soi; désirer de mourir à deux, pour épanouir une seule vie
plus belle; appeler la volupté avec la certitude d'y tuer nos humanités
et d'en surgir créature céleste ... premières minutes sublimes d'un
tel amour comblé. Tous les philtres de fierté, de décence ingénue et
d'exaltation tendre, dont Oriante avait jusqu'alors composé son charme,
recevaient de l'incessante présence de la mort un surcroît de force.
Guillaume avait l'idée de tenir dans ses bras un jeune héros.
Les deux amants passaient leurs jours et leurs nuits dans un état,
de vibration de leurs âmes, montées au plus haut point et pourtant
accordées étroitement, «Puissions-nous, chantait Oriante, confondre nos
minutes dernières, comme nous mêlons ici nos heures les plus vives, et
sceller dans le repos sous une seule pierre notre inséparable accord;
mais si la fortune adverse obtient de nous séparer, elle nous fera
souffrir sans parvenir jamais à rompre notre unité, car mon ivresse
s'est glissée en toi et la tienne en moi, et j'ai laissé ton cœur
recevoir de mon cœur une empreinte immortelle. Va, fuis, je te garde
aussi sûrement que tu m'emportes, l'un à l'autre mariés par mon choix!»
Et Guillaume l'ayant dans ses bras continuait de la poursuivre, avec
autant d'ardeur que s'il ne l'eût jamais atteinte. Attachés l'un à
l'autre, ils s'appelaient comme si le fleuve Oronte les eût séparés.
VIII
Après six mois de siège et trois mois de ces délices, le Tout-Puissant
voulut que dans l'aqueduc souterrain qui courait de la montagne à la
forteresse, une pierre énorme se détachât et qu'elle obstruât toute
arrivée d'eau.
Des deux ouvriers qui constatèrent ce désastre, l'un, par désespoir,
passa immédiatement dans le camp chrétien et l'autre vint avertir
Guillaume. Guillaume s'efforça par promesses et menaces d'empêcher
que cette sinistre nouvelle ne se répandît parmi les défenseurs. Il
n'avertit qu'Oriante.
--La citerne, lui dit-il, contient de l'eau pour huit jours. Après
cela, c'est la mort. Ainsi l'heure est venue de nous décider. Fuyons
ensemble à Damas, nous y serons heureux.
Il fut atterré par la physionomie de la jeune femme qui devint tout à
coup sérieuse et presque sinistre:
--Le ciel m'est témoin que pour toi je suis prête à quitter toute
richesse et toute domination. Mais est-il nécessaire, si nous ne
pouvons pas résister, de nous accommoder du dénûment de Damas plutôt
que du partage avec les chefs chrétiens?
--Dieu, répondit-il, veut que nous perdions ce qui est aujourd'hui
dans nos mains; mais pourquoi sacrifierions-nous notre amour qu'il ne
nous dispute pas et qui est le premier de nos biens?
--S'il te plaît de nous déposséder, je dis oui à tous tes caprices.
--N'accuse pas mes caprices, mais la nécessité.
--Qu'exige donc la nécessité? Où veulent en venir tes pensées secrètes?
--Je n'ai pour toi aucune pensée secrète. Si nous restons ici, le mieux
qui puisse arriver est que tu entres dans le lit de quelqu'un des
vainqueurs, et que moi je voie cela.
--Tu ne me verras jamais qu'avec un cœur fidèle.
--Fuyons donc à Damas. Le plus sûr est de hasarder cette fuite.
--Je ne pourrai pas parvenir jusqu'à Damas.
--Tu seras l'étoile du désir qui guide la caravane.
--Et là-bas je ne serai plus une reine.
--Partage ma fortune, embellis mon destin, sois l'arc-en-ciel de
nos jours orageux, et je nous prophétise un avenir royal. De quel
air absent tu m'écoutes! Je te prends dans mes bras; laisse-moi
rencontrer ton regard, et accueille dans ton cœur défiant la chaleur
de mon espérance. Ne te sens-tu pas pénétrée par la force, l'élan et
la surabondance de ma certitude? Ton sourire, l'accent de ta voix
suffiront pour écarter les mauvaises chances. Sois maintenant toute à
moi, ne te laisse pas aller à d'autres pensées.
--Mais c'est près de toi, de toi seul que je suis en ce moment, et non
ailleurs.
--Cependant des larmes s'échappent de tes yeux!
--Souviens-toi de moi dans ces minutes, où, pour la dernière fois
peut-être, ici, nous nous étreignons.... Je m'arrête, car à te
caresser, je sens mes yeux se mouiller de pleurs. Va, souviens-toi
qu'en t'embrassant je pleurais.
Ce soir-là, comme ils faisaient souvent, ils montèrent sur le donjon de
la forteresse. C'était une de ces nuits toutes bleues, si communes en
Syrie. Oriante suivait la conversation de sire Guillaume avec un faux
intérêt. Son regard et son accent avaient quelque chose de machinal;
elle laissait sa main dans les mains du jeune homme, mais c'était une
main inerte, et il semblait que son âme fût tournée ailleurs. Durant de
longues semaines, tout en elle avait été tendresse, grâce, lumière de
l'amour et parfois ardente passion; mais maintenant le visage pâle et
serré, immobile, inébranlable dans une sorte de sérénité sombre, elle
se livrait à un rêve nouveau qu'elle opposait à son ami. Était-elle
inquiète, fâchée, terrifiée? C'était d'un autre ordre plus grave. On
eût dit une âme décidée à faire son chemin toute seule, après avoir
éprouvé le néant des amitiés et parentés dont jusqu'alors elle vivait.
On eût dit un chef qui voyant l'impossibilité de faire rentrer des
mutins dans l'obéissance ne s'abaisse pas en vains discours. C'était
une Oriante qu'il n'avait jamais vue. Cet être d'une si prodigieuse
vivacité était méconnaissable dans sa rêverie profonde. Mais s'il en
souffrit, il ne s'en inquiéta pas. Avec naïveté, il mesurait combien
ils s'aimaient, puisqu'elle était capable de se dérober sous ce masque
glacial et qu'elle s'en couvrait devant lui pour la première fois.
Soudain une haute voix retentit dans les demi-ténèbres. Un des chefs
chrétiens monté sur le rocher en face de la forteresse interpellait les
défenseurs:
--Vous allez périr par la soif. Livrez la ville, partagez vos trésors
avec nous et allez-vous-en librement. Nous voulons vos femmes
seulement, et nous ne ferons aucun mal à celles qui voudront vivre avec
nous, de leur bon plaisir, en chrétiennes.
Sire Guillaume fut blessé par cette insolence, mais bien plus encore
quand il vit une toute nouvelle Oriante, non plus en proie comme tout
à l'heure à de mornes rêves, mais hostile et comme démoniaque et peu
sûre, qui s'était dressée et agitait au-dessus de sa tête une écharpe.
Toute autre qu'elle, il l'eût précipitée au pied du donjon. Quoi!
désirait-elle être remarquée par celui qu'elle n'avait qu'à détester et
à craindre? Dans la soirée, elle nia avec une prodigieuse assurance ce
qu'il était bien sûr d'avoir vu. Il la crut troublée jusqu'au délire.
Pouvait-elle être si différente de la haute personne raisonnable qu'il
admirait depuis le début du siège? Il fut détourné d'en faire trop de
réflexions par la folie générale qui envahit la forteresse, maintenant
qu'on savait l'extrême péril de la situation.
«Les gens de Qalaat, raconte la chronique, étaient comme ivres; ils ne
comprenaient plus ce qui se disait. Leurs figures devinrent noires et
ils perdirent complètement le gouvernement d'eux-mêmes, comme s'ils
eussent été ballottés par les vagues de la mer.»
Sire Guillaume, fatigué des discours que cet insolent continuait de
tenir sur le rocher, fit poster en secret un arbalétrier, et quand
l'autre se présenta, un terrible «carreau» le jeta par terre, de sorte
que les deux camps criaient: «Le prince d'Antioche est tué!» Hélas! le
lendemain il se fit porter sur un autre rocher voisin du château, et de
là, avant que pût s'avancer un nouveau tireur, il annonça aux Musulmans
qu'il était encore plein de santé, et qu'avant peu il leur prendrait
leurs femmes et, eux, les ferait pendre.
Cependant plusieurs Sarrasins sur le rempart priaient les chrétiens
de leur donner un peu d'eau à boire, et le plus souvent ceux-ci
répondaient: «Jette-nous quelque chose qui nous plaise.» Les Sarrasins
jetaient des habits, des ornements ou de l'argent, et en même temps ils
descendaient au bout d'une corde un panier où les Chrétiens mettaient
une jarre d'eau. Par ce moyen, il y eut des correspondances. Guillaume
crut savoir que de son entourage même des relations mystérieuses
avaient été engagées avec les chefs chrétiens. Sous les peines les
plus dures, il interdit ces prises de contact, et ne pensa plus qu'à
s'évader d'une situation désespérée.
Depuis longtemps ses dispositions étaient arrêtées dans son esprit. Un
matin, il entraîna Oriante et Isabelle dans la chambre du trésor, et
là, toutes portes fermées:
--Qalaat est perdu, dit-il, mais je sauverai vos personnes et le plus
précieux des richesses qui sont entassées ici.
--Quoi! s'écria Oriante, en sommes-nous là? Avons-nous épuisé toutes
nos chances de lutte? Je ne veux pas partir, s'il reste au ciel une
seule étoile. Je suis résolue d'aller jusqu'au bout de notre dernière
espérance.
--Il n'y a plus d'espérance que dans la fuite. Ramassez ce que vous
pouvez porter d'or. Couvrez-vous, l'une et l'autre, de perles et de
pierreries. Nous vivrons, mais si vous deviez périr, que vous soyez les
cadavres les plus étincelants que les anges aient jamais pleurés! Dans
deux heures, je vous ferai donner le signal du départ.
Il développa son plan. Les assiégeants étaient trop peu nombreux pour
occuper toutes les issues de Qalaat. En conséquence il allait esquisser
une sortie vigoureuse sur le camp des Chrétiens, afin de les ramasser
tous sur le devant de la ville, il serait repoussé, mais il tiendrait
bon jusqu'aux ténèbres et rentrerait dans la forteresse, en laissant
envahir une première entrée. Alors, toutes les forces ennemies s'étant
engagées dans cette brèche de la résistance, il ferait sortir par une
issue opposée la Sarrasine, Isabelle et une petite troupe de porteurs,
puis une heure après, quasi seul, il les rejoindrait au troisième gué
de l'Oronte.
Elle ne l'écoutait pas. Ses yeux, qu'il avait vus parfois remplis d'une
exaltation si tendre, respiraient quelque chose de hagard et plutôt le
délire que la colère.
Elle a raison, pensa-t-il, elle m'a fait une grâce en m'aimant, et je
ne sais pas lui garder son royaume.
Mais en le pressant dans ses bras, elle lui dit:
--Merci de votre bonté, et sachez bien que jusqu'à ce que je vous
revoie, je veux penser à vous sans que vous ayez nulle part, jamais,
une meilleure amie.
Quand il fut sorti, ses sentiments éclatèrent. Le regard assombri et
comme rendu aveugle par ses pupilles trop dilatées, les mains glacées
dans les mains d'Isabelle qui la suppliait, saisie d'une sorte de
vertige, toute émotion et vibration, hors d'elle-même, elle vaticinait:
--Vais-je cesser d'être Oriante? Il faut donc fuir en courbant la
tête, accepter un destin plus humble et nous ranger à la décision
d'une volonté qui doute de sa puissance? Nous laisserons tomber sans
étreinte notre royauté. Je vais consentir à cet amoindrissement,
moi qui rassasiée de bonheur m'indignais jusqu'à la souffrance qu'il
pût y avoir sur l'horizon des gloires qui me fussent refusées. Je me
glisserai dans les ténèbres, vers un humble refuge incertain, avec mon
cœur tout enflammé d'ardeur pour la lumière et les sommets. Je serai
l'un de ces cygnes salis qu'on voit piétiner loin de leur rivière
natale. J'avouerai ma déchéance, j'appellerai sur mon nom la pitié au
lieu de l'envie, je reconnaîtrai moi-même que je doute de ma séduction
et n'ai plus foi en mes sortilèges.... Je le veux, mais le puis-je? Si
mon amour me le commande, mon orgueil me le défend. Mon amour consent
à dire «oui», mais d'un lieu plus profond que mon amour des «non»,
sourds, aveugles, obstinés, que je ne puis étouffer, veulent arrêter ma
retraite et m'enchaîner à mon destin royal.... Qu'elles s'envolaient
vite, les nuits que nous passions ensemble! Les deux crépuscules
se touchaient, comme les perles d'un collier. Mais qu'ils seraient
intolérables, les jours et les nuits de l'humiliation, dont les heures
tomberaient goutte à goutte pour glacer nos cœurs!»
Du dehors, mêlés à ce chant passionné, les cris du combat montaient
et se rapprochaient, à chaque minute, et dans la forteresse même les
hurlements des femmes couraient.
--Hâtons-nous, Oriante, dit Isabelle. Écoute ta tendresse plus que ta
dure volonté. Hâte-toi! nous allons périr.
Mais Oriante, les yeux fixes, tournés en dedans, lui répétait avec
égarement:
--Tu n'as rien à craindre. Ne suis-je pas née pour désarmer l'univers?
Elle disparut dans le harem. Isabelle, sans l'entendre, avec une
rapidité fébrile, puisait à pleines mains, dans les grands coffres, des
sequins, des pierreries et des perles qu'elle nouait dans des châles de
l'Inde et des foulards de Perse.
Au bout de quelques minutes, Oriante revint, coiffée d'un diadème,
les cheveux sur les épaules, à la fois reine et suppliante, brûlante
de désespoir et de fierté. La tendre fille ne put retenir un cri
d'admiration et de douleur:
--Que tu es belle, Oriante!
--N'a-t-il pas dit que nous devions être des cadavres étincelants!
Passe à ton col ces perles et à tes mains ces émeraudes, prends ce
voile d'or.
--Pourquoi nous parer ainsi, ma reine?
--Pour mes fiançailles ou ma mort.
A ce moment on frappa à la porte. C'était un homme de sire Guillaume.
Guillaume, poursuivant de point en point son programme, faisait donner
à la Sarrasine l'ordre de sortir sur l'heure, du côté de Damas.
Lui-même, pour qu'elle ait le temps de s'éloigner, il prolonge encore
d'une heure la résistance, et soudain par la route même qu'il lui a
indiquée, il se glisse hors de la forteresse et se met à sa poursuite.
Un seul domestique l'accompagne. Anxieux de retrouver sa maîtresse,
Isabelle et leur petite suite, il marche en hâte dans la nuit vers le
lieu fixé au troisième gué de l'Oronte.
Il n'y trouve que l'eau qui bat les rochers, et l'effroyable silence du
désert.